Deuxième Partie

 

 

 

 

 

 

Les conversations

 

de Kankhal

 

1986-1989 et 1997-1999

 

Propos réunis et transcrits par Jacques Vigne

 

 

 

 

 

 


 


 

 

 

 

Première section:

Réponses écrites de Vijayânanda dans la revue Jay Mâ

 

 

I) A PROPOS DE MA ANANDAMAYI

      

 

Q : Mâ était-Elle consciente d’aider les autres ?

V : Je ne sais pas. Elle était dans un état très élevé, et le simple fait qu’elle fasse attention à une personne, qu’Elle l’écoute entraînait que les choses tournaient au mieux pour cette personne. Cela pouvait être sur le plan matériel, sur le plan de la santé physique, mais c’était surtout sur le plan de l’évolution intérieure. Souvent, il ne se passait presque rien à l’extérieur, et il se produisait une révolution complète à l’intérieur. L’action de Mâ était comme celle d’un roi. Il suffit qu’un roi dise à son majordome à propos d’un nouveau venu : ‘C’est mon ami’ pour que tout se déroule impeccablement pour le dit ami : logement, repas, service, etc… Peut-on dire que le roi est conscient de tous les détails ?

 

 

Q : Pensez-vous que le Gourou peut prendre le karma de ses disciples ?

V : Certainement. C’est arrivé très souvent dans la vie de Mâ. Soit elle prenait directement la maladie d’un disciple sur elle, sous forme atténuée, soit elle l’en libérait sans en paraître affectée. Le psychisme des sages est très fort. Il ne peut être troublé par les disciples. Mais la perturbation se porte sur leur corps. Une fois, à Bénarès, j’avais eu depuis plusieurs jours une morsure, sans doute de rat, qui s’était infectée à partir du pied. J’ai essayé que Mâ ne voie par cela, mais Atmânanda (une occidentale sannyâsinî avec Mâ) m’a ‘dénoncé’. L’infection, une fois que Mâ l’a vue, a pratiquement disparu en vingt-quatre heures. Le Gourou ne peut ‘donner la Réalisation’ à son disciple, mais il peut le ‘porter’ pour un passage difficile. Peut-être était-ce à  cause des disciples que Mâ était si souvent malade. C’est peut-être pour cela aussi que Vivékananda, qui ne s’était pas protégé de ses fidèles durant ses voyages en Occident et qui ne se préoccupait guère de son corps, est mort jeune.

 

 

Q : Pourquoi ne semblait-il pas y avoir de grands spirituels dans l’entourage immédiat de Mâ ?

V : Une fois Arnaud Desjardins m’a posé cette question. Je lui ai répondu que la méthode de Mâ, c’était de ne garder près d’elle que les gens qui ne pouvaient pas voler de leurs propres ailes. Les autres, elle les envoyait au loin pour méditer. De plus, c’est très difficile de transmettre la Réalisation : on dit que dans l’entourage du Bouddha lui-même, seuls deux disciples y sont parvenus. Dans mon cas, au bout d’un an en Inde avec elle, je lui avais demandé d’aller méditer seul. Mais elle m’a gardé encore deux ans auprès d’elle avant de me laisser partir pour un an de solitude, et puis ensuite pour une douzaine d’années dans l’Himalaya. Mâ n’avait pas besoin d’être secondée, elle faisait ce qu’elle avait à faire seule. Ce sont les principales raisons, à mon sens, pour lesquelles il n’y pas de gens remarquables dans les ashrams de Mâ actuellement. Ceci dit, peut-être qu’ils se cachent.

 

 

Q : Quand vous voyagiez avec Mâ, est-ce que les gens se rendaient compte qu’ils étaient près d’un être peu ordinaire ?

V : Oui. Déjà, Mâ était très belle. Mais surtout, elle était dans un état de joie intense, et communiquait cet état aux gens qui l’approchaient. Ce n’était pas une  joie habituelle ; c’était une joie sans aucune excitation, avec pleine maîtrise de soi. Mâ avait dit à Didi que quand elle vieillirait, elle serait voilée. Effectivement, plus tard, elle avait un corps de vieille dame, et sa personnalité suivait le corps en quelque sorte. Il fallait chercher pour trouver cette joie intense derrière les apparences.

      Il y avait toutes sortes de manières de rencontrer Mâ. Un jour, nous avions transporté quelqu’un qui venait d’avoir eu une fracture chez un chirurgien connu de Calcutta. Quand le chirurgien a vu Mâ, il a dû croire que c’était la femme d’un des membres du groupe et lui a lancé : ‘Vous, allez-vous en !’, et elle est partie. On lui a expliqué après qu’il s’agissait de la célèbre Mâ Anandamayî, et il a fini par devenir l’un de ses grands fidèles.

 

 

Q : Est-ce que Mâ montrait qu’elle pouvait voir dans l’esprit de ses visiteurs pendant les entretiens, ou posait-elle les questions qu’on pose d’habitude lorsqu’on veut faire connaissance avec un nouveau venu ?

V : Elle posait des questions tout à fait ordinaires. Mâ était des plus simples et naturelles dans son contact, et c’était cela qu’elle avait de très grand. C’était après les entretiens, par les effets qu’ils avaient, qu’on pouvait se rendre compte pleinement de son pouvoir de sage.

 

 

Q : Mâ prenait l’état émotionnel des gens pour les en libérer. Mais est-ce que tout le monde ne prend pas cet état émotionnel (bhav) dans une relation par simple effet d’imitation, sans pour autant libérer les autres ?

V : Non ; à moins d’être très amoureux d’une personne, on ne prend pas son état émotionnel, on s’y oppose plutôt constamment, on s’en défend, c’est ce qui fait rebondir et durer les conversations habituelles. Il faut être un sage comme l’était Mâ pour pouvoir prendre complètement sur soi l’état émotionnel de quelqu’un d’autre.

 

 

Q : Qu’est-ce que Mâ voyait du monde intérieur de ses visiteurs ?

V : Elle voyait l’état émotionnel, le bhav fondamental, mais pas le détail de leur esprit. Parfois, en cas d’urgence, elle pouvait changer leur bhav pour un temps. Mais c’était aux visiteurs ou disciples de comprendre le fonctionnement de leur propre esprit et de le changer de manière durable.

 

 

Q : Mâ demandait-elle parfois à ses disciples : ‘A vos yeux, qui suis-je ?’

V : Non, elle sentait directement l’opinion des gens sur elle. Par exemple, je la considérais comme mon Gourou, et avec moi elle agissait comme un Gourou. Elle a fait plusieurs fois des allusions claires au fait qu’elle l’était. Elle disait souvent : ‘Comme vous jouez de l’instrument, de même vous entendez le son.’. Si par exemple des parents avaient perdu un enfant auquel ils étaient très attachés, Mâ devenait cet enfant, réellement : Elle avait soudain un visage d’enfant, une voix d’enfant, des gestes d’enfant, ce qui impressionnait vivement les parents.

 

 

Q : Vous dites parfois que Mâ était ‘trop gentille’. Qu’est-ce que cela signifie ?

V : En paroles, elle était toujours très gentille. Mais dans les faits, si on ne faisait pas ce qu’elle suggérait, on en subissait les conséquences tôt ou tard,  non pas parce qu’elle avait une quelconque volonté de punir, mais parce qu’elle voyait clairement d’avance les mauvais pas dans lesquels on était sur le point de s’engager, et essayait de les éviter. Si on connaissait Mâ, on pouvait la manier comme on voulait. Il suffisait d’aller la voir en lui disant : ‘Mâ, aujourd’hui je ne me sens pas bien, j’ai mal au ventre’ pour qu’elle vous dise immédiatement ‘ne fais pas le travail que je t’ai demandé, va te reposer’. Elle répondait à votre état émotionnel. Mais même si on le voulait, ce n’était pas facile de changer son état émotionnel quand on allait la voir.

 

Q : Kabir critiquait vivement les castes. Mâ ne les critiquait pas. Pourquoi cette contradiction entre deux êtres réalisés ?

V : J’en ai parlé directement avec Mâ à plusieurs reprises, pendant des heures. Au début, Mâ ne tenait pas compte des règles de caste. Puis, à la longue, il y a eu de plus en plus de pression sur elle. Un jour elle a dit : ‘Celui qui viendra aujourd’hui va décider’. C’est un pandit qui est venu ; il a dû lui dire quelque chose du genre : ‘Mâ, à notre époque où nous sommes au fond du Kali-Yuga, où tout est décadent, les règles de caste ne sont pas si mauvaises, elles sont une barrière contre l’immoralité. Et depuis ce moment, Mâ s’est mise à suivre les règles très exactement. De toutes façons, elle n’était pas réformatrice. Elle avait l’habitude de dire : Jo ho jay (Arrive ce qui doit arriver). Si elle était née en Occident, je suis sûr qu’elle se serait complètement adaptée à nos coutumes. En cela, elle était différente de Swami Ramdas, qui était contre les castes  ‘de manière militante’ disait-il.

 

Q : Mâ voyait-elle les différences entre les grandes religions ?

V : Un jour, à Vrindavan, (village de Krishna et haut lieu du vishnouïsme, j’ai fait l’interprète entre elle et un moine trappiste. Elle a dit à ce dernier,  répondant à la question : ‘Est-ce que cela ne vous ennuie pas quand des personnes d’une autre religion viennent discuter avec Vous ?’, : ‘De mon point de vue, les différences entre christianisme, islam, hindouïsme, etc… sont comme les différences qu’il y a ici entre les diverses sectes : les mahaprabhus, les ramanandis, les nimbarkas et ainsi de suite. De mon point de vue, toutes ces religions sont fondamentalement les mêmes.

 

Q : Qu’est-ce que signifie ‘l’abandon à la volonté du Gourou ’ ?

V : Avec Mâ, j’essayais de répondre immédiatement à la moindre de ses suggestions. Comme cela, on pouvait être libéré de certaines conséquences de nos actes antérieurs. Si l’on n’obéissait pas, Mâ disait : ‘Oui, c’est bien aussi, fait comme tu penses’. Mais à ce moment là on devait subir les conséquences karmiques de ses actes. Il n’y avait pas en fait de question d’obéissance envers Mâ,  puisque l’obéissance suppose plus ou moins la peur. J’éprouvais envers Mâ de l’amour, de la vénération. A cause de cela, je pouvais suivre les conseils pratiques qu’elle me donnait de temps en temps, même si parfois ces derniers n’étaient pas très adaptés à la situation réelle qu’elle n’avait pas bien visualisée. Par contre, je ne lui ai jamais abandonné ma liberté d’esprit. Le ‘surrender’ de l’esprit, ce n’était pas pour moi. Ce que je cherchais chez Mâ c’était la transmission directe d’un pouvoir pour m’aider dans ma sâdhanâ,  et elle me l’a donné abondamment.

 

Q : Pendant votre sâdhanâ, invoquiez-vous Mâ ?

V : Rarement, je ne voulais pas l’importuner, même à distance. J’avais choisi d’aller à l’extrême de mes propres possibilités. Vous connaissez l’histoire de Roland, à qui Charlemagne avait dit : ‘Si tu as besoin d’aide, sonne du cor’. Mais l’empereur savait la fierté de Roland, et quand il a entendu le cor de Roncevaux, il s’est exclamé : ‘Roland a sonné du cor. C’est donc qu’il est mourant !’. On peut appeler un peu avant d’atteindre sa limite quand même, mais la détermination de se débrouiller seul est importante. Evidemment, pour ceux qui suivent la voie de la bhakti, c’est l’inverse. Ils voient Dieu partout. C’est Dieu qui fait la sâdhanâ pour eux, tout ce qu’ils ont à faire, c’est de prier tout le temps. Le but est le même, mais la voie est différente. Maintenant que Mâ a quitté son corps physique, elle est complètement identifiée au pouvoir divin.

Je lui pose des questions de temps à autre. J’obtiens des réponses, en général dans les jours qui suivent, ou même immédiatement. Mais je ne le fais pas souvent, car on dit qu’il ne faut pas ‘tenter Dieu’.

 

 Q : On parle beaucoup du regard de Mâ, avait‑elle l'habitude de fixer certaines personnes pendant longtemps ou n'avait‑elle pas besoin de cela pour transmettre ce qu'elle avait à transmettre ?

          V : Le regard et l'expression du visage dont le regard fait partie intégrale peut transmettre des messages plus précis et plus directs que les expressions verbales, car il exprime directement le bhâva (la couleur mentale de base). C'est pourquoi Mâ comme tous les grands sages se servait souvent de ce véhicule pour transmettre un enseignement ou même simplement pour communiquer une remarque sans avoir besoin de se servir des mots. Bien sûr, Mâ n'avait pas besoin de regarder quelqu'un pour lui donner un éveil spirituel. Elle pouvait le faire tout en étant apparemment occupée avec quelqu'un d'autre et même à distance.

     Dans mes débuts avec Mâ, je ne connaissais ni le hindi ni le bengali (Mâ ne parlait pas l'anglais) et je communiquais avec Mâ souvent par le regard ou par simple transmission mentale : en voici un exemple : la première célébration de l'anniversaire de Mâ à laquelle j'avais assisté était à Ambala au Punjab (si mes souvenirs sont exacts). A l'époque, la cérémonie était encore très simple, Mâ était allongée sur un simple lit en bois et paraissait être dans un état ressemblant à un sommeil profond. Ses fidèles disaient qu'à cette occasion (comme à chaque fois), elle entrait en Nirvikalpa samâdhi. Dans cet état, le monde empirique a disparu et il ne reste qu'un océan de Bonheur‑Conscience. A cette époque, j'étais très attaché à la présence physique de Mâ et j'aurais voulu l'avoir toujours avec moi. J'étais assis à courte distance du lit de Mâ, au premier rang. Que Mâ se soit échappée dans le Nirvana me rendait très triste et je dis mentalement : 'Mâ est partie très loin de nous dans le Nirvikalpa Samadhi' . Presque immédiatement, Mâ s'assit sur son lit de bois, ouvrit les yeux et son regard se dirigea vers moi. Ce fut un très long regard plein de tendresse qui voulait dire clairement: “Non, je ne suis pas loin de toi, je suis toujours là présente dans ton coeur.”

 

           Q : Bhaiji dit que le Nom de Mâ est l’unique mantra, mais il est dit aussi que le mantra doit être appris d’un Maître et prononcé correctement pour qu’il porte fruit. Il semble que le résultat peut être obtenu par la foi (Le Nom de Mâ) ou la connaissance (la récitation appropriée du mantra). Qu’en est-il ?

           V :  Il y a deux éléments dans le mantra. L’un est sa valeur intrinsèque en tant que mot de pouvoir, l’autre est la foi que le disciple a dans la puissance de son mantra. Ces deux éléments se fortifient mutuellement. C’est-à-dire, plus le disciple a foi dans son mantra, plus il est insufflé de pouvoir. Et l’inverse est aussi vrai. Si un mantra est réputé comme étant une formule de pouvoir, la foi du disciple viendra naturellement. Et bien plus encore si le mantra a été transmis par un guru qu’on aime et qu’on vénère. En outre, quand un Sad-gourou donne un mantra à ses disciples, il leur transmet en même temps du pouvoir spirituel. Et alors la répétition du mantra et l’éveil du pouvoir seront indissolublement liés. Mais l’élément essentiel est toujours la foi du disciple et son intensité spirituelle. Aussi, n’importe qu’elle formule pourra mener à la Réalisation, si le sâdhaka croit fermement que c’est un puissant mantra. Pour ceux (comme c’était le cas pour Bhaîjî) qui ont une intense dévotion pour Mâ, le fait de prononcer son Nom évoquera immédiatement Sa présence et pourra les mener vers l’union avec le Sad-gourou personnifié par la forme physique de Mâ. Néanmoins, pour le sâdhaka ordinaire, il est préférable de répéter le mantra qu’on a reçu lors de l’initiation par le Gourou. En répétant assidûment son mantra, la foi véritable viendra à la longue et l’intensité spirituelle s’accroîtra progressivement.

 

             Q : Comment peut-il se faire et est-ce vrai que Mâ devait s’entourer de gens purs, la pureté étant sa nourriture ?

             V : C’est comme si l’on disait que le médecin doit s’entourer de gens en bonne santé, alors qu’être avec des gens malades est son moyen de gagner sa vie.

            Mâ a pris un corps physique essentiellement pour aider les gens dans leur recherche du Suprême. Et cette recherche passe par la purification du mental. Mâ était entourée de gens qui avaient besoin d’être purifiés. Elle n’avait que faire de gens parfaitement purs puisqu’ils n’avaient pas besoin d’elle. Bien sûr, les gens entourant Mâ n’étaient pas (sauf cas rarissimes) des individus vicieux, car ceux-là ne vont pas se confier à un sage.

            Il est vrai néanmoins que ceux qui faisaient le service de Mâ devaient être capables d’observer certaines règles de pureté physique : chasteté, pureté de nourriture, propreté corporelle, etc… mais si Mâ les gardait près d’elle, c’est parce qu’ils avaient besoin de son aide, justement pour la purification de leur esprit. Mâ avait dit que notre bonne conduite est ce qui la maintiendrait en bonne santé, mais hélas, nous avons vu qu’elle tombait souvent malade.

            Il est vrai aussi que son corps physique était un instrument extrêmement sensible. Mais si elle a assumé un corps physique, ce n’était pas pour le protéger mais pour absorber le mauvais karma de ses fidèles. Et c’est étonnant que ce corps ait pu en absorber autant, et néanmoins garder un équilibre relatif.

 

Q : Certains disent que le saint ne voit que le bien car le mal n’est pas en lui. Il me semble qu’il voit alors le bien et le mal de la même façon, sans jugement, étant au-delà. Mais ne doit-il pas y avoir tout de même discrimination, sinon il pourrait se trouver dans des situations fâcheuses…

V : Il faut distinguer entre un saint, c’est-à-dire un être très évolué dont l’esprit est identifié par le pur Sattva. Le saint voit le mal, mais son amour pour tous lui permet de concentrer son attention sur l’élément positif, car le mal n’est jamais totalement mauvais, et dans les actes les plus vicieux on peut trouver un élément de lumière. Quant au sage parfait qui est passé au-delà des Gunas, la distinction entre le bien et le mal n’a plus aucune signification pour lui. Partout, il voit le jeu du Divin, dans le sage et dans le fou, dans le saint comme dans le pécheur. Quand on voit jouer un acteur qu’on connaît et qu’on aime, ce qu’on admire, c’est son talent, quel que soit le rôle qu’il joue. Mais, s’il joue avec vous, cela ne vous empêche pas d’entrer dans le jeu. S’il joue le sage, vous l’écoutez attentivement ; s’il joue le fou, vous vous moquez de lui ; si son rôle est celui d’un voleur, vous le faites mettre en prison ou vous lui pardonnez, etc, etc… sans jamais oublier que c’est Lui, toujours Lui, derrière tous ces déguisements multiples.

 

 

Q : Est-il possible que des êtres saints nous prennent, nous et notre famille, dans leur méditation, tandis que nous les en prions à distance ?

V : Quand on médite, on entre en contact - ou on essaye d’entrer en contact  -avec la Conscience. Ceux qui sont à ce moment dans votre champ de conscience en bénéficieront automatiquement. Qu’ils y soient entrés par un acte du méditant ou par leur propre volition, et en ce cas, même si le méditant n’a pas conscience de leur présence dans son champ de conscience.

     Quand on s’assoit dans l’autobus, le chauffeur vous amènera à destination, que vous soyez son ami ou son ennemi, qu’il soit conscient de votre présence dans l’autobus ou non. Le simple fait d’être monté dans l’autobus est suffisant. Mais dans le cas du méditant dont le contact avec la conscience universelle est intermittent, réaliser la coïncidence n’est pas facile. Il n’en est pas de même dans le cas d’un sage parfait qui est constamment uni à la conscience universelle et avec lequel établir un contact est beaucoup plus facile.

Et à défaut d’une présence physique, une photo ou la lecture d’un enseignement sont suffisantes.

 

Q :  Le Gourou intérieur n’est-il pas présent dans tous ?

V :  Oui, il est en tous mais il est voilé ou, si l’on peut dire, dans un état de torpeur et c’est le rôle essentiel du Gourou physique de l’éveiller. Le Gourou intérieur est le Sad-gourou (ou Dieu) et il n’est pas question d’évolution mais simplement d’enlever progressivement les impuretés qui le déforment. Le Gourou intérieur vous guide aussi bien dans la vie spirituelle que dans la vie matérielle. En réalité, du point de vue de la sâdhanâ, il n’y a pas de différence entre les deux. La vie de tous les jours est aussi importante (par les leçons qu’elle nous donne) que les heures de méditation.

 

 

Q : L’année du centenaire de la naissance de Mâ se termine (1996). Elle  nous a permis de faire mémoire des aspects temporels de sa vie, des évènements qui l’ont marquée, etc… Comment maintenant méditer sur son aspect intemporel?

V : Mâ dit qu’elle est venue parmi nous parce qu’il y avait un appel qui l’avait attirée sur notre plan. Nous supposons qu’un groupe de personnes spirituellement développées et ayant une intense dévotion pour l’aspect féminin du Divin avaient lancé cet appel; mais en fait, d’où venait-elle? Ces choses bien entendu ne peuvent pas se concevoir par le mental. Cependant, schématiquement, nous pouvons dire qu’il existe une masse omniprésente de Conscience-Bonheur qui n’a pas de forme ni de lieu mais qui est le support et la base de tout ce qui existe. Les savants modernes s’en rapprochent quand ils parlent du ‘champ unifié’ qui est à la base de tous les atomes, molécules, etc…

    Ainsi donc, ce qui nous est apparu sous la forme physique de Mâ était en quelque sorte une cristallisation de cet Omniprésent, cristallisation nous permettant d’entrer plus facilement en contact avec le Suprême. La forme physique a été retirée de notre champ visuel, mais le Suprême dont elle était la cristallisation est toujours le même. Il (ou Elle) répondra toujours à notre appel si nous le faisons avec une dévotion suffisamment intense. Bien sûr, la plupart des gens ne peuvent pas rentrer directement en contact avec le Sans-Forme et ont besoin d’un support visuel. Pour ceux qui ont été touchés par la splendeur de cette apparition divine qu’était Mâ Anandamayî (même s’ils ne l’ont pas rencontrée personnellement) une photo, la lecture d’un livre ou une méditation devant son samâdhi (tombeau) peuvent produire l’intensité nécessaire pour que l’appel soit efficace.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

II) sâdhanâ

 

 

A – CONSIDERATIONS GENERALES

 

 

 

Q : Mieux vaut‑il méditer à heure fixe en disciplinant son corps et son mental, ou méditer quand on le sent?

V : Au début d'une sâdhanâ, il est très utile de se donner un programme précis, de méditer autant que possible à la même heure et rester en place pendant toute la durée qu'on s'est fixée, même si on n'a pas envie de méditer. De cette façon on prendra une habitude, une bonne habitude qui deviendra un besoin, presque une addiction.

L'habitude fait partie du tamo‑guna (la force d'inertie) et c'est de là que vient sa force. La puissance du tamas vient de ce qu'il est l'image inverse du Suprême : immuable, inactif, toujours en repos. C'est pourquoi le tamas est un obstacle aussi formidable. Mais on peut utiliser cette force en se créant de bonnes habitudes; et l'habitude de méditer régulièrement est une des meilleures.

Cela n'empêche pas qu'on peut méditer ‑en plus‑ à n'importe quelle heure quand on en a envie.

 

Q : Quel est le rapport du mariage et de la vie spirituelle?

Pour ceux qui veulent atteindre le sommet de la voie spirituelle (moksha, nirvana, illumination, Réalisation du Soi), une chasteté parfaite est indispensable, mais ceux qui veulent et peuvent atteindre cet état sont très rares. La voie du célibat est donc une voie d'exception. C'est pourquoi les grands sages ont établi et enseigné des voies progressives qui permettent à la personne ordinaire d'aller d'étape en étape, jusqu'à ce qu'elle ait assez de maturité pour aborder le grand problème qu'est la découverte de la Réalité suprême, et le mariage est une de ces étapes. L'énergie sexuelle chez l'être humain commun doit être canalisée, puis être sublimée et divinisée. Les rapports entre un homme et une femme font partie de la nature, mais de la nature grossière (la prakritî inférieure). Il existe un niveau où cette union se fait au niveau de la pure conscience sans contact physique. Dans le mariage physique l'homme doit considérer sa femme comme un aspect de la Mère divine, et la femme doit voir dans son mari le Divin masculin. Ainsi pourra se développer un rapport d'amour et de respect mutuel qui pourra les préparer au véritable amour qui est impersonnel. Et les rapports sexuels doivent être aussi rares que possible afin de conserver une précieuse énergie qui pourra les aider à atteindre le Suprême quand le moment sera venu.

 

Q : Est‑ce qu'on peut considérer la colère comme une drogue? Comment la dépasser?

V : Le mécanisme psychologique de la colère est le suivant : le point de départ est toujours une sensation pénible venant de notre corps qui nous met mal à l'aise. La tendance instinctive est de nous en libérer au plus vite et de revenir à un état d'euphorie. Ces sensations ne sont pas en général dans la conscience claire, et le mental cherche une cause dans le monde extérieur à laquelle il pourrait attribuer ce malaise, et en détruisant cette cause, il espère retrouver son équilibre. Survient tout à coup un individu qui vous insulte ou se conduit d'une manière grossière : ça y est! C'est lui, la cause de mon malaise!

Le mental fait alors appel à cette énergie de base toujours présente dans le mulâdhâra et la transforme en une force destructrice qu'on appelle colère. Il la dirige vers l'ennemi. Le malaise étant projeté vers l'extérieur disparaît du champ de conscience clair. L'énergie libérée momentanément lui donne une impression agréable de puissance, mais quand la crise de colère est passée, elle est remplacée par une dépression et l'état de malaise redevient conscient.

Une autre crise de colère et le même processus a lieu. Il se crée donc une association d'idée entre les malaises et la colère qui les soulage pour un moment. II y a alors chez certaines personnes une addiction aux crises de colère où ils trouvent une euphorie relative et une impression de puissance. Naturellement, il y a tout le mauvais karma qu'on a créé dans ces colères et qu'il faudra  payer par d'autres souffrances. Comment se guérir de la colère? Tout d'abord, bien prendre conscience du mécanisme de projection d'une sensation pénible vers un objet extérieur. Et aussi comprendre tout le mal qu'on fait aux autres et à soi‑même quand on se met en colère. La colère, comme disent les Ecritures, est une des portes de l'enfer.

 

 

 

 

B – LES QUALITES DE BASE DU YOGA

 

 

Q : Quelle est la place de la non-peur dans  la sâdhanâ ?

V : La non-peur, c’est la Réalisation. C’est ce que dit Yâjñavalkya dit à Janaka dans la Brihad-aranyaka Oupanishad. La non-peur est une sâdhanâ en soi. La peur vient de la dualité, la non-peur réside dans l’Unité. Quand j’étais isolé dans mon ermitage au milieu de la forêt himalayenne, il y avait un certain risque d’être attaqué. Non seulement par des bêtes sauvages comme les léopards, mais surtout par des brigands, car j’étais loin de tout. J’ai pu travailler sur la maîtrise de la peur bien sûr dans toutes ses manifestations physiques, mais aussi dans ses moindres traces mentales. L’important est d’aller droit sur ce qui fait peur, au lieu d’éviter. Au début, Mâ essayait de me faire peur, pour voir si j’étais impressionnable : Elle prenait son grand air ; mais je ‘surréagissais’ : du coup, elle n’a pas insisté. Ceci dit, la peur chez un sâdhaka est utile vis-à-vis de certains facteurs. L’aspirant spirituel doit se protéger contre toutes sortes d’influences s’il ne veut pas voir se dissiper son énergie. Les brahmines ordinaires vivent dans la peur constante de l’impureté, de la contamination : c’est un stade de leur sâdhanâ. Mais il est important pour eux, de savoir que la Réalisation est au-delà de toutes les peurs. Cela crée un équilibre entre la peur du débutant qui veut tout bien faire et la non-peur complète de l’être réalisé.

 

 

Q : N’est-ce pas du scrupule que de vouloir dire la vérité (satya) en toutes circonstances ?

V :  Dire la vérité est une qualité fondamentale dans l’hindouisme. La devise de l’Inde est ‘Satyam eva jayate’ ‘La seule vérité vaincra’. Dans la Bible, ce n’est pas tant le cas. Abraham a plus ou moins menti au Pharaon, en lui faisant croire que Sarah n’était pas sa femme. Jacob a trompé son père Isaac en lui donnant le change et en se faisant passer pour son frère Esaü. Il y a chez les hindous, derrière ce culte de la vérité à tout prix, une compréhension des mécanismes en jeu dans le pouvoir spirituel. Ils expriment souvent l’idée selon laquelle ‘Celui qui ne dit rien que la vérité pendant douze ans voit ensuite toutes ses paroles se réaliser’, c’est ce qu’on appelle le vak-siddhi, le pouvoir de la parole.

L’utilité de ce respect complet est claire dans la mesure où la transmission spirituelle est concernée : les expériences intérieures sont difficiles à évaluer du dehors ; il est facile de faire croire qu’on a un certain niveau de réalisation alors que ce n’est pas vrai. La seule sécurité est l’honnêteté complète de celui qui témoigne à propos de son expérience. Plus le sâdhaka est avancé, plus les moindres détails ont de l’importance. Ce qui n’est pas une faute pour un homme ordinaire le devient pour un aspirant spirituel avancé. C’est comme un mot un peu vulgaire qui ne choque pas dans la bouche d’un chauffeur de poids lourds, mais fait mauvais effet dans celle d’un membre de la bonne société. Cette notion est joliment exprimée dans un des contes des Jatakas (les naissances antérieures du Bouddha) : un jour, le Bouddha, qui était dans cette vie-là un simple moine, s’installe sous un arbre pour méditer, en face d’un bel étang avec des fleurs de lotus qui répandaient tout leur parfum. Il se lève pour aller sentir l’odeur de ces lotus. ‘Voleur !’ entend-il soudain. C’était l’esprit de l’arbre qui l’interpellait. ‘Voleur de quoi ?’ ‘Voleur du parfum des fleurs de lotus ! Personne ne te l’a donné !’. Le moine reste coi. Un peu plus tard arrive un gros rustaud qui rentre dans l’étang et arrache toutes les fleurs de lotus. ‘Et lui, n’est-ce pas un voleur ?’ ‘Non’ répondit l’esprit, ‘parce que lui, c’est un lourdaud,  pour lui ce n’est pas un péché, alors que toi, tu es un aspirant spirituel’.

 

 

Q : Mâ disait une fois qu’il fallait éviter complètement la colère. Quelqu’un a fait alors remarquer que les Rishis (les sages hindous) se mettaient souvent en colère. Mâ a répliqué qu’être Rishi n’était qu’un stade sur le chemin de la Réalisation. Que pensez-vous de cela ?

V : Le pouvoir qu’on obtient par la pratique de la vérité peut être utilisé de manière négative, destructrice. Colère et désir sexuel représentent les deux grandes déviations de la koundalinî quand elle commence à s’éveiller. L’énergie se dissipe par ces deux voies, et l’on manque ce qu’il y a de véritablement intéressant, la porte qui peut nous faire passer dans la chambre suivante. On devra attendre un temps plus ou moins long que les conditions soient de nouveau favorables.

 

 

 

 

C – PSYCHOLOGIE DE LA SADHANA

 

Q : Quelle est la nature exacte de l'ego?

L'ego est cette entité (ahamkar en sanskrit) qui nous fait croire que nous sommes une personnalité différente des autres, qui nous donne le sens du 'moi', du 'je suis'. Il est aussi la racine de notre mental sur laquelle toute la superstructure de nos pensées et émotions est basée; mais il n'est qu'une réalité empirique et n'existe qu'aussi longtemps que nous n'avons pas découvert le jeu de l'illusion qui le crée: Notre mental est une machine très compliquée mais qui n'a pas de conscience par elle-même. Le sommet du mental, c'est l'intellect (buddhi), la faculté qui décide et discerne entre ce qui doit être fait et ce qui ne doit pas être fait; mais l'intellect est dépourvu de Conscience, laissé à lui-même. Il est animé quand la Conscience pure, l'Atman, se réfléchit sur lui. Il devient alors cette entité composée qu'on appelle l'ahamkar, l'ego. Il participe à la nature  de l'Atman, c'est à dire Conscience-Bonheur, mais avec les limitations que lui donnent son support, le mental, ainsi que le corps pranique et physique.

 

Q :  N'y a-t-il pas de danger à constamment contrôler le mental?

V : Tout dépend de la méthode qu'on emploie. Il faut le faire avec beaucoup d'adresse en s'adaptant aux différentes variations du mental. C'est un peu comme un cavalier se comporte vis-à-vis d'un cheval qu'il veut dompter. Il faut le frapper et le brimer le moins possible. La répression de l'émotion doit être évitée autant que possible, mais dans certains cas elle est nécessaire et l'on ne doit pas prendre comme axiome qu'on ne doit jamais le faire. Il y a des circonstances où il est moralement et socialement nocif de céder à une émotion, ou à un acte défendu. Dans ces cas la répression est de rigueur, mais il n'y a aucun danger à contrôler le mental constamment. Le danger serait de lâcher le contrôle. Le mieux serait de traiter son mental comme un enfant qu'on aime et de lui faire comprendre ce qui est pour son bien. Le mental cherche toujours le bonheur et la paix, parce que c'est sa nature intime et il en est conscient; mais il cherche le bonheur dans la fausse direction, dans des images réfléchies comme sur le miroir. Il faut lui faire comprendre son erreur. Et quand il l'aura compris il se comportera comme un ami et mettra toute son attention dans la bonne direction.

 

Q :  Mais qui contrôle réellement le mental?

V : Il faut distinguer entre contrôle du mental et extinction du processus de pensée. Le contrôle du mental consiste à tenir en échec les émotions négatives, la peur, le désir sexuel, l’avidité, l'angoisse, l'anxiété, la jalousie, etc...Ces émotions font partie du mental tamasique ou rajasique. Il faut donc cultiver les états mentaux sattviques, la sérénité, la douceur, la bonté, la paix intérieure, les pensées allant vers le Divin, etc...Ce travail est fait par l'intellect purifié, c'est à dire l'ego sattvique. On se sert de l'ego pour éradiquer les émotions négatives.  Quand une épine nous est rentrée dans la chair on peut se servir d'une autre épine pour la sortir. Ceci fait, les deux épines peuvent être jetées. Quand le mental est purifié il reste un ego sattvique à travers lequel transparaît le Réel, comme on peut voir quelqu'un à travers un voile translucide. Cet ego sattvique doit aussi s'éteindre pour qu'on puisse s'identifier au Réel. Car c'est une cage dorée qui vous lie encore par la joie, par la satisfaction d'être une personne pure et sainte. En général, c'est seulement par la grâce du Gourou que ce dernier lien peut être rompu.

 

Q : Peut-on indirectement dissoudre l'ego sans passer par le contrôle des différentes couches mentales?

V : Oui, cela est possible mais dans ce cas les couches mentales se révèlent d'elle-même à mesure qu'on progresse. Par exemple, dans le chemin de la dévotion le but final est la dissolution de l'ego dans le Bien-Aimé; mais avant d'arriver à ce point final, de nombreux obstacles apparaîtront, et ces obstacles viendront d'un mental qu'il faudra apprendre à connaître et maîtriser.

   Dans le Karma-Yoga, on attaque d'emblée l'ego à sa racine. Cette racine est la croyance (fausse) que c'est 'moi qui agit'; 'c'est moi qui jouit des fruits de mes actions'. Il faudra se débarrasser de cette illusion en agissant simplement pour la joie d'un travail fait parfaitement, sans s'occuper des résultats. Etre indifférent au succès et à l'échec. Là encore, les obstructions produites par le mental nous forceront à le connaître et à le maîtriser. Dans la voie de la Connaissance en suivant la méthode indiquée par Râmana Maharshi, on s'attaque directement à l'ego en se posant le problème du 'Qui suis-je en réalité?' Mais avant de réussir à trouver la solution de ce problème, il faudra affronter la tempête du mental, le connaître et le maîtriser.

 

Q : Dans les Oupanishads, on parle du rasa (l’essence du bonheur) qui motive toutes nos actions et pensées. Pouvez-vous développer ce point?

V : Les mots sanskrits ont souvent des significations différentes selon le contexte dans lequel ils sont utilisés. Il en est ainsi pour le mot rasa; mais la Taittiriya Oupanishad, ce mot est utilisé avec un sens spécial (II, 7). Rasa est ici la substance même dont le Suprême est fait. Raso veisa ‘cela en vérité est rasa’. Dans tous les objets de nos désirs, ce que nous recherchons, c’est le plaisir qu’ils nous donnent, c’est à dire le rasa, le ‘goût’ de ces objets. Ces plaisirs sont seulement une réflexion de ce Rasa suprême; ‘celui qui obtient ce rasa devient heureux’ dit l’Oupanishad, ananda bhâvati; Tous nos mouvements, toutes nos pensées, même notre respiration sont mus par ce bonheur Suprême qui remplit l’espace.

 

 

Q : (un visiteur italien) Où se trouve la félicité?

V : La Félicité, l'Ananda est partout, elle est la base, le motif essentiel de toutes nos activités, en fait de toute vie. La Taittiriya Oupanishad dit :'Qui donc agirait, qui donc respirerait si cette Félicité n'était pas dans l'espace?...' Cette base de toute existence, le 'champ unifié' des physiciens est fait d'une masse indivise de Conscience-Bonheur (chidananda). Nous la percevons à travers l'épais voile de notre agitation mentale. Les nuages nous cachent le soleil; mais même leur couleur noire n'est visible que parce que le soleil est derrière eux.

 

Q : Parfois, vous dites qu’il faut regarder ses peurs, voire même ses désirs en face, et à d'autres moments qu'il est meilleur de regarder le mental du coin de l’œil. N'est‑ce pas contradictoire?

V : Oui, c'est vrai que la bonne méthode pour observer le mental est de le regarder 'du coin de l’œil’ en concentrant l'attention sur un support (un mantra ou une image, etc..) parce que si on regarde le mental de face, il risque de créer des formations artificielles; c'est en effet sa nature de proliférer quand on tente de l'analyser. Quand je disais qu'il faut faire face à une peur, car si on essaye de la fuir elle ne fera que s'intensifier, c'est que dans ce cas il s'agit de regarder en face l'objet qui a produit cette peur et non la pensée peur. Il ne faut pas se concentrer sur le sentiment‑peur, car cela risque de l'intensifier, mais sur la cause qui a produit cette peur. En lui faisant face, on peut vaincre la peur plus facilement.

 

Q :  Pourquoi la souffrance ?   Une mère véritable ne peut pas tolérer que ses enfants souffrent.

V :  Oui, n’est-ce pas, ce serait si merveilleux de vivre dans un monde où il n’y aurait que bonheur et joie ! Oui, pourquoi un Dieu que nous imaginons plein d’Amour a-t-il créé un monde si plein de douleur ?  Mais qu’est-ce donc que la Création ?

            Au début, il n’y avait que l’Un-sans-Second qui est paix et bonheur absolus. Quand l’Un-sans-Second s’engage dans le jeu de la multiplicité, alors apparaît ce que l’on appelle l’Univers, la Manifestation. Cet Univers est caractérisé par la diversité. Tous les éléments de cette diversité forment un bloc et sont inséparables les uns des autres, puisqu’ils ont tous leur source dans l’Un. Par exemple, quand la lumière du soleil apparaît comme un arc-en-ciel, les sept couleurs de l’arc-en-ciel sont inséparables les unes des autres. On ne peut pas demander que l’arc-en-ciel n’ait qu’une seule couleur, celle que nous préférons (rouge ou bleu, etc…). Pour revenir à l’unité, les sept couleurs doivent se fusionner. Ainsi dans notre monde, les opposés : le bien et le mal, le plaisir et la peine, etc… ne sont pas séparés les uns des autres, ce ne sont que les deux aspects de la même chose, comme les deux faces d’une pièce de monnaie. Si nous acceptons le plaisir, il faut aussi accepter sa sœur jumelle, la souffrance. La seule manière d’échapper à la souffrance, c’est d’aller au-delà du plaisir et de la peine, là où il n’y a plus que l’Un-sans-Second. Mais, qui est-ce donc qui souffre ?

            C’est Lui-même, le Suprême qui joue le jeu de la dualité, qui joue le jeu du plaisir et de la peine. C’est lui qui a fait les règles du jeu et qui les observe.

            Mais en fait, vu d’un angle plus terre-à-terre, la souffrance est peut-être le meilleur élément dans ce jeu. Car elle nous rappelle  -durement quelquefois-  (comme on secoue un homme qui s’endort dans la neige et qui risque d’en mourir), que ce jeu est transitoire, qu’un jour il y aura la mort, puis une renaissance pleine d’imprévus et de nouvelles souffrances et qu’il faut nous hâter de nous échapper de ce tourbillon.

 

Q : Si le désir originel n’avait pas existé, il n’y aurait pas eu de création. Peut-on vivre sans désir ? S’il n’y a pas l’Amour, il n’y a pas d’existence …

V : L’Amour et le désir sont deux choses différentes. L’Amour (le vrai) surgit de la plénitude, de la richesses intérieure. Il veut donner, toujours donner et ne demande rien en échange.

            Le désir est une souffrance, un état de besoin. La personne qui désire sent qu’il lui manque quelque chose ; que si elle réussit à obtenir cette chose, elle pourra enfin goûter de la paix et du bonheur. Mais elle est toujours déçue et va chercher satisfaction dans d’autres désirs, le désir a son utilité dans la création inférieure. Il secoue l’inertie (le tamogouna) et la transforme en un mouvement (le rajogouna). Ce mouvement est le résultat de deux forces opposées. D’une part, l’espoir d’un plaisir, d’une jouissance et, d’autre part, une peur, en l’occurence la peur de la souffrance et cette terrible peur de retomber dans l’inertie de la brute.

 

Q : Et si la question sous-entend le désir ultime, celui de la soif du Divin, ce que le Maharshi appelle le besoin réel ?

V : Le désir primordial qui a créé la manifestation du monde et la soif du Divin sont deux mouvements à direction opposée. Le désir primordial a tendance à créer la multiplicité, avec de plus en plus de désirs secondaires. La soif du Divin tend vers l’Unité qui passe par l’extinction de tous les désirs.

           

Q :L’esprit de service aux autres est inhérent à ma nature et cependant la vie me tient à l’écart de tous, vivant seul depuis près de quarante ans. Cela me paraît une frustration parfois, bien que ne vivant que pour la sâdhanâ et la réalisation.

L’esprit de service aux autres sert à purifier le mental. Le plus grand service qu’on peut rendre à l’humanité, c’est de travailler pour la réalisation du Soi. Ceux qui ont besoin de votre service viendront naturellement sur votre chemin.

 

             Q : A quelqu’un qui voulait prendre le sannyâsa

             V : Vous désirez prendre le sannyâsa ?  Mais qu’entendez-vous exactement par là ?  Est-ce simplement l’attitude mentale qui y correspond ou bien l’initiation cérémonielle du sannyâsa ?  L’attitude mentale correspondante est bien sûr la chose la plus  importante et, en fait, la seule qui compte réellement.

            Sannyas veut dire littéralement renonciation totale. Cela vient quand on a compris, au plus profond de soi-même, la vanité de toutes les entreprises mondaines quelles qu’elles soient. Et qu’on s’est donné pour objectif unique la Réalisation de la Vérité suprême, celle qui vous libère de la nécessité de mourir et de renaître encore et encore. Et qui vous fait participer à la vie éternelle et au bonheur que personne et rien ne peut plus vous arracher.

            Quant à l’initiation cérémonielle au Sannyas, elle fait partie intégrante de la religion hindoue. C’est, pour le brahmane (et aussi pour les autres castes supérieures), une culmination d’une vie religieuse. C’est le dernier des quatre ashramas : le premier étant celui de brahmacharya, une jeunesse dédiée à l’étude et à la vie pure et chaste. Le deuxième étant celui du grihastha, l’homme marié qui fonde une famille pour transmettre à ses enfants la connaissance qu’il a acquise. Puis, le troisième, l’avant dernier, le Vanaprastha, quand ses devoirs familiaux ont été accomplis et qu’il se retire (le plus souvent avec son épouse) dans la solitude.

            Cultivez l’attitude mentale du sannyâsa là où vous vivez, ‘ comme la feuille de lotus qui vit dans l’eau sans être mouillée ’.

 

Q : Swamiji, dîtes-nous quelques mots de cette joie au-delà de la joie et de la peine.

V : Mais elle est tout à fait au-delà de la pensée et des mots, et ne peut pas être exprimée en paroles. C’est cette même joie qui se reflète imparfaitement dans les choses mondaines. Mais les plaisirs des sens nous mènent vers l’extérieur, et cette joie est à l’intérieur, purement subjective. Ce sont deux directions opposées. Pour que le ballon captif puisse s’envoler, toutes les attaches doivent être coupées. S’il ne reste qu’une seule corde il ne pourra pas s’envoler. De même aussi longtemps qu’il existe une seule attache mondaine CELA ne peut pas se révéler.

 

Q: Si quelqu'un de proche ne va pas bien mais ne veux pas écouter ce qui peut l'aider, que faire?

V: Ramakrishna disait qu'il y avait quatre sortes de guides spirituels comme il y avait quatre sortes de médecin.

1) Le médecin ordinaire fait son ordonnance, donne des conseils à ses malades puis ne s'en occupe plus.

2) Le médecin de la seconde catégorie va revoir son malade et s'enquiert s'il a bien suivi ses conseils et s'il a pris ses médicaments; mais s'il voit que le malade est réticent, il ne s'en occupe plus.

3) Le médecin de la troisième catégorie  essaye de convaincre son malade, lui explique tous les avantages qu'il a à suivre son régime, et y consacre beaucoup de son temps. Mais s'il voit que l'individu est complètement bouché, il le laisse finalement tomber.

4) Mais le médecin de la quatrième catégorie (la meilleure selon Ramakrishna) ne se décourage pas. S'il n'a pas réussi à convaincre son malade, il l'immobilise et lui fait avaler les médicaments de force. Maintenant; si un de vos proches ne vous écoute pas, à vous de choisir la méthode qui convient le mieux. Cela dépend de la nature de la personne et du degré d'amour qu'on a pour elle. Mais qui sait ce qui est bien pour telle ou telle personne? Seul un sage parfait peut le savoir. Et si ce sage parfait a une relation authentique avec ce disciple, il emploiera la force, si nécessaire, pour le ramener sur le bon chemin.

 

D) Amour et  bhakti

 

Q : On dit souvent que la relation de maître à disciple est au‑delà de la personne, mais ne serait-il pas plus exact de dire que la relation est d'abord très personnelle, et qu'ensuite seulement elle arrive à l'impersonnel?

V : La relation entre un vrai maître et un authentique disciple est une chose merveilleuse. Il faut l'avoir vécue pour la comprendre. C'est à la base une relation d'amour mystique. Elle est très différente de l'amour humain, qui recherche le contact physique. L'amour mystique est sur le niveau de la Conscience pure. L'étincelle de la Conscience divine qui est dans le disciple est attirée comme par un puissant aimant par le Divin Omniprésent qui rayonne à travers la forme physique du Maître Parfait.

Mais au début le disciple souvent confond ou plutôt limite le Divin à la forme physique du maître. Il se crée alors une relation personnelle, mais qui n'existe que du point de vue du disciple. Cette relation est utile au début d'une sâdhanâ car elle agit comme un transfert affectif et permet de se libérer des attachements mondains. Quand le disciple est arrivé à une certaine maturité, le maître le libère de l'attachement personnel en lui faisant découvrir le Divin qui réside dans son propre cœur et qui est un avec le Divin omniprésent.

 

Q :  La plupart des Occidentaux inspirés par Mâ ne lui font pas de poujâ, alors que c'est une pratique très courante chez les hindous, qu'ils vivent dans les ashrams ou chez eux. Est‑ce que les Occidentaux y perdent quelque chose?

V : La vraie poujâ est une attitude mentale. Le rituel sert à éveiller cette attitude d'amour et de vénération. Les Occidentaux n'ont pas besoin d'utiliser le même rituel que les hindous; mais quand on va commencer la méditation, il est bon de former un contact avec le maître (Mâ en l'occurence) pour qu'il (ou elle) vous transmette l'énergie spirituelle nécessaire. Et pour cela une certaine forme de poujâ peut être utile : réciter quelques mantras, allumer une baguette d'encens, faire le pranam, etc...

 

Q: Mâ a dit et redit qu'elle n'était pas 'ce corps'. Le culte du Samâdhi qui a lieu maintenant autour de son corps n'est-il pas une régression de l'enseignement védantique élevé qu'elle voulait faire passer à ses disciples à une forme de dévotion populaire passe-partout? N'est-ce pas une attitude dépressive de la part de disciples qui ne peuvent pas faire le deuil du lien qu'ils avaient avec Mâ quand elle était dans son corps?

V: Le tombeau d'un grand sage et à plus forte raison celui de Mâ émet des vibrations bénéfiques qui donnent le calme mental et facilitent une vie spirituelle. Ce qu'on vient rechercher auprès du tombeau de Mâ, c'est à se ressourcer. Bien sûr, ceux qui viennent s'asseoir auprès de Samâdhi ne sont pas tous au même niveau. Certains peut-être y trouvent une réminiscence des jours qu'ils ont vécu auprès de Mâ; mais si cela les aide à obtenir une paix mentale, quel mal y a-t-il?

 

Q : Vous dites parfois qu'une posture stricte est nécessaire quand on fait le yoga de l'éveil de l'énergie (koundalinî), mais qu'on peut faire le japa ou observer l'esprit dans n'importe quelle position. Pourtant, ces deux dernières formes de méditation ne demandent‑elles pas elles aussi d'avoir une bonne énergie?

V : Tout dépend ce que vous entendez par le mot "énergie". Dans le Yoga de la koundalinî, ce que l'on veut éveiller, c'est une "super‑énergie" qui vous permet d'aller plus rapidement dans l'illumination. Cette énergie est une sublimation (ou plutôt une divinisation) du pouvoir qui chez l'homme ordinaire est gaspillé dans les relations sexuelles. Pour suivre ce Yoga, il faut donc observer une chasteté totale et une vie de reclus. Quand la koundalinî s'éveille et monte dans le canal central, une mauvaise position du dos risque de bloquer cette montée. De toute façon, quand cette montée se fait, la colonne vertébrale devient droite spontanément.

Quant aux méthodes basées sur le japa et l'observation de l'esprit, ce sont des méthodes préliminaires pour purifier le mental, et le préparer à la possibilité d'un éveil du pouvoir Divin. Elles peuvent être pratiquées dans les conditions de la vie de tous les jours. Elles sont encore du domaine de la pensée parlée. Quand la force vitale rentre dans le canal central (c'est à dire quand la koundalinî monte le long de la sushumna nadî), le mental devient silencieux et il n'est plus question ni de vichâra ni d'observation du mental.

 

Q Certains voient dans le védanta un intellectualisme desséché. En quoi le védanta et l’amour sont-ils liés?

V : C’est un reproche qui a été souvent fait à ceux qui pratiquent exclusivement la voie de la Connaissance. Dans cette voie, l’élément intellectuel est utilisé au maximum par la pratique de la discrimination entre ce qui est transitoire et ce qui est Réel, par l’observation du mental et la remontée à sa source, notre ‘moi’, ou bien aussi par la recherche du ‘qui suis-je?’ comme l’enseignait le grand sage Râmana Maharshi. Mais se limiter seulement à l’élément intellectuel, c’est du faux védanta, c’est vouloir voler avec une seule aile. Il faut deux ailes pour voler, et la deuxième aile c’est l’élément affectif, c’est la bhakti. Le védantin en général n’adore pas de Dieu personnel (bien qu’il n’y ait aucun inconvénient à ce qu’il le fasse s’il en éprouve le besoin). Son amour est dirigé vers le Gourou, pas la personne physique, mais celui qui est Jñâna mourtî, l’incarnation de la Connaissance, Celui qui nous mène vers le Suprême Omniprésent, le Sans-Forme, l’Akshara Brahma qui est notre Soi réel. Pour le vrai védantin, l’amour qu’il a pour son Gourou s’adresse à travers lui à cet éternel Omniprésent impérissable, qui n’est affecté par rien, pas même par la dissolution finale. C’est un amour d’une haute qualité qu’il faut avoir éprouvé pour savoir ce que c’est. En réalité, il n’y a pas deux voies différentes, celle de la Connaissance et celle de la Bhakti. Jñâna et Bhakti sont les deux aspects de la même sâdhanâ, ils sont inséparables. Chez certains, Jñâna est en surface et Bhakti est dans les profondeurs; chez d’autres, c’est l’inverse.

 

Q : Dans les vibrations de l’amour, le mental se calme. Le mot ‘ amour ’ seul parfois suffit à faire passer dans le corps sa force centrifuge. D’où vient ensuite ce vide énorme, cette solitude ?

            V : L’amour est cette tendance irrésistible que nous avons de revenir à notre état primordial d’unité. Nous sentons (consciemment ou dans notre subconscient) qu’il nous manque quelque chose, que nous sommes incomplets et nous allons à la recherche de l’Autre et de la fusion qui nous ramènera à notre état naturel. Mais cet amour a besoin d’être purifié, comme la pépite d’or qu’on doit débarrasser de la boue et des cailloux.

    Ce que la majorité des humains connaît et appelle le ‘ véritable amour ’, c’est celui entre un homme et une femme. Qui n’a pas rêvé d’aimer et d’être aimé comme Werther, comme Tristan et Yseult ? Mais cet amour limité et personnel ne peut pas mener au bonheur parce qu’il est éphémère, parce qu’il est souillé par la jalousie, par le sens de la possession, et que même quelquefois il se transforme en haine et finit toujours par une déception. Mais, si on sait le sublimer, en le transformant en amour pour le Divin ou en celui qu’on a pour un Gourou, il peut mener au-delà de la souffrance et de la mort, mais ceci aussi n’est qu’une étape qui peut et doit nous mener  -par la grâce du Gourou, par la grâce du Divin- à l’amour impersonnel qui seul est le véritable amour. Cet amour se répand sur tous les êtres, sans distinction de bon ou de mauvais. Il est comme une fleur qui donne son parfum spontanément à tous ceux qui l’approchent.

    Mais aussi longtemps qu’on n’est pas établi dans l’amour parfait, il y aura des hauts et des bas. Quand la vague d’amour vient, on est suprêmement heureux. Quand elle passe, tout paraît triste et vide. Ceci est donc la nature des choses. La joie est toujours suivie de son opposé. C ’est seulement quand on a atteint la perfection et qu’on est au-delà des gounas et des dvandas (les paires d’opposés), qu’on n’est plus touché par ces fluctuations.

 

 

Q :  Comment reconnaître l’état du petit enfant qui est dans le saint et l’état enfantin de l’être immature ?

V :  L’état mental du petit enfant a deux facettes, l’une négative, l’autre positive.

L’enfant a un mental qui n’est pas encore développé. Par exemple, il manque de discrimination, ce qui lui fait faire et dire des bêtises. Sa faculté de concentration est faible, son attention se diffuse facilement et sa compréhension des choses un peu compliquées est difficile. Vous ne pouvez pas lui faire comprendre un problème mathématique ou une doctrine philosophique. En outre, il n’est pas encore adapté à son milieu social et fait des gaffes (qu’on prend en riant). Tout ceci est l’aspect négatif de la mentalité enfantine.

Son aspect positif est la simplicité, la spontanéité du petit enfant. Il n’a pas encore appris à dissimuler ses pensées. Il dit  ce qu’il  pense et pense ce qu’il dit. En outre, le petit enfant est sans souci, heureux (quand il est en bonne santé). Il n’a aucune obligation, pas de famille à nourrir, pas de travail, pas de devoir à accomplir. Il ne pense qu’à jouer.

Le sage, lui, n’a pas le côté négatif de la mentalité enfantine puisqu’il est suprêmement intelligent et que son amour pour tous  ne lui permettra pas de prononcer des paroles blessantes, ni de commettre des actes qui pourraient faire du mal à quelqu’un. Mais il a en commun avec l’enfant cette simplicité, cette franchise, l’absence de souci du lendemain. La vie est pour lui un jeu continuel, plein de joie et d’amusement, quoi qu’il advienne. Quant à l’individu immature à l’état enfantin, il est stupide, c’est un retardé mental ; il n’a pas en général la joie spontanée de l’enfant et pourra se livrer à des actes délictueux par ignorance des conventions sociales.

 

Q : Il semble facile d’être Un dans l’écoute d’un chant d’oiseau, l’observation d’un beau paysage… mais obtenir cette unité dans la solitude, la souffrance, etc… n’est pas évident. Etre le témoin d’un état de solitude, par exemple, ne suffit pas pour la résorber. Pourquoi ?

V : A l’écoute d’un chant d’oiseau, l’observation d’un beau paysage…, ceci est l’aspect plaisir de nos expériences. L’unité avec la solitude, la souffrance… représente l’aspect pénible des choses. Rechercher le plaisir et fuir la peine est la tendance fondamentale qu’on trouve chez tous les êtres vivants. C’est aussi le lien puissant qui nous lie à la ronde des naissances et des morts. Pour être libre, il faut donc aller au-delà du plaisir et de la peine . Comment ?

     Cela vous paraît facile d’être ‘ un dans l’écoute d’un chant d’oiseau ’, mais c’est plus difficile que ça en a l’air à première vue.  Simplement goûter la joie que cela vous donne, c’est de l’hédonisme. Ce qu’il faut, c’est se servir de ce moment de joie pour vivre totalement le présent, avec un mental silencieux, sans nommer (Oh que c’est beau ! le bel oiseau ! etc…), sans y surimposer la mémoire d’expériences antérieures, ni projeter cette expérience dans un futur identique. Si l’on est capable de faire cela totalement, alors le Réel qui est sous-jacent à toutes nos perceptions se révèlera.

   Etre le témoin d’un état de souffrance, c’est-à-dire lui faire face bravement est difficile, certes. C’est difficile surtout parce que notre mental surimpose une montagne de pensées sur cette souffrance. Il faut faire face au fait même de cette peine, telle qu’elle est dans le moment présent, avec un mental silencieux, complètement dénudé de la mémoire de ce qui s’est passé hier ou avant-hier, etc., et des craintes de ce que je deviendrais tout à l’heure ou demain. Après tout, le passé n’est que de la mémoire et le futur, de l’imagination basée sur nos expériences passées. C’est-à-dire qu’ils n’ont pas de réalité en dehors de nos pensées. Seul le moment présent a une réalité empirique.

   Tout cela est très difficile certes et on ne réussit qu’après de nombreuses tentatives et échecs. Mais, une fois que l’on a réussi, l’état pénible se résorbera en ne laissant plus qu’un résidu de sensations physiques désagréables. Néanmoins, cette méthode est parsemée de pièges subtils et il est si facile de dérailler. Il est préférable  -si vous désirez la pratiquer- de la faire de pair avec les disciplines classiques.

 

 

 

 

 

III)             LE YOGA ET L’OCCIDENT

 

Q : Dans l' hindouisme, on tolère le fait qu'un des membres du couple prenne le sannyâsa même si l'autre n'est pas d'accord. Cela ne pose-t‑il pas un problème éthique dans la mesure où le mariage, comme dans le christianisme, est considéré comme un engagement pour la vie?

V :