MATRI DARSHAN

En Compagnie de Ma Anandamayî

 par Bhaïji

 

 Copyright : la parution de cet ouvrage n'a pas donné lieu à un contrat écrit. Le copyright de la traduction reste donc avec la Shree Shree Ma Ânandamayee Shangha; Kankhal 249408 Hardwar UP Inde. Cette publication Internet est cependant faite en accord avec Terre du Ciel; édition chez laquelle on peut commander le livre; BP 2O50 69227 Lyon Cedex 02 France


 

 TABLE DES MATIÈRES

 

Introduction

I. Le darshan de Mâ

II. Le pouvoir des mantra

III. Le pouvoir des états émotionnels

IV. Le pouvoir du yoga

V. Samâdhi

VI. Mâ et son jeu (Iîlâ)

VII. Ashram

VIII. En route pour une vie nouvelle

IX. En expédition dans des contrées lointaines

X. Shrî Shrî Mâ

Glossaire

 


INTRODUCTION

du Traducteur à l'édition française

 Le titre original du livre de Bhaiji est Matri darshan, " Le darshan de la Mère ". Ce mot darshan nous met d'emblée au cœur de la culture hindoue et de la tradition qui guide les relations entre maître spirituel et disciple. Darshan signifie " le fait de voir ". Cela peut vouloir dire la vision de Dieu, événement ardemment recherché dans la voie dévotionnelle (bhakti). Un exemple célèbre en est la vision qu'Arjuna eut de Krishna sous sa forme cosmique, au chapitre XI de la Bhagavad Gîtâ. En fait, le vrai darshan ne consiste pas seulement à aller visiter un guru, il consiste à voir sa nature réelle; il n'est à la portée que d'un petit nombre.

Le principe qui sous-tend le darshan est le même que celui qui est à la base de la méditation: " On devient ce qu'on regarde ". Un échange verbal avec le maître spirituel n'est pas indispensable, comme il peut l'être avec le psychothérapeute par exemple. L'idéal du guru hindou est Dakshinâmûrti, le sage adolescent qui enseigne des vieillards disciples par le silence.

Ce livre est un document qui nous aide à nous représenter Mâ, à avoir son darshan. Nous lui avons donné comme sous-titre En compagnie de Mâ Ânanda Moyî, pour exprimer simplement ce qu'il contient, c'est-à-dire le témoignage de Bhaiji (1880-1937), un disciple très proche de Mâ (1896-1982). C'est lui qui lui a donné son nom d'Ânanda Moyî, " pénétrée deJoie ".

Du point de vue technique, pour la traduction je me suis simplement fondé sur l'édition anglaise, bien que j'aie lu l'édition hindi en entier et que je m'y sois référé en cas de doute, ou pour mieux comprendre certaines paroles de Mâ, parfois elliptiques. Avec l'aide d'un disciple de Mâ, j'ai même éclairci deux ou trois points d'après l'original bengali. En effet, le vocabulaire religieux est en général le même en sanskrit, en hindi et en bengali. Le texte intégral a été traduit, bien que j'aie été amené à transformer certaines phrases qui étaient dans un style trop lourdement hindou. Il est important de pouvoir présenter ainsi au public français un document de première main sur une relation authentique entre maître spirituel et disciple dans l'Inde de notre siècle; un tel contact direct entre les cultures favorise l'évolution des esprits.

Quel a été le rôle de Mâ Ânanda Moyî dans la spiritualité du XXe siècle ? Pour les hindous, et en particulier pour les brahmine bengalis qui l'avaient appelée de leurs prières, elle est une descente du Divin venue redonner de la vigueur au Dharma en des temps troublés. Krishna dit à ce propos dans la Bhagavad Gîtâ: " A chaque fois que le dharma (justice, religion) décline et que l'adharma s'accroît, pour la protection de celui qui est bon, la destruction du méchant, et pour l'établissement d'une justice stable, je renais cycle (yuga) après cycle. " (IV-7,8) Pour de nombreux Occidentaux, Mâ a représenté et représente une aide puissante sur le chemin spirituel.

Mâ parle d'elle-même en disant " ici ", ou " ce corps "; souvent, alors que " ce corps " était bien malade, elle disait qu'elle ne souffrait pas, qu'elle constatait juste des transformations dans l'organisme. Pour elle, contrairement à la vision matérialiste habituelle, ce n'est pas la conscience qui est un produit du corps, mais plutôt l'inverse. La Conscience fondamentale a choisi de s'incarner dans un corps qui n'était qu'un instrument, et que les gens, à commencer par Bhaïji, ont appelé Mâ Ânanda Moyî. Cet aspect non-personnel de Mâ est renforcé dans le texte anglais, et surtout hindi, par les tournures grammaticales courantes, qui utilisent des formes passives; à la place de dire " j'ai faim ", on dira " à moi la faim est associée "

(mujhé bhukh lagti hê). Souvent même, en langage courant, " à moi " sera omis.

Pour mieux apprécier l'ouvrage de Bhaïji, il faut connaître quelques bases de la religion au Bengale. La voie dévotionnelle y a été marquée par Chaitanya Mahâprabhu (1486-1533), qui s'est fait l'apôtre de l'amour divin entre Krishna et ses fidèles. Il a particulièrement insisté sur le madhura-bhâva où l'âme humaine est assimilée à Râdhâ, I' amante de Krishna. C'est le cinquième niveau du sentiment qui relie à Dieu, le premier étant celui de serviteur (dasa), le second celui de fils envers son père (apatya), le troisième celui d'ami (sakhya), et le quatrième celui d'une mère envers son enfant (vâtsalya). Ces sentiments s'expriment particulièrement au moment des chants religieux (kîrtan) accompagnés de danse et d'états émotionnels et spirituels intenses (bhâva). Ces états peuvent amener à une extase spontanée qui en général ne dure pas (bhâva-samâdhi). Le savikalpa et le nirvikalpa-samâdhi; étant provoqués par la pratique de la méditation sont en général plus durables. Les états intérieurs de la bhakti culminent dans le mahâ-bhâva, I'union complète avec le Divin. Mâ emploie souvent ce terme. Du point de vue technique, on indique, dans l'école de Chaitanya, une série de symptômes physiques et émotionnels permettant de discerner un mahâ-bhava authentique d'une simulation.

L'autre influence religieuse majeure au Bengale est le Shaktisme, le culte de la Mère divine. Cette Mère peut s'incarner sous forme humaine, et c'est ainsi que de nombreux Bengalis voyaient Mâ Ânanda Moyî. Bhaiji a composé une hymne en ce sens, qu'on trouvera en conclusion du chapitre VII, " Ashram ": " Gloire à toi, Shri Mâ Ânanda Moyî, hôte éternel et sacré de nos coeurs !... " Cette hymne est chantée matin et soir, au début des kîrtan, dans les âshram de Mâ. On trouvera aussi un hymne à Ma dans une autre partie du site (Jay Ma; no 47)

Mâ elle-même n'attachait pas une si grande importance à ses extases visibles pendant les kîrtan. Elle dit clairement (cf. chapitre III: " Le pouvoir des états émotionnels "): " C'est votre désir fort de voir ce corps en état de samâdhi qui fait que ces symptômes se manifestent de temps à autre. " Plus tard, quand Mâ a résidé en dehors du Bengale, ces états ont complètement disparu. Mâ voulait montrer le chemin de la libération, mais le public n'avait pas nécessairement cette demande de manière profonde; elle aurait pu dire, à la manière de Sai Baba de Shirdi quand il faisait des miracles: " Je leur donne ce qu'ils me demandent, en attendant qu'ils me demandent ce que je veux leur donner. "

Certains pourront penser que la dévotion à la Mère divine est trop sentimentale, " à l'eau de rose " comme on dit familièrement: mais quand on lit les textes qui se rapportent à son histoire (Shrîmad Devî Bhâgavatam, appelé aussi Devî Purâna), on s'aperçoit que cette Mère a également des aspects violents, et qu'elle est fort occupée, en particulier sous son aspect de Kâlî, à couper la tête des gens. Mâ elle-même savait faire peur aux gens quand il le fallait; même si elle ne sanctionnait personne directement, les gens autour d'elle qui s'écartaient du droit chemin savaient qu'ils pourraient rencontrer des difficultés, comme par exemple tomber malade.

En se concentrant sur une sage et en voyant en elle la Mère parfaite, ne risque-t-on pas d'augmenter une réaction de l'inconscient dans un sens négatif, par un phénomène qu'on appelle en Occident, à la suite de Jung, le phénomène de l'ombre, ou par la loi des dvandva, des paires d'opposés si l'on suit le vocabulaire indien ? Cela est évident au niveau de l'aspirant spirituel, et son rôle sera d'éclairer progressivement cet aspect " ombre " en lui-même par la méditation et l'habitude d'une vie pure. Le sage, quant à lui, est dvandvâtîta, " au-delà des contraires ". En un sens, on peut dire qu'il ne voit plus l'ombre, non pas par inconscience, mais par compassion. C'était le cas de Mâ, c'était aussi le cas d'un maître zen dans l'anecdote suivante: " Un maître attirait des foules de disciples par son enseignement. Un jour, on surprend dans l'assemblée quelqu'un en train de voler. On demande au maître l'expulser, mais celui-ci ne veut pas. Le voleur reste donc à écouter les discours. Une seconde fois, on le prend la main dans le sac. Cette fois-ci, tout le monde signe une pétition écrite au maître pour demander d'expulser le malfaiteur. Le maître refuse à nouveau et s'explique ainsi: "Vous tous, vous savez distinguer clairement le bien du mal; il a donc plus besoin de mon temps et de mon attention que vous; il peut rester ici, et vous, vous pouvez vous en aller."

Un autre aspect du témoignage de Bhaiji qui peut mettre un lecteur occidental mal à l'aise, c'est sa facilité à interpréter tout ce qui lui arrive comme venant de Mâ. Pour clarifier, il est utile de distinguer deux interprétations: I'interprétation pathologique, comme celle du paranoïaque interprétant tout dans un sens négatif; I'interprétation mystique, au contraire, qui voit tout dans un sens positif, comme une grâce de Dieu, ou ici, du guru. Les chrétiens ne manquent pas d'insister sur la nécessité pour le mystique de voir l'action de la Providence dans les moindres détails de la vie quotidienne. C'est aussi ce que fait Bhaiji; de plus, il sait par de nombreuses expériences qu'il décrit dans son livre que Mâ possède la faculté de voir et d'agir à distance, ce qui renforce ses possibilités d'interprétation.

Mâ a eu le pouvoir d'éveiller l'amour divin en Bhaïji, comme en bien d'autres par la suite, ce qui explique l'émerveillement de celui-ci. Cette relation intense entre maître et disciple n'est guère développée dans le christianisme habituel; on peut sans doute rapprocher ce fait de la fréquence avec laquelle les auteurs spirituels chrétiens parlent de la sécheresse de l'âme, des souffrances sur la voie intérieure, de la traversée du désert, etc. Les rapports avec une communauté, même s'ils atténuent la solitude du moine, sont en fin de compte décevants car fondés sur la somme des egos de ses membres et leurs rapports personnels. On ne peut rencontrer la perfection dans un groupe, alors qu'on peut la rencontrer dans une personne, rarement certes. Dans une relation, il faut que l'un des deux participants soit solidement établi dans l'impersonnel pouvoir élever l'autre à ce niveau.

Pour bénéficier de cette qualité d'amour du maître spirituel, une certaine capacité au silence et à la méditation est importante. Par contre, trop de paroles est nuisible. Certains intellectuels occidentaux ont ainsi " manqué " leur relation avec Mâ. Ils auraient voulu remuer avec elle de grandes idées sur la psychanalyse, etc. ou pouvoir s'asseoir et lui parler indéfiniment de leurs problèmes psychologiques comme on le fait avec un thérapeute. Bien que Mâ se soit engagée de temps en temps, par compassion, dans de longues conversations, ce n'était pas la bonne manière d'être en relation avec elle à long terme. D'autres sages, comme Râmana Mahârshi étaient encore plus silencieux que Mâ.

L'aspect émotionnel de la bhakti n'est pas si étranger à l'Occident moderne qu'il y paraît: dans le domaine religieux, il y a un réveil de l'utilisation des émotions au sein des mouvements pentecôtiste et charismatique. Dans le champ de la psychologie, les thérapies émotionnelles ont eu un certain succès, bien que leur volonté de faire ressortir la souffrance et les aspects négatifs de l'être à tout prix soit a priori étrangère à la bhakti. En tous les cas, de nombreuses personnes en Occident ressentent le besoin d'un retour des valeurs féminines, de l'anima disent certains, et ce livre pourra contribuer en profondeur à cette évolution.

Bien que j'aie dit qu'il ne s'agissait pas de parler de psychologie avec Mâ, il n'est pas inutile, pour un public occidental, de mentionner rapidement en termes de psychologie moderne certains mécanismes psychiques qui contribuent à l'efficacité de la bhakti - sans pour autant tomber dans un quelconque réductionnisme. Le mécanisme de base est le transfert, cet amour pour celui qui aide, qui met en branle les couches profondes de l'être. Un autre mécanisme est la réparation de la carence affective primaire: celle-ci était évidente chez Bhaïji, il le reconnaît lui-même d'emblée. Dès la première page de son introduction, il dit qu'il a perdu sa mère dans sa petite enfance et que le simple fait d'entendre un autre enfant appeler " maman " lui remplissait les yeux de larmes. Mâ s'est appuyée sur ce besoin intense de mère qu'il avait pour stimuler en lui un désir ardent pour le Divin. Bhaiji n'a pas manqué d'être critiqué par toute sa famille, à commencer par son épouse, pour cet attachement extrême envers Mâ, une femme de quinze ans de moins que lui. Pourtant, il disait que ce lien, pour lui, représentait la libération. De plus, la projection maternelle massive qu'il faisait sur elle engendrait un interdit œdipien qui bloquait à la base une possible expression amoureuse de sa relation avec Mâ. Cet interdit œdipien est en fait bien connu de la tradition indienne, qui conseille, pour ceux qui veulent transmuter la force sexuelle en énergie spirituelle, de voir en chaque femme la Mère divine. On peut aussi critiquer l'attachement de Bhaiji envers Mâ en disant qu'il s'agissait d'une régression. Mais, à considérer sa vie, on constate qu'elle n'était pas spécialement " régressive ": il était assistant du Directeur de l'Agriculture à Dacca, un Anglais; cela signifie qu'il occupait sans doute un des plus hauts postes qu'ait pu briguer un Indien dans le système colonial. De plus, il avait une situation matérielle aisée, qu'il savait gérer; malgré son conflit avec son épouse à propos de Mâ, il a gardé avec elle des relations de respect mutuel et il a assuré ses responsabilités familiales jusqu'à l'âge de la retraite environ, après quoi il partit avec Pitâjî et Mâ pour les quelques années qui lui restaient à vivre. Il parle de cela en toute simplicité dans une post-face à l'édition hindie.

A la veille de terminer la traduction de cet ouvrage, je me suis aperçu que l'anniversaire de la mort de Bhaiji se trouvait être le lendemain. J'ai donc terminé mon travail de traduction à cette occasion. Pour donner une idée de l'évolution de Bhaiji après la rédaction de son livre, je vais citer Mâ elle-même qui raconte comment, quelques semaines avant sa mort, il a été saisi par l'esprit de renoncement en parvenant avec elle et Pitâjî sur les bords du lac Mansarovar, au pied du Mont Kailâsh, le lieu de pèlerinage le plus prestigieux aux yeux des hindous (Gurupnyâ Devi, Shri Shri Mâ Ânandamayî, édition anglaise, vol. V, p. 93)/

" Bhaiji avait jeté ses vêtements dans le lac Mansarovar au moment de prendre son bain. Pitâjî, qui était avec lui, avait dit de ne pas faire cela et de les reprendre immédiatement. Quand j'arrivai, il vint se prosterner et me dit: "Mâ, je souhaiterais passer les quelques jours qui me restent à vivre dans une grotte. S'il vous plaît, dites à Pitâjî que je vais partir tout de suite. Laissez-moi m'en aller maintenant, donnez-moi votre autorisation." J'observai que l'esprit de renoncement (avadhûta bhâva) s'était manifesté en lui. Je pus aussi voir que son état intérieur (bhâva) était très beau et très intense. En percevant cet état élevé, je lui dis: "Maintenant, viens avec moi." Il resta silencieux.

" Il marcha à mes côtés et dit ensuite: "J'ai une demande à vous formuler: si vous acceptez, je vais observer le silence à partir de maintenant." Je répondis: "Non, il ne serait pas bon d'observer le silence au beau milieu du voyage." Comme nous continuions à cheminer, je lui dis: "A partir d'aujourd'hui, tu as acquis cet esprit de renoncement et tu désires aussi observer le silence: ton nom sera Maunânanda Parvat "."(maun signifie silence)"

Ce corps se mit à aller et venir en se promenant de long en large et en regardant les bords du lac Mansarovar. Comme d'autres mantra peuvent sortir spontanément, ce corps se mit à réciter de lui-même le mantra du sannyâs (renoncement) tout en étant immergé dans un état de conscience (bhâva) différent. Pendant ce temps-là, je remarquai que Bhaiji me suivait de près. Il courut pour rejoindre ce corps, tomba à ses pieds et dit: "Mâ, c'est le mantra du sannyâs: je l'ai atteint !" et il resta à mes pieds dans un état d'exaltation. Il offrit la cordelette sacrée (le signe distictif des brahmanes), ses rosaires et tout le reste aux pieds de ce corps et commença à réciter le montra; il se rendit au bord du lac, accomplit des rituel et offrit sept ou huit fois de l'eau à ce corps dans le creux de ses mains. Depuis ce jour, il récita continuellement, en japa, le mantra du sannyâs, et resta dans cette disposition d'esprit (bhâva) tout au long de sa maladie'. "

Quelques semaines plus tard, le groupe de pèlerins du Kailâsh est de retour à Almora. Bhaiji est de plus en plus faible, et finalement son dernier jour arrive; là encore, je fais appel aux carnets de Gurupriyâ Devî qui raconte le déroulement des événements dans un style simple et touchant:

" Le médecin essaya, en désespoir de cause, des injections de soluté de sels minéraux et de nombreux autres remèdes. Il finit par abandonner la partie et dit: "Le pouls est tout aussi faible qu'avant. Maintenant, Mâ est le seul espoir !" Je pleurais et fis appel à Mâ, Hariram pleurait également et pria Mâ, mais celle-ci fit un signe (elle observait le silence) pour dire: "Rien ne vient". Elle s'assit près du patient et essuya la transpiration de son front. Quand nous comprîmes les pensées de Mâ, nous abandonnâmes aussi nos espérances. Bhaiji murmura"Hari bol, Hari bol" (dis:'Seigneur!') deux ou trois fois, puis il demanda: "Où est Mâ ?" comme s'il ne pouvait voir correctement. Lorsque nous lui avons indiqué où elle était, il la regarda et se mit à répéter continuellement: "Mâ, Mâ, Mâ". Ensuite, il chanta "Mâ, Ma, Ma" également, d'une voix à peu près juste. Ma était calmement assise et essuyait son front. Nous pleurions, et Ma me dit: "Récite le Nom". J'essuyai mes larmes et chantai le nom de Ma.

" Un peu plus tard, Bhaiji dit: "Comme c'est beau !" De nouveau, il s'exclama: "Khakuni (Gurupriya Devi) comme c'est beau !" Quelques instants après, il leva un doigt et dit: "Tous sont Un, il n'y a rien d'autre que l'Un." Hariram se remit à pleurer et s'écria: "Bhaiji !" Celui-ci répondit: "Un, tous sont Un. Médite là-dessus, frère. Un; tous sont un.'` Je dis: 'Bhaiji, repose en sécurité sur les genoux de Mâ.`'Il répliqua: Mâ et moi sommes un: Baba et moi sommes un; nous tous, sommes un. Il n'y a rien d'autre que l'Un". Il se mit alors à réciter le mantra du .sannyass très distinctement... Progressivement' il commença à perdre conscience. Il était sous la protection du regard et de la grâce de Mâ. Il quitta son corps à l'âge de cinquante-sept ans. C'était un grand être (mahâ-purusha) Quelques minutes avant qu'il ne quitte son corps, je l'avais déposé sur le sol (c'est ainsi que souhaitent mourir certains renonçants). Mâ touchait sa tête; elle était immobile, en samâdhi. Je dis à toute l'assistance de réciter le nom de Mâ. Pendant le chant, Bhaiji rendit son dernier souffle.

" C'est ainsi que, paisiblement, le grand être s'en est allé. Belle mort ! Quelques minutes auparavant, Mâ nous avait fait signe de tous quitter la pièce. Au bout d'une minute, elle nous avait rappelés à l'intérieur. Quand nous étions sortis dans la pièce, Bhaiji nous avait dit: 'Mâ m'a donné le signal pour m'endormir; je vais m'endormir."

Nous sommes à une période où il y a une floraison de mouvements et d'enseignants spirituels. Il est nécessaire que celui qui veut se développer dans ce domaine acquière une culture lui permettant de connaître les qualités qui font un maître spirituel, les devoirs qu'il a envers son disciple et que le disciple a envers lui. Ce discernement n'est guère enseigné, et c'est à chacun de l'acquérir par ses lectures. C'est dans ce but que j'ai rédigé mon premier livre, Le Maître et le thérapeute, qui donne un panorama de la relation de guru à disciple dans la tradition indienne. Ce livre de Bhaiji est un document de première main sur une relation authentique, et en ce sens il est précieux pour le public trançais d'aujourd'hui.

Je tiens à remercier Vijayânanda qui m'a suggéré de traduire ce livre. Il est disciple de Mâ Ânanda Moyî, vit depuis plus de quarante ans en Inde et il a passé neuf ans de retraite à Almora, tout près de la tombe (samâdhi) de Bhaiji. Il a vécu également sept ans à Dhaulchina, un ermitage dont le site, avec un panorama de quatre cents kilomètres de neiges éternelles, avait séduit Bhaiji lors du pèlerinage au Mont Kailâsh, et qui a été loué plus tard à long terme pour que des disciples de Mâ puissent y faire retraite.

Comme disait un disciple de Mâ après sa mort: " Mâ donnait à ceux qui venaient la voir un "cadeau d'amour". " Chez elle, l'amour est inséparable de la connaissance. Témoin, cette phrase qu'elle aimait dire et qu'on pourrait appeler, à la manière des Upanishads, une " grande parole " (mahâ-vâkya):

" Le Soi éternel, le pèlerin éternel, c'est Lui, Lui seul "

Table des matières

Glossaire

 

Chapitre I

LE DARSHAN DE MÂ

 

 Le but de cet ouvrage n'est pas d'écrire une biographie de Mâ ou d'attirer les gens en faisant connaître son pouvoir (Shakti): ce dernier ne peut être rendu par les mots. Il n'y a dans ce livre que la description de certains événements montrant comment Mâ a transmis une énergie vitale (prâna) à mon esprit déprimé. Cet écrit a été inspiré directement par ce que j'ai vu et expérimenté; si, à ce propos, le langage ou les descriptions de ce livre ont des défauts et manquent de clarté, j'en demande sincèrement pardon à Mâ.

J'ai perdu ma mère dans ma petite enfance. On m'a dit qu'à cet âge, par le simple fait d'entendre un autre enfant appeler " maman ", mes yeux se remplissaient de larmes et je m'allongeais à plat ventre sur le sol pour calmer mon chagrin. Feu mon père était un personnage digne des rishi de l'ancien temps. Grâce à sa solide piété, j'ai reçu dès l'enfance la bonne semence en mon cœur et j'ai pris l'habitude d'entretenir des émotions purifiées. En 1908, je reçus l'initiation de notre guru de famille; il me donna le montra de la Mère divine (Shakti). Je me mis donc à invoquer " Mâ, Mâ " et à expérimenter une certaine paix de l'esprit, mais je ne pouvais vivre cette vérité selon laquelle Mâ est tout pour chaque être vivant. J'étais constamment travaillé par le désir d'avoir le darshan d'une représentation vivante de la Mère et d'avoir ma peine soulagée par son regard profond

J'allai parler avec des sâdhu et des hommes de Dieu, j'allai même rencontrer des astrologues pour leur demander: " Aurai-je la chance de la rencontrer ? " Aucun d'entre eux ne m'a découragé dans ma quête Avec cet objectif présent à l'esprit, j'ai fait Ie tour de bien des centres de pèlerinage, j'ai eu l'occasion de rencontrer bien des personnalités religieuses mais aucune d'entre elles ne m'a attiré. En 1918 je vins en poste a Dacca. A la fin de 1925, j'entendis dire qu'une Mâtajî habitait pres de la ville dans le jardin de Shahbag. Depuis longtemps, elle était silencieuse mais cependant de temps à autre, assise en posture de yoga elle engageait la conversation après avoir récité certains mantras et tracé un cercle autour d'elle.

Un beau matin, j'allai à Shahbag; je priai non sans quelque anxiété en mon for intérieur et demandai à pouvoir la rencontrer. Je pus avoir son darshan grâce à l'amabilité de son époux, Baba Bholonath. Je fus rempli d'étonnement en voyant en elle une alliance harrnonieuse de paix yogique et de cette manière d'être qui sied à une jeune mariée. J'ai aussi réalisé que je me trouvais en face de celle que j'attendais depuis si longtemps, de celle que j'avais cherchée par monts et par vaux. La joie (ânanda) m'inonda Ie coeur et l'esprit (manas et prâna), je tressaillis et eus envie de tomber à ses pieds et de lui dire: " Mâ, pourquoi êtes-vous restée si loin aussi longtemps? "

Un peu plus tard je demandai à Mâ: " Y a-t-il pour moi un espoir de progrès vers l'Absolu ? " Mâ répondit: " Il n'y a pas encore de faim. " J'étais venu avec l'esprit rempli de questions et de désir de réponses, mais je restais silencieux par je ne sais quelle expérience de grâce extraordinaire; j'étais comme quelqu`un envoûté par un mantra. Je vis que Mâtâji était également silencieuse. Peu après, je fis pranâm avec une confiance qui montait du fond du coeur et je pris congé. Bien que j'aie ressenti l'envie de lui toucher les pieds, je ne pus le faire. Ce n'était pas une question de peur ou d'appréhension; j'étais simplement entraîné loin de Mâ par une vague d'émotions non manifestées. Je ne retournai plus à Shabhag. Je pensais ne pourvoir lui rouvrir mon coeur tant qu'elle n'aurait pas retiré son voile de devant le visage comme le font les mères. J'oscillais entre d'un côté cet orgueil et de l'autre, le désir intense d'avoir son darshan. Pendant cette période, j'allai à deux reprises sur le terrain de la communauté (akhara) sikh voisine de Shahbag afin d'avoir le darshan de Mâ, incognito, dissimulé par le mur mitoyen. En voyant mon esprit prendre une direction si extraordinaire, je me demandais ce qui allait se passer, mais je ne pouvais distinguer le bon du mauvais dans ce qui m'arrivait. Je continuais constamment à prendre des nouvelles de Mâ et à être informé indirectement des différentes anecdotes (lîlâ) qui la concernait. Sept mois s'écoulèrent ainsi au sein des soucis de la vie de tous les jours.

L'occasion arriva enfin de recevoir Mâ chez moi. C'était une grande joie (ânanda) de la revoir après si longtemps, mais cela ne pouvait pas durer: au moment du départ, je m'inclinai pour toucher ses pieds, mais elle les retira. J'en fus vivement peiné. Je tentai alors d'atteindre plus de stabilité mentale en me plongeant dans l'étude des Ecritures. J'eus soudain l'idée de rédiger et de publier un livre sur la religion et les pratiques spirituelles. Rapidement, un ouvrage intitulé Sâdhanâ fut prêt et j'en fis parvenir un exemplaire à Mâ par l'intermédiaire de Bhupendra Narayan Das Gupta. Mâ lui déclara: " Il faut dire à l'auteur du livre de venir ici. " Heureux d'avoir reçu un appel de Mâ, j'arrivai un matin à Shahbag pour apprendre que ses trois ans de silence étaient achevés. Mâ s'assit très près de moi. Après avoir écouté la lecture de mon livre de bout en bout, elle dit: " Bien qu'après ce silence il me soit difficile de parler, aujourd'hui les mots sortent d'eux-mêmes. Le livre est beau. Il faut faire un effort pour accroître la pureté des émotions. "

Ce jour-là, après avoir bénéficié de la pure présence de Mâ, 'ai découvert le monde tant extérieur qu'intérieur avec des yeux neufs. Baba Bholanâth était là aussi, et en face d'eux il me semblait être assis comme un enfant en face de ses parents. Débordant d'énergie et de bonheur (ânanda), je pris congé et retournai à la maison. A partir de ce moment-là, je me mis à aller souvent à Shabbag. Je dis un jour à mon épouse de m'accompagner pour le darshan en apportant quelque cadeau. A cette époque, Mâ portait un ornement sur le côté du nez. Peut-être une semaine plus tard, ma femme eut la bonne fortune de venir s' incliner aux pieds de Mâ en lui offrant un petit diamant pour orner le nez, un plat en argent, du lait fermenté (dahi), des fleurs, etc.

J'ai appris par la suite que Mâ, quelques mois auparavant, s'était mise à manger à même le sol. Dégoûté, Pitaji lui avait dit: 'Tu ne prends pas tes repas dans des plats en métal ordinaire, les prendras-tu dans des plats en argent? " Mâ se mit à rire et à rire encore: " Eh bien justement, dit-elle, je vais manger dans un plat d'argent; mais n'en dit rien à personne d'ici trois mois et ne cherche pas à te procurer un plat d'argent par toi-même. " Cela s'est réalisé: au bout de trois mois, il y avait un plat d'argent auprès de Mâ, comme à la cour d'une reine.

Un jour, Mâ me dit: " Garde toujours présent à l'esprit que tu es un réel brahmine et qu'il y a un lien entre ce corps et toi: il est comme le fil extrêmement subtil d'un sentiment divin. " A partir de ce moment-là, je me mis à faire tout mon possible pour avoir une vie pure.

J'ai entendu dire que nombre de gens avaient eu la chance d'avoir la vision de la forme éthérique de Mâ soit directement, soit en rêve. J'avais déjà expérimenté en moi grâce à sa forme ordinaire la croissance sans précédent d'une noble énergie et ne me souciais donc guère d'avoir des visions extraordinaires de Mâ. J'estimais que ce serait déjà beaucoup si je pouvais me conformer à l'idéal pratique de patience et de paix qu'elle représentait. Cependant, à cause de la force de l'inertie, je restais instable et continuais à me disperser.

Un jour que nous étions seuls ensemble j'eus la curiosité de lui demander:"Mâ, faites-moi savoir ce que vous êtes en réalité. " Mâ se mit à rire aux éclats: " Comment cette question puérile a pu se poser ? Les êtres vivants ont la vision ( darshan) de telle ou telle divinité selon leurs conditionnements passés (prârabdha karma) Ce que j'étais auparavant, je le suis aujourd'hui et je le serai par la suite. Je suis juste ce que vous dites et ce que vous pensez à cet instant. Il faut savoir, il est vrai, que ce corps n'est pas né pour consommer le karma d'une vie antérieure (prârabdha karma). Il vous suffit de comprendre que ce corps est l'incarnation de votre état de demande intérieure; vous l'avez désiré et appelé, c'est pourquoi vous l'avez obtenu. C'est le moment du jeu (lîlâ) avec cette forme; que gagneriez-vous à en savoir plus ? " Je lui dis: " Votre réponse ne me satisfait pas. " Elle répondit: " Que veux-tu connaître de plus ? Dis-le, dis-le ! " A son regard et à l'expression de son visage, il était clair qu'elle était alors identifiée à la déesse. Saisi de crainte et d'émerveillement tout à la fois, je gardai le silence.

Deux semaines plus tard, je vins de bon matin à Shahbag et, arrivé devant la porte de Mâ, je la trouvai close. Je m'étais à peine assis en face, à une dizaine de mètres de distance, que la porte s'ouvrit soudain. Je vis la forme d'une déesse qui illuminait la chambre; elle était brillante comme le soleil à l'aurore. En un clin d'oeil, Mâ fit rentrer son éclat divin dans son corps et reprit son aspect normal.

En une seconde s'effaça ce qui avait ressemblé à un effet de magie. J'avais l'impression d'avoir été au pays des merveilles. Je réalisai alors que Mâ, en guise de réponse à la question que j'avais posée auparavant, s'était révélée et me disait: " Regarde qui je suis ! " Je récitai une hymne et me mis à prier ainsi: " En cet instant de grâce, puissé-je être enrichi de la faveur et de la bénédiction de la Mère, comme un enfant. " Peu après, Mâ s'avança vers moi, prit dans la prairie une fleur et quelques brins d'herbe (durba; une herbe utilisée pour les rituels et pour fabriquer les petits tapis de méditation) et me les disposa sur la tête au moment de nous quitter. Je débordais de joie. Les jours qui passent jamais ne reviennent, et pourtant combien j'ai pu souhaiter retourner à cette expérience !

Depuis cette époque s'est concrétisée dans mon esprit l'idée selon laquelle Mâ n'est pas seulement ma mère, mais la Mère de l'univers. Je revins chez moi. Aussitôt après avoir atteint une concentration soutenue, je fus bouleversé de voir à nouveau cette même image lumineuse de Mâ. Depuis lors, un tel changement s'opéra en moi et d'une manière si naturelle que la forme humaine de Mâ s'installa en mon coeur sans effort; elle prit la place de la divinité d'élection que j'avais constamment vénérée depuis dix-huit ans Je me demandais parfois au momcnt de ma méditation quotidienne " Que fais-tu ? " Cela était dû à la force du conditionnemerit antérieur et à la soudaineté du changement; mais il a suffi de quelques jours pour que Mâ s'installe fermernent au centre de mes pensées comme la statue au centre du temple

Shrî Mâ Ananda Mâyî (son nom était à l`origne Nirmalâ Sundari Devi) est née dans le village de Khéora (district de Tripura, Bangladesh) le 30 avril 1896 dans les premières heures du vendredi, exactement une heure et douze minutes avant le lever du soleil. On a acquis récemment l'endroit où elle est née (quand elle a été à Khéora le 17 mai 1917, elle indiqua, à la demande pressante de ses fidèles, I'endroit exact où son corps avait touché la terre pour la première fois (Mâ se souvenait clairement des circonstances de sa naissance). Son père, Bipin Bihari Bhattâcharya, était de la famille bien connue des brahmanes Kashyapa du village de Vidyakut, dans le même district. Il avait passé son enfance chez son oncle maternel. Le père de Mâ ainsi que sa mère. Mokshada Sundari Devi avaient une nature douce et remplie d'amour. Leur dévotion à Dieu, leur simplicité et leur type de vie sociale était presque idéal. La famille maternelle de Mâ, à Sultanpur près de Tipperah, jouissait d'un statut social élevé depuis des générations Elle comptait nombre de pandits érudits et de personnes suivant la voie spirituelle. Une des ancêtres de Mâ avait une réputation de sainte d'un dévouement exemplaire. On maria Shrî Mâ dès l'âge de douze ans et dix mois (comme le voulait la coutume de l'époque) à Ramani Mohan Chakravarti, originaire du village d`Atpara près de Vikrampur. Il appartenait à une famille de notables du groupe des brahmines Bharadvaj; sa vie était consacrée au bien des autres. Par la suite, on I'appella Bholonâth, Rama Pagla ('Ram fou', avec une nuance de folie divine) ou Pitâjî.

La jeunesse de Mâ s'est déroulée, discrète, dans les villages de Khéora et de Sultanpur. Après son mariage, elle passa quelque temps à Sripur et Narandi, où travaillait le frère aîné de Bholanâth; elle vécut aussi quelques mois dans sa belle-famille, à Atpara. Avant de venir à Dacca, elle demeura environ trois ans à Vidyakut et à peu près six ans (1918-1924) à Bajitpur avec Bholanâth.

C'est à Astagram que se manifesta clairement pour la première fois le goût de Mâtâjî pour la musique religieuse. A Bajitpur, ce penchant apparaissait de temps à autre, mais la tonalité dominante de son esprit pendant cette période était l'expression spontanée de mantra et de pratiques yogiques. Quand elle vint à Dacca en 1924, cet état de quiétude et de silence se poursuivit. La caractéristique fondamentale de sa vie devint alors la tranquillité et une paix intense. On ne peut rendre par les mots la profondeur de cet état. A cette époque se sont manifestées tant et tant d'extases (divya bhâv) et de paroles spirituelles !

Les fidèles commencèrent à se presser autour d'elle. Beaucoup parmi eux participaient à des cultes, des chants dévotionnels (kîrtan) et des sacrifices au feu (yajna). On peut difficilement décrire la félicité tranquille dans laquelle ils étaient immergés en sa présence. Tout le monde l'appelait " la Mère du jardin de Shahbag " et ils exprimaient leur joie profonde en disant qu'ils n'avaient jamais auparavant reçu une telle abondance de grâce.

Quand elle était à Bajitpur, l'image du temple de Kâlî Siddhesvari apparut dans l'esprit de Mâ et quand elle arriva à Dacca, elle fit restaurer cet endroit. A cette époque, feu Pran Gopal Mukherji était directeur général des postes à Dacca. Avec Baul Chandra Basak, ils aidèrent Mâ à protéger le site du temple de Siddhesvari.

Quand je rencontrai Mâ pour la première fois, elle me fit une suggestion en disant: " Votre soif de spirituel n'est pas assez vive. " Mais pour quelqu'un qui était ballotté par la tourmente des désirs mondains, une telle aspiration à une vie supérieure n'était pas possible, à moins d'apprendre à diriger toutes les vagues sans contrôle des émotions et des impulsions vers les pieds de Shrî Mâ. Je priais constamment ainsi dans le secret de mon coeur: "O Mère, tu te manifestes sous forme de faim en chaque être; éveille en moi cette faim. " Je vais décrire brièvement ci-dessous comment Mâtâjî a transformé mon aspiration incertaine en un vif attrait pour son pouvoir immense, et ce par un jeu subtil et secret, et par une grâce que je ne méritais pas.

1. Une nuit, je prenais l'air sur le balcon: les objets autour de moi étaient baignés par le clair de lune. Je perçus un mouvement sur le côté et je me retournai. A ma grande stupéfaction, je vis une représentation vivante de Shrî Mâ qui se déplaçait avec moi. Elle portait une chemise rouge et un sârî bordé d'une série de fines lignes rouges. Pourtant, je me souvenais que lorsque j'avais quitté l'ashram seulement deux heures auparavant, elle portait une chemise blanche et un sârî bordé d'une seule large bande rouge. Ceci me fit douter de l'exactitude de la vision. Néanmoins, quand j'allai la voir le Iendemain matin, je la trouvai habillée exactement comme dans ma vision de la nuit. On me dit qu'un fidèle était venu à l'ashram juste après que j'en sois parti et lui avait demandé de porter ces vêtements. Quand on parla à Mâtâjî de ma vision, elle me dit de la façon la plus naturelle du monde: " Je suis venu voir ce que tu faisais. "

2. Un jour, Shrî Mâ était venue chez, moi, et nous avions une conversation au premier étage; juste à ce moment-là, une voiture arriva pour l'emmener ailleurs. Je ne savais pas que cela avait été prévu auparavant. Mâtâji se prépara à partir, mais je sentis très durement le fait de la voir s'en aller après si peu de temps. Rempli de chagrin, je descendis pour la raccompagner. Elle monta dans la voiture, mais celle-ci refusa de démarrer. Elle me regardait, le visage animé par un rire plein de douceur. Quand toutes les tentatives du chauffeur eurent échoué, on alla chercher un attelage. Il était dommage de voir que Shrî Mâ devait utiliser une carriole de location alors qu'une voiture était là pour elle. Juste à ce moment-là, I'auto se mit à marcher, à ma grande surprise ainsi qu'à ma grande joie, et Mâ s'en alla.

3. La pression des foules à Shahbag augmentait de jour en jour, à mesure que les gens entendaient parler de Mâtâjî. Une fois, je ne pus la rencontrer pendant quatre jours. Le matin du cinquième jour, j'avais décidé d'aller chez elle, mais je changeai d'avis. J'étais assis dans ma chambre, désespéré. J'eus la surprise de voir une image complète de Mâ apparaître sur le mur d'en face, comme une image de film. Elle paraissait bien triste. En me retournant, je m'aperçus que Amulyaratan Chowdhury était là. Il dit: " Mâtâjî a envoyé un attelage pour vous emmener chez elle. " Quand j'arrivai à Shahbag, Mâ me dit: " J'ai remarqué ton agitation intérieure depuis quelques jours. La paix et la tranquillité ne peuvent survenir s'il n'y a pas au début quelque agitation dans l'esprit. On doit allumer le feu par n'importe quel moyen, que ce soit avec du beurre clarifié (ghî), du bois de santal ou même de la paille. Une fois allumé, le feu continue à brûler; tous les soucis, toute l'humeur sombre disparaissent peu à peu. Le feu réduira en cendre tous les obstacles. Songe qu'une seule étincelle peut déclencher l'incendie qui réduira en cendre des maisons qu'on a construites avec tant d'efforts ! "

4. A midi, au bureau, ou à minuit, dans ma chambre, quand j'étais agité par un fort désir de voir Shrî Mâ, je constatais souvent qu'elle m'apparaissait et me disait immédiatement: " Tu m'as appelée et je suis venue. "

5. Un après-midi, en rentrant du bureau, on me dit qu'un inconnu avait laissé un grand poisson chez moi, disant qu'il reviendrait sous peu; mais personne ne se présenta. Le poisson était là, sur le sol. A la tombée du jour, on décida de le découper et de l'envoyer chez Mâ, à Shahbag. Le matin suivant, quand je me rendis là-bas, Pitâjî me dit: " Ta mère m'a dit hier soir: "Regarde donc, Jyotish est mon sauveur !" " On m'expliqua que le matin quelques personnes reçurent le prasâd de Mâ, mais que le soir, quand un grand nombre de gens vinrent au kîrtan ils réclamèrent tous du prâsad, il n'y avait plus rien d'avance. Juste au moment où Mâtâjî préparait les épices et les condiments pour cuire quelque chose, Khagen, mon serviteur, vint avec le poisson et ce qu'il fallait pour l'accommoder. D'où la réflexion de Mâ. Pitâjî ajouta: " J'étais stupéfait d`apprendre la manière dont un inconnu avait déposé ce poisson chez toi et comment aussi tu l'avais envoyé ici avec tout ce qui était nécessaire pour le préparer, afin de satisfaire la demande intense pour du prasâd de Mâ. "

De tels incidents étaient nombreux. Un jour, à Shabbag, quelqu'un demandait du prasâd à Mâ, mais elle n'avait rien à donner à ce moment-là. En même temps, je ressentis chez moi le désir d'envoyer quelques fruits ou friandises au lait. Quand mon serviteur arriva là-bas avec ce cadeau, Mâ semblait l'attendre.

6. Une nuit, à environ trois heures du matin, j'étais assis sur mon lit complètement réveillé. Il me passa rapidement par l`esprit le fait que Mâ dormait avec la tête dans une direction opposée à celle qui était la sienne d'habitude. Le matin, quand je vins la voir, je la trouvai dans cette position même. Quand je demandai, on m'expliqua que Mâ était sortie vers trois heures du matin, et qu'en revenant elle avait changé sa position de sommeil.

Il arrivait souvent que, de ma chambre ou de mon bureau de travail je puisse voir distinctement ce que Mâ était en train de faire chez elle. Cela se produisait sans aucun effort de ma part: de telles images me traversaient parfois l'esprit, et ce sans même que je le veuille. Bhupen allait à Shahbag tous Ies jours et par lui je pouvais vérifier l'exactitude de ce que je voyais. Il y avait pratiquemerit toujours concordance. Mâtâjî me disait souvent:"Ta véritable maison est ici; tu retournes chez toi juste pour faire une petite promenade."

7. Un jour que je travaillais au bureau, Bhupen vint et me dit: << Mâtâjî te demande à Shabhag. Je l'ai informée que le directeur de l`Agriculture reprenait ses fonctions aujourd`hui après un congé; mais Mâ a répondu: "Tu dois transmettre le message à Jyotish. Qu'il fasse ce qui lui semble juste." "

Sans un instant d'hésitation, je laissai tous mes papiers en désordre sur le bureau, et je me mis en route pour Shahbag sans informer personne. Quand j'arrivai là-bas, Shri Mâ dit: " Allons à l'âshram de Siddhesvari. " J'accompagnai Mâtâjî et Pitâjî. Il y avait une sorte d'excavation à l'endroit où se trouve actuellement un petit pilier et un Shiva-lingam. Mâ s'y assit. Un sourire illuminait son visage, qui semblait l'incarnation même de la joie (ânanda). Je m'exclamai, en m'adressant à Pitâjî: " A partir d'aujourd'hui, nous allons appeler Mâ du nom d'Ânandamoyî (constituée, pénétrée de joie) " Il acquiesça de suite. Elle me regarda longuement sans ajouter un mot.

Au moment de revenir, à cinq heures et demie, elle me demanda: " Tu étais si joyeux tout du long, comment se fait-il que maintenant tu sois si pâle ? " Je lui dis que la perspective de revenir à la maison m'avait fait aussi penser au travail que j'avais laissé en plan au bureau. Elle dit: " Ne te fais pas de soucis à ce sujet. " Le lendemain, quand je me rendis au bureau, le Directeur ne fit pas de remarque sur mon absence de la veille.

Je demandai à Mâtâjî pourquoi elle m'avait appelé de façon si inattendue, la veille. Elle me répondit: " Pour évaluer tes progrès pendant ces derniers mois. " Elle ajouta en riant et avec bonne humeur: " Si tu n'étais pas venu, qui d'autre aurait donné un nom à ce corps ? "

. Une autre fois, le gouverneur du Bengale vint à Dacca. Le Directeur me demanda d'être présent au bureau à neuf heures et demie, afin qu'il puisse rendre visite au gouverneur. Je lui promis que je viendrais. Le lendemain, j'étais en retard au retour de Shahbag et, quand j'arrivai au bureau à neuf heures cinquante, j'avais quelque appréhension à la perspective de ma rencontre avec mon patron. Pendant que je pensais à cela, il me téléphona de son bungalow pour me dire que sa voiture était en panne, qu'il était désolé de m'avoir ennuyé pour rien, et qu'il irait chez le gouverneur seulement à onze heures Quand Shrî Mâ entendit cette histoire, elle dit en riant: " Pour toi, il n'y a rien de vraiment nouveau ! La dernière fois, tu as tait tomber en panne l'auto avec laquelle je devais m'en aller !"

9. Un jour, Mâ vint chez nous. Je dis, en passant, durant notre conversation: " Mâ, il me semble que pour vous le chaud et le froid sont équivalents. Si un morceau de braise vous tombait sur le pied, ne ressentiriez-vous pas la souffrance? " Elle répliqua: " Tu n'as qu'à essayer. " Je n'insistai pas.

Quelques jours plus tard, Shrî Mâ reprit le fil de notre conversation et se mit un morceau de braise sur le pied, ce qui provoqua une brûlure profonde. Au bout d'un mois, il n'y avait toujours pas eu de cicatrisation. J'étais perturbé et honteux de lui avoir fait une suggestion aussi stupide. Un jour, je la trouvai assise dans la véranda, les jambes allongées. Il y avait du pus sur la plaie Je m'inclinai à ses pieds et léchai le pus. Dès le lendemain, la brulûre commença à cicatriser.

Je demandai à Mâtâjî ce qu'elle avait ressenti quand la braise lui brûlait le pied. Elle répondit: " Je n'étais consciente d'aucune douleur. Cela ne me semblait qu'une bonne plaisanterie; c'est avec une grande joie que j'ai observé ce que cette pauvre braise faisait sur mon pied; je remarquai que d'abord quelques poils et ensuite la peau commençaient à brûler. Cela s'est mis à sentir le brûlé et la braise s'est éteinte, une fois sa mission accomplie. Quand par la suite une plaie s'est formée, elle a suivi son cours naturel, mais aussitôt que s'éveilla en toi un fort désir que cette blessure guérisse, elle s'est mise à aller mieux. "

10. Nous étions fin décembre ou mi-janvier, au cours de l'hiver, et le froid était rigoureux. A l'aube, je marchais pieds nus, avec Shrî Mâ, sur les champs de Ramna couverts d'herbe trempée par la rosée. Je vis de loin un groupe de dames qui venaient vers nous. Je pensais qu'aussitôt arrivées' elles emmèneraient Mâ à l'ashram. Pendant que j'étais occupé par ce genre d'idée, un brouillard très épais recouvrit le champ entier et on ne pouvait plus voir les dames. Après environ trois heures, quand nous sommes revenus à l'âshram, nous avons appris que les dames avaient abandonné leur recherche et étaient reparties déçues. De fait, les champs étaient très grands. Quand Shrî Mâ apprit ce que j'avais pensé, elle dit: " Ton désir intense a été accompli. "

11. Un jour, Mâ avait eu un fort refroidissement; elle était secouée par la toux. La trouvant vraiment mal, je la priai, d'une voix tremblante d'émotion: " Mâ, puissiez-vous guérir au plus vite ! " Elle me regarda longuement et me dit en souriant: " A partir de demain, j'irai bien " Et il en fut ainsi.

12. Un matin, je trouvai Mâtâjî avec la fièvre. Je revins chez moi et, durant la nuit, je priai avec ferveur que sa fièvre puisse passer dans mon corps. Vers le matin, la fièvre monta, accompagnée de maux de tête. Quand j'allai, comme d'habitude le matin, chez Mâ, elle me dit immédiatement: " Je vais bien, mais tu as la fièvre. Retourne chez toi, prends un bain et mange normalement. " Ce que je fis; l'après-midi, j'étais rétabli. Shrî Mâ dit toujours: " Par la force d'une pensée pure et concentrée, tout est possible. "

13. J'eus entre les mains un livre du nom de Sâdhu Jîvani (La vie des moines errants). J'y avais lu cette phrase: " Un sâdhu conseillait à ses fidèles de toujours donner de la nourriture aux pauvres. " J'écrivis en note dans la marge: " Ne donner que de la nourriture ne satisfait pas l'âme humaine. " Ce livre se retrouva à Shahbag, et l'un des fidèles lut ma remarque à Mâ. Elle ne dit rien. Quelques jours plus tard, je revins à Shahbag très tôt le matin. Juste à ce moment-là, un homme arriva, comme pris d'un accès de folie; il dit: " Donnez-moi à manger, ou je meurs de faim. " Mâtâjî alla fouiller les réserves de la cuisine et lui donna ce qu'elle put trouver à ce moment-là. Il voulait aussi de l'eau à boire et Mâ me demanda de lui en apporter. J'appris alors que l'homme était un musulman, qu'il était à jeûn depuis trois jours et qu'il s'était introduit dans l'âshram en escaladant l'enceinte. Mâtâjî dit qu'il était venu là pour m'enseigner l`efficacité de donner le boire et le manger à celui qui en a besoin. Chaque chose à sa place et en son temps. Rien n'est perdu dans la divine économie du monde.

14. Un jour, je dis à Shrî Mâ: " Mâ, tous ces jours-ci, des sons de mantras me viennent en flots continus. Pendant la journée aussi bien qu'au cœur de la nuit, les sons jaillissent de mon cœur comme les jets d'une fontaine. " Quand je prononçai ces mots, j'avais une trace de satisfaction personnelle qui était perceptible au fond du coeur. Mâ me regarda silencieusement. Quand je revins à la maison, le son cessa et, malgré tous mes efforts je ne pouvais le faire revivre. La journée s'écoula, puis la nuit, mais je ne pouvais rétablir le courant joyeux de la mélodie des mantras. Le matin suivant, je demandai à Bhupen d'informer Mâ de mon triste état. Bhupen la rencontra en chemin alors qu'elle allait chez un de ses fidèles (bhakta) en voiture à cheval. Elle se mit à rire. Il était dix heures du matin. Juste à ce rrornent-là, je réalisai que le courant qui avait été stoppé se remettait à couler aussi facilement qu'avant. Bhupen m`indiqua par la suite à quelle heure il avait rencontré Shrî Mâ. A ce propos, elle faisait remarquer que même la moindre trace de sens du 'je' retarde le progrès spirituel.

15. Je donne ci-dessous un autre exemple de l`efficacité et de la rapidité avec laquelle la compassion de Shrî Mâ influe et aide notre vie intérieure. Il est dommage que nous ne réussissions pas à en reconnaître la valeur et que nous ne l'utilisions pas pour notre progrès spirituel. Après une première vague d'enthousiasme nous retombons dans notre état habituel. Un jour, Shrî Mâ dit en riant: " Quand vous chantez. les noms divins ou les mantra, votre esprit est progressivement purifié; I`amour et la vénération pour l'Etre suprême est éveillé et vos pensées deviennent pures et subtiles. Alors vous vous mettez à avoir des aperçus de plans supérieurs d'existence et à travailler pour votre progrès spirituel. "

Le jour où j'ai entendu ces mots, je me suis assis dans un coin de ma chambre pour les prières du soir et je fus surpris d'éprouver une joie nouvelle à la récitation des noms divins. Ils continuaient sans arrêt; le sommeil survint et, aussitôt que je me suis réveillé, de nouveau ces joyeuses vibrations firent tressaillir tout mon être. Le lendemain, le même épisode joyeux se poursuivit en toile de tond, malgré la pression du travail au bureau. Au crépuscule, quand je me préparai à prier, la félicité du soir précédent me remplit le cœur, si bien que je n'avais aucune envie de dormir; au milieu de la nuit, le flux était si intense que je me mis à penser que j'aurais quelque soulagement s'il pouvait s'arrêter pour un moment; mais il continua de lui-même, comme en suivant son élan propre.

Je n'ai jamais pratiqué la position assise de méditation qu'on appelle 'gomukhâsana'. Aux premières heures du jour, je me suis surpris dans cette posture. Mon esprit était alors immergé dans une mer de joie ineffable. Des flots de larmes coulaient de mes yeux sans s'arrêter. Pendant une séance de méditation, je passais tout le temps sans le moindre mouvement, et complètement absorbé.

16. Un certain matin, je commençais à m'abandonner véritablement au Suprême et j'étais assis en silence. Mon coeur était plein d'émotion profonde pour la grâce divine de Mâ. Un chant en bengali prit alors forme, dont la traduction est donnée ci-dessous:

 Que ton culte, que les pratiques qui mènent à Toi
soient mon point d'ancrage dans l'existence.

 

 Que Ta louange chantée en état d'extase
soit la lumière éclatante qui rayonne de mon coeur.

 

 A Ta recherche, je scruterai le ciel
avec des yeux qui ne cillent pas.

 

Je ne demanderai rien, je ne dirai rien;
je tomberai à tes pieds tout en larmes.

 

 J'irai, je viendrai dans Ton infinité;
Je chanterai seulement tes louanges.

 

 Dans Ton bonheur je demeurerai, à jamais heureux.
Ton nom que je récite est comme une vague.

 

 Tout mon travail dans le monde et sur la voie spirituelle
Ne sont que des façons de T'adorer.

 

 Oh Mère! Donne-moi la confiance, et une dévotion pure.
Je prends refuge humblement en Ta beauté.

 Je donnai à ce chant le nom de "Chant de l'intoxiqué" (Paglar gân) et j'en envoyai un exemplaire imprimé à Shrî Mâ. J'ai entendu dire par la suite que quand on le lui a donné elle était en train d'éplucher une dourge avec un couteau arrondi dans la cuisine. Pendant qu'on lui lisait le chant, la courge lui tomba des mains et elle resta quelques temps complètement immobile.

Ensuite, quand je la rencontrai, elle dit :"Le monde est l'incarnation du sentiment de l'amour divin (bhâva). Toute la création en est l'expression matérielle. Si, par ce type de sentiment, vous vous éveiilez et vous progressez, vous vous apercevrez que tout l'univers n'est que le jeu de l'Un. En l'absence de ce sentiment (bhav ké abhav mén), on ne peut connaître l'essence de la réalité."

Quelques jours plus tard, nous étions tous à l'ashram de Siddhesvari, quand Shrî Mâ dit :"Chante ce que tu as composé, le 'Chant de l'Intoxiqué'." J'avais abandonné depuis longtemps la pratique du chant; en plus, il y avait beaucoup de monde; et j'hésitai. Matâjî se mit à rire et dit :"L'intoxiqué semble ne l'être que dans le texte; tu l'es moins quand il s'agit d'être critiqué par les gens." Ces mots me pénétrèrent profondément; et avec une voix et un coeur tremblant je me mis à chanter.

J'ai composé de nombreux chants de ce genre que j'ai offerts respectueusement à Mâ. Elle exprimait une joie intense à l'écoute de certains, et elle approuvait les autres en silence. A de nombreuses reprises, lorsque Shrî Mâ était loin de Dacca, des chants me jaillissaient du coeur pendant mes prières du soir ou durant de longues méditations au milieu de la nuit. Je pensais voir la silhouette de Mâtâjî, debout devant moi, en train d'écouter, immobile, mon chant extatique. Quand elle revenait à Dacca après avoir visité différents endroits, elle me demandait de répéter certains chants que j'avais pu composer dans ma chambre. C'était réellement étrange qu'elle puisse donner même le titre de ces chants, qu'elle n'avait pas eu la possibilité de connaître auparavant.

Mon désir intense d'être auprès d'elle me transportait vers l'éternité. Les chants que j'ai composés pendant cette pèriode ont été publiés en un volume sous le titre de: A Tes pieds sacrés. En plus de ce livre, j'ai écrit d'innombrables chants, poèmes ou courts textes sur Shri Mâ, mais je les ai détruits plus tard. Quand elle apprit cela, elle me dit: " Non seulement durant cette vie, mais pendant de nombreuses vies précédentes, Dieu seul sait combien d'hymnes tu as ainsi composées puis détruites; mais tu peux être certain que, quel que soit le nombre de papiers que tu aies déchirés, c'est maintenant ta dernière existence ici-bas."

Inspiré par l'amour universel de Mâtâjî, une désir intense pour la vie divine était éveillé en moi; malgré cela, mes sens recherchaient des plaisirs primaires plutôt qu'une nourriture plus haute, plus raffinée et plus dynamisante. Dans certains traités vishnouites, on lit: " Celui qui court après les objets des sens pour satisfaire les plaisirs de la langue, du ventre et du sexe ne peut trouver Krishna." Tel était mon cas. La grâce et l'affection sans bornes de Mâ ne pouvaient me tenir attaché à elle à tous les instants de mon existence et dans toutes mes pensées. C'est, de fait, difficile pour quelqu'un de piégé dans les filets de l'ignorance (avidyâ) de trouver un refuge stable et paisible dans le Divin.

Un jour, je dis à Mâtâjî: " Par un contact aussi sacré que le vôtre, même une pierre aurait été changée en or, mais ma vie s'est avérée être un échec complet. " Elle répondit: " Ce qui prend un temps long à se développer manifeste une beauté durable une fois mûr. Pourquoi tant te soucier? Tiens bien la main qui te guide, sois comme un petit enfant. " J'écoutais avec un désir intense ces paroles profondes, mais ma soif n'était toujours pas étanchée. Je mentionne ci-dessous un exemple illustrant la manière dont Mâ me protégeait de son regard pendant la traversée de ces épreuves.

 Je m'étais mis à chercher la présence de Mâ chaque jour, poussé par une dévotion profonde. Cela ne manqua pas d'attirer les calomnies d'un grand nombre. Ebranlé par ces critiques, je me mis à penser que toujours courir chez Mâ n'était que le signe d'une faiblesse de caractère.

J'entamai la lecture du Yoga Vashishta (un texte médiéval d'inspiration non-dualiste), pensant progresser en suivant la voie de l'intellect. Je me consacrai à cela pendant une bonne semaine.

Un après-midi, alors que je me reposais chez moi, mon serviteur m'informa qu'un brahmane âgé souhaitait me voir seulement cinq minutes. Je le rencontrai. Il me dit qu'il avait été chez mon ami Niranjan Roy et chez le Dr Sasanka Mohan Mukherji (le père de Gurupriya Devi, "Didi" qui a été l'asistante de Ma pendant pratiquement toute sa vie). mais qu'il n'avait pas pu les rencontrer. C'est pour cela qu'il était venu me déranger. Il ajouta: " J'ai entendu dire que vous aviez une grande dévotion pour Shrî Mâ Ânanda Moyî. Pourriez-vous me dire quelque chose sur elle? Quelles sont ses qualités principales ? " En entendant cette question, je restai assis bouche bée; j'avais les yeux remplis de larmes. Il reprit la parole: " J'ai reçu une réponse à ma demande; mais auriez-vous la bonté de me préciser la cause de ces larmes? "

"Je me suis occupé l'esprit ces derniers jours avec d'autres sujets, ai-je répondu, et vous avez choisi de venir aujourd'hui me demander des renseignements sur Mâ. Je dois baisser la tête de honte. Comme les voies de Mâ sont merveilleuses! C'est son influence qui vous a conduit ici juste à temps pour me faire revenir à ma vraie nature. De ce fait, je vous dois une grande reconnaissance." Il me dit:"S'il vous plaît. accompagnez-moi chez Shrî Mâ." Après l'avoir rencontrée, il dit: " Moi aussi, j'ai perdu ma mère il y a bien longteinps, mais quand j'ai vu Mâtâjî, mon chagrin s'est totalement évanoui. "

Je racontai à Mâ tout ce qui m'avait traversé l'esprit, et je me mis à pleurer en sa présence. Elle rit et me dit: " De nos jours, si l'on n'est pas forcé d'aller suivant une voie donnée, on ne progresse pas. "

Table des matières

Glossaire

Chapitre II

LE POUVOIR DES MANTRA

 

 Mâ Ânanda Moyî n'a pas reçu à notre connaissance d'initiation d'un guru, et en cela elle n'a pas suivi la coutume habituelle. Sa connaissance élevée n'est pas non plus le produit de l'étude des Ecritures sacrées. Nombreux sont ceux qui considèrent qu'elle est une descente du Divin pour le bien des êtres de notre époque ( yuga).

Encore petite fille, elle manifesta en son corps une variété de phénomènes étranges, mais son entourage ne les remarqua guère. Déjà, dans les jeux de l'enfance, elle semblait si détachée et non concernée que beaucoup de gens se mirent à considérer qu'elle était atteinte de déficience mentale. Même ses parents avaient des doutes sur son avenir; il arrivait parfois qu'elle ne sache pas où elle se trouvait, ou qu'elle ne puisse pas se souvenir de ce qu'elle avait dit ou fait quelques minutes auparavant.

On raconte que, durant son enfance, en se promenant elle parlait aux arbres, aux plantes et aux êtres invisibles. Elle communiquait aussi avec eux par des gestes. Parfois, elle tombait dans un état d'absorption et elle se retirait de toute conversation.

Entre dix-sept et vingt-cinq ans, elle commença à manifester toutes sortes de phénomènes extraordinaires. A certains moments, elle devenait muette et immobile après le chant des noms divins. Pendant le kîrtan, son corps se raidissait et se figeait. Après avoir entendu un discours religieux ou visité un temple, son comportement ne semblait plus normal.

A l'âge de vingt-deux ans, elle alla avec Bholanâth à Bajitpur et y demeura pendant cinq ou six ans. A la fin de cette période, elle se mit a émettre spontanément des mantras. Ses membres se mettaient automatiquement dans des postures de yoga. Pendant que le Divin se manifestait dans son corps de cette façon à Bajitptur, elle cessa de parler pendant environ un an et trois mois. et quand elle vint à Dacca elle poursuivit son silence pendant un an et neuf mois, arrivant ainsi à un total de trois ans. A la fin de cette période. on pouvait percevoir en elle une paix immaculée (nirmala) et un sentiment d'immensité. Il était clair que les mouvements extérieurs comme intérieurs ne l'affectaient plus, et qu'elle était stable dans le Soi.

Pendant tous ces événements hors de l'ordinaire, Pitâjî exprimait souvent une grande anxiété quant à leur évolution. Pourtant, en dépit des critiques et des commentaires. il n`empêcha jamais Mâ de suivre son chemin. On recourut à l'aide de sâdhu et d'exorcistes , craignant qu'elle ne fût possédée par quelqu'esprit malfaisant. Cela ne servit à rien; qui plus est. quand ces personnes tentaient de la traiter, elles étaient obligées de battre en retraite, stupéfaites et apeurées. Ce n'est qu'en implorant sa miséricorde qu'elles pouvaient retrouver leur équilibre. Divers dieux et déesses se manifestèrent par l'intermédiare de son corps pendant cinq mois et demi. Elle les voyait en vision et leur rendait un culte, après quoi ils ou elles s`évanouissaient complètement. Quand elle avait fini le culte d`une des divinités une autre prenait la place. Pendant le rituel elle ressentait souvent qu'elle était à la fois l'adoratrice, l'adoré et l'acte d'adoration, qu'elle était également les mantra. les offrandes et chaque objet nécessaire au culte.

En fait, durant ces rituels, il n'y avait pas d'objets matériels en cause: il n'y avait pas non plus de désir de sa part d'accomplir une cérémonie. Dès qu'elle s'asseyait dans un endroit solitaire, toutes les activités physiques et mentales nécessaires au culte se manifestaient mystérieusement d'elles-mêmes. On eut plus tard, venant de la part de spécialistes des rituels et des Ecritures, Ia confirmation que sa manière d' accomplir les differents cultes des divinités était en accord avec les règles données dans Ies textes. Quant on lui demandait comment il lui était possible d'accomplir si parfaitement ces rituels, elle répondait: " Ne me demandez rien aujourd'hui, vous le saurez quand le moment sera venu".

Le 10 avril 1924, Mâ arriva à Dacca et. une semaine plus tard. elle s'installait à Shahbag. De nombreux fidèles commencèrent .à se rassembler pour pouvoir la voir. En 1925, certains d'entre eux lui demandèrent de célébrer Kâli Pûjâ, car ils avaient entendu dire qu'elle le faisait de manière merveilleuse. Elle leur répondit: " Je ne connais guère les rituels décrits dans Ies Shâstras: il serait préférable que vous fassiez intervenir un prêtre de métier. " Cependant. elle accepta par la suite de célébrer la Durgâ Pûjâ à la demande instante de Bholanâth.

C'était une grande joie pour les fidèles de Mâ de faire une pûjâ pour I'honorer: mais quand celle-ci, pour les enseigner, accomplissait elle-même les rites pour rendre un culte à la divinité, leur joie ne connaissait plus de limite.

On apporta une statue de Kâlî. Shrî Mâ s'assit sur le sol, en posture de méditation, absolument silencieuse. Ensuite, elle commença la Pûjâ comme si elle était submergée de dévotion; elle chantait des mantra et plaçait des fleurs sur sa propre tête au lieu de Ie faire sur celle de la statue. Tous ses gestes semblaient être ceux d'une poupée, comme si une main invisible l'utilisait à la façon d'un instrument docile pour pouvoir manifester Ie Divin. De temps à autre, quelques fleurs étaient jetées sur la statue de Kâlî. Ainsi se déroula la Pûjâ.

On allait sacrifier un bouc. On le baigna. Quand on l'apporta; Ma elle-même Ie prit sur ses genoux et tapota son corps doucement avec les mains. Ensuite, elle récita quelques mantra en touchant certaines parties du corps de l'animal et lui chuchota quelque chose à l'oreiIIe. Puis elle rendit un culte au grand couteau avec lequel on allait sacrifiér l'animal. Elle se prosterna sur le sol et plaça le couteau sur sa propre nuque: Trois sons, comme des bêlements, sortirent de ses lèvres: Ensuite, quand l'animal fut sacrifié, il ne bouga pas, resta silencieux et l'on ne trouva pas trace de sang sur la tête coupée ou du côté du corps. Ce n'est qu'avec grande difficulté qu'on réussit à en extraire une goutte du cadavre de l'animal. Pendant tout ce temps, une beauté intense et hors de l'ordinaire émanait du visage de Mâ, et durant la cérémonie tous les gens présents étaient profondément absorbés comme envoûtés par la grandeur sacrée du moment.

En 1926, les fidèles prièrent Mâ de célébrer à nouveau la Pûjâ. Elle ne dit rien. Plus tard, alors qu'on la menait chez un de ses fidèles, elle leva la main gauche. sourit et resta silencieuse. Quand Pitâjî lui demanda la signification de son geste, elle ne répondit pas. De nouveau, quand elle prit son repas dans cette maison. elle refit le même geste de la main gauche. Quelques jours plus tard. Mâ expliqua qu'en allant chez le fidèle elle avait vu la déesse Kâlî, tout à fait vivante à cent cinquante mètres de là; elle flottait à une dizaine de mètres au dessus du sol, tendant les bras vers Mâ comme si elle désirait s'asseoir sur ses genoux. En prenant Ic repas ce jour-là, la même représentation s'était retrouvée en face d'elle comme une petite fille. C'était pourquoi elle avait levé sa main gauche.

La veille de Kâlî-Pûjâ, quand les fidèles renouvelèrent leur prières à Mâ, elle demanda à Pitâjî: "Faites l'officiant vous-même, puisqu'ils ont tellement envie de célébrer la Pûjâ." Il leur dit: "Mâ me demande de célébrer la Pûjâ. Je le ferai donc. Pourriez-vous préparer tout ce qu'il faut `? " Ils demandèrent quelle devait être la taille de la statue, et Pitâjî suggéra qu'elle devait avoir la taille que Mâ avait indiquée en levant la main gauche à deux reprises.

A ce moment-là, Mâ était allongée sur le sol, sans mouvement, dans un état inerte. Il était onze heures du soir. On prit des mesures approximatives. Il y eut une grande discussion pour savoir comment il serait possible d'obtenir en si peu de temps une statue de la taille indiquée. Sans trop y croire Shrî Surendra Lal Banerjee alla de Shahbag en ville, et il trouva dans une boutitque en ville une statue aux bonnes dimensions. Il y avait douze statues en tout; onze avaient déjà été commandées par des clients; celle qui restait avait été faite par l'artiste de sa propre initiative.

On apporta la statue suffisamment à temps. Shrî Mâ s'assit pour accomplir la pûjâ.Il y avait une atmosphère divine autour d'elle Au bout de quelque temps, elle se leva soudain et dit à Pitajî " Je vais à ma place maintenant, continue la Pûjâ ". En disant cela elle alla à côté de la statue et s'assit sur le sol avec un rire étrange On ne peut décrire avec des mots à quel point la vibration du Divin était palpable dans la salle où se déroulait la Pûjâ. Mâ dit :" Fermez tous les yeux et récitez le nom de Dieu".

La salle était pleine à craquer; un homme qui était debout dehors jetai un coup d'oeil à l'intérieur sans se faire voir. Pourtant Shrî Mâ l'appela par son nom et lui ordonna de fermer les yeux. Personne ne savait à ce moment-là ce qui était arrivé, mais quand tout le monde ouvrit les yeux, on s'aperçut qu'un avocat, Brindaban Chandra Basak, gisait sur le sol, inconscient. Il déclara ensuite:"Quand je regardai à l'intérieur un bref instant, je vis une lumière éclatante émanant du visage de Mâ. C'était si puissant que j'ai perdu connaissance. Je ne sais ce qui est arrivé ensuite."

La pûjâ se termina à l'aube. Il n'était pas prévu de sacrifice. Quand vint le moment de la dernière offrande, Shrî Mâ dit:"Que rien ne soit offert et que le feu sacrificiel soit préservé." Ce feu continue de brûler jusqu'à ce jour (et brûle encore en 1998 dans les ashrams de Bénarès; Kankhal et Naimisharanya).

Le lendemain était le jour où la statue devait être plongée dans les eaux. La femme de Niranjan arriva avec tout ce qu'il fallait pour la cérémonie. Quand elle regarda la statue, elle dit à Mâ avec émotion:" Mâ. je ne peux me résoudre a mettre à l'eau cette statue". Mâtajî répondit " Ces mots qui sortant de tes lèvres indiquent probablement que la Déesse ne veut pas être immergée. Très bien, qu'on s'organise pour la conserver et lui rendre un culte".

Malgré tous les changements de circonstances, on a réussi à garder cette statue d'argile debout, dans la même position, depuis douze ans. A ce propos, on peut mentionner deux incidents. Le premier se déroula en septembre 1927. Mâtâjî partait de Chunar pour Jaipur. J'étais là-bas à ce moment-là. en convalescence, et j'allai à la gare lui dire au revoir. Shrî Mâ m'indiqua un certain endroit, près de la colline sur laquelle le fort était construit et me dit de m'y rendre sur le chemin du retour. J'y trouverais une guirlande de fleurs d'hibiscus que je devrais prendre et conserver précieusement. J'ai fait comme elle m'avait dit. Lorsqu'elle revint à Chunar, elle vit cette guirlande. Par la suite, lorsqu'elle retourna à Dacca, on s'aperçut que ce jour, exactement; où j'avais trouvé la guirlande à Chunar, on avait omis de disposer la guirlande autour du cou de la déesse Kâli à Ramna, bien que le prêtre eût l'habitude d'en offrir une.

Le second incident se passa lorsque Shrî Mâ était au bord de la mer à Cox's Bazar. Elle se promenait sur la plage, quand elle dit tout avec un sourire: " Regardez mon poignet, n'est-il n est pas cassé? Examinez-le de près, peut-être y a-t-il une fracture. " La nuit même, un voleur s'était introduit dans le temple de Kâli à Ramna, et avait dérobé ses ornements, en brisant aussi le poignet de la statue.

Une fois, pour la célébration de Vasanti-Pûjâ a l'ashram de Siddeshwari, Shri Mâ était présente lors du rituel où l'on donne vie à la statue. Pendant qu'elle la regardait, les yeux de celle-ci se mirent à briller comme ceux d'un être vivant. Shri Ma dit::"Les formes des dieux et des déesses sont aussi réelles que votre corps et le mien. On peut les percevoir en s'ouvrant à la vision intérieure par la pureté, Ia vénération et l'amour."

Table des matières

Glossaire

 

Chapitre III

LE POUVOIR DES ÉTATS EMOTIONNELS

 

 Chacun des états (bhâva) de Mâ est pénétré de joie (ânandamayi); c'est la joie qui est à leur origine, c'est la joie qui les fait durer. Il était naturel qu'elle joue le jeu du devenir pour le bien des êtres, elle qui a assumé l'incarnation de la joie même pour jouer dans le monde son jeu de joie. Mâ se manifeste de deux façons, extérieure et intérieure et ces deux aspects sont en harmonie constante : à l'intérieur, elle est en relation avec les forces et les pouvoirs du monde invisible qui aident ou gênent l`évolution humaine.

Pendant sa jeunesse, ainsi que durant son séjour à Dacca, Shrî Mâ passait beaucoup de temps allongée sur le sol complètement immobile. On nous a raconté qu'elle était dans un état d'absorption extatique (mahâbhâva) qu'on ne peut décrire par des mots. Elle passait parfois une journée complète dans cet état, et pendant le kîrtan son corps prenait différentes positions indiquant un état de joie suprême.

En janvier 1926, il y eut une séance de kîrtan dans les jardins Shahbag a l'occasion d'Uttarâyan Sankranti (c'est à dire l'entrée dans les six mois de janvier à juillet considérés comme favorables). C'était la première séance publique de kîrtan en présence de Mâ. C'est à cette époque que Shrî Shashibhushan Das Gupta vint de Chittagong. Dès qu'il vit Mâ, son coeur fut rempli d'une dévotion profonde.Il y avait foule à ce moment-là. Les larmes aux yeux, il regardait fixement le visage de Mâ. Il me dit: 'Je

vois devant moi ce que je n'ai jamais vu de ma vie entière: elle semble être l'incarnation de la Mère de l'univers "

Le kîrtan débuta à dix heures du soir. Shrî Mâ mit de la poudre rouge sur le front des dames. Soudain la boîte de poudre lui glissa des mains. Son corps s'effondra sur le sol et se mit à rouler sur lui même. Ensuite elle se redressa lentement et tint debout sur ses deux gros orteils; ses mains étaient tendues vers le ciel, sa tête légèrement inclinée de côté et en arrière; ses paupières ne clignaient pas et elles regardaient vers Ie ciel

Peu après, elle se mit à se déplacer dans cette posture. Son corps semblait rempli d'une divine présence. Elle ne faisait pas attention à ses vêtements qui étaient un peu défaits. Personne n'avait le pouvoir ou l' envie de l'arrêter Son corps dansait rythmiquement avec une grande délicatesse; il atteignit l'endroit du kîrtan, et là pour ainsi dire se fondit sur le sol. Poussé par quelque pouvoir mystérieux il se mit à rouler comme Ies feuillles mortes sous l'effet d une brise légère.

Un peu plus tard, pendant qu'elle était toujours allongée sur Ie sol, des sons doux et mélodieux s'échappèrent de ses lèvres: Hare murare madhukeitabare (murare le joueur de flûte, un des noms de Krishna). Les larmes lui inondaient Ie visage. Ce n'est qu'au au bout de quelques heures qu'elle recouvrit un état normal.

Après avoir vu son visage merveilleux et son état comme intoxiqué de joie tous les assistants se mirent à dire: " Ce que nous avions lu dans les livres à propos des extases de Chaitanya Mahâprabhu nous l'avons vu directement chez Mâ aujourd'hui."

Au crépuscule. quand Mâ revint dans la salle du kîrtan tous les symptômes de la matinée réapparurent. Après quelques temps elle prononça certaines paroles d'une voix si claire et si pleine d`émotion spirituelle que toute l'assistance fut plongée dans un état de félicité.

Après la fin de la cérémonie Mâ elle-même fit la distribution du prasâd de kicheri (un mélange de riz et de lentilles)avec une telle grâce, une telle vivacilé el tant d'amour maternel qu'on aurait dit la déesse Mâ Lakhmî elle-même descendue sur notre terre. Plusieurs assistants eurent une expérience spirituelle profonde en voyant ce jour-Ià dans le jeu de Mâ une concrétisation d'une divinité difficile à percevoir par ailleurs dans notre monde.

A cette époque, Niranjan vint à Dacca comme sous-directeur des impôts. Un soir j'allai avec lui à Shahbag où l'on chantait des kîrtans à l'occasion de la nouvelle lune.Tandis le kîrtan progressait, de nombreuses modifications se produisirent chez Mâ. Elle se redressa complètement tout en restant assise, puis sa tête fléchit progressivement vers l'arrière au point d'aller toucher le dos; les mains et les pieds se tournèrent et le corps tomba doucement sur le sol. il était animé de mouvements rythmiques en vagues, liés à la respiration; les membres étirés, elle se roulait sur le sol en suivant la musique. Ses mouvements étaient aussi légers et délicats que ceux des feuilles que le vent emporte. Aucun être humain, malgré tout ses efforts, n'aurait pu Ies imiter. Tous les assistants sentaient que Shrî Mâ dansait sous l'impact des forces d'en-haut. Beaucoup essayèrent de l'arrêter; mais sans succès. Enfin, ses mouvements cessèrent et elle resta immobile comme une motte de terre. Elle semblait établie dans l`expérience d'un bonheur ininterrompu. De son visage émanait une lumière divine, et son corps débordait d'une joie totale (pûrnânanda). Niranjan était là, debout: il voyait un tel état pour la première fois de sa vie. Il se mit il réciter une hymne à la déesse et me dit: " Aujourd'hui, j'ai vu une véritable déesse!"

Une autre fois il y avait une grande foule à Shahbag. Shrî Mâ rentra dans un état similaire à celui que je viens de décrire; mais cette fois-ci, elle s`inclina sur le sol à partir de la position assise. Sa respiration était pratiquement suspendue. Elle étira les bras et les jambes et s`allongea à plat ventre sur le sol, puis se roula avec légèreté en faisant un mouvemant de vague. Au bout de quelques temps comme quelqu'un de littéralement aspiré vers le haut elle se releva lentement sans aucun soutien et se tint sur les deux gros orteils: elle touchait à peine le sol. Sa respiration semblait s'être arrêtée complètement, ses mains étaient levées vers le ciel. Son corps n'avait qu'un contact très léger avec le sol, sa tête était fléchie en arrière au point de toucher le dos, ses yeux étaient dirigés vers le ciel avec un regard lumineux. Elle marchait pas à pas comme une marrionnette de bois mûs par l'effet des fils que tient celui qui est derrière Ie rideau. Ses yeux avaient un rayonnement divin, son visage un sourire d'une douceur qui n'est pas de ce monde et ses lèvres expimaient le rire et la joie. Après quelque temps, se tenant toujours sur ses gros orteils et en suivant le rythme du kîrtan elle avait les yeux fixés vers le haut comme si tout le poids de son corps était tiré par une force venant d'en haut. Elle resta dans cette posture longtemps, puis ses yeux se fermèrent et elle s'allongea sur te sol comme une masse la tête fléchie vers l'arrière. Le lendemain matin vers dix heures elle revint à son état normal.

Un jour il y avait un kîrtan chez Niranjan. Toute la famille et en particulier sa vieille mère, avaient le vif désir de voir Shrî Mâ dans un état d'extase (bhâvâvesh) La vieille dame pria dans Ie secret de son coeur pour recevoir cette grâce. Shri Mâ était allongée sur le sol dans la pièce d'à côté. Soudain, elle se précipita dans la salle du kîrtan et commença à danser avec le groupe, tout en chantant dans un autre état de conscience. Après quelque temps elle tomba au sol de nouveau; cette fois, elle retourna plus rapidement à un état normal mais elle demeura en silence.

En plus des signes mentionnés ci-dessus son corps était saisi d'une telle variété d'états (bhâva) qu'on ne peut les décrire. Quand il tombait sur le sol, il s'étirait parfois de façon inhabituelle, parfois devenait petit ou rond comme une boule. D'autres fois, il semblait qu'il était dépourvu d'os, et il rebondissait par terre pendant la danse comme une balle de cahoutchouc. Ses mouvements étaient vifs comme l'éclair, on ne pouvait guère les suivre du regard en détail même avec une grande attention.

Dans ces moments-là, il semblait qu'il ne s'agissait pas de Shrî Mâ. mais que son état extatique venait d'en haut et habitait son corps. Elle se mettait à tressaillir au point d'en avoir la chair de poule, elle rougissait et son visage était rempli de lumière. Ces signes spontanés de manifestation d'un état d'être divin permettaient de voir en un corps limité la douceur merveilleuse de l'illimité.

Quand on l'observait pendant ces moments-là, on pouvait sentir qu'elle était bien au-dessus de toutes ces manifestalions et que ces états (bhâva) naissaient spontanément à l'intérieur d'elle-même en lien avec quelque impulsion invisible.

Un jour je demandai à Mâtâjî: " Quand votre corps est saisi par un état d'extase (bhâvâvesh) voyez-vous apparaître devant vous des dieux ou des déesses '? " Mâ répondit: " Ici, il n'y pas de notion de résultat pour moi. Je n'ai pas besoin de ces visions. Vous voulez voir les signes de l'extase, c'est pour cela qu'ils se manifestent de temps en temps dans ce corps. Quand on souhaite quelque chose avec une pleine intensité, sa réalisation ne manqe pas de s'ensuivre. Ce n'est qu'en s'immergeant dans le nom divin qu'on peut se mettre à plonger dans l'océan des formes. Quand on ne sépare plus le Nom et Celui qui est nommé, le sentiment du monde extérieur disparaît et l'énergie lumineuse propre au Nom s'épanouit d'elle-même."

Pendant les kîrtan un état qui n'est pas de ce monde venait dans le corps de Mâ. Elle nous dit elle-même qu'il y avait une période où lorsqu'elle voyait le feu, I`eau. le ciel ou quelque scène particulière, elle devenait celte forme ou cet cet élément. Lorsque par exemple arrivait une bourrasque, elle sentait le désir de se laisser aller comme un vêtement agité par le vent. Ou encore, quand elle entendait un son grave comme celui d'une pierre, son corps devenait aussi immobile qu'une pierre.

Quand un état d'être passait dans l'esprit de Mâ, son corps suivait et l`exprimait sous une forme visible.

Un jour, elle se mit à rire en jouant avec des enfant, tant et si bien qu'o ne put l'arrêter, même après une heure d'efforts. Elle ne cessait de rire une ou deux minutes que pour recommencer de plus belle. Elle était dans la même posture. rnais on pouvait voir à son regard et à son visage qu'elle n'était pas dans un état ordinaire. Beaucoup de ceux qui étaient présents furent fortement impressionés. Ce n'est qu'au bout de quelque temps qu' elle recouvra progressivemerlt son état normal.

Une fois qu`elle partait de Calcutta pour Dacca, de nombreux fidèles, des adultes comme des enfants vinrent l'accompagner à la gare. Ils pleuraient tous à la perspective de la séparation. Shrî Mâ également se joignit à eux et se mit à pleurer si fort qu'on ne pouvait plus l'arrêter. Un attroupement se forma; les gens disaient: "Ce doit être une jeune fille à marier qu'on emmène de sa famille pour aller vivre dans sa belle-famille." Cette impulsion à pleurer dura de midi jusqu'au soir.

Un jour Mâ me demanda:"Où est le centre du rire et des larmes?" Je répondis."Bien que toutes les stimulations viennent du cerveau, le centre réel est le coeur." Shrî Mâ dit::"Quand il y a un sentiment réel derrière ton rire et tes larmes, il cherche à s'exprimer par tous les pores de la peau." Je ne pouvais percevoir le sens de ces paroles et je restai silencieux. Quelques jours plus tard, j'allai à l'ashram tôt le matin. Je rencontrai Shrî Mâ et allai me promener avec elle. Je lui demandai:"Mâ, comment allez-vous aujourd'hui?" Elle répondit avec une grande conviction:"Vraiment très bien!" Cette simple répoonse fit battre mon coeur si fort que je fus obligé de m'arrêter. J'étais saisi par un état extraordinaire que je ressentais de la tête aux pieds. Mâ remarqua ce qui se passait et me dit:"Réalises-tu maintenant où se trouve le centre du rire et des larmes? Quand un sentiment n'est exprimé que par une partie du corps, il n'a pas toute sa force."

J'ai entendu dire par Shri Mâ que quand un aspirant (sâdhaka) médite avec une conscience bien centrée sur le divin, il ressent douloureusement les vibrations du monde extérieur avec lequel il est en contradiction. Lorsqu'à ce moment-là, quelqu'un fait du mal à un animal, ou même à une plante et que l'aspirant le perçoit, il en ressent une vive douleur à l'intérieur.. Les vibrations de colère et de sensualité vont à l'encontre de son absorption dans le yoga et dans le Divin. Aussi longtemps qu'un sâdhaka est relié au monde extérieur, ce qu'il perçoit l'est à travers le filtre de son égo. C'est pour cela que la chute d'une simple feuille d'arbre se ressent sous forme d'un léger ébranlement dans la conscience. Pendant la première partie de la vie de Mâ, tout ce qui arrivait à l'extérieur trouvait une réponse en elle.

Après une extase profonde, (maha-bhava), aussitot que Shrî Mâ revenait à un état plus normal, de nombreux processus yogiques se manifestaient automatiquement. A ce moment-là, on pouvait entendre qu'elle émettait une sorte de bourdonnement indistinct, puis des grondements qui rappelaient le son des vagues dans la tempête, ensuite ce pouvait être un flux extrêmement mélodieux de vérités divines sous la forme de nombreuses hymnes sanskrites. Il semblait que les vérités d'En-haut prenaient directement forme dans ce que Shrî Mâ disait. Une prononciation si parfaite, une mélodie si libre et si profondément touchante avait sur l'auditoire un effet quasi-magique, d'autant plus qu'elle était accompagnée par la lumière du visage de Mâ. Même les pandit spécialiste des Védas auraient eu du mal à acquérir une élocution aussi claire et facile en dépit de leur apprentissage et de leur pratique. La richesse en signification de ces dits spontanés de Mâ est une surprise pour les savants. On n'a pas pu comprendre facilement la langue dans laquelle ces versets étaient énoncés, et on n'a donc pas pu les noter avec une exactitude complète. Nous donnons ci-dessous néanmoins la traduction de certaines hymnes qu'on a pu quand même transcrire en partie. Nous avons essayé de les faire vérifier et corriger par Shrî Mâ. Elle répondit:'Si cela doit se faire, ce sera spontanément. En ce moment, je n'en ai pas l'impulsion intérieure (khyal)." La traduction de ces hymnes est donnée ci-dessous:

" Tu es la lumière de l'Univers, l'Esprit qui le dirige et le guide. Viens parmi nous! Les mondes sont issus de Toi à chaque instant comme le fil de la toile sort de l'araignée. Tu dissipes toutes les peurs. Viens, que nous puissions Te voir! Tu es la semence de l'Univers, Tu es l'Ere dans lequel je réside. Tu es présent dans le coeur de tous ces fidèles. O Toi (Shiva) dont je perçois la présence devant Moi (Shakti), bannis les peurs de tous les êtres crées. Tu es l'incarnation de tous les dieux et beaucoup plus encore. Tu es venu de Moi et je suis le résumé de tout le monde créé. Contemplons le fondement même de l'univers, fondement par lequel le monde cherche sa libération. Tu te tiens sur Ta nature essentielle, éternelle. Tu es issu du Pranava (le son Om à l'origine du monde), la parole-germe, la base et la vérité de toute existence. Les Védas ne sont que l'étincelle de ta lumière éternelle. Tu symbolises le couple divin Kâma et Kâmeshvari (le dieu et la déesse du désir) qui ensemble se sont dissous dans la joie omniprésente. Tu les sépares de nouveau sous forme de nâda (son intérieur) et bindu (point de concentration) pour pouvoir continuer ton jeu (lîlâ). Dissipe les peurs du monde!"

" Je prends refuge en Toi. Tu es mon abri, le lieu de mon repos. Attire mon être entier en Toi. En tant que Libérateur, Tu as en fait deux formes: celui qui libère et celui qui cherche la libération. C'est par Moi seulement que tous sont créés à ma propre image. C'est par Moi que tous sont envoyés dans le monde et c'est en Moi que tous trouvent leur refuge final. Je suis la cause première indiquée dans les Védas par le Pranava, je suis tout à la fois l'ignorance fondamentale (mahamâyâ, qui est en fait un nom de la déesse) et l'état suprême (maha-bhâva). La dévotion qu'on a envers moi est la cause de la Libération. Tous sont en Moi. C'est à Moi que Rudra doit son pouvoir. Je chante la gloire de Rudra qui se manifeste dans toutes les actions et se trouve également à leur origine. (l'hymne de ce dernier paragraphe représente ce qu'on a pu noter des paroles spontanées de Mâ quand elle quitta Shahbag impromptu en 1929 le lendemain de la fondation de son premier ashram).

D'après le sens de ces hymnes, il semble que Shrî Mâ s'est incarnée dans un corps, a eu ses états intérieurs et les as exprimés verbalement pour la paix, le bien et le progrès du monde. Son amour et sa compassion sans limite se répandent sur tous les êtres et elle prend pour eux la forme de la Mère de l'univers.

Shrî Mâ dit un jour à propos de ces hymnes:' La Parole est à l'origine du monde; la création se développe progressivement et se transforme grâce au développement et à la transformation de cette Parole à la fois initiale et éternelle."

Pendant cette pèriode de la vie de Mataji, lorsque de nombreuses hymnes se révélaient, sa voix devenait parfois aussi pointue qu'une épée, à d'autres moments, elle était aussi apaisante que le zéphyr du soir, d'autre fois encore, elle respirait une puissance paisible, profondément heureuse et mettait dans un état analogue à celui induit par une nuit de pleine lune. Les expressions de son visage suivaient les variations de la mélodie.

Parfois, les hymnes sortaient de sa bouche accompagnées par un flot de larmes; un sourire lumineux, merveilleusement apaisant, l'alternance de rires et de larmes, évoquant celle du soleil et de la pluie, conféraient à son visage plein de joie une sérénité et un charme qui n'étaient pas de ce monde. Quand elle avait fini de chanter ces hymnes, soit elle restait silencieuse, soit elle s'allongeait sur le sol dans une posture évoquant une absorption au plus profond d'elle-même.

Les hymnes qui sont sortis spontanément de la bouche de Shrî Mâ ne sont ni en sanskrit ni en aucune langue qui nous soit connue. Elles contiennent certaines paroles ou expressions qui sont néanmoins en sanskrit et, dans l'ensemble, elles paraissent être des prières. On doit les considérer comme des mantra où chaque syllabe a sa signification et ne peut ëtre remplacé par des synonymes. La traduction donnée ci-dessus ne doit donc pas être considére comme littérale. De plus, la transcription des paroles de Shrî Ma n'a sans doute pas toujours été exacte.

Table des matières

Glossaire

 

Chapitre IV

LE POUVOIR DU YOGA

 

 Shrî Mâ a dit que pendant quelque temps, son corps traversa une phase où les diverses posture yogiques se manifestèrent naturellement. Elles apparurent aussi souvent quand elle était en solitude, loin du regard des autres. A ce propos Mâ a dit un jour:"De même qu'une graine a besoin de l'obscurité dans le sol pour pouvoir germer et donner une plante, de même, dans le cours de la sâdhana, les pratiques effectuées entraînent des transformations d'une façon indirecte." Parfois ses mains, ses pieds, sa nuque étaient tellement pliées qu'on ne voyait pas comment ils pourraient revenir à la normale.

Un jour, Shrî Mâ déclara:"Il y avait une lumière si brillante qui sortait de ce corps que tout l'espace environnant en était illuminé. Cette lumière semblait se répandre progressivement et envahir tout l'univers. Dans cet état, elle se couvrait d'un voile supplémentaire et se retirait longtemps dans un coin isolé de la maison.

Pendant cette pèriode, son corps rayonnait d'un pouvoir divin tellement intense qu'elle pouvait d'un regard plonger les gens dans un état d'oubli d'eux-mêmes. Certains, en lui touchant le pied, tombaient inconscients. Les endroits sur lesquels elle s'allongeait ou s'asseyait devenaient presque brûlants.

A Dacca, j`ai moi-même été témoin de divers processus yogiques qui se déroulaient chez Mâ. Parfois, son souffle était soit complètement arrêté pendant une longue durée, soit si fluctuant qu'on craignait qu'elle ne meure d'asphyxie.

Un jour, quand je lui montrai un livre décrivant certaines postures de yoga, elle en indiqua les défauts quant à la position de la tête, des pieds, des cuisses ou d'autres parties du corps. Ceux qui ont eu la chance de passer quelques temps auprès d'elle ont dû remarquer qu'elle restait dans une posture donnée plusieurs heures d'affilée, sans le moindre mouvement, ou qu'elle redevenait complètement silencieuse au beau milieu d'une conversation. Dans cette état, son corps était inerte comme une statue, ses yeux ne cillaient pas, son regard était paisible, stable et plein de charme. Durant ces états (avasthâ), il était évident qu'elle était remplie à l'intérieur d'une immense félicité. Elle accomplissait les gestes quotidiens d'une façon mécanique. Dans ces pèriodes, elle ne ressentait ni le chaud ni le froid, ni l'envie de manger ou de boire, à moins qu'on ne lui rappelle. Même quand elle revenait à la conscience du corps, il lui fallait beaucoup de temps pour retrouver son état normal.

Nous avons aussi remarqué à plusieurs reprises que si on la laissait à elle-même pendant quelques jours d'affilée dans ces états d'auto-absorption, elle semblait avoir oublié comment parler ou rire, et même comment distinguer entre différents aliments ou boissons.

Bien des gens souhaiteraient être témoin d'une manifestation de ses pouvoirs surnaturels. Je leur suggère de venir passer quelques temps auprès de Mâ et d'expérimenter la merveilleuse influence qui émane d'elle à chaque instant et par laquelle même les coeurs desséchés retrouveront une vie épanouie. Sa compassion gratuite les amènera à s'engager sur la voie de la recherche intérieure.

Un après-midi, j'allai à Shabag avec Niranjan. Shrî Mâ et Bholanâth étaient assis là. Il y avait des dessins sur le sol. Bholanâth dit:"Ta Mère a dessiné les chakras" En entendant cela, elle dit:"En me promenant à l'heure de midi, je me suis assise en posture de yoga et j'ai vu des chakras en forme de lotus, du centre supérieur de la tête jusqu'en bas de la colonne vertébrale, à quelques centimètres les uns des autres. J'ai pu observer qu'il y a une succession de centres ascendants de plus en plus subtils (sûkshma), dont je n'ai dessiné ici que les six principaux. Je ne les ai pas représentés de mon propre chef, c'est la main qui s'est mise à se déplacer sur le sol. Voilà comment ces dessins ont vu le jour.

A travers ces centres se manifestent les différents types de fonctions sensorielles; les conditionnement s de cette vie et des vies antérieures (samskaras) les différentes émotions et les besoins. Les actions ou les états émotionnels des gens sont basés sur les mouvements rapides ou lent d'e l'énergie (prâna ou vayu) dans les canaux. Ces centres, bien qu'étant séparés, agissent de concert et sont interpénétrés à la manière des cinq éléments de la nature. Avec un peu de réflexion, vous comprendrez que lorsqu' état d'esprit de quelqu'un est pur et rempli de joie, l'énergie est dirigée vers le haut. De même que c'est par le fond du puits que l'eau y pénètre, que c'est par les racines de l'arbre que la sève se constirue, de même il y a à la partie inférieure de la colonne vertébrale la grande énergie (mahâ-Shakti), forme primordiale de l'énergie vitale (jîvan-Shakti) Quand vous purifiez patiemment la vibration qui en résulte frappe des centres de plus en plus élevés. Les forces piégées au niveaux inférieurs cherchent leur voie vers le haut. Toute la léthargie due aux instincts et aux conditionnements passés (samskâra) se dissipe comme brume au soleil. Par la percée (bheda) dans ces centres, l'habitude de l'attachement aux objets des sens s'atténue.

"Quand l'énergier (Shakti) qui se dirige vers le haut atteint le centre qui se trouve entre les deux yeux, le passage du 'vent' (vayu, une des formes de l'énergie) se libère et devient facile dans tout le corps. Le pratiquant se met alors à avoir une certaine expérience de l'essence des choses et à pénétrer la signification des questions "qui suis-je?" "qu'est-ce que le monde?" "qu'est-ce que lq création?" En continuant dans ce sens, les conditionnements passés sont déracinés et la méditation atteint des niveaux de plus en plus élevés; le pratiquant se dissout dans 'la grande expérience (maha-bhâva), c'est à dire qu'il atteint le samâdhi, l'état de félicité éternelle. Quand les différents centres (granthi lit.'les noeuds') commencent à s'ouvrir, le pratiquant commence à entendre différents sons, comme celui des cloches, des conques, des flûtes, etc. Ceux-ci par la suite se dissoudront dans la 'mer du grand son' (maha-dhvani) qui s'étend jusqu'aux confins de l'univers. A ce stade, aucun objet ou émotion venant de l'extérieur ne peut distraire l'attention du pratiquant. Plus ce dernier progresse, plus il pénètre le courant d'immortalité lié au 'grand son'; enfin, la conscience atteint l'état de non-séparation dans la profondeur insondable de ce 'grand son'".

Deux ou trois ans après ces propos de Mâtaji, je lui montrai la représentation des six centres vitaux publiés dans La Puissance du serpent du juge Woodroffe. Shrî Mâ n'y jeta même pas un coup d'oeuil et dit en riant de bon coeur:"Ecoute ce que je t'explique'. Elle décrivit alors chaque centre, la nature des lotus, leur couleur et leur nombre de pétales, avec leur mantra et yantra. J'ai pu vérifier que les représentations du livre correspondaient exactement à ce que Shrî Mâ décrivait.

Elle ajouta:"Je n'ai rien lu sur ces centres auparavant, je n'ai pas non plus entendu dire quoi que ce soit sur eux. La description que j'en donne découle de ma propres expérience." Quand on lui demanda plus de précisions, elle répliqua:'Les couleurs que vous trouvez dans les livres ne sont que des ornements extérieurs. La même substance qui forme le cerveau constitue aussi ces plexus, mais leurs formes, leur structures et leurs fonctions varient. Chacun a sa constitution spécifique à l'intérieur, de même qu'à l'extérieur les yeux, les oreilles, le nombril ou les lignes de la main sont différents. Ils sont caractérisés par des couleurs, des mantras-semences et des sons variés à cause des courants de diverses formes d'énergie (prânâ et vayu). Au début, quand toutes sortes de mantras sont sortis de ma bouche en lien avec des modifications de la respiration, je me suis demandé ce que tout cela signifiait. La réponse vint de l'intérieur et j'ai pu voir directement ce qu'il y avait dans chaque centre, ce qui est décrit dans les représentations que vous m'avez montrées. Tous ces centres s'ouvrent quand il y a purification de la mémoire inconsciente (chitta) et des émotions (bhâv) par la pratique des rituels, le chant sacré, par la méditation, le discernement à propos de ce qui est réel et de ce qui ne l'est pas (tattva-vichâra) et les excercices de yoga pratiqués avec persévérance et concentration. Sinon, l'être humain ne pourra sortir de l'orbite (chakra) des émotions perturbatrices comme le désir, la colère, etc..."

Un jour, Mâ se rendit à l'ashram de Siddeshvari avec tous ceux qui étaient présents. L'endroit était quasiment abandonné. Il y avait là un petit autel. Mâ s'assit dessus; tous les fidèles l'entouraient, plongés dans leurs propres pensées. Son corps se rétrécit tant et si bien que nous avions l'impression qu'il ne restait que le sari sur l'autel. Personne ne pouvait la voir. On se demandait ce qui allait pouvoir se passer. Petit à petit, un mouvement se fit sous les vêtements, un corps reprit doucement forme et elle apparut, très droite. Pendant une demi-heure, elle regarda fixement vers le haut puis dit tout d'un coup:"Ce n'est que pour votre travail que vous avez amené ce corps ici."

Shrî Mâ dit.' De même que le cerf-volant peut voler très haut en étant attaché à un fil léger, de même le yogi qui est attaché à sa respiration et à un fil de samskara peut flotter dans les airs, rétrécir son corps aux dimensions d'un grain de poussière, devenir très grand ou même disparaître complètement."

Nous avons entendu dire que beaucoup de gens reçoivent l'initiation de Shrî Mâ en rêve, tandis que d'autres obtiennent des fleurs avec un mantra, et trouvent effectivement ces fleurs quand il se réveillent: mais nous n'avons jamais rencontré quelqu'un qui ait été concrètement initié par Mâ.

Nous avons également entendu dire que de nombreuses personnes qui habitent loin de Shri Mâ ont eu la stupéfaction de voir sa silhouette en face d'eux pendant quelques instants. Quand j'étais à Dacca, gravement malade avec un accès de tuberculose aigüe, Shrî Mâ voyageait en Inde du Nord-Ouest. Quand elle fut de retour à Dacca, elle me dit." A deux dates précises, ce corps est venu dans ta chambre en rentrant dans la maison par telle porte ou en sortant par telle autrre; ces deux jours-là, ton état était très critique.''

En se référant au livre de comptes où les dépenses quotidiennes étaient reportées, y compris les frais de consultation médicale, on s'aperçut qu'à ces deux dates on avait effectivement appelé le médecin la nuit.

Il y avait aussi des cas où Mâ passait près d'un groupe de personnes dont une ou deux seulement pouvait la voir. Elle dit."Je suis toujours présente auprès de vous tous, mais vous avez peu de désir de me voir. Qu'y puis-je? Tenez cependant pour certain que j'ai les yeux fixés sur ce que vous faites ou ne réussissez pas à faire."

Un jour, Shri Ma devait monter dans le train à Goalundo. Le marchepied du train était très au-dessus du quai. Mâ avait une douleur rhumatismale dans le bras droit. Quand, à sa demande, Gurupriya Didi lui saisi la main gauche et la tira dans le compartiment, le corps de Shrî Mâ parut être aussi léger que celui d'un bébé. Par contre, en d'autres circonstances, il pouvait être extrêmement lourd.

Shrî Mâ nous dit que rien n'entraîne de changement en elle, qu'elle se déplace où qu'elle se repose. Elle est toujours éveillée. Parfois, après s'être levée, elle dit qu'elle a vu certains incidents avoir lieu à un endroit donné. Ces incidents pouvaient être vérifiés.

Je voyais d'habitude Shrî Mâ à mes côtés, soit comme un éclair, soit comme une silhouette stable, mais aux contours vagues. Parfois, elle se condensait pour de bon et se déplaçait, opérant des changements dans mon environnement qui d