Numéro 61 Eté 2001
Paroles de Mâ
Si vous êtes capable d'aimer Dieu réellement - c'est l'achèvement de tout amour.
Le désir intense pour la réalisation de Dieu est lui-même la voie qui y conduit.
Si quelque chose doit être obtenu -quoi que ce soit, de quelque manière que ce soit- cela doit être obtenu de LUI seul.
Le devoir obligatoire de l'homme en tant qu'être humain est de chercher refuge à Ses pieds.
Les jours s'écoulent; vous en avez déjà laissé passer tellement; efforcez-vous d'utiliser au mieux le nombre de jours qui vous restent à vivre.
Le courant incessant, sans fin, de miséricorde et de compassion divines se déverse sans cesse : dans ce courant baignez-vous.
Où va celui qui part et d'où vient-il ? Pour ce corps [Ma] il n'y a ni allée ni venue. Ce qui existait avant existe même maintenant. Qu'est-ce que cela fait si l'on meurt ou si l'on reste en vie ? Même après la mort Il existe encore, alors pourquoi se sentir bouleversé ?
Le voyage de la vie doit inévitablement se dérouler de la manière que vous avez décrite. Scrutez chaque foyer et voyez combien de personnes n'ont jamais connu de deuils. C'est pourquoi la seule manière de sortir de cette misère est la voie de la réalisation du Soi.
Le Soi, en lui-même contenu, ne faisant appel qu'à Lui-même pour Sa propre Révélation -ceci, c'est le bonheur.
Réponses de Vijayananda
- Est-ce que vous avez eu des moments de doute ?
- Vijayananda : Jamais à propos de la sadhana elle-même, j'ai toujours été convaincu que c'était la seule chose qui vaille vraiment la peine. Je n'ai jamais douté de la grandeur spirituelle de Mä Anandamayi, mais quelquefois je me demandais si, étant complètement immergée dans l'orthodoxie hindoue, elle était capable de guider un occidental né et élevé dans une tradition totalement différente. Mais cela a été utile, parce que j'ai été obligé d'atteindre le «dénominateur commun», c'est-à-dire le niveau commun à toutes les religions.
- Un visiteur français qui vit depuis plusieurs années en Inde : Est-ce que vous avez senti dans votre méditation des points de non-retour où vous sentiez que vous ne pouviez plus régresser ou retomber ?
V : Oui, le jour où j'ai rencontré Mâ. Elle m'a donné le shaktipath, l'éveil du pouvoir intérieur que seul un maître authentique peut donner et qui crée une relation éternelle, indestructible entre maître et disciple.
- Est-ce que vous avez le sentiment malgré cela d'avoir fait des progrès après ?
V : Bien sûr, à moins d'être au sommet de la Réalisation, il faut travailler. On dit, dans les Yoga Sutras de Patanjali il me semble, qu'il y a un moment où le rocher roule en bas de la montagne; il a trouvé son équilibre et ne peut plus remonter : c'est le sahaja sâmadhi, l'état naturel.
- Parfois j'ai l'impression que Mâ m'entend, parfois non, pourquoi ?
V : C'est que vous n'appellez pas avec assez d'insistance. Le seul langage que Mâ (Dieu) comprenne, c'est celui du bhava, c'est-à-dire l'intensité de l'émotion. Les mots ne sont qu'un support pour le bhava. Si vous priez avec cette intensité jusqu'à ce que des larmes vous coulent des yeux, votre prière sera sûrement exaucée.
- Ai-je raison de penser que c'est tous les jours l'anniversaire de Mâ (et pas un jour en particulier) et qu'elle est aussi ailleurs que dans le samadhi où l'on peut pénétrer ce jour-là ?
V : A ceux qui demandaient, une année, à Mâ où se déroulerait son prochain anniversaire, elle a dit : «Que ceux qui croient à la vie et à la mort s'en occupent !» Et puis, bien sûr, Mâ est partout et surtout dans notre coeur, elle voit tout et elle sait tout encore maintenant.
La place de Dieu est dans le coeur de l'homme
extrait de «Ten inspiring stories», de Shivananda (traduction)
Un homme riche était sur son lit de mort. Un jour, il appela son fils et dit : «Mon fils, très bientôt, je vous quitterai. N'ouvre pas l'armoire qui se trouve dans le coin de cette chambre, à moins de tomber en très mauvais état, totalement désespéré et désemparé. Sur ces mots, l'homme ferma les yeux pour toujours.
Il se fait que son fils était très dépensier et en très peu de temps il eut dépensé tout l'argent qu'il avait et se retrouva sans le sou, à tel point qu'il ne pouvait même plus subvenir aux besoins de sa famille.
A ce moment-là il se rappela les dernières paroles de son père et alla ouvrir l'armoire. Son désapointement fut grand de constater que l'armoire était vide, ormis quelques vieux chiffons. De dépit, il les jetta au loin et commença à creuser à l'endroit même, dans l'espoir de trouver un trésor caché. En vain.
A ce moment-là un sadhu passa par là. L'apercevant, le fils se précipita sur lui en sollicitant son aide. Le sadhu accepta de lui porter assistance et le suivit dans la demeure.
En approchant de l'armoire, il la scruta des yeux et dit : «Je voudrais examiner l'armoire, installe-moi un siège tout près».
Assis à côté de l'armoire, il commença par la vider des chiffons et se mit à gratter le vernis noir dont elle était enduite et ne tarda pas à s'exclamer : «Quelle merveille. Faites, attention, cette armoire est en or solide.»
A ces mots, toute la maisonnée se rassembla et leur joie ne connut pas de limites; ils se prosternèrent aux pieds du sadhu.
A nouveau, ils étaient riches et coulèrent des jours heureux en faisant bon usage de leurs richesses.
Mâ, qui racontait l'histoire, commenta : «Le coeur de tout homme est une armoire en or, qui est la demeure de Dieu. Il suffit simplement d'enlever la couche de peinture extérieure et de la vider et l'on trouvera Dieu qui sera sa parure».
Mâ Anandamayi
par Prabash Chandra Gupta
Pour rappel, ce livre a été retrouvé récemment par Swami Nirgunananda à Almora. Tout le monde semblait en avoir oublié l'existence; pourtant, il s'agit du premier recueil des expériences des premiers disciples de Mâ. Il a été publié en anglais à Calcutta en 1946.
C'était en 1938. Je dînais chez un ami. Ils y avaient d'autres convives, certains que je connaissais, d'autres, non. Je ne me rappelle plus de comment nous en sommes venus à parler de dirigeants spirituels. A chaque fois qu'un nom était cité dans la discussion, il faisait l'objet de commentaires cyniques. Ce dont je me souviens très bien, c'est que l'on ne fut pas plus tendre avec Mâ Anandamayi. Ce que j'en avais entendu en quittant la maison de mon hôte continuait de résonner dans mes oreilles : CE N'EST QU'UNE FEMME. Ces mots traduisaient-ils un sentiment d'indifférence ou avaient-ils pour but de masquer un ressenti plus authentique ?
Puis en 1940 je retrouvai mon unique ami d'école. Nous étions très proches. Je ne l'avais plus vu depuis plusieurs années. Il se mit à me parler de Mâ. Alors les mots RIEN QU'UNE FEMME me revinrent à la mémoire. Je priai avec insistance mon ami de me mener auprès de Mä, ce que Niraj fit. C'est alors que je la vis et eus ma réponse. Oui, C'ETAIT UNE FEMME : tout amour, pureté, innocence et beauté. Et je me demandai quelle était sa principale caractéristique ? Le plus frappant était-il qu'elle créait une atmosphère agréable ? Peut-être. Puis je regardai les choses différemment et je compris que c'était sa manière d'être détachée.
Ce qui n'était au début que de la curiosité de ma part devint un réel intérêt et je fis ma routine d'accompagner mon ami quotidiennement pour le DARSHAN. Elle ne prenait pas disciples et donc n'avait pas à agir dans un but intéressé. Cela était à la fois noble et rare. Jamais auparavant n'avais-je vu un être humain aussi dénué des entraves de sentiments particuliers ou personnels. Jamais je n'avais vu un mortel revêtir si parfaitement le don divin d'impartialité.
Cela me rendit rêveur et alimenta mes pensées de manière plaisante. Je me pris à classifier les êtres selon un intérêt décroissant dans l'environnement immédiat. Je commençai par l'amibe et terminai par le mathématicien. Le maximum de détachement semble pouvoir être atteint dans les mathématiques pures. L'esprit se meut dans une trame infiniment compliquée qui est absolument libre de considérations temporelles. Mais l'activité du mathématicien lui donne un avantage inhérent : il ne peut que se tromper et ne peut pas tricher, alors que le métaphysicien, lui, le peut. Etais-je en train de devenir partial envers l'impartialité du métaphysicien ? Certainement pas. Les problèmes dont s'occupait Mère apparaissaient être d'importance accablante quand elle s'y intéressait. Une foule de gens composée de personnes critiques et crédules les écoutait avec une attention profonde. Elle traitait les problèmes exposés avec grande exactitude, comme s'ils étaient un quizz dans la théorie des nombres. C'était l'aube d'une nouvelle ère dans mon existence. L'on me demanda de conduire Mère au collège théosophique de Rajghat, à Bénarès. B. Sanjiva Rao, le fondateur et secrétaire de ce collège, était venu pour le darshan et avait invité Mâ à Rajghat. Ce M. Rao, mon ancien professeur et à cette époque
mon supérieur immédiat, m'avait prié de l'escorter; c'était un grand honneur pour moi. Je me suis senti doubler de volume sous l'effet de l'importance. Mon coeur était devenu plus léger. Je me sentais comme dans un avion qui avait décollé du sol sans qu'on s'en aperçoive; je montais de plus en plus haut sous l'effet de l'exitation et contemplais le monde en-dessous. Mon exitation venait de ce que je découvrais : je n'avais jamais encore vu la terre aussi glorieuse.
Je pensai à toutes les questions qui seraient certainement posées par les personnes de Rajghat. L'un ou l'autre demandera : «Où suis-je ?», ou bien «Que suis-je ?», un autre encore «De quelle causalité est-ce que je tiens mon existence et à quel état retournerai-je ?». Un troisième, «De qui vais-je rechercher les faveurs, de qui dois-je craindre la colère ?», un quatrième, «Quels êtres m'entourent-ils ? Sur qui ai-je de l'influence ? Qui a une quelquonque influence sur moi ?» Je savais qu'ils s'attendraient à de la logique et de la philosophie, alors que chez Mère le dernier vestige de pénétration théologique a été repoussé. C'est comme si la raison, dans toute sa force et sa pureté, était devenue Sienne. Quand elle parle, je vois tout d'abord de l'étonement apparaître sur le visage de ses interlocuteurs, puis de la confusion et, finalement, une étincelle indiquant la compréhension dans leurs yeux. Ils n'avaient jamais pensé pouvoir recevoir réponse aussi simple. Alors que M. Rao l'accompagnait au véhicule qui l'attendait, il me lança : «Prabash, c'est une grande âme que j'ai rencontrée aujourd'hui.»
Le temps passa. J'eus beaucoup d'occasions d'être parmi la foule de gens qui se pressait pour avoir le darshan, que ce soit à la maison pour pélerins de Lucknow ou chez mon ancien camarade de classe, à Lucknow, dans les salles d'attente ou sur les quais de la gare de la même ville ou à Rai-Bareilly. J'ai vu des groupes entiers d'hommes et de femmes La regardant avec un amour et une estime retenus et d'autres débordant de joie délirante. Les sentiments et le sentimentalisme prenaient-ils leurs aises ? Mère gardait un sourire serein tout du long. Elle était «le désir du coeur combiné à la lumière des yeux». Et j'avais plaisir à comparer ce rayonnement de sérénité aux émanations du soleil «dont le faisceau est l'essieu de la terre, dont le battement scande une année et dont le souffle est son océan». Pendant un instant fugace, la vie se dévoila à moi avec son pouvoir d'amour, de joie et d'admiration. Quand les mots sortent de Sa bouche un tressaillement vous passe dans les veines et le pouvoir est presque visible.
Le monde n'a pas été divisé par les murs de l'individualité; le courant limpide de la connaissance ne s'est pas perdu dans les sables mornes des habitudes désuettes; «l'esprit est dénué de peur et la connaissance est libre et disponible».
Interprétation des paroles de Mère ( Matrivani) à partir de la physique
par S.K. Bose (traduction)
S.K. Bose est un disciple de Mâ. Il est professeur-directeur de laboratoire en physique fondamentale, spécialisé en cristallographie et les nouvelles formes de rayons X. Dans les pages ci-dessous, il exprime des vérités spirituelles énoncées par Mâ dans un langage et avec des images tirées de la physique moderne. Il y a une longue tradition de scientifiques spirituels, depuis Pythagore et les présocratiques en Grèce, les penseurs jaïns en Inde, plus récemment Pascal, Leibnitz, Goethe et de nombreuses personnalités qui écrivent de nos jours dans ce domaine qu'on appelle transdisciplinaire.
L'auteur remercie Richard Lannoy qui a publié dans son livre Anandmayee quelques événements inédits qui l'ont inspiré pour analyser Ses paroles à la lumière de la cosmologie astrophysique.
Richard Lannoy, dans son livre Anandamayee, cite des paroles de Sri Sri Mâ en réponse à un de ses dévots qui sont à la fois utiles et importantes : «Une relation éternelle existe entre Dieu et l'homme. Mais dans Son jeu il arrive que cette relation se casse ou plutôt semble être rompue. Il n'en va pas vraiment ainsi, car le lien est éternel. Quelqu'un qui est venu voir ce corps a dit être un nouveau venu. La réponse qu'il reçut fut DEPUIS TOUJOURS NOUVEAU ET DEPUIS TOUJOURS ANCIEN.»
Ce genre de réponse de la part de Mä trouve une explication hautement scientifique qui révèle indirectement que Sri Sri Mâ vécu parmi nous dans un état éternel fascinant d'omniscience, d'omnipotence et d'omniprésence tout en étant dans l'univers physique du temps, de l'espace et de la matière. En clair, elle était la «complétude» de toutes les existences «finies» et même plus que cela. Nous tous, les vivants et les autres, sommes contenus dans un plus large «tout» qui subit un cycle sans fin de transformations, alors que Son aspect éternel transcendant est à jamais complet et inchangé. Les structures de ce genre, dans l'astrophysique quantique, s'appellent POINT OMEGA.
Mathématiquement parlant, l'achèvement de toutes les existences finies, et même plus, est fini à cause du fait que les interactions entre les événements qui se sont passés, se passent et se passeront dans toute l'histoire de l'univers convergent à un moment donné vers un point appellé le point Omega. Selon la théorie de Penrose, toute l'historique du présent, du passé et de l'avenir se retrouve interceptée au point Omega sous une forme hautement condensée. Sri Sri Mâ parlait souvent de brahmabindu qui semble être synonyme du point Omega.
Les signaux concernant les personnes ayant vécu il y a des millénaires, qui sont en vie dans le présent et qui vivront dans des milliers d'années dans l'univers sont stockés dans la mémoire de Sri Sri Mâ au point Omega et de ce fait elles font l'expérience de la totalité de l'histoire de l'univers toutes en même temps. Il lui est donc possible d'identifier une personne, que celle-ci soit nouvelle ou non. C'est sans doute ce qui l'avait fait répondre DEPUIS TOUJOURS NOUVEAU ET DEPUIS TOUJOURS ANCIEN. Cela prouve que tous les êtres sont associés à elle de manière cohérente et qu'elle en est consciente en permanence, étant omniprésente, omnisciente et omnipotente. Pour des gens comme nous, le jeu divin (lila) de Sri Sri Mâ n'était pas une question de jouer avec Dieu, mais bien de l'humanité qui s'assure de son union avec Dieu.
Réflexions sur quelques paroles de Sri Sri Mâ avec l'aide du langage scientifique
par S.K. Bose (traduction)
A maintes occasions, lors des entretiens, Sri Sri Mâ exprima son sentiment envers la conscience divine avec des mots choisis qui, en général, n'étaient pas compréhensibles pour beaucoup d'entre nous.
Avec la bénédiction de Sri Sri Mâ suit ci-après une tentative d'explication et d'analyse de quelques-unes de ses paroles sous un angle scientifique, ce qui pourra peut-être en aider certains à revoir leurs pratiques spirituelles.
Le pouvoir de comprendre l'incompréhensible, de connaître quelqu'un qui est à l'intérieur de nous peut être obtenu en suivant scrupuleusement la voie et les instructions données par le gourou. Mâ a fait cette déclaration plusieurs fois, recommendant de ne pas relâcher ses efforts dans la sâdhana jusqu'à ce que l'illumination soit obtenue. Il s'agit de rester imperturbable dans ses efforts et de garder à l'esprit que l'adoration n'est pas un rite, mais une attitude, une expérience visant à atteindre le sommeil yogique. Sri Sri Mä était d'accord pour dire que toute interruption ou discontinuité engendrerait des courants de pensée parasites chez le pratiquant, atténuant la tendance de l'esprit à atteindre la Force Suprême. L'on se doit donc d'avoir de la constance, tel un flot continu d'huile, jusqu'au moment où l'on fait l'expérience de la convergence. C'est comme le courant électrique, l'électricité, qui n'est rien d'autre que l'union de deux opposés. Similairement, l'être suprême apparaît au moment où la conjonction s'opère. Ce serait comme une réaction chimique qui se passerait entre l'amour divin (DL) et le désir (DD), DD étant le soluté et DL, la solution qui le reçoit.
DL+DD DL DD+E(cal)
E représente l'énergie absorbée au cours du processus qui donne une solution homogène DL DD, tout comme dans les réactions endodermiques. Une fois la réaction terminée, le désir (DD) ne sera plus un élément isolé, il se sera perdu dans l'amour divin (DL). Ceci est l'objectif premier dans la sâdhana pratiquée pour atteindre l'illumination. Sri Sri Mâ a fait plusieurs allusions dans ce sens dans un langage télégrammique parfait.
Pour comprendre la réaction spirituelle, on peut se reporter au graphique de la figure 1 pour en comprendre la mécanisme. Celui-ci montre les variations de l'amour divin (DL) et du désir agissant comme des unités fictives lors du saut (dn /dt) qui se produit au cours de la sâdhana.
Sri Sri Ma conseilla souvent de commencer la sädhana sans plus perdre de temps, de s'asseoir et de se concentrer sur l'amour divin. De laisser les désirs qui encombrent l'esprit jusqu'à arriver au moment critique, comme au début du graphique de la figure 1, c'est-à-dire dans un état mental complètement libéré des désirs (DD), un état de repos total.
C'est ce que montre plus clairement la figure 2 qui indique un accroissement graduel de l'amour divin alors que les désirs se dissolvent en lui.
Dans un langage mathématique, l'amour divin
DL 1/DD = k/DD
K est une constante dont la magnitude et la direction sont différentes selon les personnes et les facteurs propres à chacun, les événements de l'espace/temps qui ont une influence sur la nature puis le développement de tout un chacun depuis la naissance et tout au long des expériences vécues. C'est sans doute la raison pour laquelle l'apparition du temps critique (Tc) est impossible à prédire pour une personne. Sri Sri Mâ y fait référence en quelques mots, comme Richard Lannoy le raconte si bien dans son livre. Le tout est de s'efforcer sans cesse de saisir le moment suprême; l'être suprême est présent à tout moment, mais notre ignorance fait que nous échouons constamment, alors que cela peut se passer à tout moment. Sri Sri Mâ disait souvent «Je suis un enfant et vous, mes parents». Ceci signifie qu'elle n'avait pas l'ombre d'un désir. Cette absence de désir, comme chez l'enfant, se trouve donc au point d'origine dans la figure 2 et indique qu'elle était à tout moment immergée dans l'océan de l'amour divin infini.
Sri Sri Mâ souhaitait par conséquent que nous ne perdions plus de temps, nous incitant à nous asseoir pour la sâdhana afin de dissoudre totalement les désirs dans l'amour divin. Cela accompli, l'esprit est complètement détaché de la gangue du matériel et tous les moments pourront être vécus comme captivants. A ce niveau, le passé, le présent et l'avenir ne seront plus séparés et toute l'histoire universelle convergera au moment critique en un seul point, le point Omega de la cosmologie ou Brahma bindu, comme l'appelle Sri Sri Mä, à savoir le point qui consolide les expériences de toute l'histoire universelle toutes ensemble (2,4). L'important est de vouloir de tout son être saisir le moment critique, ce qui fera réaliser à la personne que tout le matériel qui est ou qui n'est pas est à Lui et est Lui seul.
En conclusion, Sri Sri Mâ avait mis sur la voie de cette approche de manière directe et indirecte, le but étant de saisir le moment suprême en rompant totalement d'avec les désirs et en arrivant au point Omega, selon la terminologie de la cosmologie, un état absolument dénué de désirs. A ce stade, l'esprit goûtera à la saveur de la joie suprême naturelle.
Mataji a le kheyala de quitter Dacca
par Bithika Mukherki
Sur le chemin du retour, Mataji passa par Calcutta, Puri et Vidyakut. Maintenant que Bholanath n'était plus tenu par aucun travail, on se rendit compte qu'ils pouvaient fort bien ne plus revenir à Dacca. Shashanka Mohan et quelques autres allèrent à Vidyakut pour convaincre Bholanath de rentrer à Dacca quelques jours avant l'anniversaire de Mataji (en mai 1929). Entre temps, les efforts de Bhâiji, de Niranjan Rai et des autres avaient porté leurs fruits. Le terrain de Ramna avait pu être acheté et on y avait construit une petite hutte en terre pour Mataji. Elle avait eu le kheyâla de ne pas loger dans un bâtiment en briques. L'anniversaire fut à nouveau célébré dans l'enthousiasme à Siddeshwari. Dans le courant du mois de mai, Mataji fut invitée à inaugurer le nouvel ashram de Ramna. Elle était l'image même d'une divinité, radieuse, d'une beauté indescriptible. L'un après l'autre, les fidèles venaient se prosterner devant elle. Elle regarda Bholanath avec une lueur malicieuse dans les yeux et dit : «Vas-tu faire le pranâma, toi aussi ?». Mais il secoua la tête en souriant. Alors Maroni (1), qui n'était pas loin, s'exclama : «J'ai vu grand-père se prosterner devant grand-mère». Le secret ainsi trahi d'une façon inattendue fit rire tout le monde de bon coeur.
Un jour où Bholanath était absent, Mataji fit le tour de l'ashram posant parfois les mains sur le mur d'enceinte. Didi l'observait et fut prise d'une crainte soudaine : elle se souvint qu'elle avait agi de même avant de quitter Shabagh définitivement. Les proches de Mataji savent qu'à certains moments, le plus hardi d'entre eux n'ose pas lui dire un mot, tant elle parait lointaine et inaccessible. En ces moments elle semble ne plus reconnaître personne ni se soucier aucunement des opinions d'autrui. On se doutait que Mataji allait faire une chose qu'il serait difficile d'accepter, mais personne ne dit rien. Elle alla s'asseoir près de son père et chanta avec lui. Ensuite, elle prononça un flot de mantras. Cette musique céleste était fascinante. Peu après, elle évolua un moment avec le groupe de chanteurs.
Elle s'arrêta brusquement et dit : «Maintenant, il faut que vous me donniez tous la permission de partir. Je dois quitter Dacca aujourd'hui». «Mâ, comment accepter une chose pareille !» s'écrièrent ses compagnons. Comme un petit enfant angoissé, Mataji les supplia : « Je vous en prie, ne mettez pas d'obstacles sur mon chemin, sinon je laisserai ce corps ici et partirai». Le silence se fit. Tout le monde avait les larmes aux yeux en la regardant. Elle reprit : «Quand Bholanath arrivera, mettez-le au courant. Dites-lui de ne pas me dire non». «Mais qui vous accompagnera ?» demanda quelqu'un. « Pour ma part », répondit-elle, «je n'ai besoin de personne. Mais si vous pensez que je dois être accompagnée, je peux demander à mon père». Dadamasai rentra prendre quelques bagages et se tint prêt. Mataji n'emportait rien. Elle alla s'asseoir à l’extérieur
(1)La petite fille de la soeur de Bholanath que ses parents lui avaient confiée.
et un groupe silencieux l'entoura. «Quand part le prochain train ?», demanda-t-elle peu après. «A minuit», répondit-on. «S'il vous plaît, faites le nécessaire pour que je puisse le prendre».
Shashanka Mohan avait fait prévenir Bhâiji. Il était avec Bholanath et ils arrivèrent ensemble. Mataji demanda à Bholanath l'autorisation de quitter Dacca avec son père. Avant qu'il ait eu le temps d'exprimer ses réticences, Mataji dit : «Si tu dis non, je quitte ce corps à l'instant même». Cela coupa court à toute récrimination. Bholanath était bien le dernier à mettre en doute cette affirmation. Mataji n'avait encore jamais exprimé son kheyâla avec autant de force. Très abattu, Bholanath dit : «Très bien, je ne m'y oppose pas». Il ajouta : «Si tu voyages sans moi, les gens vont dire du mal de toi». «Je ne ferai rien qui puisse susciter les critiques», dit Mataji; «mon père m'accompagnera. Les gens diront-ils du mal de moi ?» Elle interrogea ses compagnons du regard. Ils s'empressèrent de la rassurer : «Non, Mâ, personne ne dira ni ne pensera du mal de vous».
On fit chercher une voiture, mais Mataji ne l'utilisa pas. Elle marcha jusqu'à la gare en compagnie de tous les fidèles qui portaient des torches et des lanternes. Mataji dit qu'elle irait à Mimensingh et s'installerait chez Kalipada, un neveu de Bholanath. Elle avait d'abord pensé à Ashu, mais personne ne savait où il était. Le train arrivait. Au dernier moment, Bhâiji monta dans le compartiment de Mataji, expliquant : «Baba (Bholanath) m'a demandé de vous accompagner». Elle ne répondit pas et le train s'éloigna dans la nuit.
Mataji n'avait rien pris avec elle, pas même des vêtements de rechange. Le lendemain, Shashanka Mohan partit pour Mimensingh avec des couvertures et des vêtements. Mais elle ne l'encouragea pas à rester et il regagna Dacca le jour même. Mataji se rendit à Cox's Bazar, puis au mont Adinath, une île du golfe du Bengale. Au bout d'une semaine, Bhâiji rentra à Dacca et reprit son travail. En apprenant que Mataji avait parlé de lui, Ashu était venu à Dacca. Quand Bhâiji eut rapporté où se trouvait Mataji, Bholanath et Ashu partirent immédiatement la rejoindre. Ils allèrent ensuite à Calcutta chez la soeur de Bholanath. Mataji demanda à Bholanath de rester à Salkia chez sa soeur et elle partit pour Hardwar avec son père et Ashu. De Hardwar ils se rendirent à Dehra Dun et aux sources de Shasradhara. Quelques jours plus tard, elle eut soudain le kheyâla de se rendre à Ayodhya, un autre lieu sacré des Provinces Unies. Elle se promenait avec Ashu sur les bords du Gange, lorsqu'elle lui demanda d'aller chercher leur maigre bagage. Ils allèrent à la gare sans prévenir personne. La raison probable de ce départ discret, c'est que Kunja Mohan s'était joint à eux en dépit du kheyâla répété de Mataji. Mataji et Ashu ne connaissaient absolument pas Ayodhya, mais ils ne rencontrèrent aucune difficulté. Le contrôleur de la gare les invita chez lui. Pendant deux jours, ils visitèrent les endroits sacrés de la région puis retournèrent à Hardwar. Mataji se rendit à l'ashram de Bholagiri Maharaj où se trouvait Sri Gopinath Kaviraj. Dadamashai et Kunja Mohan furent heureux de retrouver Mataji, et son sourire radieux. Kunja Mohan tomba malade et dut rester à Hardwar, tandis que Mataji partait pour Bénarès. A Bénarès, Dadamashai eut la fièvre et resta chez la soeur et le beau-frère de Didi. Mataji continua son périple sans idée précise, en compagnie d'Ashu, Nani (quatrième enfant de Kunja Mohan) et Manik, un jeune étudiant. Manik dit : «Si nous allions à Vindhyachal». Mataji approuva. Puis elle eut le kheyâla d'aller dans un endroit où personne ne la connaissait. Le fils aîné de Kunja Mohan l'accompagna à Calcutta chez un de ses amis, le docteur Girin Mitra.
Mataji était allée autrefois à Navadwip, célèbre lieu de pèlerinage au Bengale. On l'avait emmenée voir un sâdhu qui observait un silence total. Un jour, chez le docteur Mitra, quelqu'un mentionna ce sâdhu et cela fit naître en Mataji le kheyâla d'aller le revoir. Elle partit s'installer à son ashram avec la belle-soeur du docteur. Une vieille femme s'occupait du sâdhu. Elle n'apprécia guère la présence des deux nouvelles venues. Mataji l'assura qu'elles ne la dérangeraient pas. Le sâdhu était assis, figé comme une statue, ne clignant même pas des yeux. Sa servante racontait à tous le monde que c'était un grand prêtre spirituel et qu'il ne quittait jamais son siège. Peu à peu, Mataji, de sa manière inimitable, perça le secret du sâdhu : il se levait et mangeait en cachette pendant la nuit. Il lui avoua qu'il n'aimait pas se moquer du public mais que la vieille femme avait de l'emprise sur lui et ne voulait pas le laisser partir. Avant de s'en aller Mataji conversa avec lui. Plus tard, on lui raconta qu'un beau matin les gens de Navadwip eurent la surprise de trouver le siège du sâdhu vide et l'ashram déserté. Personne ne sut quand ni où il était parti.
Mataji avait eu le kheyâla de se tenir à l'écart des villes où elle était connue. Le docteur Mitra la conduisit dans son village du Bihar, sans rien dire aux habitants. On apprit que Bholanath n'était pas en bonne santé. Il retrouva Mataji à Calcutta où se trouvait aussi Bhâiji en mission officielle. Bholanath était mécontent de n'avoir pas été tenu au courant des allées et venues de Mataji. Elle ne dit rien et ne tenta pas de s'expliquer. Les fidèles de Dacca attendaient impatiemment son retour et ils furent déçus d'apprendre qu'elle était partie avec Bholanath, pour Chandpur. Bhâiji, Shashinka Mohan et Nishikanta allèrent à Chandpur pour leur demander de revenir à Dacca. Mataji resta silencieuse et Bholanath, un peu indécis, promit cependant de retourner à Dacca prochainement.
L' écoute du silence chez Kabir dans la tradition des Sant
par Jacques Vigne
Cette victoire intérieure qui permet de stabiliser le son fondamental donne lieu à un titre, Omkarnâth, le seigneur, nâth, de la syllabe, kar, Om. Un maître spirituel proche de Mâ Anandamayî s'appelait Sîtârâm Omkarnath. La symbolique derrière ce nom suggère que quand le mariage intérieur (Sîtâ et Râma en un seul nom) est réussi, l'esprit est suffisamment stabilisé pour pouvoir «maîtriser», c'est-à-dire écouter continûment le son essentiel.
Toute cette évolution spirituelle ne se fait pas sans travail. Sawant Singh, quand il n'était qu'un jeune disciple (à la fin du XIXe siècle), s'était plaint à son maître de difficultés dans l'écoute du Son. Celui-ci lui a répondu dans une lettre : «Depuis que le monde de la matière a été créé, le mental et l'âme ont accumulé les impuretés. Jamais l'âme n'a été concentrée avec attention même pour une courte durée sur le courant du son intérieur (shabd dhun). Cet état de choses s'est prolongé pendant de nombreuses années. Comment pourrait-elle alors trouver place si rapidement dans le Son ? Tant que son aspiration vers le Son n'est pas intense et continue, comment pourrait-elle s'y unir ?». «Cependant, une fois que l'âme est aussi pure que le courant du Son lui-même, l'union surviendra immédiatement, sans tarder». Pour désigner celle-ci, les Sants utilisent parfois le terme soufi fanâ de, l'anéantissement, qui précède baqâ, la résurrection.
Comme toutes les pratiques spirituelles, l'écoute du son intérieur demande une répétition, mais notre mental n'est-il pas de toutes façons en train déjà de se répéter constamment, avec le même genre de bavardages et de bruits intérieurs? Il s'agit simplement, si l'on peut dire, de remplacer ces répétitions sans intérêt par la Répétition. On dit en Inde que les daims sont immanquablement attirés par une certaine musique que jouent les chasseurs, et qu'à cause d'elle ils se font attraper ou même tuer. De même, l'égo renfermé sur lui-même est attiré par le son intérieur, même s'il sent quelque part qu'il risque de disparaître, d'exploser tôt ou tard comme une bulle au sein de cette aventure-ouverture.
Abhivanavagupta disait que «le Son suprême, paravâc, est caractérisé par «l'émerveillement de la conscience qui expérimente sa propre existence». En cela, elle vit une expérience non-duelle, ce qui n'a pas échappé aux Radha-Soamis qui l'ont exprimée dans leur langage. On appelle parfois ce son svara, qui contient la syllabe sva pouvant signifier soi-même. A l'opposé, les paroles ordinaires dépendent de l'autre pour une approbation ou un rejet.
Le flot vivant (dhârâ) du son subtil est l'écho en nous du fleuve de l'ordre cosmique (dharma). On retrouve ainsi cette notion exprimée par Taisen Deshimaru à la fin de la première partie : «dans le silence, l'ordre cosmique peut pénétrer». L'être humain est comme un daim musqué qui sent bien un parfum, mais se met à courir partour pour trouver le musc alors qu'il le porte à la poitrine. On connaît sans doute cette histoire des Puranas selon laquelle les dieux ont cherché un endroit pour cacher le trésor de la pure conscience afin que personne ne puisse le leur voler et le meilleur endroit qu'ils aient finalement trouvé a été le coeur de l'homme. On aime courir de gauche à droite pour entendre des enseignements spirituels, mais celui dispensé par le son du silence surgit par le fait d'arrêter le plus complètement possible le mental.
Il y a un maître spirituel actuel en Inde qu'un certain nombre de Français connaissent et vont visiter. Il lui arrive parfois également de venir en France; il s'agit de Chandra Swami, de la lignée des Udasins. Il est en silence depuis au moins une quinzaine d'années, mais il répond aux questions par écrit. On lui demande assez souvent quel est le sens de son silence, s'il s'agit, par exemple, d'un voeu. Il lui arrive de répondre ainsi : «Je n'ai pas fait voeu de silence. J'aime et je jouis du silence Il n'y a aucune raison particulière à cela. En fait, je ne fais que suivre «la voie intérieure», la douce voix de mon maître». Il fait partie de ces êtres purs desquels la voix intérieure se confond avec la Voie. Plus loin, il explique : «Le silence qui a un but n'est pas complet; ce n'est pas le silence véritable, tout comme l'amour qui a un but n'est pas l'amour véritable. Le silence observé dans le but de communiquer avec Dieu fait partie de la sâdhanâ. Le Divin est l'essence de l'homme, aussi n'est-il nullement nécessaire de parler pour communiquer avec Lui. Il n'est pas bon d'imiter les autres. Quand vous ne travaillez pas, rien ne vous empêche d'observer des périodes de silence et de vous consacrer uniquement à la prière et à la méditation à ces moments-là».
Poésie et son du silence chez Kabir et les Sant
par Jacques Vigne
Commençons déjà par un avertissement de Kabir : hé, toi, stupide! Ne connnaissant pas les secrets du Son, tu peines en vain, comme quelqu'un qui fabrique un bâteau en papier et met un énorme poids dessus. Il parle par ailleurs de la blessure de l'amour et de sa couleur unique : «Le satguru vénéré m'a teint de la couleur de l'amour. Mon être entier a été blessé par le Son. Tous les médicaments s'avèrent ineffectifs. Qu'est-ce que le pauvre docteur peut bien y faire? Personne parmi les dieux, les êtres humains, les sages ou les derviches ne connaît cet amour. Kabir dit : ce chercheur spirituel a vu toutes les couleurs, mais la couleur de l'amour est différente, totalement différente».
L'éveil du son intérieur est interprété comme un mariage : témoin ces vers qui terminent un poème : ...Kabir dit : je retournerai et je reviendrai avec lui d'une façon triomphale, en jouant de la trompette. Soamiji parle de l'écoute du son comme de l'ascension solennelle du marié qui va chercher sa bien-aimée chez elle : avec sur la tête la couronne de l'écoute (surat), que ta conscience s'élève très haut, avec toute la dignité et la grandeur d'un marié. Il s'arrêtera au troisième oeil, car il aura rencontré cette mariée merveilleuse qui a pour nom Mélodie (dhun)». On croit voir ces mariés indiens qui encore actuellement partent sur un cheval d'apparat pour aller chercher la mariée en sa demeure. Soamiji disait que le Nom divin était constitué de lettres (varnâtmik), mais Celui qui portait ce Nom était constitué de Son (dhunâtmik). Pour Guru Nanak, «le vrai Nom, c'est la musique qui n'est pas jouée».
L'écoute du son essentiel tient de la perception d'un secret. Kabir s'exprime ainsi à ce sujet : Il s'agit d'un discours que personne ne peut voir. Kabir dit : écoute le son qui résonne (ou la parole parlée) à l'intérieur de chaque corps. Ce travail n'est pas facile : rares sont les auditeurs qui entendent ce chant correctement. Il y a une sorte «d'aveuglement sonore» à l'époque de Kabir comme à la nôtre : Le Kaliyuga va mal, le monde est aveugle, personne n'entend le Son. Quand je parle à quelqu'un de son bien, il me saute au cou, furieux. La simple répétition plutôt mécanique du mantra, le Nom de Râm par exemple, n'est guère efficace : Ils crient «Râm, Râm» au point d'en avoir un cal sur la langue. Si dire Râm donnait la libération, le simple fait de dire «sucre» rendrait la bouche sucréee, dire «nourritur»e chasserait la faim et le monde entier serait libéré. La perception du son intérieur, le «couplet inconnu» est aidée par l'initiation conférée par ce grand alchimiste qu'est le maître spirituel : «Le pratiquant chante et récite, mais ne peut saisir le couplet inconnu. Sans toucher la pierre philosophale, il est comme du fer emprisonné dans de la roche.»
Peu de gens sont intéressés par l'écoute du Son, l'investissement en terme de pratique quotidienne de l'attention est sans doute trop lourd pour la plupart. Il n'y a pas de client pour le Son (shabd), le prix en est élevé. Sans le régler, vous ne pouvez l'obtenir, allez-vous en donc, passez votre chemin !». Les gens préfèrent la facilité des discours explicites à l'austérité du silence : Où les acheteurs grouillent, je ne suis pas; où je suis, il n'y a pas d'acheteurs. Sans conscience, ils errent, cueillant des ombres du Son .... La route que les pandits ont prise, les foules l'ont prise aussi. Le col de Râm est élevé, Kabîr continue de grimper... Le son fondamental rend perceptible ce champ unifié qui soutient l'univers, il annule les distances en quelque sorte, en particulier celle qui nous sépare du mïtre spirituel. Kabir dit : «Même si ton Guru vit à un million de lieues, fixe ton attention sur lui. Ton âme va monter le cheval du Son (shabda), elle ira et viendra à sa guise».
Qui dit perception claire et stable du son intérieur dit ascension de l'énergie en direction de ce lotus aux mille pétales au sommet de la tête, dont l'épanouissement est parfois comparé à un parasol royal. Kabir dit : le couplet est nouveau, personne ne reconnaît ce chant. Si vous reconnaissez le Son, vous devenez riches en parasols. Il s'agit d'une entrée à trouver, nous avons vu que les Sants parlent de la dixième porte : Aveugle est l'âme sans le Son. Oh ! Où peut-elle aller ? Elle ne trouve pas la porte du Son et ainsi elle erre de-ci de-là. L'ascension mène à une immobilisation supérieure : L'esprit atteint sa demeure dans le ciel et se réjouit dans la mélodie divine. Il ne vient et ne part pas, il devient immobile en entendant le Son. Dans le Bîjak de Kabir, il y a un Shabd (dans ce sens, poème avec un mètre particulier) qui compare le corps à un instrument de musique joué par le Divin : le musicien joue d'un instrument qui n'a pas d'égal, ... c'est toi qui est joué ... en un seul son il y a les 36 ragas qui font résonner un Son infini. La bouche est le manche, l'oreille la caisse de résonnance, c'est le satguru qui a fabriqué l'instrument. La langue est une corde et le nez une clef, le musicien frotte la cire de Maya. La lumière brille dans le temple du ciel à l'occasion d'une inversion soudaine (probablement l'énergie qui se met à monter soudain vers le troisième oeil à la place de descendre comme elle le fait d'habitude). Kabir dit, la clarté vient quand le musicien vit dans votre coeur. Dans les deux derniers sakhis de son ouvrage, le tisserand de Bénarès reprend cette expérience d'ascension illuminatrice. [L'adepte] a médité dans le ciel (l'espace du front), il a ouvert la porte de la foudre (l'axe central de la sushumna qui débouche dans le troisième oeil), il a vu sa propre réflexion (sa vraie nature), les trois remplis de joie (les trois canaux d'énergie ouverts). Dans le dernier sâkhî, Kabir joue sur ce nom technique du type de poème qu'il utilise et l'autre sens du terme en hindi, dérivé du sanskrit sâkshî (en hindi dialectal comme en bengali, le ksh- sanskrit est régulièrement rendu par kh-) le témoin; on peut rajouter à cela le sens persan de sakhi, l'échanson, c'est-à-dire dans la poésie soufie le maître spirituel qui offre généreusement le vin de la connaissance (on peut remarquer que de plus, en sanskrit, sakha signifie compagnon) : Le sâkhî est l'oeil de la sagesse, regarde dans ton coeur, comprends. Sans le sâkhî, les conflits du monde ne prendront jamais fin.
(à suivre)
Notre-Dame
poème d'Antonio Eduardo Dagnino, un dévôt vénézuélien
Notre Dame de Lourdes.
Notre Dame de Paris.
Notre Dame de béton.
Notre Dame des âmes affligées.
Notre Dame des désirs insassouvis
Notre Dame qui enlève le péché
par un simple regard miraculeux
qui tombe au fond du coeur névrosé,
du corps désabusé,
et fait frémir la volonté de vie
redressée comme une flamme
au-delà de toute peur.
Notre Dame de béton.
Notre Dame du trottoir.
Notre Dame de la folie.
Notre Dame de Paris
suspendue verticalement
au-dessus de la mêlée.
Notre Dame des amoureux.
Notre Dame des séparés.
Notre Dame du labyrinthe
des villes affreusement étouffées
Notre Dame des enfants.
Notre Dame des avortées.
Notre Dame plus compréhensive
que toutes les morales.
Notre Dame plus aimante
Que toutes les religions.
Notre Dame des forêts.
Notre Dame du blanc manteau de neige.
Notre Dame des Océans.
Notre Dame de l'étoile du matin.
Notre Dame du silence béni.
Notre Dame de la liberté
des espaces infinis.
Paris, hiver 1972. Pour Maya Rahil Maria.
Nouvelles
- Claude Portal organise cette année encore une retraite, cette fois-ci de quatre jours, entre le 22 et 26 aoüt, probablement à Saint-Germain-en-Laye, en présence de Swami Nirgunananda et de Swami Bhaskarananda. Se renseigner auprès de Claude 12, rue Lamartine, F78100 Saint-Germain-en-Laye, tél. 01 34 51 74 41.
- Jacques Vigne quitte Kankhal cette fin mai 2001 pour un an. Il ira à l'ermitage de Dhaulchina, puis il sera en France pour une tournée dans le cadre de la parution de son livre Le mariage intérieur, chez Albin Michel. Il peut être contacté, de préférence le matin entre 9h et 10h30, au 01 47 47 22 56, 95 rue Jacques Dulud, 92200 Neuilly. Brahmacharini Sylvie prend la relève pour la rédaction des numéros suivants. Elle fait appel à votre indulgence, vu son manque d'expérience. Tout courrier doit lui être adressé à présent à elle à la même adresse, c/o Vijayananda., Shri Shri Mâ Anandamayee Sangha, 249408 Kankhal-Hardwar, U.A., Inde.
- Swami Nirgunananda et J. Vigne ont guidé une retraite qui a eu lieu à Almora, dans l'ashram de Mâ de Patal Devi, pendant la première semaine d'avril 2001. C'était la première fois qu'un groupe d'«étrangers» étaient accueillis dans un ashram de Mâ. Le président des ashrams de Mâ, informé de la chose, avait d'ailleurs envoyé une lettre de bienvenue. Les participantes, françaises et belges, sont montées pour une journée à Dhaulchina, suivie de quelques jours à
Kankhal auprès de Vijayananda. Toutes ont paru enchantées de leur séjour. Dinesh, le guide, n'a pas ménagé ses efforts et Manoj était chargé de la confection des desserts. Quelques participants extérieurs s'étaient joints à l'expérience.
- L'anniversaire de Mâ s'est déroulé du 2 au 12 mai sans la chaleur habituelle. Comme chaque fois, il a même plu. Bien sûr, le Centre International fut utilisé à sa capacité maximale.
- Guru Purnima, la fête du gourou, aura lieu le 5 juillet. Comme chaque année, beaucoup de dévôts viendront à Kankhal pour les festivités.
Abonnements
L'abonnement est jusqu'en décembre 2002, soit 5 numéros. Ceux qui voudraient s'abonner peuvent le faire en envoyant un chèque de 80 FF à l'ordre de Jacques Vigne à José et Nadine Sanchez-Laudebat, 210 rue Galliéni, F 92100 Boulogne, tél. 01 41 31 28 00.
Table des matières
Paroles de Mâ p.1
Réponses de Vijayananda p.2
La place de Dieu est dans le coeur de l'homme Shivananda p.4
Interprétation des paroles de Mère à partir de la physique
S. K. Bose p.
Réflexion sur quelques paroles de Mâ avec l'aide du langage scientifique S.K. Bose p.12
Mataji a le kheyala de quitter Dacca B. Mukherji p.16
L'écoute du silence chez Kabir dans la tradition des
Sant J.Vigne p.
Poésie et son du silence chez Kabir et les Sant J. Vigne p.
Notre-Dame Poème d'E. Dagnino p.
Nouvelles p.
Abonnements p.