* Pour les mots sanscrits, un glossaire figure à la fin de cet ouvrage.

  

MADOU

 

A LA RENCONTRE DE MA ANANDAMAYI

 Entretiens avec Atmananda

Introduction

Dans le courant de l'été 1981, mes yeux tombèrent sur un article de Josette Herbert, dans une revue intitulée "Le Monde Inconnu". Le titre de l'article, en gros caractères, figurait au dessus d'une photographie qui occupait la totalité de la page. Pour la première fois je venais de rencontrer Ma Anandamayi.

Le regard de cette femme déjà âgée, dont j'ignorais tout, me transperça jusqu'au coeur. Toute la douceur, toute la bonté, tout l'amour du monde, étaient contenus dans ce regard. Je ne le savais pas encore, mais l'impact de cette rencontre eut un effet décisif sur mon existence.

Depuis ce jour-là, quelques années se sont écoulées, et il me faut reconnaître que, entre "avant" et "après", plus rien ne fut pareil. Graduellement, et tout à fait à mon insu, mon existence prit une orientation nouvelle, ma vision des choses se modifia, et même ma façon de penser et de considérer la vie se transforma considérablement.

A cette époque, je me trouvais en très mauvaise santé, ce qui m'obligeait à observer un repos presque total, et cette situation se prolongea trois ans encore, jusqu'au début de 1984. Sans doute me fallait-il cette "épreuve" pour que je puisse rencontrer Mâ Anandamayi au détour d'une page. Sans cela le temps m'aurait sûrement fait défaut, et il m'aurait été impossible de lire comme j'ai pu le faire, plusieurs heures par jour, et souvent plusieurs heures de la nuit, au cours de longues insomnies, tous les livres que je pus me procurer sur elle

Curieusement, alors que jamais auparavant, je n'avais seulement entendu prononcer son nom, tout maintenant me guidait vers elle, et vers tout ce qui pouvait m'aider à mieux la découvrir. J'ai appris depuis que nous ne "faisons rien". C'est elle qui nous attire au moment le plus favorable. Et dès cet instant tout nous est donné, tout vient à point, non seulement dans le domaine spirituel, mais si nous avons vraiment confiance en elle, dans tous les autres domaines également. Les témoignages sur ce point sont innombrables, non seulement en Inde, mais aussi en Occident.

Le premier livre que j'eus entre les mains, "Visages de Mâ Anandamayi", écrit par le Professeur Baldoon Dhingra, qui mourût au cours de la rédaction de cet ouvrage, et que son épouse Bharati, une française, termina, me fut offert par une amie. Le second, c'est ce livre indispensable à tous ceux qui veulent connaître Mâ, traduit de l'anglais par Josette Herbert: "L'Enseignement de Mâ Ananda Moyi", paru chez Albin Michel, dans la collection "Spiritualité Vivante" * Puis vinrent "Ashram" par Arnaud Desjardins, et ~Aux Sources de la Joie~, ce petit livre publié en France au début de la dernière guerre par Jean Herbert, cet éminent orientaliste qui rencontra à plusieurs reprises Mâ Anandamayi.

 Ce qui me semblait le plus merveilleux, lorsque je découvris Mâ en 1981, c'était de pouvoir me dire que cet Etre de Lumière vivait parmi nous. Et qu'un jour, peut-être, je pourrais me rendre en Inde pour la rencontrer et recevoir son "darshan" *. Tout en attendant sans trop y croire, une amélioration éventuelle de ma santé, j'appris à vivre avec Mâ. Je relus plusieurs fois en trois ans "L'Enseignement de Mâ Ananda Moyi". Et lorsque arrivée au point final, je retournais à la première page, j'y découvrais des choses nouvelles que je n'y avais pas vues la fois précédente. C'était comme si, ayant découvert un trésor, celui-ci me révélait chaque jour de nouvelles merveilles L'enseignement de Mâ, les mots de Mâ, sont d'une richesse inépuisable.

Ma santé commença à s'améliorer au cours de l'année 1984. Les forces revenant et mon désir de rencontrer Mâ allant grandissant, je pris la résolution de partir en Inde Le 20 juin 1984, j'écrivis une lettre à l'ashram de Varanasi, (Bénarès), pour demander comment il fallait procéder pour rencontrer Mâ. Car dans tous les livres qui sont écrits sur elle, il est dit qu'elle ne demeure jamais longtemps au même endroit. Mais dans cet ashram, du moins à cette époque, personne ne comprenait le français. C'est pourquoi le secrétariat envoya la lettre à Dehradun, dans la région des Himalayas.

Et le 6 août, j'aperçus avec joie, au milieu de mon courrier, le papier bleu d'un aérogramme en provenance de l'Inde. Je l'ouvris avec une certaine émotion, et lus ce qui suit:

 

Chère Madame,

Votre lettre du 20 juin a été envoyée chez moi parce que personne ne lit le français à l'ashram de Varanasi. Il semble que vous ne sachiez pas encore que Mâ a quitté son corps il y a presque deux ans, le 27 août 1982. C'était ici, à l'ashram de Dehradun. Son corps est à Kankhal (Hardwar) où nous avons un grand ashram...

Ainsi, il était trop tard , définitivement trop tard. Jamais mes yeux ne verraient ici-bas Mâ Anandamayi. Je me sentis soudain très abattue. Mais je surmontais cela, me disant qu'il faut savoir accepter ce qui ne peut être changé. Et il y avait cette lettre si amicale, si fraternelle, que je continuais à lire, et dans laquelle mon correspondant inconnu m'assurait que, de toute façon, malgré le départ de Mâ, je serais toujours la bienvenue, et cela me réconfortait.

Des détails pratiques m'étaient donnés, ainsi que d'autres renseignements utiles. Justement, deux jeunes françaises se trouvaient à l'ashram pour quelques semaines. Et leurs adresses respectives m'étaient communiquées dans le cas où je désirerais des détails supplémentaires à leur retour en France. Cette lettre pleine de bonté me toucha beaucoup. Elle était signée: Atmananda.

N'étant pas familiarisée avec les noms indiens, je n'avais aucune idée sur l'identité de mon correspondant. Néanmoins, et d'une façon assez inexplicable, je me sentis tout de suite très proche de la personne qui m'écrivait.

Ce sentiment fut si précis que je ne pus m'empêcher d'en faire la réflexion à une amie. Cette impression eut un "prolongement" non moins curieux lors de mon arrivée en Inde.

Dès son retour en France, je pris contact avec l'une des deux personnes dont j'ai parlé plus haut, afin d'obtenir quelques renseignements: "Atmananda !" me dit-elle. "Elle est une des plus anciennes disciples de Mâ Anandamayi. Elle a passé près de quarante ans avec elle. Elle est née en Autriche et doit avoir plus de quatre-vingts ans !"

Aussitôt j'eus envie de connaître Atmananda Quelques lettres furent échangées entre nous, et une date fut fixée: le 9 novembre. Mais au début de ce même mois, Madame Indira Gandhi fut assassinée. Des troubles sanglants éclatèrent en Inde, et le départ fut remis aux premiers jours de janvier. Hélas ! Une nouvelle fois cela ne put se faire Et j'écrivis à Atmananda pour l'informer que ce voyage ne pourrait avoir lieu avant les derniers jours d'avril, ou même au début du mois de mai. En fait, et d'une façon tout à fait inopinée, les choses se passèrent de telle sorte que ma fille et moi pûmes décoller pour Delhi via Francfort le 13 avril, sans avoir pu en informer Atmananda.

Le 14 avril vers 9 heures du matin nous atterrissions à Dehradun, petite ville de l'Uttar Pradesh, située sur les contreforts des Himalayas.

Mon projet était, en venant en Inde, de rencontrer Atmananda, et également Vijayananda, un ancien médecin de Marseille, qui furent des témoins privilégiés de la vie de Mâ Anandamayi Cette rencontre avec ces deux êtres qui n'hésitèrent pas à tout quitter pour s'attacher à Mâ fut non seulement un enrichissement, mais un enchantement.

C'est le 14 avril dans l'après-midi que je vis pour la première fois Atmananda. Nous étions arrivées à Dehradun dans la matinée. Après quelques heures de repos, j'appelais un ricksaw qui nous conduisit à Rajpur road où se trouve Kalyanvan. Je fus frappée en entrant dans le jardin par le calme et la sérénité qui y régnaient. Ne voyant personne aux alentours qui puisse nous renseigner, nous ne savions pas où nous diriger. Un bruit de conversation nous parvint. Il provenait d'une toute petite maison, à moitié dissimulée dans la verdure. Deux personnes se tenaient assises sur la véranda. L'une des deux, je l'appris au moment des présentations, était la fille du Professeur Baldoon Dhingra dont j'ai parlé plus haut. L'autre, vêtue de la robe orange "gerua" que portent les sannyasins, avait le crâne rasé. C'était Atmananda.

A ma grande surprise, après avoir poussé une petite exclamation, elle m'appela par mon nom. J'étais étonnée car je n'avais pas précisé que j'arriverais ce jour là, mais bien plus tard. Elle nous accueillit avec une grande bienveillance, et un bon sourire illuminait son visage ridé. Ses mouvements étaient vifs, et à première vue ses 81 ans ne semblaient pas lui peser. Elle nous fit asseoir sur les deux tabourets dont elle disposait, la dame qui se trouvait là s'assit sur le mur bas de la véranda, quant à Atmananda, elle posa sur le sol un petit couffin de paille et s'assit dessus.

Ce premier contact fut magnifique. Enfin j'étais à Dehradun auprès d'Atmananda qui vécut si longtemps auprès de Ma Anandamayi I Qui, mieux qu'elle, pourrait me parler de Ma ?

La plupart des disciples de Mataji ont recueilli avec respect ses paroles, dont beaucoup ont été publiées. Gurupriya Devi a écrit 18 volumes en Bengali, mais pour nous occidentaux nul ne s'est plus dépensée qu'Atmananda pour transmettre l'enseignement et les paroles de Ma Anandamayi, et cela pendant plus de trente ans. C'est elle qui a traduit en anglais la plupart, sinon la totalité, des textes répandus dans nos pays. Quant à Jean et Josette Herbert qui ont fait ce travail admirable, entre autres, qu'est "L'Enseignement de Mâ Ananda Moyi", le livre français le plus complet sur les enseignements de Mataji, ils ont utilisé plusieurs sources pour le réaliser. Mais une grande partie de celles-ci provient des notes personnelles d'Atmananda et de ses traductions d'ouvrages sur Mâ, de ses paroles et de ses enseignements du hindi et du bengali. Atmananda a réalisé un très grand travail dans ce domaine pour notre bénéfice à nous, occidentaux. Qu'elle en soit remerciée.

Swami Vijayananda est un ancien médecin français qui, au cours d'un voyage en Inde en 1951, rencontra à Bénarès Mâ Anandamayi, devint son disciple, et passa avec elle un peu plus de trente ans. C'est la raison pour laquelle je voulus le rencontrer afin d'obtenir de lui un témoignage. Dans ce but, je me rendis pour 24 heures à l'ashram de Kankhal, situé au bord du Gange, à proximité de la ville sainte de Hardwar, où swami Vijayananda réside désormais. C'est dans cet ashram que se trouve le "samadhi" de Mâ. Celui-ci est maintenant placé à l'intérieur d'un temple (en voie d'achèvement) qui lui sera consacré.

Lorsqu'au cours de la conversation avec Vijayananda, je fis allusion aux sacrifices qu'il dut faire, en abandonnant tout pour suivre Mâ, il me répondit en souriant: "Mais ce n'était pas dur ! Au contraire, ce fut un soulagement ! J'ai tout jeté, comme on jette un ballot de linge sale. L'argent, mon cabinet médical, ma famille, mes amis, j'ai tout abandonné !" "Sans aucun regret ?" ai-je demandé. "Non ! Aucun, bien sûr !" fut la réponse.

Une autre question me tenait à coeur et je ne voulais pas rentrer en France sans la lui avoir posée: "Swamiji, vous avez passé plus de trente ans avec Mataji, vous l'avez suivie partout, et au cours de ses innombrables voyages, vous avez passé, m'avez-vous dit, 24 heures sur 24 avec elle. Tout ce que j'ai pu lire sur elle, tout ce qui m'a été dit depuis que je suis en Inde, et ce que j'ai entendu de la bouche de Shri Atmanandaji m'amène à penser que Mâ Anandamayi n'était pas une personne humaine. A la lumière de votre expérience de tant d'années avec elle, pouvez- vous me dire quel est votre sentiment sur ce point ?"

"Vous savez, - me répondit Vijayananda - nous disons en France qu'il n'y a pas de grand homme pour son valet ! Il m'est arrive, en effet, de passer 24 heures sur 24 avec Mataji, au cours de ses innombrables voyages à travers l'Inde. Eh bien, je puis me permettre de vous répondre sur ce point d'une façon formelle: Non, Mâ Anandamayi n'était pas une personne humaine. Elle n'était pas un être humain ! Elle était, cela ne fait aucun doute, une Incarnation de la Divinité ".

Les pages qui suivent ne sont que des entretiens "à bâtons rompus" avec Atmananda. J'ai passé de longues heures auprès d'elle dans sa petite maison. De me parler de Mâ était pour elle un réel bonheur. Elle rayonnait I II m'était facile de lire sur son visage expressif les sentiments qui surgissaient avec les souvenirs d'un passé qu'elle évoquait pour moi. Parfois elle s'arrêtait de parler, et je respectais son silence. Le regard un peu lointain, elle semblait revoir les scènes d'autrefois. Enfin elle se tournait vers moi en souriant:

"Je suis contente que vous soyez là" - disait-elle - "il faut savoir ces choses, il faut les dire I Vous savez, je suis persuadée que c'est l'occident, bien plus que l'lnde, qui répandra l'enseignement de Mâ Anandamayi. C'est un enseignement universel qui peut convenir à chacun."

Lorsque vers cinq heures, nous partions à pieds à l'ashram de Kishenpur pour le kirtan du soir, et que nous cheminions le long de la route toute inondée par la lumière dorée du couchant, Atmananda, inlassablement, continuait à nous parler de Mâ ! "La bouche parle de l'abondance du coeur" dit-on ! II semblait qu'elle mettait toutes ses forces pour me transmettre le plus de choses possibles. Pourtant la marche l'essoufflait. Et je lui disais: "Atmananda I Ne parlez pas en marchant, je vous en prie, cela vous fatigue." "Mais non" - répondait-elle - "il faut que vous sachiez !"

C'était comme la transmission d'un héritage ! Et nous l'écoutions avec respect tandis qu'elle allait sur le chemin en s'aidant de sa vieille canne, alors que le soleil couchant mettait des reflets d'or sur sa robe orange de sannyasini.

L'essentiel de ce que nous a dit Atmananda est consigné dans ces pages. Puissent-elles faire naître chez le lecteur le désir de mieux connaître Ma Anandamayi, et l'inciter à partir aussi à sa rencontre. Si cela était, le souhait d'Atmananda serait réalisé, et le but de ce livre serait atteint

A Vous Seule, Mataji, je dédie ces lignes OM MA .

Lundi 15 avril 1985

Question: Atmananda, I'une des principales raisons qui m'ont amenée en Inde a été de m'imprégner de l'atmosphère des lieux où Ma Anandamayi a vécu durant sa vie terrestre pendant tant d'années. La seconde raison est de vous écouter me parler d'elle Vous avez passé prés de 37 années auprès d'elle, et vous comptez parmi ses plus anciens disciples Nul n'est plus qualifié que vous, qui êtes européenne, pour parler de Ma à des occidentaux.

Atmananda, parlez-moi; s'il vous plaît, des derniers jours de sa vie terrestre, et comment, vous, ses plus proches disciples, avez ressenti cela ?

Atmananda: C'est ici à Dehradun, dans sa petite chambre à l'ashram de Kishenpur, que Ma a quitté son corps. Ce soir je vous y amènerai.

Pendant les trente cinq derniers jours, elle resta dans sa chambre, et ne pouvait absolument plus quitter son lit. Elle ne marchait plus du tout. Je pense qu'elle a agi ainsi volontairement, pour nous habituer à vivre sans elle.

Pour nous, pendant les dernières semaines, le darshan avait lieu une fois par jour. Mais pour les gens du dehors, ce n'était plus qu'une fois parsemaine. Mâ avait décidé que ce serait le dimanche, à six heures, et pour une demi-heure seulement. Beaucoup de gens venaient. Ils faisaient pranam et pouvaient ainsi la voir encore un peu. C'était très bien. Mâ n'a pas disparu brutalement. Non ! Elle nous a habitués à cette idée, petit à petit.

Q.- Vous saviez donc qu'elle allait quitter son corps ?

At.- Oui, nous le savions. D'autant plus que, les derniers mois de sa vie, elle avait cessé de s'alimenter. Savez-vous que Mâ était allée dans son pays ?

Q.- Elle est retournée à Khéora ? au Bengale ?

At.- Non, pas à Khéora . Son village est au Bengladesh maintenant, mais à Tripura, le chef-lieu de district. Ce fut un terrible voyage. Cela dura quatre jours. Les gens du pays l'attendaient depuis plusieurs années et avaient un très grand désir de la voir C'est pourquoi elle y est retournée. Mais elle n'y est restée que quelques jours.

Pour le darshan, des milliers et des milliers de gens sont venus. Si bien qu'un grand nombre d'entre eux n'ont même pas pu la voir. Les gens sont accourus de tout le pays. Le darshan durait des heures et des heures, et des heures ..

Q - 11 y avait réellement des milliers de gens ?

At.- Des milliers I Ce qui explique que beaucoup n'aient pu la voir. Elle s'est ensuite rendue à Calcutta pour trois ou quatre jours. Et la, également, elle y a rencontré beaucoup de monde. En quittant Calcutta, elle est retournée à Kankhal, où elle est restée quelques mois.

C'est à partir de là qu'elle a cessé de s'alimenter. Elle vomissait tout ce qu'elle prenait. De temps à autre, on essayait de lui faire absorber une cuillerée de liquide. Mais elle ne pouvait la garder. Non seulement elle ne mangeait rien, mais elle ne buvait rien non plus. Personne au monde ne peut survivre ainsi.

Beaucoup de mahatmas, de saints, de sages venaient la voir. Ils lui disaient: "Me, il faut rester avec nous. Vous n'allez pas bien. Il vous faut retrouver la santé I " Mais invariablement ME répondait "Kheyâla nahim bai" (il n'y a pas le Kheyâla).

Vous savez, Mataji disait souvent cela. En définitive, elle avait décidé de s'en aller. Elle en avait le Kheyâla.( Prononcer: Kyal, c'est un acte inspiré directement par le Divin.)

Mais elle a voulu le faire doucement.

Q.- A cause de vous tous ? Elle a voulu vous préparer à son départ ?

At.- Oui. Et vous savez, à la fin elle allait tellement mal que nous-mêmes à l'ashram, ne pouvions presque plus la voir. A l'exception, bien sûr, des jeunes filles qui la servaient, celles que l'on nomme parfois les brahmacharinis-girls. Ce sont elles qui s'occupaient de Ma. Quant à nous, nous n'allions la voir qu'une fois par jour. Et seulement quelques minutes.

Lorsqu'au retour de Calcutta elle avait séjourné à Kankhal, je m'y étais rendue avec elle. étions

Nous tous désolés de voir qu'elle ne mangeait rien. Nous lui demandions de le faire. Nous faisions des pûjas pour cela, et beaucoup d'autres choses. Mais Mâ nous répondait qu'elle n'avait pas le kheyâla pour améliorer sa santé et que, pour elle, la nourriture n'était rien. Elle ne lui était pas nécessaire.

Parfois, Mataji nous disait: "Je mange pour vous, parce que si je ne le faisais pas, vous n'auriez pas de prâsâd et vous seriez très déçus. C'est pourquoi je mange un peu. Mais ma vraie nourriture est votre attitude Si vous pensez constamment à Dieu et menez une vie pure, cela est la nourriture !". Elle nous l'a dit bien souvent I

Q.- Donc Mâ ne s'alimentait pas et ne sortait pas. Mais le satsang avait-il toujours lieu ?

At.- Il y a toujours eu le satsang. Mâ voulait qu'il se tînt comme toujours. Mais elle n'y venait plus à la fin. Lorsqu'en mai 1982 on a célébré son dernier anniversaire, ii est venu beaucoup de monde. Et il y a eu beaucoup de satsang. Quelques fois elle y participait de cinq à huit heures par jour. Ainsi tous pouvaient la voir.

Q.- A son âge ? A 85 ans elle restait huit heures par jour ?

At.- A 85 ans pas autant. Mais à 84 ans, oui. Vous savez, en 1981, pour Samyam Vrata à Rishikesh, elle se tenait avec nous jusqu'à six heures par jour. Mais les années précédentes, cela allait jusqu'à neuf ou dix heures, c'est-à-dire qu'elle passait avec nous presque la totalité de la journée

Lorsqu'il y avait beaucoup de satsang elle allait bien: "Si tout le monde pense à Dieu, ce corps va bien.

Mais si vos pensées sont matérielles, si vous avez des désirs d'ordre matériel, alors ce corps tombe malade". Oui, Mâ nous disait cela ! Elle le disait très souvent. Pour son dernier anniversaire de naissance...

Q.- Le 30 avril, donc ?

At.- Oui ! Mais personnellement, je dis le 1er mai. Car selon la façon de compter des européens, elle est née le 1er mai 1896, douze minutes avant le lever du soleil, vers quatre heures moins le quart. Mais selon la façon de compter des indiens, tant que le soleil ne s'était pas levé, c'était toujours le 30 avril.

D'ailleurs, les fêtes de l'anniversaire de Mâ commencent habituellement vers le 2 mai. Ces fêtes durent parfois une semaine, d'autres fois deux, ou même trois ou quatre semaines. Mais parfois trois jours. Cette année (1985) cela durera six jours. Du 2 au 8 mai, à Kankhal.

Q.- Lorsque Ma était présente, tout le monde pouvait lui parler, lui poser des questions ?

At.- Oui, bien sûr, on pouvait même la voir en privé quand c'était nécessaire. Elle répondait toujours aux questions concernant la vie spirituelle, la méditation, etc...

Q.- On a beaucoup dit de Mâ qu'elle était joyeuse, qu'elle aimait rire. Riait-elle souvent ?

 (Le visage d'Atmananda, à cette pensée, s'illumine, et ses yeux ont une expression émerveillée, indubitablement elle entend encore le rire de Mâ dont on a tant parlé Et, à cet instant, en regardant Atmananda, je sens passer en moi un peu de cette joie C'est une étrange expérience !)

At.- Oh oui ! Elle riait ! Elle était pleine de joie. Mais à la fin, plus du tout C'était fini. Elle était toujours rayonnante ! Tellement rayonnante ! Elle irradiait. Toujours. Toujours. Mais les dernières semaines, il n'y avait plus ce rayonnement.

Q.- Vous me parlez de rayonnement, de lumière; cela se voyait comment ? Avec les yeux ? Ou cela se ressentait ?

At.- Mais oui ! On ne voyait pas une lumière, et pourtant si On ressentait ce rayonnement, il était là.

Q- Et lorsque le damier jour terrestre de Mâ est arrivé, avez-vous pressenti que son départ aurait lieu ce jour-là ?

At- Non, Nous ne l'avons pas su ! Les derniers jours, nous nous apercevions bien que Mâ allait mal. Elle ne pouvait presque plus respirer. Et cela empirait de jour en jour. Le 27 août, on a de nouveau appelé le médecin qui logeait sur place à l'ashram.

Mâ allait mal et ne parlait presque pas. Elle se tenait toujours allongée, ne pouvant plus s'asseoir. Il y avait toujours quelqu'un auprès d'elle. Parfois on la massait parce qu'elle devenait froide. Mais elle ne prenait aucun médicament. Le médecin qui la soignait pratiquait la médecine ayurvédique. Il pouvait entrer chez Mâ de jour et de nuit C'est donc ce docteur qui avait réussi, enfin, à faire avaler à Mâ un peu de jus de fruit, je crois et, à partir de là, Mataji n'avait plus vomi. Mais sa respiration devenait de plus en plus difficile. C'était très pénible !

Le dernier jour, c'était une très grande fête:Radha-ashtami, le jour de la naissance de Radha. Vous connaissez Radha ? C'était l'épouse de Krishna. Nous avions demandé conseil à des gens compétents. Certains astrologues avaient dit que ce jour était très néfaste. Et l'un d'eux, connu pour être particulièrerement compétent, nous avait dit que si Ma pouvait vivre au delà de cette journée, elle pourrait demeurer sur terre encore plusieurs années. Mais nous nous rendions bien compte que l'état de Mataji ne faisait que s'aggraver. Nous étions alors le 26 août 1982.

Q.- Cela devait être bien dur pour vous tous, n'est-ce pas ?

At.- Oui. Nous ne pouvions la voir que très peu. L'un après l'autre. Bien sûr, nous n'entrions pas dans la chambre, mais nous la regardions de dehors. La porte était ouverte et nous restions sur la terrasse, devant la porte de sa chambre, I'un après l'autre.

Ce jour là, le 27 août, lorsque mon tour est venu, il était six heures du soir. Juste deux heures avant qu'elle ne quittât son corps. Mais elle ne semblait rien voir. Suivant le conseil du médecin, les jeunes filles qui la servaient lui faisaient des massages aux mains et aux pieds, car elle se refroidissait. Elle ne bougeait plus.

Q.- Son visage demeurait paisible ? Toujours paisible?

At.- Oui paisible. J'ai pu le constater chaque fois que je l'ai vue.

Q- Etait-elle belle ?

At.- Si belle. Toujours belle. Donc, j'étais l lorsqu'une très vieille fidèle de Mâ, qui était médecin, est entrée chez elle. Comme je me trouvais présente, j'ai donc attendu dehors le résultat de sa visite. Une autre personne attendait aussi, un peu à l'écart, que je lui transmette des nouvelles dès que j'en aurais obtenues moi- même. Car depuis le matin, nous étions tous inquiets de voir que Mataji respirait si difficilement.

Enfin le docteur sorti de la chambre, je lui dis: "Comment va Mâ ?" "Mâ va bien !" - me dit- elle. Elle est tout à fait paisible, elle respire normalement, tout va bien I Je crois qu'elle va dormir maintenant".

Q.- Vous avez dû être étonnée I Pourtant vous l'aviez trouvée si mal peu de temps auparavant Pensez-vous qu'elle vous a vue ?

At- Je ne sais pas Depuis plusieurs jours, lorsque nous allions la voir au moment du darshan,elle était parfois tournée de l'autre côté et nous ne pouvions voir que son dos. Comme elle ne s'alimentait pas et qu'elle s'affaiblissait, un côté était devenu... comment dirais-je... Enfin, elle ne pouvait plus se tenir sur ce côté là Nous ne pouvions plus voir son visage que très rarement Mais je pense qu'elle a voulu cela pour nous accoutumer à ne plus la voir.

Vous savez, lorsque je m'asseyais devant sa chambre, je constatais et ressentais que, plus son corps s'affaiblissait, plus sa présence devenait forte De plus en plus forte Je me tenais dehors et je ressentais cette présence immense. Je ne voulais plus la regarder car son visage n'était plus comme avant. Mais sa Présence était si forte, Si forte.

Vous comprenez, autrefois son visage était tellement rayonnant. Elle irradiait Toujours elle souriait, elle riait, elle n'était jamais fâchée.

Mais quand c'était nécessaire, lorsque quelqu'un avait fait quelque chose de mal, son visage devenait tellement terrible que tout le monde tremblait de peur.

Q.- Elle prenait ce visage lorsqu'elle le jugeait nécessaire ?

At.- Oui. Mais elle le faisait exprès. Lorsqu'après on lui demandait: "Ma, vous étiez très fâchée ?" Elle répondait: "Non, pas du tout, mais il était nécessaire de montrer un visage sévère".

Q.- Atmanandeji, Ma a-t-elle été fâchée contre vous parfois ?

At.- Pas comme cela. Quelquefois, mais pas comme ça!

Q - J'ai lu que c'est avec ses plus proches disciples qu'elle était sévère ?

At.- Oui, c'est vrai. Où avez-vous lu ça ?

Q.- Je ne m'en souviens plus. Dans un des livres d'Arnaud Desjardins, "Ashrams" peut-être ? Ou alors dans "L'Enseignement de Ma Ananda Moyi" de Jean et Josette Herbert ?

At.- "L'Enseignement" est très bien, il faut le lire "Ashrams" aussi.

Q.- Revenons au 27 août 1982 lorsqu'on a fait appel au médecin qui avait trouvé Mataji tout à fait bien.

At.- Oui. Lorsque cette dame me dit, après avoir vu Mâ, qu'elle l'avait touvée bien, j'étais stupéfaite. "Mais ce n'est pas possible ! ai-je dit, "Elle semble aller si mal !" "Pas du tout" - me répondit- elle - "la Mère va bien maintenant". Elle me disait cela car elle était tout à fait persuadée que Mâ vivrait 125 ans.

Q.- C'était une conviction personnelle ? Sur quoi se basait-elle pour penser cela ?

At.- Beaucoup de gens partageaient cette conviction. Shri Krishna ayant vécu 125 ans, beaucoup de fidèles de Mâ voulaient croire qu'il en serait de même pour elle. Quant à moi, je continuais à dire au docteur: "Je pense que, tout de même, la santé de Mataji est telle qu'il m'est difficile de croire qu'elle va bien."

"Non, répondit-elle, il ne faut jamais perdre la foi. Maintenant Mâ va bien ! Vous pouvez me croire. Elle va s'endormir maintenant !"

Je ne voulais pas insister davantage mais ses paroles ne m'avaient pas convaincue. Cependant, je les transmis à la personne qui m'attendait à l'écart, telles qu'elles m'avaient été dites Il était sept heures du soir. A huit heures, Mâ n'était plus I

Q - Y avait-il du monde auprès de Mâ lorsqu'elle est entrée en Mahasamadhi ?

At.- Non seulement quatre ou cinq brahmacharinis et peut-être un ou deux swamis. Donc, à sept heures, je suis partie de Kishenpur pour rentrer à Kalyanvan J'ai fait mon travail habituel et pris mon repas Tout à coup, vers dix heures, j'entendis beaucoup de bruit, des éclats de voix et une grande agitation.

Q.- Ici ? A Kalyanvan ?

At.- Oui, vers l'entrée du jardin. Je me suis demandé ce qui arrivait, c'était tellement anormal ! Beaucoup de gens parlaient à haute voix, et il y avait des mouvements de voitures. Je m'apprêtais à me coucher. Mais en entendant cela, je me suis de nouveau vêtue pour aller m'informer de ce qui se passait. Quelques personnes se trouvaient là. Je me suis aussitôt adressée à quelqu'un: "Comment va Mâ?" "Mâ ?" me répondit cette personne "Demain elle ira à Kankhal et dimanche il y aura le samadhi."

Vous savez, je me demande encore maintenant, comment j'ai fait pour ne pas tomber.. C'est comme cela que je l'ai appris...

Parmi les personnes présentes, deux partirent aussitôt à Kankhal, en pleine nuit, avec la voiture; il fallait prévenir l'ashram car il y avait toutes sortes de dispositions à prendre pour le déroulement des cérémonies et pour le samadhi. Et le lendemain à dix heures, le corps de Mâ a été transféré à Kankhal.

Q.- Pourquoi le corps de Mataji n'est-il pas resté à Dehradun ? Pourquoi a-t-on préféré Kankhal ?

At.- Vous savez, c'était mieux ainsi. Ici à Dehradun, c'est un petit ashram, il n'y a pas beaucoup de place. Tandis qu'a Kankhal, on dispose de toute la place nécessaire, car l'ashram est bien plus grand que celui de Kishenpur. Kishenpur est le premier ashram de Mâ, construit hors du Bengale, il date de 1936. Tandis qu'à Kankhal, I'ashram est beaucoup plus récent. Il y a un grand hall où peuvent s'asseoir environ 700 personnes. De plus, il est situé au bord du Gange. A tout point de vue, il valait mieux que le samadhi se fasse à Kankhal. En ce moment, on est en train de construire le temple de Mâ.

Le samadhi se trouvera à l'intérieur. Ce temple sera assez important et comprendra en outre, une salle pour la méditation, ainsi qu'une statue de Mâ.

Q- Atmananda, dites-moi, je vous en prie, si je ne vous fatigue pas en vous faisant parler si longtemps ?

At.- Non I Nous parlons seulement de Mâ. Mais je m'exprime si mal en français maintenant.

Q.- Mais non. Je vous comprends tout à fait bien. Et vous parlez encore plusieurs autres langues. Comment est-il possible d'en apprendre autant ?

At.- Vous savez, maintenant que je suis vieille, lorsque je regarde en arrière, je me rends compte que toute ma vie a été une préparation pour le travail que je fais maintenant. D'abord, je n'ai aucune famille. Ma mère est morte lorsque j'avais deux ans. J'avais une soeur, elle est morte très jeune lorsque j'avais dix-neuf ans. Ma grand-mère était très âgée. Lorsque je suis partie aux Indes en 1935, elle vivait encore, et mon père aussi.

Q.- Si je compte bien, vous aviez 31 ans puisque vous aurez 81 ans cette année Qu'est-ce qui vous a poussée à partir en Inde ?

At.- Vous savez, dès l'âge de 15 ans, je m'étais sentie attirée par le Bouddha. J'avais déjà lu et relu ses sermons. Très tôt, j'ai été attirée par la spiritualité orientale. Mais à cet âge là, j'étais aussi très occupée par la musique.

Q.- Vous jouiez de quel instrument ?

At.- Du piano. Dès l'âge de seize ans, je donnais des concerts publics.

Q.- Où donniez-vous ces concerts ? Vous étiez bien jeune

At.- Dans mon pays, en Autriche, à Vienne. Par la suite, en Inde, j'ai même donné des concerts à la radio, à Dehli, Bombay, Calcutta, Lucknow.

Q.- Les oeuvres de quels compositeurs interpretiezvous ?

At.- Je jouais de la musique classique: Bach, Mozart, Debussy, Ravel, Chopin, Schumann, etc... Mais, bien entendu, je n'étais pas venue en Inde pour cela. J'étais enseignante à l'école de Krishnamurti à Bénarès. Et de lui, j'ai beaucoup appris. Cela m'a rendu service toute ma vie.

Mais il est certain que tout ce que j'ai appris dans mon enfance était destiné à me préparer à la vie que j'allais mener en Inde et auprès de Mâ. Une femme astrologue m'avait dit un jour que mon vrai travail commencerait à peu près à l'âge de cinquante ans. "A cinquante ans, ai-je répondu, la vie est finie. C'est l'âge où l'on doit se préparer à mourir !" J'étais jeune alors... ''Non ! Non ! a-t-elle insisté, pour vous, votre vrai travail commencera à cinquante ans. Et elle avait raison. Sa prédiction a été tout à fait juste.

Pour illustrer ce que je vous disais tout à l'heure, je vais vous raconter une anecdote: Mon père, alors que je n'avais que quatre ans, a voulu que ma soeur et moi apprenions le français et l'anglais. Par la suite, il a voulu que j'apprenne plusieurs autres langues. Mais je n'avais que quatre ans lorsqu'il a amené, à la maison, une vieille dame française qui ne connaissait pas un mot d'allemand.

Ma grand'mère était tout à fait malheureuse: "Que puis-je faire avec quelqu'un qui ne omprend pas un mot de ce que je dis, pas plus que je ne comprends un mot de ce qu'elle dit, se plaignait-elle à mon père !" "C'est très bien, répondait-il, vous apprendrez aussi le français." "C'est impossible, je suis trop vieille", disait ma grand'mère.

Mais nous, les enfants, nous avons appris très vite, simplement en nous promenant avec la dame et en jouant à la maison. Lorsque mon père a constaté que nous parlions le français, il a fait venir une dame anglaise qui, bien entendu, ne connaissait pas un mot d'allemand. Et ma soeur et moi avons très vite appris l'anglais.

En 1943, quand j'ai rencontré Mâ pour la première fois, j'avais 39 ans. Mais je ne me suis attachée à elle que deux ans plus tard, à 41 ans. Au début, j'avais un traducteur. Mais je voulais comprendre Mâ directement; alors j'ai appris le hindi. A cette époque, j'enseignais à l'école de Krishnamurti à Bénarès. Comme l'après-midi j'étais libre, j'ai appris le hindi avec un livre et un dictionnaire pendant de nombreuses heures.

Environ un an après, un jour, Mataji m'a appelée. Des étrangers se trouvaient là. Elle me dit: "Traduis." "Mais Mâ, ai-je répondu, je ne peux pas." "Si, tu peux ! Traduis !" Alors, j'ai commencé à servir d'interprète pour les étrangers. Lorsque j'ai bien su le hindi, Mâ s'est mise à ne parler que le bengali. J'étais vraiment désolée. Je disais à Mâ: "Mâ, je ne comprends pas le bengali, j'ai appris le hindi." "Ah ! Oui, c'est vrai !" Elle disait alors une phrase ou deux en hindi et continuait en bengali.

Question.- Mâ voulait sans doute que vous appreniez également le bengali ?

At.- Oui, mais elle ne me l'a pas dit. Elle était comme çà I Elle m'a appris beaucoup de choses sans rien dire.

Voyez-vous, apprendre le bengali, à 46 ans, est une chose presque impossible, et je l'ai appris tout de même. C'est Ma qui a rendu cela possible.

Mardi 16 avril 1985

 

Q.- Atmananda, vous m'avez dit il y a un moment, que peu de temps avant que Mâ Anandamayi ne quittât son corps, un célèbre swami est venu du sud de l'Inde pour la voir.

At.- C'est exact. Il était auprès de Mâ qui allait très mal. Elle lui a dit: "Ce que vous voyez en moi n'est pas une maladie, c'est l'attirance du Non Manifesté." Lorsque j'ai entendu cela, je me suis dit... il n'y a rien à faire. Et, tout de suite, j'en ai pris note.

Q.- L'avez-vous entendue vous-même ?

At.- Non, mais quelqu'un qui était présent est venu me le dire, et j'ai aussitôt écrit cela.

Q.- Quel était le nom de ce swami ? I

At.- C'était le Shankaracharaya du Sringeri Math de Mysore. J'ai écrit cela dans "Ananda Varta".

Q.- Combien avez-vous écrit de fascicules d' "Ananda Varta" ?

At.- Jamais je n'ai écrit le fascicule en entier, mais j'y ai toujours publié tout ce qui concernait Mâ, les paroles qu'elle disait, son enseignement, ses voyages, et tout ce qui se produisait au jour le jour.

(Atmananda sourit et ajoute) Vous savez, au début, je prenais des notes pendant que Mâ parlait, mais un jour elle m'a dit: "N'écris pas quand je suis là !" Comme j'avais une excellente mémoire, j'écrivais le soir ce qui avait été dit au cours de la journée.

Q.- C'était la chronique de Mâ ?

At.- C'est çà. Nous avons commencé à publier "Ananda Varta" en 1952. Je traduisais les lettres de Mâ, ainsi que les conversations en bengali, lorsqu'on me le demandait. Une année ou deux après, j'écrivis "Matri Lila", qui était une sorte de compte-rendu de ce que faisait Mâ, c'est-à- dire les lieux où elle se rendait, les fêtes auxquelles elle assistait, et quelquefois, je notais les conversations que pouvaient avoir, avec Mataji, les gens qui venaient la voir. Mais lorsque j'étais malade ou absente, je priais quelqu'un d'autre de le faire. Cela arrivait parfois.

Finalement, j'ai pensé qu'il valait mieux réunir sous forme de livre tout ce qui a été écrit sur Mâ, dans "Ananda Varta", depuis le début. Il est plus facile de se procurer un livre plutôt qu'un grand nombre de numéros de la revue. Le premier livre est sous presse en ce moment. Il y en aura trois en tout, représentant trente ans de chroniques, de 1952 à 1982. J'en ai écrit la plupart, mais pas tout. L'essentiel est que la parole de Mâ et ses enseignements soient préservés.

Q.- J'ai constaté que vous ne signez pas ce que vous écrivez. "'Présence de Mâ Anandamayi" qui vient de paraître en France n'est pas signé. Pourquoi ?

At.- Mâ m'a dit intérieurement, pas en paroles, que je ne devais pas signer. Ce qui est important, c'est que la parole de Mâ soit préservée et correctement traduite. Et par le moyen d' "Ananda Varta" c'est difficile, car maintenant il y a plus de trente volumes.

Q.- Trente volumes sur Mâ ?

At.- Non, pas entièrement. Il y a des conversations avec Mâ, des articles sur Mâ, et également quelques articles traitant d'autres sujets.

Q.- Ces trente volumes représentent bien une centaine de numéros ? C'est une documentation extrêmement riche pour ceux qui veulent mieux connaître Mâ Anandamayi ?

At.- De 1952 à 1982, cela représente 120 numéros. Dans ceux-ci figurent les traductions de cinq livres que j'ai faites du bengali.

Avez-vous lu "Sad Vani" ? En français, ce livre s'intitule "Aux Sources de la Joie". C'est un livre écrit par Bhaiji, traduit en anglais par son oncle Sri Gangacharan Das Gupta, et traduit en français par Jean Herbert.( Aux Sources de la Joie - Editions Lucioles - 1980 (Québec)(repris en 1997 par Albin Michel). Jean Herbert était un homme tellement extraordinaire I II avait tout de suite "reconnu" Mâ. Il savait... Il a traduit ce livre en français en 1939. Et à cette époque, c'était le seul livre sur Mâ, traduit de l'anglais dans votre langue. Bhaiji est mort en 1937, et deux ans après, Jean Herbert sortait déjà la traduction française.

Q.- Jean et Josette Herbert ont fait un énorme travail pour faire connaître en France Mâ Anandamayi. Personnellement je Jeur dois beaucoup. C'est grâce à ce qu'ils ont écrit que j'ai connu Mâ.

Atmananda, n'ayant pas eu le privilège de voir Mâ Anandamayi, je voudrais vous poser une question concernant son aspect physique. Décrivez-la moi, s'il vous plaît. Certains ont écrit qu'elle était grande, plus grande que la moyenne des femmes ?

At.- Mais non I Mâ était petite, plus petite que moi, vous savez. Avez-vous vu les photographies où nous sommes ensemble ? Et elle avait de si petites mains et de si petits pieds ! Cependant, ... c'est vrai I Parfois, elle semblait être très grande, c'est exact. Elle a pu paraître très grande à la personne qui l'a décrite ainsi.

Q.- On dit que Mâ avait un rayonnement extraordinaire. On se sentait heureux auprés d'elle, et on s'en retournait toujours comblé ?

At.- Oh oui ! Tout cela est vrai. Elle rayonnait, elle apaisait. On était toujours heureux auprès de Mâ. Tenez, un jour, je suis allée à Kankhal, peut-être six ans avant que Mâ ne quittât son corps. Lorsque je suis arrivée à l'ashram, on m'a dit que je ne pourrais pas voir Mâ car elle se reposait.

Comme je me tenais devant le bâtiment où se trouvait la chambre de Mataji, je levai les yeux. Et Mâ était là près de la fenêtre. Alors je lui ai dit: "Mâ, je viens d'arriver, puis-je venir ?" "Viens " me dit-elle. Je me suis aussitôt rendue auprès d'elle. Elle était assise et elle avait tellement mauvaise mine que je me suis inquiétée. Je lui ai dit: "Mâ, que vous est-il arrivé ?" "Je suis très fatiguée, c'est vrai, je ne suis pas bien, il faut que je me repose."

J'ai dit:"Bien sûr, Mâ, je m'en vais!", et je suis sortie.

J'étais vraiment très malheureuse d'avoir vu Mâ dans cet état. Elle avait si mauvaise mine que je me reprochais de l'avoir dérangée en allant la voir. Je suis sortie, et le soir, je suis revenue pour le darshan. Et Mâ se tenait là comme toujours. Elle était assise, parlait, riait et était tout à fait radieuse.

Cela se produisait souvent, je l'ai remarqué moi-même bien des fois: Mâ pouvait passer sans transition d'un état de fatigue ou de maladie terrible à une parfaite santé. Comme si elle n'avait jamais rien eu. Dès qu'arrivait l'heure du darshan, elle semblait parfaitement bien. Cela, beaucoup de gens ont pu le constater. Et surtout les jeunes filles qui la servaient, celles que l'on appelle les bramacharinis.

Q.- Ainsi, les gens qui assistaient au darshan étaient pleinement heureux de la voir gaie, joyeuse, et de l'entendre parler et rire sans se douter qu'elle ait pu être si mal quelques heures auparavant. On dit qu'elle chantait souvent ?

At.- Mais oui. Elle chantait merveilleusement bien. Avez-vous entendu les chants de Mâ enregistrés sur cassettes. Celles que vous avez sont-elles bonnes ?

Réponse.- Pas très bonnes. Mais certains passages, trop courts hélas, m'ont permis de m'en faire une faible idée.

Atmananda, je voudrais vous poser quelques questions qui vous concernent personnellement, mais je crains vraiment d'être indiscrète.

At.- Vous pouvez me poser toutes les questions que vous désirez.

Q.- Merci. J'aimerais d'abord savoir quel était votre nom avant de devenir Atmananda ?

At.- Vous voulez savoir quel était mon nom autrefois? (elle sourit). C'était Blanca. C'est un nom espagnol. Ma mère n'était pas espagnole mais ce nom lui plaisait. Blanca Schlamm. C'était mon nom. Et ma soeur s'appelait Franzi. Blanca signifie Blanche et Schlamm signifie boue. La boue, c'est comme cela qu'on dit en français, n'est-ce pas ?

Q.- Parlez-moi un peu de votre enfance. J'en serais heureuse.

At.- Bien, si vous le désirez. J'ai même des photographies, si cela peut vous faire plaisir.

R.- Oui, cela me ferait un réel plaisir. Quelle photographie superbe ! "22 février 1910 - Vienne. Vous aviez environ six ans !

At.- Oui, six ans. Je suis née le 7 juin 1904 à Vienne. C'est ma grandmère qui nous a élevées, Franzi et moi. Nous n'avons pas connu notre mère. Elle avait contracté le fièvre typhoïde, et moi aussi d'ailleurs. Elle est morte alors que je n'avais que deux ans et deux mois. Aussi n'ai-je gardé d'elle aucun souvenir!

Il y avait autrefois dans notre salon une grande photographie de ma mère. Mais lorsque je la regardais, cela ne me disait rien. Je ne pouvais pas m'imaginer comment elle était vraiment. Et lorsque j'ai vu Mâ... je me suis dit: "Voilà comment était ma mère". En regardant Mâ j'ai vu le visage de ma mère...

En ce qui concerne mon enfance, je vous ai déjà dit comment elle s'était déroulée et comment mon père nous avait donné la possibilité d'apprendre le français et l'anglais. Et aussi la musique, et d'autres choses. Ma soeur Franzi est morte à l'âge de dix-sept ans et demi et j'avais dix-neuf ans. Ma grand-mère voulait absolument que je me marie. Quant à moi, je l'assurais que jamais je ne me marierais. Et je disais cela depuis toujours. Lorsque j'avais cinq ans nous avions déjà des discussions à ce sujet: "Je ne me marierai jamais!" "Que peux-tu comprendre à cinq ans ?" me disait ma grand'mère. "Quand tu grandiras tu changeras d'avis". Mais jamais je n'ai changé d'avis. Plus tard, lorsque je suis devenue une jeune fille, elle continuait d'insister auprès de moi: "Ne serait-ce que pour sortir de la boue, il faut que tu te maries " Elle faisait allusion à mon nom. Et invariablement je répondais: "Même si je dois rester dans la boue, je ne veux pas me marier !" Et puis, je suis venue chez Mâ (Atmananda sourit et ajoute): Et Mâ m'a donné mon nom. Ce qui fait que même sans me marier, je suis sortie de la boue.

Q.- Blanca ! Blanche, c'était un bien joli nom. Votre mère voulait sans doute compenser. C'est le contraire de boue.

At.- Oui ! (Et avec un sourire) C'est comme la fleur de lotus, toute blanche, qui sort de la boue. C'est un très beau symbole ! Mais ici personne ne sait mon nom. Avant que Mâ n'ait changé mon nom on connaissait Blanca, c'est tout. Ce n'est pas important.

Q.- Quelle est la signification exacte d'Atmananda ?

At.- Atman, c'est le vrai Moi qui est UN."UN est partout", disait Mataji. Il n'y a que l'UN. Et elle ajoutait: "Je n'ai pas la place de me retourner, on ne peut aller nulle part où il ne soit !".

Atmananda signifie "La Félicité de l'Atman".

Q.- Et c'est Mâ qui vous a donné votre nom ?

At.- Oui, naturellement.

Q.- Vous êtes vraiment la fille de Mâ !

At.- Vous savez, je ne suis pas la seule à qui elle ait donné un nom. Elle l'a fait pour beaucoup d'autres. Quand je suis venue auprès d'elle, Mataji m'a dit: "Il faut que je te donne un nom ". Ce jour là, c'était la fête de Ram. "Aujourd'hui c'est Ram Navmi" me dit Mâ. "Que veux-tu comme nom: Ramdasi ? Ramananda ?" Je lui ai répondu: "Mâ, comme vous voudrez " "Non, tu dois choisir !" Alors j'ai choisi Ramananda. Et, quelques jours après, Mataji m'a dit: "Ce nom est un beau nom, mais il n'est pas bien pour toi parce que tu vois Ram comme étant un personnage. Ram n'est pas un personnage. Ram ou Atman c'est la même chose, vraiment. Mais toi, tu ne le comprends pas bien. Alors, je vais changer ton nom, tu seras ATMANANDA". Alors voilà, c'était fini, c'est mon nom''.

Q.- Quel nom merveilleux !

At.- Sans que je me marie, Mâ m'a sortie de la boue. Mâ peut tout faire.

Q.- J'ai une question à vous poser, qui est pour moi très importante. J'aimerais que vous me disiez si vous partagez l'opinion de ceux qui pensent que Mâ Anandamayi est une Incamation divine ?

At.- Sûrement! C'est tout à fait sûr.

Q.- Etait-elle une Incarnation de la Mère Divine ?

At.- Savons-nous qui est la Mère Divine-? Nous ne le savons pas ! Nous disons: "La Mère Divine !" Mais qui est-elle ? C'est la Mère qui a tout créé. Oui !... Sur ce point précis je ne puis vous répondre. Mais Elle, Mâ, c'est définitif, était une Incarnation Divine. Elle n'était pas un être humain. C'est sûr... Elle n'était pas un être humain, c'est tout à fait certain. Je vous ai dit que j'ai, au début, beaucoup douté.

Q.- Comme saint Thomas auprès du Christ ? Il faut des saints Thomas I

At.- J'ai observé Mâ pendant sept années, sans complaisance, froidement et d'une façon tout à fait impartiale. Et finalement, je me suis rendue à l'évidence, et dès ce moment là, et pour toujours, je n'ai plus jamais douté. Mâ Anandamayi n'était pas un être humain,c'est absolument certain.

Q.- Elle était donc une Incamation divine, au même titre que Krishna, le Christ Jésus, et peut- être le Bouddha ?

At.- Cela je ne puis le dire. Je ne les connais pas assez. Oui sans doute. Pour Mâ, c'était cela, AU MOINS CELA I

Elle nous a toujours dit: "Je n'ai pas eu d'autre vie (terrestre) avant celle-ci, et n'en aurai pas d'autre après " et " ce que je suis, je l'ai toujours été et le serai toujours !"

Un jour, quelqu'un lui a demandé: "Mâ, qui êtes-vous ?" Elle a répondu:

"PURNA BRAHMA NARAYANA" "Je suis le Brahman complet" "Le Brahman comme Seigneur des hommes"

Q.- Et c'est cela que Mâ a dit d'elle-même ? C'est prodigieux !

At.- Oui, Mâ a dit cela.

Q.- L'avez-vous entendue vous-même ?

At.- Non. La première fois qu'elle l'a dit, je ne l'ai pas entendue. C'était quelques années avant que je ne rencontre Mâ pour la première fois. Elle a dit cela alors qu'elle était toute jeune, avant même qu'elle n'aille à Dacca.

Mais, par la suite, oui, je l'ai entendue. Elle l'a dit plusieurs fois, mais pas d'une façon aussi claire. Vous savez, Mâ était constamment dans la Conscience de l'Unité. Elle l'était sans aucune interruption et cela depuis toujours. Lorsque les êtres ordinaires sont en samadhi, cette conscience peut exister, mais pas d'une façon permanente. J'ai observé Mâ longtemps, objectivement. Elle avait toujours pleine conscience de son état. Elle ne s'identifiait ni avec son corps, ni avec son mental, et elle n'avait aucune émotion. Pas du tout I Jamais elle n'agissait, ni ne répondait sous le coup de l'émotion.

Q.- Ni impatience, ni colère ?

At.- Colère ? (Atmananda sourit) Oui, il lui arrivait parfois de "gronder" I'un ou l'autre quand cela était nécessaire. Mais après cela, parfois, elle se détournait pour rire de bon coeur. Et Mâ nous disait ensuite: il fallait bien que je montre un visage sévère, car il (ou elle) a fait tellement de choses qu'il n'aurait pas dû faire, que je ne pouvais pas laisser passer cela sans rien dire. Mais cela me fait rire !" Oh oui ! Mâ riait souvent ! Mais pour répondre à votre question: Non, Mataji n'avait jamais ni colère, ni désir, ni rien de tout cela.

Q.- L'avez-vous vue en samadhi ?

At.- Non ! Enfin, parfois, pendant le kirtan, je l'ai vue, vraisemblablement en samadhi. C'est du moins ce que l'on pouvait penser. Mais vous savez, en définitive, Mâ était toujours en samadhi. On appelle cela sahaja-samadhi. Elle avait constamment cette conscience de l'UN. Elle ne voyait que l'UN. "Pour moi, disait-elle, il n'y a que l'UN. Tout est la manifestation de l'UN".

Q.- Oui, je l'ai lu, en effet. Mâ Anandamayi a même dit cela, qui me semble encore plus extraordinaire: "Je suis le sang de votre sang, et les os de vos os !"

At.- C'est exact. Ceci est mentionné dans le livre que je viens d'écrire et qui est sous presse. Oui, Mâ a dit cela I Je l'ai entendue moi-même. C'était à Almora. Quelqu'un avait demandé:"Mâ, êtes-vous dans notre coeur ?"

Et Mâ a répondu: "Pourquoi voulez-vous me confiner dans votre coeur ? Je suis le sang de votre sang, les os de vos os! Je suis avec vous toujours, tels que vous êtes. Je ne vous demande pas de vous asseoir en méditation. Non, je suis toujours avec vous, comme vous êtes".

Oui, tout cela je l'ai entendu moi-même et je l'ai écrit aussitôt. C'était... c'était "épatant" d'entendre cela. C'était extraordinaire... Oui ... C'était à Almora en 1954.

Q.- Est-ce que vous vous sentiez tous, vous, ses disciples, vraiment liés à elle ?

At.- Mais oui... ! Oui, je crois. Bien sûr. Quant à moi, je savais et je sais que tout peut arriver, mais que l'Unité est là. Si je meurs, le corps meurt. Mais je reste avec Elle. Cette Unité demeure pour toujours.

Q.- Cela me fait penser à ce que vous m'avez dit. Vous m'avez rapporté qu'un jour Mâ vous a dit: "Tu peux faire ce que tu veux, tu ne pourras jamais me quitter " Cela doit être pour vous bien réconfortant ?

At.- Bien sûr ! Qu'importe si le corps meurt. Je reste avec elle. Vous savez, Mâ est venue sur terre dans un corps humain afin que nous "sachions". Car nous ne savons rien. Nous sommes tellement loin de la vérité I C'est pourquoi Krishna est venu, Bouddha est venu, le Christ est venu. Et Mâ est venue. Si la divinité ne venait pas périodiquement sur terre sous une forme humaine, ce serait trop difficile pour les hommes de progresser et de comprendre un peu de la vérité.

Q.- Donc, Ma Anandamayi était comme Krishna ou comme le Christ, une Incarnation divine ?

At.- Une Incarnation de la Divinité. C'est ce que j'ai écrit dans ce livre dont je viens de vous parler.

Q.- Cela est donc le sentiment général ?

At.- Maintenant oui pour les devotees. Probablement, il y a encore maintenant des gens qui doutent. Mais lorsque Mâ était là, quelques uns doutaient. Pas beaucoup cependant. Ils nous disaient: "Comment pouvez-vous savoir cela ? C'est une sainte, cela est certain... etc..." Mais ils ne voyaient pas au delà. Ma Anandamayi n'était pas une sainte. Mâ était une Incarnation de la Divinité.

Q.- Vous faites une différence entre certains saints, tels que Ramakrishna, swami Ramdas ou Ramana Maharshi, et Mâ ? Mâ, selon vous, est à part ?

At.- Mâ est tout à fait à part I Mais je vais vous dire quelque chose concernant Ramana Maharshi. En 1942, je suis allée à Tiruvannamalai pendant six semaines. C'était avant que je n'aie rencontré Mâ. Ramana Maharshi était quelqu'un de tout à fait exceptionnel. Il n'avait pas d'ego du tout. J'avais entendu parler de lui, alors que je me trouvais à Bénarès, et lui vivait dans son ashram de Tiruvannamalai dans le sud de l'Inde. C'était la guerre. Et l'on me dit que je n'obtiendrais pas de visa, car à l'époque j'étais autrichienne, donc ennemie. Maintenant je suis indienne. Contre toute attente, le visa me fut accordé. C'est alors que les amis et les gens qui me connaissaient ont essayé de faire pression sur moi pour que je ne parte pas: "Les japonais sont déjà dans les iles Andaman - me disaient-ils - et ils ne tarderont pas à débarquer dans le sud de l'Inde. Restez à Bénarès, vous êtes très bien ici, ne partez pas !"

Bien sûr, je n'ai écouté personne et je suis partie. Les trains n'étaient pas éclairés, il n'y avait aucune lumière sur le parcours. Mais tout s'est bien passé et je suis arrivée à Tiruvannamalai Et là, j'ai été très impressionnée. J'y suis restée six semaines. Mon intention était de retourner là-bas et de quitter ma profession. Après mes vacances, je suis rentrée à Bénarès dans le but de tout régler et de retourner à Tiruvannamalai. Déjà j'avais donné tous mes vêtements delaine car à Tiruvannamalai il fait très chaud, et on n'en a pas besoin. Mais cette fois, la police m'a interdit de quitter de nouveau Bénarès. Quelques mois après, j'ai rencontré Mataji.

Q.- Vous m'avez dit avoir été très impressionnée par Ramana Maharshi. Avez-vous pu vous entretenir avec lui ?

At.- Oui. Mais avec lui, aussi, il me fallait un interprète. Cependant le Maharshi connaissait un peu l'anglais. A cette époque j'étais pleine de doutes. A cause, toujours, de l'influence de Krishnamurti. Là aussi j'ai douté. Beaucoup douté, observe, écouté. Mais à la fin, j'étais tout à fait convaincue.

Cela a pris six semaines. Ramana Maharshi était tout à fait exceptionnel. Mais Mâ était, si je puis dire, plus "universelle'' que lui. Quelques uns disent: "Le Maharshi est comme Shiva, Mâ est comme Shakti". Elle est partout. Mâ changeait constamment d'endroit. Elle se déplaçait beaucoup. Ramana Maharshi est toujours resté là, à Tiruvannamalai.

Q.- Il n'a jamais bougé, depuis sa jeunesse, lorsqu'il est arrivé à la montagne d'Arunachala ?

At.- Non, il est demeuré là jusqu'à la fin. C'était quelqu'un de merveilleux, de très grand.

Q.- Certains disent qu'il était un être divin ?

At.- Oui, oui, tout à fait.

Q.- Que pensez-vous du phénomène qui s'est produit au moment même où il a quitté son corps ? Cette flamme qui se serait élevée au dessus de la montagne d'Arunachala, et qui aurait été vue jusqu'à Pondichéry ?

At.- Oui, j'ai entendu cela. On a parlé d'une "Shooting star". Comment dites-vous cela ? Une étoile filante ? Juste à l'instant précis de sa mort. Beaucoup l'ont vue.

Q - Donc vous avez quitté le Maharshi parce que votre congé était terminé ?

At.- Oui. Après six semaines de congés scolaires, j'ai repris ma classe. Et lorsque je me suis retrouvée là, je me suis dit: "Qu'est-ce que je fais ici ? Je dois retourner là-bas". J'enseignais à Raighat School, à Bénarès, dans l'école de Krishnamurti Mais je me rendais compte qu'avec Krishnamurti je ne faisais rien de vraiment positif. J'avais pourtant beaucoup travaillé. D'où mon désir de rester à Tiruvannamalai. Mais la police m'en a empêchée. Quelques mois après, j'ai rencontré Mâ. C'était en 1943.

Q.- Vous aviez 39 ans ! Mais la première rencontre n'a pas été décisive ?

At.- Si ! Mais je ne le savais pas ! Vous savez, lorsque j'ai vu MA pour la première fois, je m'en souviens encore. Elle était assise dehors, sur un lit de sangles. C'était à Almora. Il n'y avait avec elle que trois ou quatre personnes. J'étais, à ce moment là, vêtue à l'européenne, avec mon casque colonial, mon sac à main et mon alpenstock... Mais tout cela je l'ai déjà raconté dans le livre qui vient de sortir en France.( Présence de Mâ Anandamayi - Traduit par Josette Herbert - Les Deux Océans - Paris 1985 - page 20)

Q.- Oui, je l'ai lu. Vous y dites aussi que toute votre vie, parce qu'on vous l'avait appris ainsi, vous aviez pris l'habitude de tout considérer d'un oeil critique; et aussi à ne rien croire aveuglément, mais à penser par vous-même, à réfléchir et à en tirer vos conclusions,

At.- C'est vrai. Cette première entrevue avec Mâ...! Je la revois comme si elle se passait à l'instant. Elle était si belle, avec ses longs cheveux. Je me suis dit: "Elle est très belle " Et puis, vous savez, avec ma forme d'esprit et l'éducation que j'avais reçue de Krishnamurti, je me suis dit: "Elle est très belle, et alors ? Quoi ... Comment puis-je savoir ?" Mâ me regardait, elle m'a souri, et je compris qu'elle me connaissait.

Q.- Elle vous connaissait ?

At.- Elle me connaissait. Et je puis ajouter qu'elle vous connaît, vous et votre fille. C'est elle qui vous a amenées ici !

Comme je vous l'ai dit, je doutais, j'observais. Par la suite, je l'ai accompagnée partout où elle allait. Je voyageais avec elle. Je formulais beaucoup de critiques. Et tout cela a été très salutaire car, bien que cela ait été une période très difficile, un moment arrive enfin où, après ce genre d'épreuves, tous les doutes tombent définitivement. Et d'autant mieux que l'examen a été plus rigoureux les doutes sont finis pour jamais ...

A cette époque, j'étais encore à l'école de Rajghat. Une fois par an, Krishnamurti venait pour quelques semaines. Le soir, il y avait parfois réunion de tous les professeurs de l'école pour une conférence de Krishnamurti. J'y assistais, bien sûr. Et lorsque c'était fini, le soir, je prenais un rikshaw et je faisais six miles (environ dix kilomètres) pour aller chez Mâ. Le soir quelquefois, alors que je me rendais chez Mâ, je rencontrais Krishnamurti qui se promenait. Qu'importe, j'y suis allée tous les soirs. Et déjà, je m'apercevais que Mâ était ce qui pouvait exister de plus grand. Je voyais bien qu'elle n'était pas sur le même plan que nous.

Dès lors, je n'avais plus de doute. Mâ me disait: "Restez à Rajghat ! Restez-y !" Elle ne disait rien d'autre. Car elle voulait que j'observe, que je cherche et trouve par moi-même. Je posais beaucoup de questions. Je lui disais: "Mâ, je ne comprends pas Krishnamurti !" Et elle me répondait: "Ce qu'il dit, je vous l'ai déjà dit, c'est la même chose !. Oui, Mataji voulait que je trouve, moi-même, les réponses à mes propres questions. Et c'était très bien. Très dur aussi, naturellement, et cela a duré des années.

Q.- Votre vie, dans les ashrams, en tant qu'européenne et intouchable a dû être très dure ?

At.- Comme je vous l'ai dit, j'ai été préparée à cette vie dure. Lorsque j'étais enfant, en Autriche, pendant la grande guerre de 1914-1918, nous avions été soumis au blocus. Les conditions d'existence étaient très difficiles. Mon père, qui connaissait beaucoup de langues, avait été nommé super-intendant d'un camp de réfugiés Car, étant trop âgé, il n'avait pas été incorporé dans l'armée. Aussi pouvait-il nous apporter un peu de nourriture. Grâce à cela, nous avons toujours eu suffisamment à manger.

Mais la situation était très difficile. Pas de charbon, pas de chauffage, pas beaucoup de lumière. Il faisait très froid l'hiver en Autriche. Oui, les conditions de vie étaient très dures. Ma soeur et moi étions des enfants I

Q.- Lorsque je vous disais, tout à l'heure, qu' en Inde, les conditions de vie devaient être très dures, je ne parlais pas des conditions matérielles de votre existence.

At.- Sur ce plan là aussi c'était difficile.

Q.- Oui, sans doute ! Mais je voulais parler de votre qualité d'étrangère, donc "hors caste': et de toutes les difficultés qui en découlent. Cela a dû souvent être bien pénible à supporter. C'est le problème que rencontrent tous les occidentaux. Certains en ont parlé dans leurs livres car ils en ont été victimes.

At.- Oui, c'est certain. A un moment ou à un autre, chacun a souffert de cela. Cependant, pour moi cela a été peut-être encore plus difficile car, contrairement à eux qui étaient des visiteurs, demeurant plus ou moins longtemps à l'ashram, j'y vivais en permanence. J'étais toujours là et surtout je voulais tout le temps être auprès de Mâ.

Q.- Arrivait-il que l'on vous chasse en vous disant sans ménagement: "Go away from this place" "Vas-t'en de là". Ce qui s'est produit parfois ?

At.- On ne me chassait pas comme cela. Mais vous savez, il y a tellement de règles qu'il faut observer et respecter... Maintenant aussi j'y suis soumise, bien entendu. Mais c'est différent. Je suis très bien, j'ai ma maison. C'est Mataji qui l'a voulu ainsi. Elle a tout arrangé pour moi et aussi pour Vijayananda, le disciple français qui vit à Kankhal.

Q.- J'ai vu que, lorsque vous buvez, vous ne portez pas le gobelet à vos lèvres, mais vous faites couler l'eau dans votre bouche. Avec beaucoup d'habileté je le reconnais. Cela fait-il partie des innombrables règles à observer ?

Atmananda (qui sourit de mon étonnement): Oui, j'ai pris l'habitude de boire ainsi, car si je touchais de mes lèvres le gobelet en buvant, il me fallait le purifier, faire tout cela...

Q.- Le purifier comment ? Avec de l'eau et du savon ?

At.- Mais non. Avec de la terre et de l'eau aussi, évidemment. Vous savez, autrefois les européens venaient loger dans les ashrams. Mais cela a créé beaucoup de problèmes, et maintenant cela n'est plus permis depuis plusieurs années déjà. C'est mieux ainsi pour tout le monde.

Q.- Oui. Vous en donnez les raisons dans votre livre.

At.- Car, en définitive, c'était très difficile des deux côtés. La culture indienne est tellement différente de la nôtre, ainsi que leurs traditions, que le lien ne peut se faire entre les deux. Ainsi, pour moi qui vivait à l'ashram, c'était souvent bien difficile. Mais maintenant j'ai cette maison que Ma m'a donnée. Même actuellement, je ne puis entrer partout à l'ashram, vous savez.

Q.- Vous voulez dire qu'après quarante ans vous ne pouvez pas entrer partout à l'ashram ? Mais pas ici ? Pas à Kishenpur ?

At.- Ainsi, je ne puis pénétrer dans la cuisine, jamais. Et si quelqu'un prend son repas dans la véranda, je ne peux pas entrer non plus, c'est la règle.

Mâ m'a tout appris. Elle m'avait enseigné toutes les règles. Elle m'a même appris à faire la cuisine à l'indienne. Un jour, elle a fait la cuisine pour moi. Elle m'avait fait acheter tout ce qu'il fallait, et c'est elle qui m'a appris comment cuisiner. Oui, Ma a fait cela. Je vous apprendrai ce qu'elle m'a appris, vous verrez. Mâ, au début, me laissait faire beaucoup de choses. Ainsi je lavais son linge.

Q.- Donc, au début, Mâ vous gardait près d'elle ?

At.- Oui, et après aussi. Au début, il n'y avait pas tellement de règles parce que j'étais la seule européenne. Peut-être y avait-il un ou deux étrangers comme moi. Oui, c'est cela. D'ailleurs dans mon livre "Présence de Mâ Anandamayi", j'ai parlé de ce monsieur français qui avait vécu en Afrique et qui était ensuite venu en Inde à la recherche d'une voie spirituelle. Pour lui aussi cela a été très difficile.

Maintenant, de plus en plus, les indiens abandonnent leurs traditions. Tout change, même dans les écoles. C'est tellement différent de la vie en Inde autrefois. La mentalité a changé, la vie quotidienne a changé. On divorce, garçons et filles portent le pantalon. Ils veulent leur bicyclette, leur bracelet-montre, et toutes ces choses qu'ont les jeunes en occident. Autrefois, personne n'aurait osé venir à l'ashram en pantalon, ni les hommes, ni les femmes à plus forte raison. Pas les étrangers bien sûr. Ce sont leurs vêtements habituels. Je parle des indiens.

Ainsi un jour, une européenne s'était présentée en short et en tenue très légère. Je lui ai fait une remontrance, mais Mataji m'a dit: "Laisse-la, elle ne sait pas, elle ne pense pas mal faire !" Mais pour les indiens, Mâ n'aimait pas les pantalons à l'ashram.

Q.- C'est Mâ qui n'aimait pas cela ?

At.- Elle n'aimait pas du tout parce que les vêtements occidentaux ne se lavent pas aussi facilement que les vêtements indiens.

Q.- Parce qu'il faut laver ses vêtements tous les jours ?

At.- Pas seulement tous les jours, mais chaque fois qu'on a pris son repas.

Q.- Vraiment ? A ce point ?

At.- Mais oui! Parce qu'une parcelle de nourriture ou une goutte de sauce peut tomber sans que l'on s'en aperçoive. Il y a des règles extraordinaires vous savez ! Ainsi pour ceux qui font la cuisine; ceux qui la préparent (ce sont des brahmanes) doivent non seulement se baigner, mais changer tous leurs vêtements et rester absolument à jeun. Il faut faire la cuisine sans avoir mangé la moindre chose. Plus tard seulement, ils peuvent le faire, et bien entendu, après que la nourriture ainsi préparée ait été offerte à Dieu dans le Temple, avant d'être distribuée aux gens de la maison.

Comme vous le voyez, les règles de pureté sont très précises et très strictes. Aussi cela explique que nous ne puissions pas vraiment nous mêler à eux. Et j'ai connu ainsi mes pires moments. D'autre part, Mâ tenait à ce que je reste avec les européens et que je les aide.

Naturellement il était nécessaire que quelqu'un fasse le lien. Ainsi, comme je fréquentais les occidentaux, j'aurais bravé toutes les règles, vous comprenez ?

Voici un exemple: La mère de Ma Anandamayi vivait à l'ashram. Et elle était, comment dirais-je ... tellement orthodoxe I Elle était très bonne, très douce, mais elle avait tellement peur quand je m'approchais d'elle ! Je ne la touchais pas bien sûr, mais elle avait si peur que je ne le fasse qu'elle reculait pour être sûre de m'éviter. Alors un jour, je lui ai dit:

"Didima, pourquoi avez-vous tellement peur de moi ?" "Il y a une raison ! Il y a une raison !" me répondit-elle. "Mais quelle raison ? Dites-le moi." Mais elle secouait la tête et ne voulait pas le dire. Je voyais que ça l'ennuyait. Finalement elle me dit: "Vous les occidentaux, lorsque vous allez aux toilettes, vous n'utilisez pas d'eau pour vous purifier". "Comment Didima ! Que dites-vous là ? Bien sûr j'utilise de l'eau ! Beaucoup d'eau même !" "Oui vous sans doute, admit- elle, mais vous touchez tous ces européens, vous vous asseyez avec eux, vous leur parlez, alors vous comprenez, ils ne sont pas purs".

Cela l'ennuyait beaucoup. Mais vous savez, Didima était très bonne.

Q.- Que pensait Didima au sujet de sa fille ? En parlait-elle quelquefois ?

At.- Ah ! Didima savait ! Oui, elle savait, mais elle en parlait très peu. Il y a des livres maintenant là-dessus: "Svakriya Svarasamrita". Mais ils n'ont pas été traduits en très bon anglais. C'est même une assez mauvaise traduction. Vous pourrez vous les procurer à Kankhal. Ici à Dehradun, nous ne les avons pas. Vous y trouverez beaucoup de choses très intéressantes.

Q.- Didima a-t-elle su qu'elle mettait au monde une enfant exceptionnelle ?

At.- Bien sûr, oui elle l'a su. Vous avez dû lire que, pendant qu'elle portait l'enfant, elle rêvait la nuit que dieux et déesses venaient dans sa maison.

Q.- Oui, j'ai lu cela. Et aussi que Didima n'avait ressenti aucune douleur et que l'enfant n'avait pas crié.

At.- C'est vrai. Un médecin français m'a dit un jour: "Mais avec moi, les enfants ne crient pas lorsque je procède à un accouchement. J'ai une méthode très au point pour leur éviter le choc de la naissance: lumière douce, température ambiante adéquate, aucun bruit, etc... Et avec ça l'enfant ne crie pas".

Ce docteur a sûrement raison. Mais au temps de la naissance de Mâ, en 1896, on ne connaissait pas tout cela. Elle est née tout à fait tranquille et Didima n'a pas souffert.

Q.- A ce sujet, j'ai lu dans le livre de Didi-Shri Gurapriya Devi, un fait qu'elle rapporte et que je trouve curieux et drôle: " Un jour où l'on parlait devant Mâ du fait qu'elle était venue au monde sans crier ni pleurer, elle dit: "Pourquoi aurais-je crié ? Je regardais le manguier à travers les barreaux des fenêtres pendant ce temps !" C'est sûrement ainsi que les choses se sont passées. Il est impossible, je crois, de soupçonner Didi de fantaisie.

At.- Bien entendu. Parfois Didima, la mère de Mâ, racontait certaines choses lorsqu'on le lui demandait. Mais cela très rarement. Et encore, elle s'assurait que Ma ne l'entendait pas, car elle n'était pas trop d'accord pour qu'elle parle.

Q.- Atmananda, je viens d'évoquer Didi-Shri GvraprIya De vi, pourriez-vous me parler d'elle ? L'avez-vous bien connue ?

At.- Oui, très bien !

Q.- Qui était Didi ?

At.- Didi ? Il semble qu'elle soit née seulement pour servir Mâ. Elle avait été une enfant très... particulière.

Q.- Particulière en quel sens ?

At.- Parce qu'elle avait un comportement singulier. Par exemple, elle refusait absolument de se mêler aux gens. Elle refusait également de se laver avec du savon et ne voulait pas se coiffer. Si bien qu'on l'appelait Shiva.

Q.- C'est quand elle était enfant qu'elle se comportait ainsi ?

At.- Oui. De plus, elle était très timide. Connaissez-vous l'histoire de son mariage ?

Q.- Non. Je ne connais rien d'elle ou si peu. Et le peu que j'en sais m'a donné l'envie d'en connaître davantage. C'est la raison pour laquelle j'ai voulu vous interroger à son sujet.

At.- A cette époque, on mariait les jeunes filles vers l'âge de douze ans. Ses parents décidèrent de la marier, et Didi ne voulait absolument pas en entendre parler. Mais bien entendu, ses parents ne l'écoutèrent pas, se disant qu'elle finirait par changer d'avis.

Lorsqu'elle arriva chez les parents de son mari, elle refusa de pénétrer dans la maison et s'assît sous la véranda. Elle se couvrit la tête de son voile, et resta là sans bouger, ni boire, ni manger et sans dire un mot. Les parents de son mari essayèrent de lui parler, de la faire manger et de lui faire entendre raison. Mais elle resta inébranlable. Elle continua à se taire, à ne rien manger, ni boire. Et cela a duré trois jours. Finalement, le père de son mari prit la décision de la rendre à ses parents, leur disant que malgré tous leurs efforts, la jeune fille n'avait pas fléchi et que, si la situation s'éternisait, elle finirait par mourir.

Alors, le père de Didi alla la chercher et elle retourna vivre dans sa famille. C'était tout de même une situation particulière que l'on n'a pas l'habitude de voir en Inde.

Q.- Qu'a fait Didi partir de là ? Et je suppose que Didi n'est pas son nom ?

At.- Elle s'appelait Adarini Devi, on l'appelait aussi Khukuni. Didi signifie "Soeur aînée". Mais elle est plus connue sous le nom de Gurupriya Devi.

Q.- Et que fit-elle après cela ?

At.- A partir de ce moment là, elle est restée avec sa mère à la maison. Elle l'aidait dans son travail. Et en dehors de cela, elle lisait et étudiait beaucoup, surtout les textes sacrés. Mais aussi des chants sacrés ou même des poèmes. Ceux de Tagore, par exemple.

Mais cela ne l'empêchait pas de rester toujours aussi sauvage.

Lorsque ses parents recevaient des invités, elle refusait de leur parler et parfois même de les voir. Il faut dire qu'elle était d'une grande timidité. N'empêche que ses parents étaient très fâchés de cette attitude: "Quelle sorte de fille es-tu pour te conduire ainsi ?" lui disaient-ils. Ils ne savaient que faire. Vous savez, le père de Didi occupait un poste important. Il était le "civil surgeon" de Dacca. C'est-à-dire le chirurgien officiel nommé par le gouvernement.

Un jour, il entendit parler de Mâ Anandamayi qui, à cette époque habitait Dacca, à Shahbagh. C'était vers la fin de l'année 1925. Il se rendit donc auprès de Mâ et, de retour chez lui, raconta sa visite à sa famille et tout ce que Mâ avait dit. Didi fut très bouleversée. Elle éprouva alors un grand désir de voir Mâ, mais cependant elle n'en dit rien à personne.

Atmananda s'interrompt pour me dire: "Savez-vous que tout ce que je vous raconte est mentionné dans l'ouvrage en dix-huit volumes, que Didi a écrit sur Mâ ? Vous le trouverez à l'ashram. Le titre est: "Shri Shri Mâ Anandamayi". Nous les avons tous ici en hindi et en bengali. Mais le premier volume vient d'être traduit en anglais. Le second suivra bientôt".

Q.- Je lis très mal l'anglais. Et d'autre part, je pense que vous devez avoir aussi des souvenirs personnels. Que fit alors Didi ? Se rendit-elle chez Mâ ?

At.- Non, pas tout de suite. Son père allait tout seul chez Mâ et lui parlait de sa famille, de ses six ou sept enfants. Mais en particulier, il parla de Didi et de son caractère étrange. C'est alors que Mâ lui a dit: "Amenez-la chez moi!"

Q.- Quel âge avait Didi à ce moment là ?

At.- Je pense qu'elle avait environ 25 ans. Oui, c'est cela. Didi était un peu plus âgée que moi, et un peu plus jeune que Mâ. Lorsque son père lui annonça que Mâ voulait la voir, elle fut tellement heureuse.

Ils se rendirent chez Mataji et, pour la première fois de sa vie, Didi se sentit tout de suite à son aise. Toute timidité avait disparu. Elle fit aussitôt pranam aux pieds de Mâ. Dans son livre, en relatant cette première entrevue, elle écrit: " Lorsqu'on voit la Mère, la tête s'incline d'elle- même jusqu'à terre !".

De son côté, Mâ se montra tout de suite très intime avec Didi. Elle lui dit ces paroles surprenantes: "Où étais-tu pendant tout ce temps ?" Dès ce moment là, Didi se rendit tous les jours chez Mâ, avec son père. Elle a raconté que dès cette première rencontre, sa maison devint pour elle comme une prison, et les heures qui la séparaient de l'instant où elle verrait de nouveau Mâ lui semblaient interminables. Finalement, elle ne rentra plus chez elle et resta définitivement avec Mâ.

Didi était comme Hanuman. Connaissez-vous Hanuman, le serviteur de Ram ? Il était tout à fait dévoué et fidèle à Ram et n'avait pas d'autres pensées. Et Didi, pour Mâ, était comme cela. Il est sûr que Didi est née uniquement pour servir Mâ.

Q.- C'est Didi qui nourrissait Mâ, n'est-ce pas ?

At.- Au début, Mâ se nourrissait elle-même. Un jour, elle prit de la nourriture et la mit dans la bouche de Didi en disant: "Aujourd'hui je te donne à manger. Mais plus tard, c'est toi qui me nourriras".

Et Didi ce jour là ne comprit pas ce que Mâ voulait dire. Mais au bout de quelques mois, Mâ cessa de s'alimenter. Ses mains semblaient incapables de porter la nourriture à la bouche. Vous ne pouvez pas imaginer comment vivait Didi ! C'était bien simple: Elle ne vivait strictement que pour Mâ. Elle ne pensait pas à elle même, jamais !

J'ai bien connu Didi parce que j'étais beaucoup avec Mâ. Et je peux dire qu'elle vivait vraiment sans le moindre confort. Vraiment aucun confort. Son lit n'était pas fait comme il faut. Elle dormait "sur des collines". Dans un réticule, elle avait des chaussures de Mâ. Cela lui servait d'oreiller. Je le sais parce que j'ai dormi près de Didi très souvent. Didi avait un lit que l'on déroule par terre. Comme celui que j'ai ici.

A cette époque, mon lit n'était pas comme le sien. Il était un peu mieux. Je l'avais amené avec moi en venant à l'ashram. La nuit, lorsque Didi revenait de chez Mâ, elle tombait littéralement sur son lit. Elle ne se couchait pas; elle tombait sur son lit et elle était déjà endormie. Parfois, une jambe était encore hors du lit, et elle dormait déjà. Alors, I'une ou l'autre des brahmacharinis venait, mettait sa jambe dans le lit, la massait, et Didi continuait à dormir profondément.

Et puis, au bout de dix minutes, une demi-heure ou une heure, on entendait la voix de Mâ: "Didi ! Didi !" A l'instant même Didi se réveillait. Mais si c'était nous qui l'appelions, elle ne se réveillait pas. Par contre, si c'était la voix de Mâ qui l'appelait, elle était aussitôt debout et allait dans sa chambre. De cela j'en suis témoin.

Je vous disais hier que lorsque j'enseignais encore à l'école de Rajghat, je me rendais tous les soirs à l'ashram de Mâ. Je dormais à l'ashram et le matin je retournais à l'école de Krishnamurti pour faire ma classe.

Mâ dormait dans sa chambre. Et moi sur la véranda, très près de Mâ. Il y avait seulement une cloison qui me séparait d'elle. Et Didi dormait aussi sur la véranda. C'est là que se trouvait son lit. Vers deux heures du matin elle arrivait, elle semblait épuisée et s'endormait aussitôt... et de nouveau Mâ l'appelait.

Pour Mâ, il n'y avait ni jour ni nuit, c'était pareil. Et Didi était toujours à son service. C'était extraordinaire. Et de plus, Didi écrivait le journal de Mâ. Elle l'écrivait en bengali. Je vous ai dit qu'il y a dix-huit volumes également en hindi. Mais pour publier les dix-huit livres en anglais, cela prendra beaucoup de temps. Vous pourrez vous procurer le premier tome; le second n'est pas encore sous presse car je viens seulement d'en terminer les corrections.

Didi pouvait surtout écrire, lorsque Mâ l'envoyait quelque part, toute seule, afin qu'elle s'occupât de sa sâdhanâ. Mais en dehors de cela, je l'ai vue aussi écrire ce que Mâ avait fait dans la journée lorsqu'à deux heures du matin elle regagnait son lit. Car elle avait conscience de l'importance de ce journal dans lequel elle relatait en détails tous les faits et gestes de Mâ, son enseignement, ses conseils, et tout ce qui se produisait au cours de la journée. Aussi tout le monde lui en est très reconnaissant. C'est un travail magnifique qu'elle a fait là. Nous lui en sommes tous très reconnaissants I

Q.- Quels étaient vos rapports personnels avec Shri Guropriya Devi-Didi ? Lorsque vous êtes venue chez Ma définitivement, au début, et que vous êtes entrée dans le cercle des disciples de Mâ, comment vous a-t-elle accueillie ?

At.- (avec hésitation) Comment elle m'a accueillie tout au commencement ? Je ne m'en souviens pas. Il faut que je cherche dans mes souvenirs. Parce qu'au début, je voyais seulement Mâ. Non, je ne me souviens pas de mes rapports avec Didi au début ! Mais plus tard, j'eus d'excellents rapports avec elle. Parce que Mataji lui avait dit ceci: "Didi, cette fille n'a personne au monde, plus aucune famille, alors je la prends avec moi !" Et comme Mâ avait dit cela, Didi m'a acceptée complètement.

Vous savez, Didi était parfois très rude avec les gens, elle essayait de préserver Mâ au maximum. Mais si Mâ intervenait, Didi obéissait instantanément. Vous savez, Didi ne connaissait rien au monde que Mâ. Tout le reste n'existait pas. Parfois elle rabrouait les gens qui venaient chez Mataji: "Allez-vous en, la Mère n'a pas le temps !" Alors la voix de Mâ se faisait entendre: "Didi I Que dis-tu là ? Laisse ces gens venir vers moi " Et aussitôt Didi obéissait et se montrait attentive et aimable.

Mais Didi était très bonne. Souvent elle se laissait tromper et abuser par des gens qui venaient la solliciter. Et Mâ lui disait: "Ah ! Didi. Tu te laisses trop faire !" Et elle riait !.... Oui vraiment, Sri Gurupriya Devi ne connaissait au monde que Mâ ! C'est sûr, elle était née seulement pour la servir et veiller sans cesse sur elle. Avant de rencontrer Mâ, elle n'avait pas de vie. Elle a commencé à vivre le jour où elle a rencontré Mâ Anandamayi.

Q.- Ce que vous venez de me raconter confirme ce que me disait dernièrement la dame indienne chez laquelle je loge. Elle me parlait avec beaucoup de respect et d'admiration de Didi, mais aussi avec amusement. Car, me disait-elle, lorsque les fidèles de Mâ désiraient se rendre auprès d'elle, ils utilisaient des ruses pour se glisser dans sa chambre derrière le dos de Didi.

Elle était facile à abuser. Cette dame indienne m'a également rapporté un fait étrange dont je vous demande confirmation: Mâ aurait un jour révélé à quelqu'un que Didi avait été dans sa vie précédente, la première fille des parents de Mâ, morte en bas age, avant la naissance de Nirmâla - Mâ Anandamayi ?

At.- Oui... C'est exact! Et cette personne publia cela, s'attirant les reproches de Mâ.

Q.- Ce genre d'incident semble être une constante dans la vie des Incamations divines. Jésus, bien souvent, recommandait à ses apôtres ou à d'autres, de ne pas révéler tel ou tel fait, tel ou tel miracle qu'il venait d'accomplir. Et ceux-ci n'avaient rien de plus pressé que d'aller révéler ce qui était censé devoir rester caché.

Pour en revenir à Didi, I'indiscrétion de cet homme nous permet de mieux comprendre le sens des étranges paroles que Mâ adressa à Didi, lorsque celle-ci vint la voir pour la première fois: "Où étais-tu pendant tout ce temps ?

At.- En effet ! D'ailleurs il est certain qu'entre Didi et Mâ existait un lien puissant et mystérieux. Et Mâ avait en elle une confiance totale. Même lorsque Mataji se taisait, Didi comprenait ce qu'elle ne disait pas. Il y avait entre elles une union étroite. Toutes les forces de Didi, ses pensées, son attention, étaient concentrées sur Mâ. Elle ne connaissait rien d'autre. Didi était sans exagération une partie de Mâ.

Et lorsque Didi quitta son corps, Mâ devint... (Atmananda cherche le mot qui convient), comment dire..., "strange"..." très étrange, c'est cela, je ne puis trouver d'autre mot.

Didi avait été très malade durant de nombreuses années. Elle vivait seulement par la grâce de Mâ. La dernière année (en 1980), elle souffrit beaucoup. Lorsque le mal s'aggrava, elle se trouvait à Bombay. Mâ se trouvait, elle, à Vrindaban. Elle se rendit aussitôt à Bombay. Et là, les médecins lui dirent que, désormais, plus aucun remède ne pourrait la guérir. Alors, Mâ décida de la ramener avec elle à Bénarés, car Didi avait dit qu'elle voulait mourir là-bas. Mâ, à cette occasion, passa cinq nuits en train (elle était alors âgée de 84 ans !). Partant de Vrindaban dès l'annonce de l'aggravation de l'état de santé de Didi, elle arriva à Bombay où elle organisa son retour à Varanasi (Bénarès) et, sans passer seulement une nuit à Bombay, elle repartit le soir même.

Dès son arrivée à Varanasi où elle ne resta que quelques heures, elle retourna à Vrindaban parce qu'il y avait une "Bhagavata Saptah" qui devait durer huit jours. Et Mâ retourna là-bas pour assister à la fin de cette fête. Elle prit, avant de quitter Varanasi, toutes les dispositions nécessaires pour Didi. Mais elle n'avait pas le "Kheyâla" d'être présente lorsque Didi quitterait son corps. Cependant, dés qu'elle apprit sa mort, elle revint aussitôt à Varanasi; elle se rendit directement dans sa chambre et y resta jusqu'à ce que toutes les cérémonies soient accomplies. Elle ne voulut pas voir le corps de Didi, pas plus qu'elle n'assista aux cérémonies funèbres et à l'immersion dans le Gange. Après quoi elle retourna aussitôt à Vrindaban.

Ainsi, selon son désir, Didi mourut à Bénarès. Mâ dit alors: "Les souffrances et les maladies de Didi n'étaient la conséquence d'un karma ." Alors ? Quelle était la signification de toutes ces souffrances ? Il y a une explication: Mâ disait souvent que les souffrances des hommes pouvaient être allégées si certains acceptaient d'en partager le poids.

Et Mâ en prenait souvent sur elle une grande part. On pense que c'est la raison pour laquelle Didi souffrit tellement. Il est possible que pour soulager et peut-être pour sauver la vie physique de Mâ, elle prit sur elle une grande part de ce fardeau.

Q.- Je suis très touchée par ce que vous venez de me raconter au sujet de Didi. C'était quelqu'un tout à fait hors du commun et qui inspire un très grand respect.

At.- Tout cela, je l'ai écrit dans "Ananda Varta". Comme je vous l'ai dit, je veux extraire trois volumes sur Mâ des cent vingt "Ananda Varta" de 1952 à 1982. Le premier est terminé, il concerne les dix premières années. Il y a encore deux volumes à faire. Peut-être certaines personnes pourront-elles m'aider ? Une dame française a fait un très bon travail, elle a tapé à la machine le livre entier, mais maintenant elle ne peut plus. Il me faut corriger, modifier, éditer.

Q.- Personne ne peut vous aider ? Vous faites toutes ces choses toute seule ?

At.- On ne peut pas m'aider, sinon pour taper les textes. Ainsi "Présence de Mâ Anandamayi", du moins la version anglaise "As the flower sheds its Fragance" a été dactylographiée en Amérique.

Q- Nous vous devons beaucoup de reconnaissance pour ce travail extraordinaire que vous avez accompli depuis trente années et plus, et qui nous est si profitable à tous. Demain nous partons à Rishikesh, puis à Kankhal. A notre retour, si vous le permettez, j'aimerais si possible vous posez encore quelques questions.

At.- Bien sûr, vous le pouvez. Vous savez, j'ai l'impression de vous connaître depuis toujours. Lorsque je vous ai vue pour la première fois, j'ai su tout de suite qui vous étiez. Et pourtant, je ne vous attendais pas du tout à cette date là mais bien plus tard. Vraiment, il me semble vous avoir toujours connue . Oui, revenez. Je terminerai en votre absence mon travail en cours.

Vendredi 19 avril 1985 Retour d'Hardwar et Rishikesh

 

Q.- Nous voici de retour. Atmananda, avez-vous pu terminer tout l'énorme travail de correction que vous aviez en cours ?

At.- Oui, tout est terminé, j'ai tout expédié. On va pouvoir mettre sous presse. Je dispose maintenant de beaucoup plus de temps et vous pourrez me poser toutes les questions que vous voudrez.

Q.- C'est extraordinaire que vous puissiez assumer un travail aussi considérable et aussi difficile. Comment pouvez-vous trouver le temps pour faire tout cela ? Car tant de gens viennent vous voir, sans compter l'énorme courrier que vous recevez de toutes les parties du monde ?

At.- Vous savez, je sens que maintenant je ne vis plus que pour faire le travail de Ma. Afin de rendre accessible au plus grand nombre son enseignement et ses paroles. Et je tâche de toujours me laisser guider par elle. Je ne l'entends pas, je ne rêve que très rarement d'elle, et n'ai aucune vision, ce qui arrive à d'autres personnes.

Mais il me vient à l'esprit ce que je dois faire, je le fais, et je m'aperçois que c'est toujours bien. C'est Mâ qui m'aide et m'inspire.

Au début, lorsque j'ai rencontré Mataji, j'ai eu tout de suite le sentiment qu'elle n'était pas seulement ce que mes yeux voyaient. Je sentais qu'il y avait quelque chose d'autrement plus grand. Mais je ne pouvais pas voir la réalité. Cependant, au fond de moi-même, il y avait ce sentiment, cette conviction qu'au delà de l'apparence, il y avait autre chose qu'on ne voyait pas, mais dont on ressentait la présence et la force. Mâ a dit un jour en parlant d'elle-même: "Ici, il n'est pas question d'un corps. Vous voyez un corps, mais il n'y a pas de corps".

Q.- Mâ a dit cela ? "Vous voyez un corps, mais il n'y a pas de corps ?"

At.- Oui. Au commencement, ce sentiment demeurait en moi qu'il y avait en Mataji quelque chose qui nous dépassait. Rien, rien ne pouvait être comparé à elle. Elle était unique.

Vous m'avez demandé: "Mâ est-elle comme le Christ, comme Krishna ou Bouddha ? Cela, je ne le sais pas. Mais en ce qui concerne le Christ, je puis vous dire que, lorsque des chrétiens venaient, et il y en a eu beaucoup, elle leur disait: "Vous avez foi dans le Christ ? Suivez le Christ." Et elle les encourageait à suivre son enseignement. Certains m'ont dit: "Mâ m'a fait lire toute la littérature chrétienne."

Mataji nous disait que la voie du christianisme était bonne, mais qu'il fallait retrouver l'enseignement originel de Jésus. Avez-vous lu cette conversation que Mâ a eue avec ce prêtre catholique ?

Q- oui, plusieurs fois. Etiez-vous présente ?

At.- Oui. C'est moi qui traduisais et qui l'ai transcrite.

Q.- Mâ a dit de si belles choses concernant le Christ: "On trouve tout dans le Christ, le frère, le père, le fils, le Bien Aimé et l'on y trouve aussi Mâ !". Et c'est à ce prêtre catholique français qui lui avait posé une question sur le christianisme que Mâ a dit: "Si le christianisme se situe "à part" de toutes les religions, il rompt avec elles. Nous reconnaissons Jésus-Christ, mais dans le cadre de l'unité de toutes les religions. Lui-même est au dessus de toute distinction".

At.- Oui, c'est exact. Mâ avait aussi répondu à des allemands qui lui disaient ne pas savoir comment se concentrer: "Concentrez-vous sur le Christ ! "Mais nous ne pouvons pas, le Christ est trop grand, trop haut " Et Mâ a ajouté: "Ne croyez pas que le Christ soit un homme. Il est la Lumière. La Lumière qui illumine tout, c'est le Christ".

Elle a souvent affirmé cela, vous savez. Et même si certains lui disaient ne pas pouvoir méditer sur l'aspect physique du Christ, Mâ leur répondait: "Méditez sur la Lumière" Et à un allemand qui se plaignait: "Mâ, je médite sur la Lumière, mais un jour elle est bleue, un jour elle est verte !" Et Mâ lui a répondu: "Cela ne fait rien. Méditez sur la Lumière."

Q- Voyons, ai-je bien compris ? Mâ a dit: "Si vous ne pouvez pas méditer sur la personne du Christ, le Christ est la Lumière, méditez sur la Lumière" ?

At.- Non, ce n'est pas cela. Elle a dit: "Ne pensez pas que le Christ soit un homme, celui qui a été crucifié. Le vrai Christ, c'est la Lumière qui illumine tout. Méditez sur cela". Oui, Mâ Anandamayi a toujours encouragé les chrétiens à méditer sur le Christ et à se conformer à ses enseignements. Il est clair qu'actuellement l'Église catholique est en période de décadence. Néanmoins Mâ encourageait les chrétiens à accomplir leur ascèse en suivant la voie du Christ et à se concentrer sur son enseignement.

J'ai longtemps servi d'intermédiaire entre la Mère et les occidentaux; c'est pourquoi je puis vous parler en connaissance de cause. J'ai tout écrit dans "Ananda Varta". Et Jean Herbert, pour "L'Enseignement de Mâ Anandamoyi", s'est servi, entre autres sources, de cela. Il était très intelligent et a très bien su choisir les textes. Ce qu'il a fait est très bien fait. Il faut lire ce livre.

 

Samedi 20 avril 1985 (matin)

Q.-Vous m'avez dit, à l'instant, quelque chose que je voudrais enregistrer, de crainte d'oublier. Pourriez-vous répéter, s'il vous plait ?

At.- Certainement. Mais j'ai relaté cela dans le livre qui vient de paraître en France: "Présence de Mâ Anandamayi'.

Q.- Je l'ai lu. Mais, peut-être, pourriez-vous ajouter quelques détails ?

At.- En 1954, les fêtes de l'anniversaire de Mataji avaient duré près d'un mois. C'était dans les Himalayas, à Almora, et Mâ y resta deux mois et demi. Lorsque ces fêtes furent terminées, la foule des fidèles se dispersa. Quelques européens étaient venus et évidemment beaucoup d'indiens. Mais un petit groupe de fidèles demeura sur place et se réunissait chaque soir dans la chambre de Mataji. Les habitants d'Almora venaient se joindre à eux. Ils savaient son départ tout proche et s'en attristaient, car ils étaient très attachés à Mâ.

Quelqu'un lui dit: "Ma, vous partez. Qu'allons-nous faire sans vous ? Pendant dix semaines nous sommes venus vous voir tous les jours, nous restions avec vous, et maintenant nous allons nous trouver tout seuls !" Et Mâ répondit: "Que dites-vous là ! Je ne vous quitte jamais. Pourquoi voulez-vous me repousser ? Je suis toujours avec vous." Et quelqu'un ajouta: "Mâ, alors vous habitez dans notre coeur ?" Et Mataji: "Dans votre coeur ? Pourquoi voulez-vous me confiner à une place spéciale ? Je suis le sang de votre sang, les os de vos os. C'est la vérité. Vous pouvez me croire. Je ne dis jamais de mensonges."

Et plus tard elle ajouta: "Je ne vous demande pas de vous asseoir dans une position spéciale, de vous tenir droit, de vous purifier. Dans quelque condition que vous soyez, je suis avec vous TOUJOURS".

Vous savez, c'est nous qui manquons de confiance. C'est pourquoi il faut que celle-ci soit confortée par différentes choses telles que la diksha (initiation) et autres cérémonies. Mais Mâ est là. Si nous avons confiance en elle, si nous évitons de nous occuper de trop d'autres choses, car alors le mental se disperse, si nous pouvons nous concentrer sur Sa Présence, en avoir conscience vraiment, alors nous n'avons plus besoin d'autre chose. Il faut avoir confiance en sa parole.

Vous m'avez dit que vous lisez au moins quelques lignes des paroles et de l'enseignement de Mâ chaque jour. C'est très bien, c'est cela qu'il faut faire. Lorsque les gens me disent qu'ils sont tristes et déprimés, je leur conseille de lire chaque jour un peu des enseignements de la Mère. Depuis plus de trente ans, je traduis les paroles de Mâ, alors je connais tout par coeur. Mais lorsque je lis ses paroles, ça m'aide. Mâ est vraiment présente dans ses mots, dans ses paroles.

 Q.- Oui, je le crois. Ses photographies aussi sont si vivantes, on y ressent une vie, une présence. Vijayananda m'a assuré que Mâ a "insufflé" ou "infusé' je ne sais comment m'exprimer, une force, un pouvoir dans ses photographies. Qu'en pensez-vous ?

At.- C'est certain. Vous avez entre les mains ce magnifique livre allemand (1), qui est surtout un album de photographies, qui en témoigne. J'avais conseillé à une dame qui vit en Suisse de se le procurer. Elle l'a fait aussitôt et m'a dit: "Quelle bénédiction d'avoir ce livre dans ma maison". Cet ouvrage est un panorama photographique de la vie de Mâ Anandamayi, de sa jeunesse jusqu'à la fin. Ces photographies sont magnifiques et je suis d'accord avec Vijayananda.. ("Matri Darshan " Photo-Album uber Shri Anandamayi Mâ" - Mangalan Verlag S. Schang - Matri Mandir im Kirchgarten 2 67308 Lautersheim (Germany))