Vijâyananda



Un chemin

            de joie

 

Témoignages et réponses d’un disciple français de Mâ Anandamayi

 

 

 

 

 

 

 

Introduction

 

 

 

 

   Vijâyananda a passé sept ans dans un ermitage à Dhaulchina, sur un sommet boisé près d’Almora c’est là qu’il a rédigé  son ouvrage Sur les traces des Yogis dont nous donnons des extraits en première partie; puis il est redescendu à Kankhal près d’Hardwar, à l’endroit où le Gange rentre dans la plaine. Mâ lui avait conseillé de revenir dans ce grand ashram où elle résidait très souvent avant sa mort en 1982 et où elle a maintenant son samadhi. Vijâyananda y poursuit depuis vingt-huit ans sa sâdhanâ ; il vient d’être nommé de nouveau président de l’ashram : destinée étonnante pour un ancien médecin français, consistant à se retrouver à la tête d’une grande institution hindoue connue pour sa stricte orthodoxie, brahmanique. Matri-lila, le jeu de Ma se  poursuit …

      Mâ l’avait chargé de recevoir des chercheurs spirituels qui souhaitent une information de première main sur son enseignement ou sur l’expérience du yoga, et il s’acquitte de sa tâche avec une fraîcheur et une présence renouvelée à chaque fois, même si évidemment il ne peut pas créer de nouveaux souvenirs personnels de Mâ. Cette présence est d’autant plus étonnante que les questions des visiteurs de passage reviennent en fait souvent au même ; cependant, les personnes sont à chaque fois différentes. Même si les visiteurs ne peuvent sonder la sagesse de l’ancien ermite en quelques entrevues, ils reçoivent néanmoins le don de son amour, ils le sentent et lui en sont reconnaissants. Les questions et réponses qui suivent sont tirées de ces entretiens informels, individuels ou en petit groupe, qui se sont déroulés au fil des ans. La plupart des réponses ont été notées après les entretiens par Jacques Vigne qui va à Kankhal depuis dix-huit ans et y a résidé régulièrement entre fin 89 et 98. Elles ont été relues par Vijâyananda pour parer à d’éventuelles erreurs de mémoire. Les réponses sont spontanées et adaptées à celui qui pose la question. Néanmoins, beaucoup d’entre elles ont une portée générale qui leur permet d’être reprises dans cet ouvrage. D’autres réponses ont été rédigées par Vijâyananda, lui-même, et sont parues dans ‘ Jay Ma ’, un journal trimestriel en Français consacré à l’enseignement de Ma Anandamayi et publié à partir de Kankhal. Il avait été commencé dès 1985 à l’instigation d’Atmânanda  l’autre disciple monastique de Mâ venant d’Occident. Elle a passé un demi-siècle en Inde et est décédée quelques semaines après avoir relu le premier numéro du Jay Ma. D’origine autrichienne, elle était douée pour les langues, savait en plus du français et de l’anglais, le hindi et le bengali et servait souvent de traductrice pour Ma. Des extraits de son journal spirituel sur Ma sont parus aux Deux Océans sous le titre Présence de Mâ, et une version plus complète où elle raconte aussi ses expériences à l’école de Krishnamurti a été publiée récemment chez Accarias-L’Originel sous le titre  La mort doit mourir.

     Pour en revenir à Vijâyananda, nous pouvons dire qu’il n’écrit pratiquement plus depuis une vingtaine d’années en dehors de ces clarifications qu’il donne dans le Jay Ma, et des réponses aux lettres personnelles qu’il reçoit. Maintenant qu’il a 89 ans, il ne répond d’ailleurs plus guère aux lettres, mais continue d’assurer les entretiens soirées après soirées, pour ceux qui sont suffisamment engagés pour venir le voir à Kankhal. Dans ce contexte, le présent recueil d’entretiens et de réponses prend une importance particulière. Il développe largement une première série de conversations plus brève qui avait été publiée en  1997 par Terre du Ciel, en même temps que des articles sur Mâ que Vijâyananda avait écrit durant ses dix premières années avec elle et de courts extraits d’un livre qu’il avait fait paraître en 1978 à Bombay directement en anglais sous le titre de « In the steps of the Yogis » (Sur les traces des Yoguis). Nous donnons aussi ci-dessous d’autres extraits de ce livre qui donnent des connaissances utiles pour les Occidentaux qui veulent mieux connaître l’Inde spirituelle. Ceci dit, les lecteurs qui ont peu de temps et sont avides d’enseignements spirituels explicites pourront se concentrer directement sur les conversations : ils y trouveront largement de quoi étancher leur appétit.

    Comme le but du texte est de parler de Ma et du Yoga, il rend mal compte de la manière spontanée dont Vijâyananda sait entremêler ces sujets avec la conversation courante, sur la vie quotidienne. Le lecteur, n’ayant pas été présent aux entretiens, ne sentira guère l’adéquation exacte entre l’attitude de Vijâyananda  et la demande, dite ou non-dite du visiteur. Il ne réalisera aussi que  partiellement le parfum de vérité, d’authenticité qui pénètre ces questions et réponses et qui était si évident pour les personnes présentes. Sur ce sujet, il doit faire un minimum de confiance au témoignage qu’apporte cet écrit. Un nouveau livre est une flèche qui est à la fois lancée du passé vers le futur, et qui en même temps demeure éternellement présente.

    Par contre, il réalisera sans doute que les principaux points qui sont discutés éclairent la sâdhanâ, et donnent un enseignement qui était le même il y a dix mille ans, et qui sera le même dans dix mille ans. Il appréciera aussi probablement la manière dont Vijâyananda , avec sa simplicité enfantine, joue le jeu éternel du yoga. Puissent ces entretiens éveiller, ou réveiller en nous une compréhension juste de la voie spirituelle, et nous encourager à réaliser les vérités entrevues au cours de la lecture de ces quelques pages.


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Première partie

 

 

 

 

 

 

Sur les traces des yogis

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

Chapitre I


Paris 1945



 

 


    Six juin 1944 ! La grande nouvelle se répand comme une traînée de poudre : les Alliés ont débarqué en Normandie. L'armée allemande recule en déroute ! Ce qui paraissait impossible s'est enfin réalisé. Ce débarquement est peut être le plus formidable fait d'armes de l'histoire. Puis vint le 10 août 1944, l’attaque sur les côtes du Midi. Et la main sanglante de l'hitlérisme  lâche prise, comme tranchée par un coup de hache.

    Le territoire était libéré. Enfin on pouvait respirer librement. Il semblait qu'on venait de se réveiller d'un long cauchemar. J'étais médecin. Comme tout le monde, je fus remobilisé. J'avais alors 30 ans. Je demandai les FEFEO, ( Force Expéditionnaire Française d'Extrême-Orient), car la guerre n'était pas terminée. Les Japonais n'avaient pas encore demandé grâce et on se battait ferme en Extrême-Orient. Ce n'est pas que j'avais une hostilité quelconque contre les japonais. Loin de là ! La culture de ce grand peuple a toujours été pour moi l'objet d'une profonde admiration. Le courage indomptable et l'esprit chevaleresque de ses samouraïs, son art raffiné, son éthique culminant dans la forme zen du bouddhisme ont forcé l'admiration du monde entier. Mais les FEFEO, c'était la porte ouverte vers l'Extrême-Orient. On m'avait promis une affectation à Colombo au grand quartier général. Et Colombo c'était presque l'Inde. Car c'était l'Inde qui m'a attirait.


     L'Inde ? Mais qu'est-ce donc que l'Inde ? Certes, l'Occident peut être fier de sa civilisation matérielle et des miracles réalisés par ses savants. Et dans ce domaine, l’Orient n'a presque rien à nous enseigner. Même sur le plan des valeurs éthiques, le code moral des religions judéo-chrétiennes, la loi romaine et la législation des nations modernes marquent un niveau qu'on ne peut guère dépasser, mais l'Inde, malgré ses transformations, est restée la terre de prédilection de la culture spirituelle. Un artiste qui veut se perfectionner en peinture ou en musique va à Rome ou à Florence. Pour le nec plus ultra de la médecine, c'est la faculté de Paris qui faut fréquenter. Avant la deuxième guerre mondiale, la chimie s'apprenait le mieux en Allemagne... Et ainsi de suite. Mais pour atteindre la perfection spirituelle, c'est aux Indes qu'il faut aller faire un stage. Point n'est besoin d'adopter la religion et les coutumes des hindous. Il s'agit simplement "d'apprendre aux pieds d'un maître" cette sagesse qui n'est pas la propriété d'une race ou d'une nation, mais qui appartient à tout le genre humain. Qu'on l'appelle le Brahma-jnâna, la connaissance de soi, le "gai savoir" ou de n'importe quel autre nom. Aussi loin qu'on puisse remonter dans l'histoire de l'Inde, on s'aperçoit que la flamme de cette sagesse a toujours été maintenue vivante même dans les périodes les plus sombres de l'histoire du pays. Il semble qu'il y ait toujours eu au moins un sage parfait capable de l'enseigner. L'Occident a connu un Moïse et un Christ, et maintenant vit sur les traces qu'ils ont laissés. Mais aux Indes, chaque génération voit apparaître des Christ et des Moïse. Et peut-être même certains d'entre eux sont-ils plus grands que ces fondateurs des religions d'Occident.

     Mais pour le moment me voici à Paris. Après un entraînement à Saint-Raphaël, puis en Algérie, je fus muté au GQG des FEFEO rebaptisé Corps Expéditionnaire Français d’ Extrême-Orient. Mais les japonais ont demandé grâce devant la bombe atomique, et nous attendons donc notre démobilisation.

       Paris ! Il y a toujours eu un coin tendre dans mon cœur pour cette grande ville si calomniée par les étrangers. Certes, il y a de la luxure à Paris et des boîtes de nuit. Mais toutes les grandes villes du monde en ont  leur part au même titre que notre capitale. Ce que j'aime à Paris, ce n'est pas seulement la beauté de ses avenues, la luxueuse exubérance de son architecture, la grâce de ses habitants, et leur fine culture. Paris est une ville qui n'a pas son égal dans le monde entier;. à vrai dire, ce n'est pas seulement une ville, c'est un monde. C'est le résumé de toute la culture de l'Occident, depuis des siècles. Chaque partie a son cachet spécial qui ne ressemble à aucune autre. Tous les domaines de l’art, de l'humanisme et de la science y sont représentés, sous leurs formes les plus hautes. Mais ce que peu de gens savent, c'est que même celui qui a soif de spiritualité peut aussi y trouver ce qu’il cherche. Et c'est à ce genre de recherche que j'allais utiliser mon temps libre.

 

Gouroukrita, le sage de Saint-Mandé.

     Il y a de mystérieux liens d'amitié qui relient les mystiques entre eux. Il semblerait qu'un pouvoir invisible les assemble, et qu’il les fait sympathiser. Comment expliquer autrement la rencontre que je fis à Saint-Raphaël du docteur M., un médecin plus âgé que moi. Le docteur M. est bouddhiste et il en est fier. Ses sympathies vont plutôt vers le bouddhisme tibétain, le lamaïsme. Il connaît le sanskrit ainsi que le tibétain et il a traduit des textes du tibétain en français. En plus il a une longue et sérieuse expérience de la méditation. Je l'écoutais avec admiration et lui demandais des conseils comme à un grand frère. Il me parla de son gourou, son guide spirituel : "Il s’agit d’un véritable sage, capable et désireux de guider ceux qu'il juge aptes à recevoir son enseignement". Mon cœur bondit de joie : le mot de gourou a été pour moi depuis l'âge de vingt ans comme une formule magique. Le prononcer ou simplement y penser m’amène des larmes dans les yeux. Mais, qu'est-ce donc qu'un gourou ? Est-ce quelque chose de si différent des relations humaines ? J'avais à peine quatre ans quand mon père est mort et son visage n'a pas laissé de traces dans ma mémoire d'enfant. Les psychanalystes diraient que, ayant été privé de l'amour paternel, cette privation refoulée a été sublimée, et elle s'est manifestée comme la recherche d’un gourou dans la conscience de surface. Peut-être est-ce partiellement vrai. Mais qu'importe ce que disent les psychanalystes... La psychanalyse est une science encore dans l'enfance. Elle n’a exploré qu'une faible partie des méandres de l'esprit humain. Cependant,  notre esprit est un ensemble où tous les niveaux fonctionnent en interrelation. On ne peut le connaître et porter des jugements que si on l'a compris dans sa totalité. Les psychologues d’Occident admettent couramment que l’art, la dévotion, l'amour du Divin etc. sont des sublimations de l'instinct sexuel. Mais peut-être, faudrait-il renverser les données du problème et postuler que l'amour sexuel n'est qu'une dégénérescence ou une fausse interprétation de l'amour du Divin. Il est vrai que beaucoup de nos actes et de nos pensées sont des représentations symboliques de la vie sexuelle. Mais notre pulsion génitale n'est pas le dernier mot. Et l'acte sexuel est en fait lui-même une représentation symbolique de quelque chose de plus fondamental. L'impulsion vers la recherche de l’Autre provient de ce que, sur le plan instinctif, nous avons conscience que nous sommes "séparés" de "quelque chose" et que nous espérons l'union : union avec la conscience universelle. Et le gourou n’est-il pas le chaînon qui devra nous relier à cette conscience ?

Le gourou physique (je veux parler du véritable gourou) marque en quelque sorte le point de virage de l'amour humain à l'amour du Divin. Ce n'est qu'une de ses fonctions, mais non la moindre. En langage psychanalytique, on pourrait dire qu'il opère un "transfert affectif". Mais en réalité, le véritable gourou est Dieu lui-même ou si l'on préfère, notre "Moi" lumineux, le Christos des gnostiques et se concrétise en quelque sorte en une forme humaine et visible quand notre esprit devient mûr pour la recherche intérieure.


    Mon ami le docteur M. avait écrit à son maître pour m’annoncer, et par une belle après-midi d'été le métro me conduisit à Saint-Mandé. L'avenue Victor Hugo... L’hospice Lenoir-Jousseran... Je demande le docteur Goret. On me conduisit dans sa chambre. Une chambre de malade ! Car ce docteur, ancien interne des hôpitaux de Paris, diplômé de psychiatrie, est cloué sur son lit depuis près de trente ans. Il vit comme là comme un véritable moine, dénué de tous moyens, aux frais de l'Assistance Publique ; des troubles cérébelleux, conséquence d'une insolation l'ont amené ici, semble-t-il, après une vie active. Un homme ordinaire se serait laissé aller au désespoir et aurait sombré dans la démence. Mais le docteur Goret (Gouroukrita comme il s’est lui-même nommé), n’est pas un homme ordinaire. Il était, pour utiliser ses propres termes, un ascète né ; son esprit s'était retourné vers lui-même, en introspection, et il en était venu à comprendre les secrets et la complexité de notre machine à penser ; ensuite, il avait fait une découverte encore plus grande, la découverte de quelque chose qu’il a appelé « l’au-delà ».

    Un jour, il tomba par hasard sur certains livres à propos du bouddhisme théravada et du védanta et  remarqua que ses propres découvertes étaient en accord, et même coïncidaient parfaitement avec les enseignements du Bouddha et des grands sages de l'Inde. Maintenant il se nomme lui-même un bouddhiste théravadin. Néanmoins, l'accusation qu’un grand maître zen avait fait une fois contre un de ses disciples - "il y a trop de bouddhisme dans ce que tu dis !" ne peut certainement pas être portée contre Gouroukrita ; en effet, son enseignement est vécu, c'est une chose vivante et il utilise des mots extraits des livres simplement pour communiquer facilement avec ses interlocuteurs. Les paroles, dit-il, sont des "intermédiaires indispensables". De fait, les bouddhistes de Paris le regardaient avec méfiance, car ses vues, à leur avis, n'était pas toujours très orthodoxe. On peut même dire, des fois, qu’elles avoisinaient l’hérésie.

    Son enseignement, néanmoins, transcende toutes les structures religieuses. Appelé "ascétologie", c'est une science qui, si elle n'est pas neuve, est au moins familière et adaptée à l'esprit moderne " L’ascétologie n'est pas religieuse", dit-il. Il a pris des notes importantes sur cette science, mais il refuse de les publier et ne les montre jamais à des sceptiques et à des non-croyants. Elles sont réservées à ses disciples, un groupe restreint et trié sur le volet. Il parle, parfois assis, parfois allongé, mais ne peut quitter le lit. Crayon à la main, il paraît prendre interminablement des notes, notant les remarques de son interlocuteur ou  ses propres commentaires.

    Son visage âgé, serein, souriant, se détache sur fond d'une barbe grise et soignée. On n’y trouve aucun signe de cette résignation profonde et triste qui marque si souvent le visage de ces gens qui souffrent de maladies incurables ou des pensionnaires de maisons de vieillesse. Ses yeux, toujours brillants, toujours alertes, prennent rapidement en note une réaction intéressante de son interlocuteur ou reflètent une conscience aiguë de ses propres réponses mentales. "L'essentiel, c'est de ne jamais perdre sa shanti, sa sérénité intérieure", dit-il.

    Je suis devenu son disciple. Sachant qu'il a quelque chose à communiquer, qu’il avait un grand désir d'enseigner et demandait qu'on lui envoie des élèves. Mais il est pointilleux quand il s'agit de les accepter. Il a une préférence pour les membres du corps médical, la condition étant qu'ils répondent favorablement aux "tests ascétologiques" qu’il effectue... sans qu'ils s'en aperçoivent ! Avec moi, il commença sa leçon comme un instituteur le ferait, en insistant pour que je prenne des notes. Avant que je ne le quitte, il me tendit la première partie de son manuscrit sur l’ascétologie et un bon nombre de livres tirés d'une armoire qui en débordait.
Pendant cinq ans, j'ai étudié sous sa direction. Cela a été un stade important de mon progrès spirituel. (Avant de terminer l'écriture de ce livre, j'ai eu une lettre de France qui m'a informé de la mort de Gouroukrita je joins ici une description de ses derniers moments, par un témoin direct : "Il est mort d'une pneumonie le 5 mars 1966 à 6 heures du matin. Je pense qu'il avait pressenti la fin. Il était totalement conscient quand il est mort et il montra le même intérêt pour la connaissance de soi que vous lui connaissiez bien. Son visage mortuaire était frappant, impressionnant dans sa beauté sereine et dans sa suggestion d’un sourire intérieur, légèrement sardonique, peut-être, mais radieux".

    Un autre enseignant spirituel auquel ma recherche m'a mené à cette époque était Monsieur Gurdjieff, le "maître"  russe. Quel étrange personnage ! "Un "maître" de la sorte la plus inhabituelle, tel qu'on en rencontre simplement  rarement", ceci, au moins, était comment l'un de ses principaux disciples parlait de lui, avant de m'introduire au "maître". Une fois de plus, cela a été  ma chance particulière dans ce domaine - en travaillant  grâce à mon ami le docteur M. – j’ai pu être guidé vers ce monde stupéfiant de Monsieur Gurdjieff. Le docteur M.  lui-même n'était pas à Paris à cette époque mais il m'avait donné une lettre d'introduction à C. à l'Institut Pasteur ; C. a été mon second maillon dans la chaîne. Le troisième a été Madame de S., le "gardien du seuil".

     Madame de S. était une grande dame russe avec un air majestueux et impressionnant. Ses grands yeux, qui regardaient de façon pénétrante dans les vôtres, vous donnaient le sentiment qu'elle pourrait vous hypnotiser si elle en ressentait l'envie. Elle avait le rôle d'interprète entre Monsieur G. et ses élèves, car le français du maître était quelque peu élémentaire, souvent obscur et incompréhensible. C'était elle aussi qui communiquait les instructions du maître et les expliquait ; en réalité, elle semblait avoir la responsabilité entière du fonctionnement spirituel et pratique de l'organisation. En fait, on avait l'impression que c'était elle qui était le "Maître" réel et que Gurdjieff était présent simplement comme un spectateur amusé regardant les bizarreries des poupées humaines avec lesquelles il pourrait bien jouer lui-même s'il le voulait...

   Dans son appartement de la rue N. Madame de S. me reçut avec une grande cordialité. Dès le départ, elle a adopté un ton de familiarité affectueuse comme si j'avais déjà été accepté dans le cercle des disciples. Mon premier contact avec le "Maître"  allait  être une invitation à dîner à sa table. Dans la mesure où je me considérais moi-même comme un initié presque inconnu,  je fus profondément ému par ce grand honneur.

     Ainsi donc, le jour dit, je me suis présenté à l'appartement de la rue N  et me suis trouvé en face du célèbre gourou russe. Mr G. est un homme de taille moyenne, avec une tendance à la corpulence. Il semble tout à fait âgé, probablement plus de 60 ans, il est complètement chauve et avec une moustache longue et pendante. Sans aucune prétention, il ne donne pas la moindre indication de vouloir jouer le grand homme ou de  faire  impression. Il semble vivre dans un état de relaxation permanente, à la fois physique et mentale. Il parle un français rudimentaire qui consiste presque entièrement en des noms communs et des adjectifs, et souvent dépourvu de verbes et d’articles. De temps en temps, il s'adresse en russe à un compatriote parmi les disciples, et celui-ci  traduit si nécessaire. Il sourit presque tout le temps, il s’agit d'un sourire ironique, peut-être même légèrement moqueur.

      On m’introduit au Maître... Il prononce un jugement sur moi en quelques paroles dont la signification précise m’échappe. Je lui demande s'il acceptera de prendre la responsabilité de me guider dans le monde de l'esprit. Sa réponse est une question :

"Est-ce que vous fumez ?"
"Non, ou au moins, seulement une bouffée de pipe de temps en temps, ou de façon excessivement rare, une cigarette".

"Bien, alors", dit-il, "faites-vous une idée de combien vous avez pu économiser en ne fumant pas, donnez-moi l'argent et  alors je prendrai la responsabilité de vous guider".
Est-ce qu'il plaisante ? Ou est-ce qu'il peut parler sérieusement. ? Je préfère considérer cela comme une plaisanterie car je ne peux avoir qu’une pauvre estime pour un "maître" qui est prêt à vendre sa sagesse pour de l'argent. Néanmoins, des années plus tard en Inde,  j'ai découvert, du point de vue de la tradition hindoue, qu’il n'y avait rien d’insultant dans une telle demande. C'était l’usage, auparavant, de donner au Gourou la  dakshina, c'est-à-dire, un paiement pour son enseignement. Néanmoins, je n'ai jamais vu quelque chose de tel parmi les grands sages d’aujourd'hui que j'ai rencontrés. Gurdjieff semble avoir fait la cuisine lui-même, ou au moins s’être impliqué  pour y mettre la dernière touche, car je le vois, la louche à la main, en train de remuer quelque chose dans  la casserole sur le réchaud.

   Le moment est venu de manger et nous nous mettons à table. A côté du Maître et de Madame de S. il y a nombre de gens que je ne connais pas. Depuis le début, G. met chacun à l'aise. Il n'y a rien de formel, pas de cérémonie d'aucune sorte. Je me sens complètement  à la maison. Il y a de nombreux petits plats, hors d’œuvres, etc., la plupart délicieux mais qui me sont tout à fait nouveaux. Peut-être sont-ils russes, grecs ou du Caucase, car le maître est en fait un grec caucasien ; ou peut être sont-ils faits d’après des recettes qu'il a rapportées d'Inde, du Tibet ou de Mongolie.

     Ce qui m'a stupéfait, néanmoins, et même choqué, c'était la boisson. Elle était servie dans des petits verres, plutôt comme des verres à vin de par leur taille. Il n'y avait pas d'eau sur la table ni même de vin, seulement cette portion avec un haut degré d'alcool. Vodka, peut-être ? De toute façon vous pouviez manger ou non, mais boire, il le fallait. Il n'y avait pas d'échappatoire. Le maître lui-même prenait soin que chacun vide son verre et le remplissait immédiatement. Il n'y avait pas de place pour les récalcitrants.

      Moi-même, j'étais un buveur d'eau, et je ne vivais pas cela comme un manque à ma personnalité ! En des occasions très rares, je prenais un peu de vin, mais j'avais en horreur les boissons alcoolisées. Je n'avais jamais été capable de comprendre comment on pouvait prendre plaisir dans ce liquide qui mettait la bouche en feu, induisait des contractions douloureuses de l’œsophage et produisait des étranglements et des hoquets. À cette occasion, j'ai essayé de manœuvrer, pour échapper à la torture, mais le Maître était implacable. Tout ce que j'ai réussi à faire était d'échapper éventuellement à une tournée ou de laisser quelques gouttes dans mon verre.

     Néanmoins, en dépit de mon inexpérience en alcool, je ne suis pas devenu ivre. Je ne suis même pas devenu bavard. Était-ce peut-être l'influence du maître ? Peut-être avait-il ajouté dans la boisson une sorte d'antidote ? Peut-être seulement était-ce que je pouvais supporter l'alcool mieux que je me l'étais imaginé. Il est possible aussi qu'il y ait eu un élément délibéré dans la technique du maître d'alcooliser un disciple ou un nouveau venu, car l'alcool  induit un état de relaxation mentale et de loquacité et cela rend ainsi facile d'évaluer la personnalité et le tempérament de quelqu'un qui est sous son influence.

     À chaque tournée, nous portions un toast. Ce n'était pas un toast de banquet conventionnel, néanmoins ; c'était un toast aux "idiots"... Ainsi, par exemple, quelqu'un disait  "je bois à l'idiot sans espoir". Cela n'est pas aussi ridicule qu'il y paraît. Car le but de toute discipline spirituelle est, après tout, de transcender  pensée et langage et, au bout du compte, de réduire le mental au silence. C'est pourquoi le spirituel "idiot" se trouve à l'autre extrême de celui qui lui correspond dans le monde ; car, tandis que le second est en bas de l'échelle sociale, le premier en a atteint le sommet par la réalisation spirituelle. Or, l'espoir est la variable centrale qui motive notre fonctionnement de pensée. Abandonner tout espoir et tout désir, c'est se libérer soudainement de toutes les ombres qui nous illusionnent. C'est alors que le Réel qui est le Bonheur parfait se révèle spontanément.

     Après le dîner, je pris congé du Maître ; mais plus tard dans la soirée, il devait y avoir une rencontre des disciples à laquelle j'étais invité. D'abord,  je suis allé chez Madame de S. Nous nous sommes rassemblés là-bas pour des exercices spirituels et pour des instructions sur des sujets tels que les méthodes de méditation. Ensuite nous sommes allés chez G. pour la rencontre. Je ne peux guère la décrire. Elle n'avait absolument aucune ressemblance avec aucune autre rencontre à laquelle j'avais assisté ou dont on m'avait parlé. C'était plus comme cocktail. Nous étions debout, nous nous déplacions, parlions, rions, plaisantions... Et  nous buvions encore un coup! Les verres étaient plus petits cette fois-ci mais la liqueur était plus forte. Malgré le chahut et  la confusion, G. veillait à ce que l'on vide les verres consciencieusement. J'ai saisit l'occasion d'un instant où son attention était engagée ailleurs pour repasser mon verre au voisin qui était plus porté que moi sur ce genre de liquides, mais hélas !, le maître m'a pris la main dans le sac, et m'a regardé avec réprobation. "Je voulais vous inclure dans le cercle ésotérique, mais maintenant vous ne serez que dans l'exotérique", me dit-il, ou quelque chose dans le même sens. C'est ainsi que je fus déboulonné... Nous étions vingt ou trente dans une chambre ordinaire d'appartement. Presque tous étaient jeunes ; il n'y avait pratiquement pas de personnes plus âgées. La plupart de ceux qui étaient présents m'étaient inconnus mais la plupart semblaient venir de milieux aisés. Il y avait des docteurs, des écrivains et des artistes. Certains avaient à l'évidence une foi profonde dans leur maître, mais la plupart semblaient avoir trouvé quelque chose de bon dans cet enseignement puisqu'ils revenaient chez G. pour ces rencontres et les suivaient régulièrement.

    Le Maître était entouré par de nombreuses jolies filles. L'une d'entre elles, était particulièrement jeune (pas plus de dix-huit ans) et particulièrement jolie; elle semblait être la favorite. Les médisants insinuaient que les contacts du maître avec ces "jeunes esprits " n'étaient pas limités aux sphères mystiques ou même platoniques.

     Alcool et femmes? Etait-ce cela que cette section de la haute société parisienne venait chercher ? Certainement pas. Pas cela. Ou, au moins, pas "seulement" cela. Il y avait plein d'endroits à Paris où l'on pouvait trouver facilement de telles occasions de se distraire. Loin de moi l'idée de porter un jugement sur le maître russe. De fait, mes contacts avec lui ont été trop brefs pour me donner le droit de le faire, après quelques jours j'ai battu en retraite pour ne jamais revenir. En ce qui concerne la vie spirituelle, je ne suis,  hélas, qu'un conformiste vulgaire. Mon idéal du sage est le type classique de l'ascète pur "comme une goutte de rosée", "lumineux et transparent comme un saphir". J'ai choisi de prendre la grande route, la route qui mène l'esprit à sa dissolution dans l'Absolu, grâce à un travail de purification et de raffinement.

    Il est vrai, néanmoins, que l'Absolu transcende à la fois le bien et le mal et qu'il y a une route suivant un parcours négatif à travers nos esprits. Des écoles de pensée qui ont essayé d’exploiter le dynamisme de l'union sexuelle afin de nous rendre capables de transcender nos limitations humaines ont existé de tout temps.

    La Bible parle des horreurs des cultes de Baalzebut et de Moloch, les enfants d'Israël étant chargés de les déraciner afin de les remplacer par le culte d’El-Elyon, le Seigneur suprême. Dans la Grèce ancienne, les voies dionysiennes et apolliniennes semblent avoir existé côte à côte. A notre époque aussi, un bon nombre de ces différents mouvements apparaissent et fleurissent en Inde. Le vamâchâra est une branche de l'école shakta. "Cet horrible vamâchâra" comme Vivékananda l'appelait, a pris comme objet de son adoration tout ce que l'Inde orthodoxe a en horreur ; l'union sexuelle, l'alcool et la viande. Il offre à ses fidèles, non pas la renoncement au monde comme un moyen vers le bonheur et la libération, mais bhokti-mukti, les plaisirs du monde et la libération en même temps. Les aghorapanths sont un groupe de yogis parmi lesquels même le cannibalisme n'est pas inconnu. Ils ont pratiquement disparus aujourd'hui, bien qu'on peut toujours en  rencontrer  dans la région montagneuse de Girinar au Goujarat. Il y a aussi un autre groupe qu’on appelle aussi les sahajikas et qui sont associés à la voie vishnouïte. Chez eux, les disciples entretiennent des relations amoureuses, et quand le maître demande à une disciple : "As-tu trouvé ton Krishna. ?", le sous-entendu est, "est-ce que tu as trouvé un amant parmi les disciples ?"

   La plupart des membres de telles sectes, si même ils réussissent à s'élever au-dessus des instincts animaux, ne le font qu'afin de maîtriser des arts magiques inférieurs, tels que l'art de la séduction, de dominer l'autre comme un esclave ou de tuer un ennemi par des moyens surnaturels, etc..

   Toutes ces voies sont difficiles et dangereuses, elles ne sont pas adaptées à l’esprit Occidental. Il est vrai qu'on ne peut discuter le fait que le maître n’est plus sujet aux conventions sociales et aux critères de bien et de mal ou à la loi morale ou religieuse ; mais, étant identifié au "bien parfait", il n'accomplira que des actions en règle générale qui sont au-delà de tout reproche ; à ce sujet Ramakrishna, avec son langage familier, donne ce commentaire : "un danseur parfait ne met jamais un pied de travers", et de fait, ni en Inde ni à Ceylan, je n'ai rencontré un sage parfait qui allait à l'encontre du code moral ou des conventions sociales.

    Néanmoins, des histoires et  légendes parlent de yogis ayant exercé librement leur droit d'être "au-delà du bien et du mal". Vimalakirti, un des disciples laïque du Bouddha avez atteint un tel degré de perfection qu'il pouvait fréquenter les cabarets et d'autres lieux de débauche impunément. C'est du moins ce que nous dit le Vimalakirti Nirdesha. Il était aussi tellement doué comme dialecticien qu’aucun des grands disciples du Maître ne pouvait lui faire face…..

    Une autre histoire nous parle du grand Shankaracharya, célèbre par sa sagesse et sa pureté. Un jour, voulant donner à ses disciples une leçon, il en prit une douzaine avec lui dans une taverne et commanda de la liqueur. En Inde, on a une grande vénération pour les gourous et l’on considérait Shankaracharya comme un maître du plus grand ordre, mais boire du vin est considéré comme une faute grave  même parmi les laïcs, et les disciples se demandaient s'ils devaient suivre l’exemple de leur maître. Beaucoup d'entre eux décidèrent de boire mais ceux qui avait plus d'expérience s’abstinrent. Shankaracharya ne fit pas de commentaires et après avoir quitté la taverne continua à marcher comme d'habitude, entouré par ses disciples. Il rentra ensuite chez un forgeron et commença à avaler des braises rougeoyantes. Inutile de dire qu’à ce moment-là, aucun de ses disciples n’osa suivre son exemple.

     En une autre occasion, Shankaracharya a prouvé sans aucune contestation possible qu’il était au-delà du bien et du mal. Afin d'accomplir sa mission – qui était de rétablir le brahmanisme orthodoxe dans une Inde qui subissait alors l'influence bouddhiste – il sillonnait en tous sens le pays, en s'engageant dans des discussions religieuses avec des moines bouddhistes et avec des représentants d'autres groupes. A cette époque-là, ce qu'il y avait en jeu dans ces discussions était beaucoup plus qu'une simple bataille de mots. Il n'était pas rare que le perdant soit obligé de se brûler vif ou de se noyer dans la mer.

    Une de ces joutes philosophiques eut lieu un jour avec un célèbre  brahmane appelé Madan Mishra. Ce dernier était un représentant de l'école du Purva Mimansa qui considérait que l'accomplissement des rites sacrificiels prescrits par les védas était suffisant en lui-même pour l'obtention du but suprême et qu'il n'y avait pas besoin du renoncement au monde que Shankaracharya prêchait. L'enjeu sur lequel on s'était mis d'accord a été le suivant : si Madan Mishra était battu, il devrait renoncer au monde, devenir un moine (sannyâsin) et vivre selon les enseignements de l'école de Shankaracharya. Si, au contraire, ce dernier était battu, il devrait abandonner la discipline monastique et vivre une existence  dans le monde.

   La joute oratoire commença et dura pendant plusieurs jours jusqu'au moment où, finalement, Madan Mishra fut obligé d’avouer sa défaite. Sa femme, néanmoins - une femme intelligente - intervint et affirma que la victoire de Shankaracharya n'était pas complète. Un homme et son épouse étaient un, soutenait-elle, et Shankaracharya se devait encore de vaincre la femme. Shankara accepta le défi. La femme amena la discussion sur le Kâma Soutra (- qui règle les relations sexuelles) et Shankara,  qui avait toujours vécu une vie de chasteté des plus strictes,  était complètement ignorant de ce sujet. Cependant, il refusa d’admettre sa défaite et demanda qu'on reporte la discussion pour lui permettre  de s'informer.

    Shankara ne pouvait pas, bien sûr, s’autoriser à avoir des relations sexuelles ; son corps physique était un corps de yogui, pur depuis l'enfance. De plus, son prestige en tant que réformateur en aurait été considérablement affecté ; mais il contourna la difficulté. Le râja voisin venait de mourir. Il sortit de son corps physique qu’il laissa dans la jungle sous la  garde de quelques-uns de ses disciples,  et entra dans le corps du râja. On peut imaginer la surprise des ministres et des reines  quand elles ont vu revivre le roi au moment même où ils allumaient le bûcher funéraire. Mais ce n'était rien comparé à leur stupéfaction quand ils s'aperçurent que ce roi, qui avait été un homme très ordinaire, parlait et se conduisait désormais comme un grand sage. Le moment où ils ont suspecté la vérité ne s'est pas fait attendre : quelque yogui avait dû effectuer un transfert de conscience - et comme ils étaient prêts à payer n'importe quel prix pour conserver avec eux un gouvernant si exceptionnel, ils envoyèrent des soldats avec pour ordre de fouiller le pays  et de brûler immédiatement les corps dépourvus de vie qu'ils pourraient trouver.

    Pendant ce temps le roi, Shankara, eut le temps de profiter des reines, de goûter aux plaisirs de la Cour et finit par oublier complètement ce qu'il avait été dans le passé. Les disciples, quand ils virent que leur maître ne revenait pas, envoyèrent l'un des leurs à sa recherche. Il  réussit à entrer dans le palais, malgré les gardes et récita au roi - Shankara - une hymne que lui-même avait composée à la gloire de l'Atman. En entendant cela, Shankara s'est souvenu de son identité véritable et entra de nouveaux dans son corps qui revint à la vie au moment même où des soldats du roi qui l'avait trouvé étaient sur le point de le jeter aux flammes.

   Maintenant, tout à fait au courant au sujet des relations sexuelles, Shankara retourna auprès de Madan Mishra et  reprit la discussion avec sa femme qui a été finalement vaincue comme son mari l'avait été. Les deux prirent le sannyas, l'initiation monastique, et  furent en fait du nombre de ceux qui ont soutenu le plus ardemment le mouvement védantique.

   Parfois, il est vrai, un gourou peut demander à son disciple, dans des circonstances exceptionnelles, d'accomplir ou de subir un acte répréhensible qu'il considère indispensable à son progrès. Ceci est illustré par les deux histoires suivantes :

La première est au sujet de maître Chih-Yueh (adaptée du Takatsu Tripitaka) :

   Le maître de la loi, Fa-Hui étaient un moine bouddhiste chinois qui avait fait de grands progrès dans le monde de l'esprit. Mais il n'avait pas encore atteint la réalisation complète. Un jour, une religieuse lui conseilla très sérieusement d’aller à Kucha dans le Turfan, au monastère de la "Fleur d'or" où demeurait Chih-Yueh,  un maître renommé qui, dit-elle, lui enseignerait le dharma suprême.

   Fa-Hui suivit son conseil. Il alla voir Chi-Hueh qui le reçut très cordialement et après lui avoir offert un pichet plein de vin, l'invita à boire. Fa-Hui protesta avec véhémence qu'il ne pouvait pas s'obliger lui-même à avaler quelque chose d'aussi impur ; là-dessus, le maître Chih-Yeh le prit par les épaules, le fit se retourner, et sans autre forme de cérémonie, lui montra la porte. Toujours avec le pichet en main, Fa-Hui se dirigea vers la cellule qui lui avait été assignée. Dans cette cellule, il réfléchit avec sagesse : "après tout, j'ai fait tout ce chemin simplement pour chercher son conseil. Il se peut qu'il y ait quelque chose dans sa manière d'arranger les situations que je ne comprends pas. Je pense quand même qu'il vaut mieux que je fasse ce qu'il m'a conseillé."

   Sur ce, il avala tout le vin du pichet d'une seule traite. Complètement ivre, malade et misérable, il perdit finalement conscience. Quand il se réveilla, dégrisé, il se souvint qu'il avait brisé ses vœux monastiques et dans sa honte complète,  commença à se battre lui-même avec son bâton. En fait, il était tellement désespéré qu'il était prêt à mettre fin à ses jours. Le résultat de cet état de désespoir, néanmoins, fût qu’il atteignit l’Anagami Phala (le « fruit du Sans-retour »),  l'avant-dernier stade de la réalisation spirituelle mentionné dans les Ecritures bouddhistes, le stade suprême étant celui d’Arahant.

    Quand il se présenta de nouveau devant le maître Chi-Yueh, celui-ci lui demanda :
"est-ce que tu l'as eue ?"
"Oui, je l'ai eue" répondit Fa-Hui.

 

   La seconde histoire va dans le même sens. Nanda, le cousin du Bouddha, avait pris l'habit monastique, mais il accomplissait ses pratiques sans enthousiasme et avait un désir profond de retourner à la vie du monde. Etant mis au courant de cela, le Bouddha lui demanda si c'était vrai qu'il souhaitait revenir à la "vie inférieure" et si cela l'était, quelle pouvait en être la raison. "Vénérable",  répondit Nanda, "le jour où j'ai quitté la maison, une jeune fille du pays des Sakyas ( le royaume qui était gouverné par le père de Gautama Bouddha), en fait la plus belle des jeunes filles du pays, ses cheveux moitié dénoués, s'est retournée pour me regarder partir et a dit, "Puisses-tu revenir bientôt, jeune maître." Je pense à elle, ô Vénérable. C'est pourquoi je n'ai pas d'intérêt dans les pratiques spirituelles et je pense bien les abandonner afin de retourner à la "vie inférieure".

    En utilisant ses pouvoirs surnaturels, le Maître prit Nanda par la main et le transporta au royaume de Sakka, un autre nom d’Indra, le roi des dieux. Là-bas, cinq-cent apsaras, des nymphes d'une beauté divine, servaient le roi des dieux. On les appelait : "celles aux pieds de colombes." Le Bouddha demanda à Nanda si elles étaient aussi belles que la fille des Sakyas. "Comparée à ces nymphes", répliqua Nanda, "la plus belle des Sakyas ressemble à une guenon dont on aurait coupé le nez et les oreilles." Ramenant Nanda sur terre, le Maître promit alors que s'il pratiquait de façon intense et consciencieuse, il pourrait conquérir ces nymphes divinement belles. Sous peu, les autres moines devinèrent que le vénérable Nanda accomplissait ses rites religieux dans le but de gagner les cinq-cent nymphes et il devint l’objet de leur dérision. Envahi par le chagrin, la honte et le dégoût, Nanda se réfugia dans la solitude et mit toute sa ferveur dans ses pratiques spirituelles. Très rapidement, il  réussit à atteindre l’illumination finale. Et il va sans dire qu'il oublia complètement les nymphes et la fille des Sakyas car, comparée à la joie de l'illumination, les plaisirs des mondes d'ici-bas et de l'au-delà ne sont rien.

 

    Il existe de nos jours - et j'en ai rencontré - des êtres humains ayant essayé et réussi. J'ai vécu parmi et je suis encore sous la direction spirituelle d'un des plus grands d’entre eux. (Vijâyananda parle de Mâ Anandamayî, mais il ne voulait pas mentionner son nom dans ce premier livre général sur son itinéraire intérieur par délicatesse, son souci étant de ne pas gagner d'argent avec le nom de son maître.) Est-ce du védanta ou du Yoga ? Du bouddhisme ? A moins que ce ne soit de la kabbale, du soufisme, ou peut-être de la théosophie ? Tous ces propos ne sont que des mots, des étiquettes sur des flacons. Et souvent l'étiquette est fausse, le flacon vide. C'est en nous-même que se trouve la solution du problème. Ce qui est réel en nous ne peut pas mourir. Ce qui est au centre de notre conscience est identique en tous les êtres. Ce qui est la base et le support de toute chose, qui ne peut être atteint ni par la souffrance ni par la mort, est aussi l'essence même de notre personnalité. Mais faut-il aller pour cela à Ceylan ou aux Indes ? Certes non ! Mais peut-être était-ce mon destin d'aller au pays des grands sages. Peut-être aussi les conditions extérieures y sont plus favorables à l'introspection, et à une vie de recherche intérieure. Mais mon objectif immédiat, c'était de rencontrer un de ces grands sages "qui a réussi" et de bénéficier de ces conseils. Mon programme était de visiter d'abord Ceylan, et si possible de vivre une courte période  dans un monastère bouddhiste. Après, ce serait l'Inde, mais je comptais me limiter au sud car les trois grands sages célèbres, Ramana Maharshi, Râmdâs et Shrî Aurobindo vivaient dans le sud. En outre, mon temps disponible était limité à un mois de séjour……

 


 

 

Chapitre 2

En voyage vers l’Inde

 

 

[Vijâyananda raconte maintenant son départ du port de Marseille pour un séjour en Inde qui dure jusqu'à maintenant - c'est-à-dire cinquante-deux ans plus tard.]


     
Ce est le 12 décembre 1950 que j'ai quitté Marseille et la France à bord du Felix-Roussel. Quelques jours avant mon départ, un entrefilet dans les journaux m'avait appris la mort de Shri Aurobindo à Pondichéry. Hélas ! C'était le deuxième sage qui s'était réfugié dans le nirvana juste avant mon arrivée. [Le premier avait été Ramana Maharshi en avril de la même année] Si mes préparatifs n'avaient pas été aussi avancés, peut-être aurais-je ajourné le voyage. Le 12 décembre soir, peu avant le coucher du soleil, le Félix-Roussel s'est éloigné lentement du port de Marseille. Presque tous les passagers regardaient en arrière comme si de nombreux fils invisibles  nous reliaient encore à cette terre. Un à un, les fils se rompirent. D'abord les amis qui agitent leurs mouchoirs sur le quai,  les uns essuyant une larme qui a fait un sillon sur une pommette, d'autres souriant silencieusement, certains criant peut-être quelques mots d'adieu. Puis le quai n'est plus qu'une ligne grise, avec quelques taches colorées qui bougent. Et maintenant, c'est la gracieuse silhouette du port de Marseille qui attire les regards, la corniche, les jetées, Notre-Dame de la Garde et tout ceci se fond bientôt dans
bleu de la Côte. La plupart des passagers quittent le pont. Il semble que les fils qui nous reliaient à la terre se soient rompus et c'est une nouvelle vie qui commence.

     Pendant ces trois semaines, de nouvelles amitiés vont se lier, il faudra s'adapter à un mode de vie différent : les heures de repas, la promenade sur le pont, la partie d'échecs ou de bridge avec les amis, les soirées, les flirts, l'imprévu des escales, etc. etc. Ceux qui ont vécu à bord d'un bateau savent à quel point l'esprit est absorbé par cette vie sociale à bord, qui, bien qu'éphémère, donne l'impression de permanence. La durée de notre vie comparée à l'éternité est également éphémère. Et pourtant, nous travaillons comme si nous bâtissions sur le roc. Les uns amassent des richesses, les autres des honneurs ou des connaissances mondaines. Pourtant nous savons qu'un jour la mort viendra et que tout cela s'évanouira comme de la fumée. Ceux qui ont lu le Mahabharata se souviennent sans doute de la fameuse question posée par le Yaksha au roi Youdhisthira : Youdhisthira, le célèbre roi, était en exil dans une forêt avec ses frères pour une période de quatorze ans. En tant que nobles guerriers,  leur devoir était de défendre les brahmanes. Un jour, un brahmane vint se plaindre qu'on lui avait dérobé un fagot de bois sacrificiel qu'il avait caché dans un arbre. Youdhisthira, l’aîné et le chef, envoya ses quatre frères, Arjouna, Bhima, Nakoula et Sahadév à sa recherche et lui-même partit de son côté. L’un après l'autre, les frères arrivèrent au bord d'un étang à l'eau limpide. La longue marche dans la forêt les avait terriblement altérés, et cette eau providentielle était une tentation presque irrésistible. Mais une voix du haut d'un arbre se fit entendre : "cette eau m’appartient ; si tu bois sans répondre à mes questions, tu mourras".

  C‘était un Yaksha, une sorte d'esprit supérieur qui vivait en ces lieux. On dit que "ventre affamé n'a pas d'oreille". C'est encore bien plus vrai pour la soif, car aucun des quatre frères n'écouta l'avertissement et l'un après l'autre ils tombèrent sans vie au bord de l’étang. Youdhisthira arriva à son tour, également assoiffé et il entendit le même avertissement. Néanmoins, il était non seulement un grand roi, mais aussi un sage renommé pour sa vertu et sa maîtrise de soi. Il accepta le défi du Yaksha qui, comme le sphinx lui posa un certain nombre de questions auxquelles il répondit à l'entière satisfaction de l'esprit. Le Yaksha lui permit de boire, lui rendit le fagot de bois du brahmanane - car c'est lui qui l'avait dérobé – et en plus lui accorda le droit de formuler un vœu. Youdhisthira le pria de rendre la vie à ses frères. Ce qui fut fait. Une des questions du Yaksha - et c'est là que je voulais en venir - était :


"Quelle est la chose la plus étonnante dans ce monde ?"
Youdhisthira répondit :
"c'est que tous les jours nous voyons des gens mourir et que personne ne croit réellement qu’il mourra lui aussi un jour".

 

 

Vijâyananda arrive à Ceylan, et en début janvier 1951, il se retrouve à l’Island Hermitage, un petit monastère bouddhiste théravada à Dodanduwa près de Gale sur une île près de la côte au sud de Colombo. Un journaliste bien intentionné avait annoncé de façon prématurée que Vijâyananda voulait se convertir au bouddhisme alors qu'il n'était venu là que pour s'informer.


 

"Island Hermitage", le 7 janvier 1951

     Ce matin, un moine cinghalais m'apporta le numéro du Daily News qui publiait l’information dont il avait été question hier soir. Les moines semblaient donner beaucoup d'importance à cet incident que je croyais insignifiant. Mercredi prochain, j'ai l'intention de quitter ce lieu  pour Colombo. C'est certes un endroit rêvé pour ceux qui veulent mener une vie contemplative. Mais je ne suis pas encore "mûr". Mon esprit chérit encore des vasanas (impressions subconscientes de désirs) - comme disent les hindous – qu’il me faudra épuiser. Pourtant, il me semble, tant qu’à faire, je choisirais plutôt la solitude complète qui aurait l'avantage d'une plus grande indépendance. Certes, la règle dans ce monastère n'est pas rigide et les moines sont libres de faire ce qu'ils veulent dans le cadre des obligations monastiques. Mais en ce qui concerne la vie spirituelle, je suis comme le cheval sauvage, intolérant de la moindre coercition. Car j'ai la conviction que la vie spirituelle, l'ascèse véritable passe par une route où il faut marcher seul. Certes, il faut avoir un cadre social et une étiquette à présenter au profane. Mais le chemin qui mène vers le Suprême est toujours nouveau, différent pour chaque individu. Chacun suit sa propre route qui ne ressemble à celle d’aucun autre.


"Island Hermitage", le 9 janvier 1951

 

    Aujourd'hui, au cours de ma promenade dans l’île, j'ai rencontré le Bhikkhou S. qui a bien voulu me faire visiter sa maisonnette. Les chambres sont propres, riantes et agréablement meublées avec des fenêtres grillagées. J'ai été frappé par l'écart considérable qui existe entre le standard de vie matérielle d'un moine bouddhiste et celui d'un sannyâsin ou sadhou de l'Inde. Dans les pays bouddhistes -et en particulier à Ceylan, on pense que le moine doit vivre confortablement et agréablement. Ainsi, son esprit étant calme et libéré de soucis matériels, il pourra se consacrer entièrement à la recherche du nirvana. Et les laïcs procurent généreusement à leurs bhikhous ce qui leur est nécessaire, et les traitent avec respect et vénération.
    Mais aux Indes, le sadhou étant celui qui a renoncé au monde, on s'attend à ce qu’il vive le plus simplement possible. D'ailleurs, plus son dénuement est grand, plus on lui marquera de respect.

    Shankarâchârya a popularisé l'idéal de parfait sannyâsin dans ses écrits et ses chants. Il décrit la vie glorieuse de l'homme qui a renoncé à toute possession dans les termes suivants, par exemple :

 

Un lieu de repos au pied d'un arbre  leur suffit,

 les deux mains leur servent d'assiette.
Ils méprisent les richesses comme si c'était un paquet de haillons.
Les porteurs du kaupinam en vérité sont bienheureux.

                                    (chant des Kaupinavantas, second distique)

 

   Le kaupinam représente le minimum irréductible de vêtements. C'est un linge servant de cache-sexe et maintenu par une corde autour de la taille. Kaupinavanta qui veut dire : le porteur de kaupinam est dans la littérature védantique synonyme de "l'homme ayant une renonciation parfaite". Le grand sage d'Arounâchala, Ramana Maharshi, était un kaupinavanta, au sens propre et figuré. On raconte à son sujet l'histoire suivante : un jour son kaupinam est déchiré. Il aurait facilement pu en demander un autre. Mais par esprit de renonciation et aussi sans doute à titre d'exemple il eut recours au procédé suivant pour le réparer : durant sa promenade sur la colline, il cueillit deux épines. Avec l'une d'elle, il transforma l'autre en aiguille en faisant un trou à son sommet. Puis il détacha un fil de son kaupinam, et avec ce fil et cette aiguille improvisés, il répara son unique vêtement.
     Cependant,  la vie de sadhou en Inde est assez dure, car le pays est plus pauvre que Ceylan et les laïcs sont méfiants étant donné qu'il existe un nombre considérable de moines qui ne revêtent la toge orange, le vêtement de sadhou, que pour vivre sans travailler.


Comprendre le "culte des idoles"


    Les "dieux de l'Inde", leurs idoles et leurs rites religieux (poujâ) ont souvent scandalisé les missionnaires chrétiens et ont été un motif de sarcasmes pour beaucoup d'Occidentaux. Mais ce serait une grave erreur de croire que les hindous sont des "idolâtres" dans le sens péjoratif que nous donnons à ce mot et de les comparer aux noirs d'Afrique ou aux "païens" dénoncés dans de nombreux passages de la Bible.

    L'adoration des images et des idoles semble relativement récente dans l'hindouisme. Elle ne date probablement pas de plus de deux mille ans ; dans les védas et dans les Oupanishads, on n'en trouve guère de traces. Les anciens aryens adoraient certes les forces de la nature personnifiées : Indra, Arjouna etc. mais ce n'était pas un culte de bhakti, de dévotion, mais plutôt des rites magiques dont le but était de se les rendre favorables. Il ne semble pas qu'ils aient fait usage d'autres symboles visibles que celui de la flamme. Il est probable que ce soit aux aborigènes, dravidiens et autres, qu’est dû l'apport du culte des idoles.

     Le culte des idoles est indissolublement lié à la science de la dévotion (bhakti). J'emploie à dessein le mot science, car la dévotion telle qu'elle est pratiquée aux Indes dans les milieux cultivés est loin d'être une manifestation déréglée d'émotions religieuses. Les émotions religieuses et de dévotion, la manière de les diriger, de les purifier et de les entretenir ont été soigneusement étudiées dans de nombreux ouvrages, en particulier ceux du vishnouïsme et ceux du dakshinâchârya tantra, et dans les hymnes alvars du sud de l’Inde. Je me souviens qu'un jour, à Vrindâvan -  la capitale du vishnouïsme et du culte de la dévotion – un  pandit vishnouïte bien connu a fait une démonstration à ce sujet au cours d'un de ses katha-s,  (conférence religieuse). En développant le thème de la conférence, le dit pandit passa tour à tour par des états d'émotions religieuses des plus variés, depuis la tristesse et des larmes invoquant le Bien-aimé jusqu'à la joie délirante que donne la première vision du Divin. Le pandit pouvait à volonté donner libre cours à une émotion, et brusquement la couper et passer à une autre. Il nous démontra ainsi que la véritable bhakti signifiait "jouer avec les émotions, et non être leur jouet". Le but fondamental de la bhakti est de maîtriser l'élément affectif et de le dévier vers le divin. L’idole  n'est qu'un point d'appui, un diagramme, pour fixer l'esprit sur un point tangible.

    L'hindou cultivé ne vénère pas tant l’idole en  pierre ou en bois que le symbole qu'elle représente. La fête annuelle de la Durga poujâ (aux environs du mois d'octobre) célébrée avec beaucoup d'éclat au Bengale illustre bien ce fait : la fête commence le 7e jour de la lune ascendante et finit le 10e, une nouvelle idole est généralement commandée spécialement pour cette occasion à un artiste, elle est  constituée d’une  figure humaine en argile peinte et richement décorée et entourée de ses idoles satellites. Le rituel du premier jour de la fête est centré autour de ce qu'on appelle le prâna-pratishthâ, effectué par un prêtre brahmane expert    dans les poujâs en face d'un public plus ou moins nombreux selon les circonstances.
    Le deuxième jour, l'idole étant censée être devenue une jagrat mourti, une idole éveillée, le rite régulier d'adoration se fait selon les formules consacrées spéciales à la Durgâ poujâ . Le troisième jour, c'est la cérémonie des adieux à l'idole. Les mantra-s et moudrâ-s (formules  sacrée et gestes rituels) du prêtre ont pour objet de retirer l'insufflation de vie qu’il a donnée le premier jour. Enfin le quatrième jour de la fête, le vijaya dashami le dixième jour de la lune ascendante, l’idole, ayant joué son rôle, est noyée en grande pompe et avec beaucoup de vénération dans le Gange ou une autre rivière, selon les localités.
       Un autre aspect de la dévotion des hindous est particulièrement frappant pour les observateurs venant d’Occident, c'est l'attitude de tendre familiarité qu'ils ont avec leurs dieux et le divin en général. Car Dieu est avant tout et en dernière analyse l’antaryamin, le maître intérieur, Celui qui réside dans notre propre cœur et qui n'est autre que l'essence même de notre personnalité. D'ailleurs, les hindous ne manquent pas de "blaguer" leurs dieux à l'occasion. Il est vrai que le plus souvent, il s'agit de ceux des sectes secondaires. L'histoire suivante racontée dans les Pourana-s en est une illustration : Shiva, dans son aspect propice, est réputé être un "bon enfant". Son culte est des plus simples. Un peu d'eau, quelques feuilles de l'arbre bel offertes avec dévotion suffisent pour le rendre favorable. D'ailleurs, il est touché par la moindre marque de dévotion et sa bonté frise quelque fois la naïveté : parmi ses fervents adorateurs, il y a même des démons, asoura-s.

      L'un de ces démons (ou titans) nommé Basmasoura fit jadis de sévères austérités afin d'obtenir un darshan, une vision de Shiva. Au bout d’un certain temps, touché par cette persévérance, il lui apparut et lui demanda ce qu'il désirait, l'autorisant à formuler un vœu. Basmasoura répondit qu’il désirait un pouvoir magique, le don de pouvoir réduire en cendres qui que ce soit, sur la tête duquel il poserait sa main. Shiva lui accorda ce don. Basmasoura, ne se tenant plus de joie, voulut essayer immédiatement l'efficacité de ce pouvoir et tenta de poser sa main sur la tête de Shiva lui-même. Ce dernier, ne pouvant retirer le don qu’il avait octroyé, n'eut qu'une solution... C'est de s'enfuir à toutes jambes ! Et Basmasoura de le poursuivre afin de vérifier l'efficacité des pouvoirs magiques qu’il venait d'obtenir. Vishnou, voyant Shiva en difficulté, entreprit de venir à son secours. Il prit la forme d'une mohinî (une femme séductrice) et apparut devant le démon, lançant des regards aguichants. Basmasoura, aveuglé par l'amour, en oublia de courir après Shiva et suivit la mohinî ; la "séductrice" ne refusa pas ses avances, mais lui dit qu’un rite purificateur serait de rigueur. Elle lui fit prendre un bain dans un étang tout proche, et l'assura qu'une danse rituelle était nécessaire. Elle recommanda Basmasoura de bien la regarder faire et d'imiter scrupuleusement tous ses mouvements. Elle commença la danse et Basmasoura, toute son attention tendue, imita ses gestes : la cadence des jambes, le mouvement ondulant des bras... Elle posa une main sur sa tête. Basmasoura en fit autant... Et le pouvoir magique que lui avait accordé Shiva se montra efficace, car il fut lui-même réduit en cendres…

    La familiarité des hindous envers leur ishta-deva (déité préférée) est calquée sur les relations inter-humaines sublimées. Chaitanya Mahâprabhou, le grand réformateur du vishnouïsme au XVIe siècle classifia les relations entre les adorateurs et Dieu en cinq catégories, les cinq bhâva-s, ou attitudes mentales : … celle du serviteur, du parent envers un jeune enfant, de l'ami, puis le shanti-bhava étant considéré comme un havre de paix. Ceci correspond peut-être à l'aspect paternel du Divin qui, assez curieusement, n'est pas mentionné par les vishnouïtes, et finalement le madhourya-bhava qui est considéré comme la forme la plus haute d'adoration et où Dieu est adoré comme le bien-aimé suprême et très cher. Le fait que les hindous adorent beaucoup d’idoles n’invalide en rien leur monothéisme. Pour l'individu éduqué religieusement, toutes les formes sont simplement différents aspects d'un seul Dieu. Ils  voient clairement l'unité dans cette multiplicité.


 

Chapitre 3

 

Expériences indiennes

 

 

 

 

Pondichéry

 

Vijâyananda poursuit son voyage et arrive à Pondichéry où il va visiter l'ashram de Shrî Aurobindo

 

    J'allai ensuite me recueillir sur la tombe de Shrî Aurobindo qui se trouve en plein milieu du bâtiment central de l'ashram. C'est un caveau en ciment [depuis, il a été recouvert de marbre blanc]. La partie supérieure est couverte d'une abondance de fleurs. Autour de la tombe des disciples priaient, d'autres méditaient. Le souvenir du grand maître est bien encore bien vivant, car il y a à peine un mois et demi qu’il vient de mourir.

    J'avais lu en France une partie des ouvrages écrits par ce grand sage et philosophe et lui portais une profonde vénération. Mais ici comme devant "Mère", je dois avouer franchement que je n'ai rien "senti". Le Yoga d’Aurobindo, bien que basé sur l'ancienne tradition des védas et des Upanishads, a quelque chose de nouveau à enseigner. L’union avec Brahman, c'est-à-dire la fusion de la conscience individuelle dans la conscience absolue est le but ultime de la plupart des Yogas des autres systèmes. Mais Aurobindo ne veut pas s'en contenter. Il s'agit de faire descendre cette réalisation dans les plans inférieurs, jusque dans la matière pour la diviniser et régénérer l'ensemble de la société humaine par le Divin.

    A vrai dire, cette conception n'est pas entièrement nouvelle. Il y a de nombreuses histoires et légendes de yoguis ayant réussi à obtenir un vajra-kâya, un corps physique parfait, libre de maladie et de vieillissement. Quant à la divinisation d'une société dans son ensemble - nous retrouvons cette idée dans les ouvrages de l'Inde ancienne. Le satya-youga, l'âge d'or, était une époque où cette société idéale aurait été réalisée dans une certaine mesure. Le Râmayana nous parle du Râma-râjya, le règne de Râma, après le retour de celui-ci de son exil qui correspond en tous points à l'idéal d'une société divinisée. La prophétie de l'époque messianique mentionnée dans la Bible et les enseignements judéo-chrétiens de "faire descendre le royaume des cieux sur terre" sont dans le même ordre d'idées. Pourtant, du point de vue védantique, ces conceptions sont inacceptables. Car la perfection n’est possible que dans l’Atman, l'Absolu, le Sans-forme. Tout ce qui a un nom et une forme est par définition imparfait, changeant et transitoire. Ainsi, porter son effort pour diviniser le corps physique et la matière serait un effort vain, semblable à celui de l'homme qui voudrait saisir une ombre ou une réflexion dans un miroir. Seule l’image réelle, autrement dit la Conscience Absolue, doit être recherchée car c'est d’elle que les formes surgissent et c'est en elle qu’elles se résorbent.

  Quoi qu'il en soit, le Yoga d’Aurobindo répond à un besoin de l'époque. L'idéal du yogi qui se retire dans la forêt loin du monde et celui du rishi qui vit le plus souvent dans le nirvikalpa-samâdhi, le grand vide où l’univers a cessé d'exister, sont périmés même aux Indes. A l'ashram d’Aurobindo, on essaie très vaillamment d'amener dans le plan des réalisations cette société divine, ne serait-ce qu'à une échelle réduite. Car cet ashram ne ressemble à aucun autre. C'est une grande entreprise ayant environ 800 membres, tous, ou presque tous travaillant, plus environ 700 ouvriers de l'extérieur. Mais le travail des gens de l'ashram dans les sept ou huit départements d’activités de l’organisation n’est pas fait dans un but lucratif. C'est du Yoga, c'est du karma yoga tel qu'il est décrit dans la Bhagavad-Gîtâ, c'est-à-dire une activité faite pour la joie d'agir sans but intéressé, un travail fait en tant qu’un instrument du Divin et pour le Divin.

    Ils ne possèdent rien. Tous leurs besoins en vêtements, nourriture, logement sont satisfaits par la "Mère" ou par ses adjoints. Ils font très peu - certains même, peut-être pas du tout – d’exercices de méditation. Ils n'en ont pas le temps d'ailleurs. Leur devoir – m’ont-il dit - est de s'abandonner entièrement au Divin, à la "Mère", le "salut" sera collectif. Et tous d'ailleurs ont l'air heureux, car ils sont en paix avec eux-mêmes, pensant que leur activité a comme but le summum bonum et ils ont rejeté le lourd fardeau et les soucis des responsabilités personnelles.

 

    Cet après-midi, au retour d'une promenade, j'ai fait la connaissance d'un hindou de Pondichéry et nous avons engagé une conversation. Il parlait un excellent français avec un accent du terroir comme les paysans de nos campagnes. Il est membre de l'ashram depuis plus de quarante ans et a été - m'a-t-il dit – un des premiers disciples de Shrî Aurobindo. Il m'a raconté ce qu'ont été ses premiers contacts avec le grand sage. Comment, dès la première entrevue, Aurobindo a "ouvert son cœur", c'est-à-dire a amené en surface les mots qu’il voulait dire et qui répondaient à ses aspirations profondes. Car, la grâce du maître a fait "descendre le divin" en lui (probablement l'effet de la koundalinî). J'ai écouté sa narration et j'étais plutôt sceptique. Peut-être même une lueur d'ironie avait-elle passée sur mon visage. Et une chose curieuse se produisit. Je le regardai droit en face - selon mon habitude - quand je ressentis une sensation douloureuse d'aveuglement dans les yeux. Exactement ce que l'on éprouve quand on passe brusquement de l'obscurité à une forte lumière, à tel point que je fus obligé de détourner le regard de mon interlocuteur. Cette sensation a bien duré quelques minutes. Je dois ajouter que la lumière et la chaleur de l'Inde ne me gênent pratiquement pas, je circule sans couvre-chef et sans lunettes, le soleil n'était pas plus fort que d'habitude  ce jour-là ; d'ailleurs nous étions à l'ombre. J'ajoute encore que je ne me sentais pas fatigué, je suis ici dans mon état normal, comme en France, et que je ne ressens pas le moins du monde  cette atmosphère "électrifiée" dont parlent certains européens…..

   Cet ashram est un lieu étrange ! Il y a certainement quelque chose de "divin" ici, que je ne  ressens pas. Tout ce monde qui s'est rassemblé ici, n'est pas venu pour rien. Il y a des artistes, des poètes, de médecins, des intellectuels. La grande majorité est formée de jeunes ou de gens dans la force de l'âge. En outre, ils semblent également avoir obtenu un état de contentement, sinon de bonheur. Mais ce que je cherche n'est pas ici... Il est sur des sommets, loin des foules, là où l'air est plus rare...

 

  Kanchipouram

    Deux jours plus tard, en compagnie d'un guide, j'ai visité la célèbre "Bénarès du sud". Le fait est cependant que Kanchipouram ne me fit que peu d’impression. La ville et les temples semblaient  déserts et sans vie. C'était comme visiter des ruines anciennes. Cependant, il est vrai que les hindous du sud considèrent cet endroit comme très sacré, à l'égal de Bénarès. Il se peut bien que la faute se soit trouvée en moi-même et que j'étais dans un état d'esprit déprimé car c'est parfaitement vrai qu'on trouve dans les objets simplement ce qu'on y met. C'est la tonalité affective de notre mental qui investit les objets avec une valeur ou bien la leur retire ; et nos émotions sont basées avant tout sur le fonctionnement physique de nos corps. Pour un jeune homme en bonne santé, le monde est plein d'espoir et de beauté, et la vie semble  valoir la peine d'être vécue et d'y investir des efforts ; car sa machine corporelle fonctionne bien et les sentiments kinesthésiques qui arrivent à la surface du mental sont la plupart du temps euphoriques. Les personnes plus âgées, d'autre part, sont souvent mécontentes, et elles rechignent. Pour elles, rien ne semble aller bien, la société semble être au bord d'une catastrophe et les gens vont de mal en pis. "Ah ! De mon temps..." ont-ils tendance à dire. Il y a peu de gens, de fait, qui sont conscients que quand tout semble aller mal, c'est parce que leur propre organisme ne fonctionne pas bien, telle une vieille machine usée. La catastrophe universelle dont ils ont peur n'est pas plus qu'une objectivation  de la mort qui approche dans leur propre corps. Si le monde semble aller de mal en pis jour après jour, c'est parce que leurs organes des sens se détériorent avec le temps et que leur propre capacité à profiter des plaisirs du monde s'affaiblit constamment.

    La vie religieuse à Kanchipouram  s’écoule en deux fleuves, d’une part dans les temples consacrés à Vishnou et de l'autre dans ceux où l'on adore Shiva. Dans l'un des temples, j'ai rencontré un sadhou qui avait un visage agréable. Il parlait un très bon anglais et nous avons conversé pendant quelque temps. Il me parla de religion et de banalités. Ensuite il me donna un mantra et m'indiqua précisément comment le moduler. Et pour mettre la touche finale, il me demanda une pièce d’une roupie... Je la lui ai donnée de tout mon cœur.

 

     Vijâyananda va ensuite du sud l’Inde vers Calcutta. Sur les bords du Gange, dans la banlieue nord de la ville, il  visite le temple de Kali à Dakshineshwar.  C'est là que Ramakrishna, le grand saint de l'Inde de la fin du XIXe siècle, a été poujari (desservant de temple) pendant toute sa vie. Vijâyananda qui admirait la vie de ce sage va prier devant cette statue même de Kali à laquelle Ramakrishna avait rendu un culte.

 

    …Et de mon cœur débordant une prière s’éleva : "ce voyage aux Indes  semble avoir été en vain, puisse-t-il ne pas l'être malgré tout".  Kali écoutera-t-elle les prières comme au temps de Ramakrishna ? L’image a-t-elle conservé la vie que lui avait insufflée son illustre adorateur ? Ou bien tout simplement une prière sincère est-elle toujours exaucée. "Quel que soit l'endroit où tu évoqueras mon nom, je viendrai vers toi et je te bénirai". Toujours est-il que trois jours plus tard, mon vœu se réalisa, et même plus que je n'aurais osé l'espérer. Ce fut à Bénarès... Sur les bords du Gange...

 

 

Arrivée à Bénarès



     La Bénarès  réelle est à quelque distance de mon hôtel. Un taxi me mena au centre de la ville et enfin,  j'ai pénétré dans la plus sacrée de toutes les cités. Car certainement, Bénarès n'est-elle pas le centre spirituel du monde ? Je sentis qu’après avoir longtemps erré, j'étais enfin revenu à la maison ; c'était un sentiment que je n'avais jamais eu ailleurs qu'en Inde. Mon itinéraire ne m'autorisait à Bénarès que quelques jours, pourtant, j'ai senti que j'arrivais à la fin de mon périple, je désirais ne jamais plus quitter cette ville, c'est ici que je voulais vivre et mourir ! Le fait  demeurait que nous étions le 2 février 1951 et que j'avais une réservation sur la Marseillaise programmée pour partir de Colombo le 21 février.

Prémonition? Souvenir de vie antérieure ? Est-ce que c'était ma destinée de vivre ma vie dans cette ville ? Ou bien  quelque pouvoir divin souhaitait me retenir ici ? Un psychologue, sans aucun doute, analyserait froidement les méandres de mon mental et trouverait une explication beaucoup plus simple Il dirait qu'après les températures tropicales de Ceylan et de l'Inde du sud, l'air revigorant de Bénarès, le confort de l'hôtel Clark, les ruelles qui me rappelaient celles de la ville où j'avais passé mon enfance, toutes ces impressions revenant ensemble dans une phase mentale d'euphorie se sont combinées pour me donner l'impression  que j'étais arrivé  "à la maison", une fois de plus dans mon pays natal. Comment savoir ?

     Ce que je sais, c’est  que les quelques jours que j'avais prévus de passer à Bénarès se sont étirés jusqu’à représenter huit années de ma vie, c'est aussi que la  Marseillaise a pris la mer sans moi, et que je vis en Inde depuis lors [en 2003, Vijâyananda est toujours en Inde...] car, le soir de ce jour, le 2 février 1951, quelque chose arriva qui bouleversa ma vie entière. Qu'est-ce que cela a été ? Une rencontre avec un gourou ? Non ! Une rencontre avec le Gourou.

   En effet,  les gens en Inde savent ce qu’est un gourou réel. Un gourou n'est pas simplement un enseignant ou un guide, ni uniquement un ami ou quelqu’un de très cher. Sa tendresse est plus profonde que celle d'une mère, et l’amour d’un père ne peut être qu’une réflexion affaiblie du sien. Les liens qui unissent  le gourou et son disciple ne sont pareils à aucun autre, car ils incluent le prisme entier des sentiments qu'un être humain peut connaître dans la sphère de l'affectif, ainsi que toutes les nuances de l'amour, de l'adoration et du respect.

    Les liens du monde ont tendance à créer de nouveaux liens et l'amour charnel a tendance à conduire toujours vers le chagrin et la désillusion. Mais l'amour pour le gourou est comme un miroir sans tache qui réfléchit  notre Soi le plus haut. Il purifie l'esprit, en lui donnant de la clarté, de la joie, et le conduit à la découverte de la source éternelle de l'amour et à la joie  qui réside en nous-même.

    Tout ce que j'ai écrit dans ce livre n'est rien qu'une préface aux couleurs fanées; en effet, la vie que j'ai menée après avoir rencontré mon gourou a été riche en splendeur et en miracles. Mais pour des raisons que je ne peux révéler, je ne mentionnerai pas dans ce livre même le nom de ce "grand être" auquel je dois plus que ma propre existence. Un jour, peut-être, si Dieu me prête vie et force, j’écrirai un  testament de vénération et de gratitude envers l’être qui m'a éveillé à une vie nouvelle. [Vijayânanda a également expliqué plus tard qu'il ne voulait pas faire commerce avec le nom de son gourou en se servant de sa réputation pour vendre son propre livre]

 

Après avoir discuté diverses hypothèses  tentant d'expliquer pourquoi la vache était sacrée pour les hindous, Vijayânanda risque la sienne :

   Au début de la création sortit du barattement de la mer de lait entre autres la vache Kamadhénou. celui qui la possédait et pouvait la traire obtenait la réalisation de tout ce qu'il désirait. Kamadhénou représente selon toute probabilité le symbole de la connaissance ésotérique. Celui qui l'a obtenu devient tout -puissant. Tuer la vache sacrée signifierait alors interrompre la transmission de la tradition ésotérique, ce qui de tout temps était considéré comme une faute très grave. Comme il arrive souvent, le non-initié confond le symbole avec sa représentation grossière, et c'est la vache en chair et en os qui a pris la place de Kamadhénou, la Connaissance sacrée.

     

          Je dois dire que, même après plusieurs dizaines d'années en Inde, j'évite systématiquement d'entrer dans les temples hindous ou même de les visiter. Ce n'est point par aversion, hostilité pour les dieux de l'Inde et leurs rituels. Loin de là. J'ai beaucoup d'admiration pour la manière si scientifique avec laquelle les hindous ont élaboré leur culte des idoles. Ce n'est pas non plus par peur de me trouver dans une situation semblable à celle du diable tombé dans un bénitier… L'enceinte sacrée de la plupart des temples est interdite aux non-hindous mais il y a toujours des accommodements avec le ciel et avec ma robe de sadhou je pourrais facilement entrer si je le voulais ; d'ailleurs, les lois de l'Inde moderne ont imposé la libre entrée dans la plupart des temples.

      La raison de mon abstention est tout autre. Les hindous orthodoxes - même s'ils n'en ont pas clairement conscience – ont l'impression que leur sanctuaire a été pollué si un Occidental y a pénétré, et faire violence au sentiment religieux de qui que ce soit est un acte que je désapprouve fortement. D'ailleurs, les brahmines n'ont pas tout à fait tort quand ils croient que quelque chose a été perturbé dans l'atmosphère de leur temple si un étranger y a pénétré.  Il est difficile pour un Occidental de comprendre exactement l'attitude mentale de l'hindou sur ce point, comme sur beaucoup d'autres d'ailleurs. Car cela demande la connaissance d'une texture psychologique fondamentalement différente de la nôtre.

     Comme je l'ai déjà écrit, l'hindou est beaucoup plus proche que nous des sources de la nature. Le "cordon ombilical" qui relie sa pensée à l'inconscient collectif n'est pas oblitéré, comme celui de la plupart des Occidentaux. La mentalité de l'homme d'Occident est centrée sur un intellect puissant, clairement conscient, logique, qui veut façonner le monde qui l'entoure à son image. L'homme primitif des civilisations traditionnelles ne cherche pas à dominer la nature, ni même à lui arracher ses secrets, mais son art suprême consiste à vibrer en harmonie avec l’ensemble de la vie cosmique comme une vague qui trouve naturellement sa place dans le mouvement ondulatoire de l'océan. A l'échelon inférieur, cette attitude produit "l'homme du troupeau", le dum-driven cattle. Cependant, chez l'homme évolué, la vague devient un centre de conscience ouvert aux forces cosmiques et il a des inspirations qui dépassent la pensée logique. Quand l'hindou moyen entre dans son temple, il "sent" quelque chose qui est une perception directe, mais qu’il n'est pas capable d'exprimer en mots, car l'aspect discursif de son esprit est peu développé. Ce "quelque chose" est ce mélange de paix intérieure, de joie, d'harmonie (à des degrés variables selon les individus), que l'on ressent quand il y a eu un contact, ne serait-ce que l'espace d’un clin d’œil, avec la vie cosmique. Le mécanisme qui provoque ce contact est complexe. L'hindou croyant vient visiter son temple dans une attitude mentale réceptive. Cette attitude est spontanée et ne lui demande aucun effort conscient, car son esprit est imprégné depuis l'enfance d’idées et de croyances ayant trait à l'idole devant laquelle il vient se prosterner. Le temple lui-même est en général ancien, ou au moins reconstruit sur un site antique, et souvent sa création est entourée d'un halo de légendaire et de miraculeux. Cette atmosphère de sainteté qu'il avait dès sa construction est entretenue par la poujâ journalière effectuée sans interruption depuis des centaines d'années pour beaucoup de temples. Cette poujâ est un véritable acte de magie cérémonielle qui doit être fait par un brahmine qualifié. La ferveur religieuse des nombreux visiteurs vient encore exalter la sainteté du lieu. Aussi, il n'est pas étonnant qu'il existe dans certains temples une atmosphère religieuse qui se sent, presque palpable. L'hindou qui viendra le visiter y ajoutera sa goutte d'eau de ferveur car le temple fait partie d'un cadre naturel dans lequel il s'intègre harmonieusement.

   Mais l'Occidental, même s'il a de fortes sympathies pour l'hindouisme, amènera automatiquement une note discordante dans cet ensemble. Tout ce qu’il verra et entendra produira des associations d'idées différentes de celles de l'hindou. Par exemple, le son assourdissant des gongs et des cymbales de l'âratî, la fin du service du temple, qui pour l'hindou marque le point culminant de la ferveur religieuse sera pour l'Occidental un vacarme qui le crispera. La vue de l'idole évoquera en lui des idées qui n'ont souvent rien de commun avec ce que l'image est censée représenter. Et tant de choses encore qui se produisent quand deux cultures fondamentalement différentes viennent en présence.

     Tout cela est compris intuitivement par l'hindou moyen. D'ailleurs, l'homme tant soit peu cultivé en Inde, accepte comme une vérité évidente que notre esprit de surface n'est pas la chose qui compte, que nous valons ce que valent nos samskaras. Ceux-ci sont les impressions d'expériences, d'actes, de croyances etc. qui existent à l'état latent dans notre inconscient, comme d'innombrables graines prêtes à germer et à porter fruit dès que les circonstances favorables leur seront offertes. Ces impressions sont le résultat non seulement de notre vie actuelle depuis notre naissance, mais aussi des nombreuses vies antérieures que nous avons traversées. "Vous n'avez pas les samskaras qui vous permettraient de vous harmoniser avec le rituel hindou". C’est l’explication simple que donnerait un hindou cultivé…

       Dès le début de mars, il commence à faire chaud à Vrindâvan et la fête de Holi qui ressemble un peu à notre carnaval y est célébrée avec un éclat particulier. Tant pis si je manque l’occasion. La fraîcheur des cimes himalayennes a plus attrait pour moi maintenant.


 

 

Chapitre 4

Un ermitage idéal
 

 


Mai 1966


     Me voici de retour dans cet ermitage en pleine forêt himalayenne, aux environs du village de Dhaulchina. La première fois que j'ai entendu parler de cet ashram, vers 1960, j'étais à Almora, capitale de la province himalayenne du Kumaon. Un nouvel ashram, m'avait-on dit, venait d'être construit en pleine montagne sur un plateau face aux neiges éternelles. L'ermitage était loin de toute habitation humaine au milieu de la forêt, hantée par les fauves. Les voies de communication étaient précaires. L'endroit était à peu près à 25 km de la ville d'Almora. Les premiers quinze kilomètres pouvaient être effectués en autobus jusqu'au village de Baréchina, mais de là, il fallait accomplir, avec un guide, huit kilomètres d'ascension à pied jusqu'au village de Dhaulchina puis  encore deux kilomètres en pleine forêt jusqu'à l'ashram.

     En outre, le point d'eau potable le plus proche était au village, c'est-à-dire à près de 2 km de distance et le ravitaillement en denrées de première nécessité s'avérait difficile car le village ne possédait que quelques boutiques mal achalandées. Vivre dans un pareil ermitage paraissait sinon impossible, du moins très difficile. Pourtant, c'est justement la difficulté qui me tenta et peut être aussi la curiosité de me rendre compte comment l'on pouvait résoudre les problèmes vitaux : eau, nourriture, habitation etc. là où leur solution s'avérait si précaire. Mais les choses vont lentement aux Indes et ce n'est qu'en avril 1963 que mon désir d'aller vivre dans cet ashram a pu se réaliser. Mais ce n'était pas une chose si simple. L'ashram de Taratal, puisque c'était son nom à l'époque, était sous la responsabilité d'un gardien qui habitait au village et qui avait les clés, mais qui était souvent absent. D'autre part, pour un européen, s'aventurer seul au milieu de ces villages de montagne sans connaître personne était une expédition plutôt hasardeuse.

     Le gardien s'appelait H.Singh. C'était un notable du village, tenancier d'une petite boutique d'épicier. La solution la plus simple, c'était de lui écrire et de lui demander de venir me chercher à l'ashram d’Almora. C'est ce que je fis. Mais ma lettre resta sans réponse. Il faut dire que H.Singh ne savait ni lire ni écrire. Néanmoins, il aurait pu envoyer une réponse par personne interposée. Mais je ne perdis pas courage et fit écrire par le directeur de l'ashram d’Almora puis par des hommes importants de la ville. Toujours pas de réponse. Pourtant, un beau matin, "un homme qui descendait des montagnes" vint à l'ashram d’Almora et demanda à me voir. C'était le fameux H.Singh, le gardien du seuil de l'ermitage convoité. Et il venait me chercher... Il me donna rendez-vous en ville à l'heure du départ de l'autobus que nous devions prendre ensemble jusqu'au relais de Baréchina. Enfin mon rêve allait se réaliser...

      Mais il y a loin de la coupe aux lèvres, car un messager de H.Singh vint bientôt m’informer qu'il était inutile de me rendre en ville pour prendre l'autobus, ce dernier était surbondé, il était impossible de s'y caser. H.Singh lui-même retourna à son village, je ne sais par quel moyen et me donna rendez-vous au relais de Baréchina quelques jours plus tard. Là, il viendrait me chercher ou enverrait des porteurs pour me guider jusqu'au village de Dhaulchina, et à l'ashram au-dessus.

Vijâyananda va au rendez-vous, attend des porteurs qui ne viennent pas, et finalement décide de prendre les siens propres.

       Et nous voici en route à travers les sentiers de montagne vers le village de Dhaulchina. Le chemin passe en pleine forêt himalayenne et monte presque continuellement. Une voie assez praticable a été taillée sur le flanc de la montagne. Mais mes porteurs préféraient prendre les raccourcis à travers des sentiers périlleux pour un homme de la plaine comme moi. Le raccourci principal, qui fait gagner presque 1 km, passe à travers un torrent de montagne. Nous descendîmes jusqu'au lit du cours d'eau à un endroit où on peut le  traverser à gué. Puis commença l'escalade de la grande montée, la charaï comme ils l’appelaient, sur un sentier qui grimpe presque tout droit vers le sommet pendant près d'un demi-kilomètre.

      Il s’agissait d’un gros effort pour mes jambes et mon souffle et j'admirais ces vigoureux montagnards qui montaient avec une lourde charge sur le dos ou sur leur tête. Pourtant, je sentais à peine la fatigue,  enivré que j'étais à la joie de respirer l'air pur de ces solitudes sauvages. L'odeur des résines, le parfum des herbes de la montagne, le bruit du torrent qui roule en bas, ce majestueux silence, la splendeur des paysages et, - qui sait - peut être aussi quelque présence mystérieuse dégageait une atmosphère prenante qu'on ne trouve que dans ce légendaire Himalaya.

        Enfin, nous atteignîmes le sommet du pays et notre petit groupe reprit le chemin battu ; le plus gros était fait, le village n'était plus bien loin. Nos porteurs s'arrêtèrent pour souffler un peu et fumer une bidi (cigarette populaire constituée d'une feuille de tabac roulée). Encore une demi-heure de marche et nous arrivâmes enfin au village de Dhaulchina. Quel contraste avec le relais de Baréchina, car Dhaulchina est un village adorable ; "adorable" est bien le mot. C'est un tout petit village comprenant quelques groupes de maisonnettes disséminés entre les flancs de montagne comme placés là par un artiste géant au goût exquis ; au