APERCU SUR LA VIE DE
SRI SRI ANANDAMAYI MA
Traduction d’après le livre:
« From the life of Sri Anandamayi Ma »
par Bithika Mukerji 1970 Volume I
Traduction de Jack Gonthier, parue dans le bulletin mensuel de Panharmonie de 1972 à 1978, et autorisée par la Shree Shree Anandmayi Sangha, Bhadini.
Reproduction avec l’aimable autorisation de Panharmonie.
SOMMAIRE
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Préface 4
I. L’Enfance (1896-1909) 7
II. Avec la famille de Ramani Mohan 1909-1918 13
III. Bhajitpur : le jeu de la Sadhana 1918-1924 21
IV. La vie à Shabagh (Dacca) 1924-1926 29
V. L’arrivée des fidèles 35
VI. L’atmosphère de miraculeux 44
VII. Différentes formes d’expression de la Sâdhanâ 49
VIII Vasanti-pûjâ à Siddheswari / Bhaiji 56
IX. Les premières pérégrinations 65
X Histoire de la statue de Kâlî 70
XI. Premier voyage de Mataji en Inde du Nord 1927 77
XII. L’adieu à Shabagh 81
XIII. Un aperçu du futur mode de vie 84
XIV. Mataji a le kheyâla de quitter Dacca 89
XV. Bholanath 92
XVI. Le cercle s’élargit 97
XVII. Adieu à Dacca 1932 102
PRÉFACE
Mataji ou Sri Anandamayi Ma tient une place unique dans le milieu culturel (2) de l’Inde contemporaine. Elle n'a inauguré ni une religion nouvelle, ni un nouveau courant de pensée ;elle n'a pas de message à délivrer ou de mission à remplir. Pourtant, elle attire à elle des gens de tous âges, de toutes conditions sociales et de toutes croyances. A tous ceux qui viennent la trouver, elle offre un accueil que rien ne limite. S'intéressant à des choses très humaines, elle en est cependant suprêmement détachée. Ce détachement va de pair avec l'intérêt qu'elle manifeste pour toutes les entreprises humaines. Aucun aspect des affaires humaines ne lui est indifférent. Il est impossible de dire qui elle est ou ce qu'elle est, car on ne peut trouver nul autre exemple qui présenterait cette palette extraordinaire de traits caractéristiques.
Au cours des années 1924-32, son état de constante exaltation spirituelle attira sur elle toute l'attention publique. Les gens la comprenaient diversement selon leur propre niveau de compréhension. Certains pensaient qu'elle était une grande sâdhikâ (3) vivant dans l’ivresse divine. C'était vrai, et pourtant on ne s'expliquait pas comment elle pouvait par ailleurs se comporter d'une façon si parfaitement naturelle et participer - d'une manière bien spéciale toutefois - aux affaires du monde qui réclamaient son attention On peut dire qu'elle transformait les activités les plus banales en les auréolant de beauté. En outre, il apparut bientôt à ses fidèles que dans le cas de Mataji, il ne s'agissait pas d'une vie de sâdhanâ. Ainsi, les diverses idées qu'on se faisait d'elle durent-elles céder le pas à une prise de conscience plus vaste et plus profonde qui intégrait tout ce que ses disciples voyaient en elle et le transcendait.
C'est à Dacca (4) au cours des années 1924-32 que l'extraordinaire personnalité de Mataji fut pour la première fois reconnue publiquement. Le présent recueil vise à satisfaire une demande d'information sur cette période initiale. Les sources de ce livre sont pour la plupart des récits de vive-voix émanant de
(2) En Inde, toute culture étant étroitement liée aux valeurs spirituelles, Il faut éviter d'interpréter cette expression dans le sens qu'elle aurait eu Occident où la culture est surtout d'ordre intellectuel.
(3) Celle qui suit une sâdhanâ ou discipline spirituelle ayant pour but de préparer à la Réalisation (masculin : sâdhaka).
(4) Maintenant au Bengla Desh (ancien Pakistan oriental).
personnes qui la connurent à Dacca et même avant. Beaucoup de ces, premiers disciples quittèrent Dacca avec leur famille à l'époque de la partition de 1947 et sont maintenant établis à Bénarès. Au cours des années 1924-32, les proches de Mataji allaient fréquemment à Dacca. C'est grâce à eux que les disciples de cette ville purent connaître l'enfance de Mataji. Par la suite, nombre d'entre eux se rendirent à Khéora, son village natal,
ainsi qu’à Alpara, Bajitpur et d'autres villages où s'était déroulée son enfance. Les villageois leur apprirent quel y avait été le mode de vie de Mataji.
Didi Gurupriya a rendu grand service aux disciples de Mataji en tenant un journal depuis 1926. Didi est totalement incapable d’exagération ou de sentimentalisme. C'est une personne très prosaïque (elle prendrait cela pour un compliment) et ses comptes-rendus de la vie de Mataji sont un modèle de fidélité. Néanmoins, elle n'avait pas toujours la possibilité de connaître l'ensemble des activités de Mataji. Bien que précieuses, ces notes sont une source d'information incomplète ; elles constituent toutefois un document de valeur. Les épisodes relatés en détail dans ce livre sont bien connus des habitués de l'Ashram. La plupart des personnes mentionnées, ou bien leurs proches, leurs amis, sont encore en vie. J'ai eu connaissance de nombreux épisodes, tel par exemple la mort de Vinodini Devi, de la bouche même de Birendra Chandra Mukherjee, le frère aîné de Didi. Ces événements me furent également rapportés par Srimati (5) Hiranbala Ghosh, Brahmachari (6) Kamalakantaji, Jogeshdada et d'autres. Inutile de préciser que les événements rapportés ici sont aussi authentiques et aussi dignes de crédit que peuvent l'être ceux rapportés par des gens intelligents et de bonne éducation, ayant une large ouverture d'esprit.
Il va sans dire que ce document illuminant les mille et une facettes de la personnalité de Mataji n'est qu'un piètre substitut à sa présence vivante. Je suis tout-à-fait consciente des imperfections de ce travail et le souhaiterais mieux écrit. C'est très imparfaitement qu'il décrit cette scène d'une beauté admirable, tournée vers l'invisible, qui se joue spontanément, sans discontinuer et à laquelle se joint un nombre toujours plus grand de participants. J'ai essayé de présenter les faits de façon impartiale. Puisse quelque artiste utiliser un jour ce travail et en faire une oeuvre digne de son sujet; c'est mon voeu le plus cher.
Août 1970 Bithika Mukerji.
(5) Srimati = Madame, masculin : Srî = Monsieur.
(6) Étudiant religieux qui se consacre à une discipline spirituelle (novice).
I - L'ENFANCE (1896-1909)
Au coeur de la campagne bengalie, dans le district de Tripura se trouve un petit village nommé Khéora. Vers la fin du siècle dernier, ce n'était qu'un hameau aux maisons à toits de chaume. Les habitants étaient pour la plupart musulmans mais il y avait aussi une minorité hindoue. Loin des grands centres commerciaux et de l'agitation d'un monde en perpétuelle évolution, c'était un oasis de paix. Les maisons se nichaient dans des bosquets de bananiers ou bien à l'ombre des manguiers. De grands palmiers se découpaient dans le bleu du ciel. De vastes prairies où couraient de petits ruisseaux, parsemés d'étangs aux lotus rouges et blancs, s'étendaient à perte de vue.
C'est dans ce village que vivaient Sri Bipin Bihari Bhattacharya et sa femme Srimati Mokshada Sudari Devi. Dans la cour de la maison, d'une propreté exemplaire, le traditionnel tulasî (1) indiquait que c'était le logis d'un hindou ; et à l’intérieur, le Nârâyana Silâ (2) indiquait que cette maison était celle d'un pieux brahmine (3).
Tous les témoignages de l'époque s'accordent pour voir en Bipin Bihari Bhattacharya un homme hors du commun. Il venait de la noble famille des Kâsyapa, brahmines de Vidyakut, autre village du district de Tripura, Dans son village natal, ainsi qu'à Khéora où il avait hérité de la propriété de son grand-père maternel, on le tenait en haute estime; on aimait sa nature honnête et droite, son détachement du monde. Le plus clair de son temps était consacré à l'adoration de Nârâyana (4), la divinité d'élection (ishta) de sa famille. Toutefois, son occupation préférée était de chanter des chants dévotionnels. Il avait une très belle voix, bien timbrée. Parfois, ses chants pleins de ferveur semblaient le mettre en rapport direct avec le Divin. Les villageois le comparaient à Ramprasad, le célèbre saint et poète Bengali qui, croyait-on, était capable par ses chants dévotionnels d'évoquer la présence de Dieu. Son goût marqué pour l'ascétisme ne lui permettait pas d'accorder beaucoup d'attention aux affaires familiales. Après la naissance de sa première fille, il vint habiter avec sa famille chez sa mère à Khéora. Cherchant à se libérer de tous les liens, son âme ne trouvait pas de repos. On ne fut guère surpris d'apprendre un jour qu'il avait quitté sa maison pour devenir un ascète et vivre un vie de renoncement. Malheureusement son enfant devait mourir peu après. La détresse de
(1) Plante aux feuilles très odorantes que les hindous tiennent pour sacrée ; une variété de basilic.
(2) Petite pierre spéciale que les hindous considèrent comme l’emblème de la Divinité.
(3) Les brahmines constituent la caste la plus élevée de la société hindoue.
(4) Un des noms de Vishnou..
la jeune mère émut ses voisins et ses amis. Ils entreprirent de faire sortir Bipin Bihari de sa retraite. Non sans difficulté, ils le persuadèrent de revenir, après une absence de trois ans. Il reprit les devoirs et les responsabilités incombant au chef de famille, mais on voyait bien que sa vie était placée sous le signe du détachement Parfois, il accompagnait dans leurs pérégrinations les groupes de chanteurs itinérants qui passaient au village, chantant des bhajans (5) et des kîrtans (6).
La femme de Bipin Bihari, Srimati Mokshada Sudari Devi était, et est restée (7), l'une de ces rares personnalités qui incarnent les plus douces vertus humaines. Elle était l'héritière de toute une sagesse villageoise. Les autres femmes ne pouvaient égaler la patience, la dignité et le courage avec lesquels elle affronta les épreuves de la vie. Matériellement, la famille était pauvre. Et pourtant la maison respirait le bonheur et rien n'y semblait manquer. Malgré la pauvreté, Sudari Devi ignorait ce qu'était le laisser-aller ou l'amertume Le peu qu'elle possédait était toujours bien rangé, la maison était toujours impeccable. Un hôte survenant à l'improviste pouvait toujours s'attendre à un accueil chaleureux et pour le moins à quelques friandises. Elle était incapable de se mettre en colère ou même de prononcer une dure parole. Bipin Bihari était musicien; sa femme avait une âme de poète. Elle composa de nombreux chants d'une douce sagesse, exprimant l'aspiration spirituelle. Certains de ces poèmes ont été mis en musique et on les chante parfois au cours de réunions religieuses.
Le 30 Avril 1896, le couple eut une seconde fille, que toute l'Inde connaît actuellement sous le nom de Sri Ma Anandamayi ou plus simplement Mataji. Avant et aussitôt après la naissance de cet enfant, Mokshada Devi rêvait souvent de dieux et de déesses. Elle les voyait dans son humble maison qu'ils inondaient de lumière. Émerveillée et terrifiée à la fois, elle leur rendait hommage. Elle racontait qu'au montent de l'accouchement, elle ne ressentit pratiquement aucune douleur. Les femmes qui étaient là se souviennent aussi de cette chose inhabituelle: on ne put faire émettre au nouveau-né le moindre son. On craignit quelque malformation physique chez le bébé. Mais ces craintes n’étaient pas fondées et il se mit à pousser normalement. L'heureux couple donna à la petite fille le nom de Nirmala (8) Sundari (9) Devi. Mokshada Devi ne pouvait oublier la mort de son premier enfant ; aussi plaçait-elle le bébé sous le tulasî afin qu'elle
(5) Chants dévotionnels.
(6) Chants et psalmodies sur les noms du Seigneur, s'exécutant seul ou en groupe, avec accompagnement musical, principalement cymbales et tambourins.
(7) La mère de Mataji a quitté son corps en août 1970.
(8) L'immaculée.
(9) La belle
y reçoive les bénédictions de Dieu. Dès que cela fut possible, la petite Nirmala alla d'elle-même sous la plante sacrée accomplir le rituel, au grand soulagement de sa mère à qui il était difficile de trouver un moment de liberté, tant elle avait de travail.
Modeler ainsi son comportement selon les voeux de son entourage devint chez l'enfant une caractéristique de plus en plus visible au fur et à mesure qu'elle grandissait. Si mère ne se souvenait pas avoir jamais entendu Nirmala formuler un souhait, un désir, en vue d'obtenir quelque chose pour elle-même. Dès que son âge le lui permit, elle se mit avec entrain à faire des menus travaux, non seulement pour sa mère, mais aussi pour les amies de sa mère. Nirmala était une petite fille heureuse et gaie. Sa nature rayonnante lui valut de nombreux surnoms tels Hâs (sourires) et Khusîr (l'heureuse). Elle devint la préférée de la famille et celle également des amis, des voisins, tant hindous que musulmans. On pouvait toujours compter sur elle pour faire la cuisine, s'occuper des petits, aider les voisins. Toutes les portes lui étaient ouvertes. Quand une femme du village préparait une pâtisserie spéciale, elle en mettait un peu de côté pour Nirmala. Tout naturellement, elle se fit aimer de sa famille, des amis et des voisins.
Un autre trait dominant de la petite fille, c'est qu'elle acceptait sans discussion de se soumettre aux exigences des autres. De nombreux exemples illustrent bien cette obéissance absolue qui n'allait pas quelque fois sans déconcerter.
Un jour, sa mère lui demanda d'aller laver une tasse d'agate dans l’étang. Mokshada Devi voyait que Nirmala ne faisait pas très attention à l'objet qu'elle tenait. « Lâche-la donc pendant que tu y es » lui dit-elle, voulant par là la rendre plus attentive. Aussitôt dit, aussitôt fait : la tasse alla se fracasser sur le sol !
Une autre fois, une parente emmena l'enfant à une fête du village et l'installa devant un temple de Shiva en lui ordonnant de rester assise tranquillement jusqu'à son retour. Sa tante, malheureusement, absorbée par les différentes attractions, l'oublia complètement. Et c'est seulement beaucoup plus tard que, brusquement, elle se souvint de l'enfant. Elle se précipita vers l'endroit où elle l'avait laissée, en proie à une inquiétude compréhensible. Mais elle fut bientôt rassurée en apercevant Nirmala toujours assise à la même place, figée comme une statue, regardant fixement devant elle. Elle n'avait pas bougé d'un centimètre !
Lorsqu'il faisait lire sa petite fille, Bipin Bihari lui disait qu'elle devait s'arrêter seulement en arrivant à un point. Quand Nirmala rencontrait une longue phrase, Son petit corps se tortillait sous l'effort qu'elle faisait pour parvenir au point sans reprendre sa respiration. Si elle était obligée de respirer au milieu d'une phrase, elle recommençait depuis le début. L'obéissance poussée a cet extrême chagrinait un peu sa mère, mais elle ne pouvait gronder l'enfant qui était manifestement pleine de bonnes intentions.
L’éducation de Nirmala fut très élémentaire. Pendant une courte période, elle fréquenta l'école du village. Mais il ne lui était pas possible de s'y rendre régulièrement car elle aidait sa mère aux travaux du ménage. Six autres enfants naquirent après Nirmala : trois frères qui moururent peu de temps après, deux soeurs, Surabala (1) et Memalata (2) et un autre frère, Makhan, qui vit toujours. Nirmala avait beaucoup d'affection pour eux et ils le lui rendaient bien. Mais s'occuper d’eux signifiait qu'il ne lui restait guère de temps pour étudier. Et puis l'école était assez éloignée et quand Mokshada Devi ne trouvait personne pour y accompagner Nirmala, cette dernière était obligée de rester à la maison. Son matériel scolaire consistait en tout et pour tout en une ardoise fêlée. Malgré toutes ces difficultés, Nirmala était toujours bien classée. Après une visite de l'inspecteur, elle fut retenue avec trois autres petites filles pour entrer à l'école primaire. L'inspecteur la plaçait au même niveau que les élèves régulières les plus studieuses de sa classe. Sri Anandamayi donnait un jour cette explication : « Les choses se passaient toujours de telle sorte que je révisais immanquablement les questions mêmes que le maître allait me poser ; ainsi il me trouvait toujours bien préparée, même après de longues absences. La signification des mots inconnus se révélait spontanément. Si par exemple je rencontrais le mot « hasti », je m'y arrêtais un moment et puis sa signification (éléphant) m'apparaissait. Mes parents n'avaient pratiquement pas le temps de m'aider à apprendre mes leçons. Si bien que mon éducation est restée très rudimentaire ».
Au sujet des pratiques religieuses, l'enseignement qu'elle reçut fut tout aussi élémentaire. Sa mère lui permit d'aider aux préparatifs de l'adoration quotidienne du Nârâyana Silâ et son père lui apprit à chanter des chants dévotionnels. Ses enseignements étaient très simples : " Viens avec moi " disait-il, « nous allons chanter les louanges de Hari. ».
(1)Surabala devait mourir vers l'âge de 16 ans, après son mariage.
(2) Memalata eut cinq enfants et vécut plus de 40 ans.
-« Qui est Hari ? «
-« Le Seigneur de l'univers. Il est immense. Nous sommes tous ses enfants « .
-« Est-il aussi grand que cette prairie ?" »
-« Beaucoup plus grand. Il nous faut l'adorer et Lui demander Sa grâce. Il est très gentil et veille sur nous. Il porte de nombreux noms ; Hari est l'un d'entre eux «
Cela suffisait à Nirmala qui devint fidèle compagne de son père chaque fois qu'il pratiquait ainsi l'adoration.
Nirmala passa la plus grande partie de son enfance à Khéora. Elle allait parfois à Sultanpur, le village de son oncle maternel. Elle y avait de nombreux cousins avec lesquels elle pouvait jouer. L'un d'eux. Sushila, raconte qu'un jour ils étaient partis pour une promenade à travers champ. Dans l'étroite ruelle du village, ils se trouvèrent face à face avec un troupeau de vaches qui rentrait des pâtures. Les enfants s'enfuirent. Quand ils furent loin, ils se retournèrent et virent Nirmala qui se tenait sans bouger au milieu de la ruelle, entourée par les vaches. Certaines avancèrent leur tête et la frottèrent contre son corps en léchant doucement. Quand le troupeau fut parti, Nirmala courut rejoindre ses amis.
On a déjà dit que Nirmala était d'une nature enjouée. Mais en certaines occasions, il lui arrivait aussi de pleurer. Deux de ses frères moururent à l’âge de sept et huit ans, un autre à six semaines seulement. Lorsqu'ils vivaient, Nirmala s'occupait d'eux avec dévouement, manquant pour cela l'école et les jeux. Non seulement elle accepta leur disparition sans se plaindre mais jamais elle ne laissa sa mère s'abandonner à son chagrin. Chaque fois qu'elle la trouvait pleurant ses enfants disparus, elle éclatait en sanglots si déchirants que Mokshada Devi était obligée d'oublier son propre chagrin afin de consoler la petite fille. Elle dit que ce furent les seuls moments où Nirmala pleura dans son enfance.
Nirmala grandissait dans ce cadre paisible, petite fille heureuse et charmante. Plus tard, sa famille comprit que même en ces premières années, elle était plus qu'une charmante enfant simple et docile. On se souvint d'incidents qui revêtirent une signification plus profonde qu'on ne leur en attribuait à l'époque. Sri Anandamayi parle quelquefois des événements de cette période. Ils témoignent d'un don d'observation, d'un degré d'intelligence et d’un sens de l'humour bien supérieurs à la moyenne. En voici un exemple : " Une nuit mon père vit un serpent enroulé autour du chevronnage de la maison. Dehors il pleuvait, et à la lumière incertaine de la lampe à huile, il ne crut pas bon de déranger le reptile. Il se sentait encore moins disposé à aller dormir en courant le risque de voir le serpent nous tomber dessus pendant la nuit. Il construisit alors une sorte de barricade avec les lits et nous fit tous mettre derrière. Ayant ainsi assuré notre sécurité, il alla lui-même se mettre à l'abri autre part. A cet instant, je pensai que l'homme était vraiment bien peu de chose. Celui qui nous protégeait était incapable de se protéger lui-même ; il lui fallait rechercher la protection de quelqu'un ou de quelque chose d’autre ».
Elle donne parfois cette illustration : « Les gens se plaignent d’être dérangés par les pensées durant la méditation ; elles deviennent encore plus virulentes qu'en temps ordinaire. Je leur dis que cela est normal. Lorsque j'étais enfant, j'observais ma mère verser de l’eau-de-chaux sur le sol tout autour de la maison. Cela avait pour résultat de faire sortir tous les vers de terre. Elle faisait alors place nette et nous pouvions jouer sur le terrain. La méditation joue le rôle de l’eau-de-chaux : elle fait sortir tout ce qu'il y a de malpropre en vous ».
Il y a quelques années, Sri Anandamayi discutait. avec des femmes ait sujet des différentes manières de cuire un certain légume. Mokshada Devi était présente. Sri Anandamayi dit en souriant : « Devinez comment maman nous faisait la cuisine ? Elle bouchait avec son doigt le goulot de la bouteille d'huile avant de la retourner au-dessus de la poêle. Connaissiez-vous cette méthode ?» Mokshada Devi rit avec les autres et dit avec bonne humeur : Je ne pouvais pas me permettre de perdre une seule goutte d’huile. Si tu l’avais voulu, je crois que tu aurais pu naître dans des conditions différentes et avoir une enfance plus agréable ». Mataji répliqua aussitôt : « Mais non, je ne dis pas que nous ayons jamais manqué de quoi que ce soit. En fait ce n'est qu'en grandissant que je compris, d'après ce que disaient les gens, que nous étions pauvres. Maman était une ménagère très économe. Nous autres enfants étions très bien soignés ».
Mais à l'époque, Mokshada Devi ne pouvait voir en sa fille qu'une enfant douce et adorable. Elle avait même des inquiétudes au sujet des facultés mentales de l'enfant. Nirmala était sujette à d'inexplicables « absences ». En plein milieu de son travail, de ses jeux ou bien au moment des repas, la petite fille se figeait, le regard perdu dans le vide. Sa mère la secouait et la grondait ou bien criait son nom comme si elle se trouvait au loin. Il fallait à l'enfant plusieurs minutes avant qu'elle reprit conscience de ce qui l'entourait. Sa mère, cela se comprend, ne voyait là que le signe d'une faiblesse d'esprit. Et puis Nirmala n'était pas dissipée ou espiègle comme les autres enfants, si bien qu'on s'interrogeait sur ses capacités mentales. Quoi qu'il en soit tout le monde l'aimait pour sa nature douce et son sourire radieux.
II - AVEC LA FAMILLE DE RAMANI MOHAN (1909-1918)
Se conformant aux anciennes coutumes villageoises de l'Inde, les, parents de Nirmala se mirent en devoir de lui trouver un mari alors qu'elle sortait à peine de l'enfance. On disait grand bien de la famille de Sri Jagatbandhu Chakravarty du village d'Alpara ; et c'est ainsi que son troisième fils fut estimé être un bon parti pour Nirmala.
En conséquence, le 7 février 1909, Nirmala fut mariée à Sri Mohan Chakravarty, à l'âge de douze ans et dix mois. A la campagne, la coutume veut qu'après la cérémonie, la mariée s'en retourne vivre chez ses parents ou bien que la famille du mari l'accueille comme leur nouvelle fille en attendant qu'elle mûrisse. En tout cas la jeune épouse a la possibilité d'aller voir très souvent sa famille, ce qui lui permet de s'adapter progressivement veulent à son nouvel entourage. Après son mariage, Nirmala resta donc quelques temps chez ses parents. Ramani Mohan avait appris qu'elle était élève à l'école primaire et il eut l'idée de lui écrire. Cela fit sensation dans le village où l'arrivée d'une lettre était un évènement. Tout le monde fut au courant. Mokshada Devi mit la lettre bien en évidence afin que sa fille puisse la prendre sans être gênée. Mais la lettre restait à sa place et il fallut que les amies de Nirmala l'incitent à l'ouvrir et à la lire. Au milieu des rires et des taquineries, Nirmala et ses amies s'employèrent à rédiger une réponse.
Au bout d'un an environ, Bipin Bihari accompagna sa fille chez Revati Mohan le frère aîné de Ramani Mohan. Leur mère était morte avant le mariage de Ramani et c'est la femme du frère aîné, Srimati Pramoda Devi, qui occupait les fonctions et les responsabilités de sa belle-mère. Nirmala resta chez cette famille près de quatre années. Ramani Mohan avait cinq sœurs et quatre frères, dont le plus jeune était écolier. L'un d'eux, Kamini Kumar, avait quitté son village et la seule chose qu'on savait de lui, c'était qu'il était devenu clergyman après s'être converti au Christianisme.
Revati Mohan était chef de gare. Il se déplaçait dans diverses gares situées sur la ligne Dacca-Jagannathgunj. Au moment de son mariage, Ramani Mohan travaillait dans les services de police. Sept mois plus tard, il perdit cet emploi et resta quelque temps au chômage. Il quitta alors son village natal et se rendit à Dacca pour trouver du travail. De temps en temps, il allait voir Revati Mohan et sa famille et apportait parfois de petits cadeaux pour sa femme. Sur ces premiers temps de mariage, Sri Anandamayi raconte " Au début, Bholanath (1) me rapportait des livres. Un soir il me demanda de lire à haute voix tandis qu'il se reposait. Je déchiffrai péniblement un passage, après quoi il m'arrêta en grognant " Très primaire, effectivement". ».
Après le départ de Nirmala, sa famille quitta Khéora et retourna dans son village de Vidyakut. Nirmala commençait une vie nouvelle dans la famille de son mari. Tout de suite, elle eut la charge de la maison de. son beau-frère, ce qui représentait un lourd fardeau. Il fallait aller chercher de l'eau, aider à faire la cuisine, s'occuper des enfants, faire les courses, tout cela pour une belle-soeur passablement exigeante. Tous. ceux qui virent Sri Anandamayi travailler dans cette maison témoignent de la vivacité et de la précision de ses gestes. Elle semblait accomplir un maximum de choses en un minimum de temps. Au début, son absolue docilité commença par exaspérer sa nouvelle famille mais bien vite, cette exaspération fit place à l'indulgence quand on s'aperçut que Nirmala était sincère dans cette pratique de l'obéissance envers ses aînés.
Les enfants de Revati Mohan s’attachèrent très vite à Nirmala. Labanya, la fille aînée, ne quittait plus sa tante. L'enfant lui dit un jour: «J'ai envie de t' appeler maman et pas ma tante,
(1) Mataji ne parle jamais de Ramani en disant « mon mari »;elle l'appelle Bholanath ou Pitaji.
je peux". Entendant cela, sa mère lui reprocha de dire des bêtises. Ashu, le frère de Labanya aimait aussi beaucoup sa tante (kakima). Un jour qu'elle le préparait pour l'école, il se mit à faire des histoires en disant qu'il ne voulait plus recevoir à manger des mains de sa tante. Comme c'était d'ordinaire un de ses plus grands plaisirs, sa mère se demandait ce que cela voulait dire ; elle finit par découvrir que les mains de Nirmala étaient dans un état pitoyable. A force de laver et de frotter continuellement, sa peau s’était usée et. des plaies étaient apparues sur le dessus des mains Tout le monde fut horrifié et voulut savoir pourquoi Nirmala n'avait rien dit. En fait, personne n'avait songé .à vérifier la somme de travail accompli tant le calme de son allure ne laissait jamais deviner la moindre souffrance , et personne ne comprenait qu'on puisse souffrir physiquement sans une plainte. Nirmala se laissa soigner aussi docilement qu'elle avait accepté les durs travaux qui avaient peu-à-peu rongé ses mains.
Bien que retrouvant chaque jour ses multiples tâches ménagères Nirmala put aussi s'initier à différents artisanats. L'après-midi, quand les hommes parlaient travailler, elle disposait d'une petite heure de liberté qu'elle employait à rendre visite à ses voisins Sa douceur lui ouvrait toutes les portes. Malgré une timidité et une réserve de rigueur chez une jeune mariée, elle avait toujours un sourire d'amitié pour les jeunes femmes de son âge. C'est ainsi qu'au cours de ces agréables moments, tout en devisant amicalement, Nirmala apprit à coudre, à canner, à filer etc. Elle prenait un vif intérêt pour tout ce qui était nouveau et apprenait vite.
L'une des soeurs de Ramani Mohan, connu plus tard sous le nom de Matori Pisima (tante Matori),vint passer quelques temps avec eux. Elle était à peu près du même âge que Nirmala et les deux jeunes filles se lièrent d'amitié. Matori Pisimâ était une personne très espiègle, au regard malicieux; elle imaginait toutes sortes de friponneries, comme par exemple, goûter aux conserves de sa belle-soeur pendant que cette dernière faisait la sieste. Même ces tours inoffensifs n'étaient pas dans la nature de Nirmala. Comme elle était la plus grande des deux, elle descendait les pots et les bocaux pour son amie mais ne touchait jamais leur contenu.
Nous avons déjà dit que dans son enfance, Nirmala était sujette à des « absences ». Or il arrivait à présent qu'au beau de son travail, on la découvrait parfois comme plongée dans le sommeil. Pramoda, sa belle-soeur, fut attirée une fois ou deux par une odeur de brûlé qui venait de la cuisine et découvrit Nirmala gisant sur le sol au milieu des ustensiles épars. Après qu'on l'eût secouée, elle reprenait ses esprits, semblait navrée à la vue de ce gâchis et s'employait aussitôt à le réparer.Pramoda pensait qu'elle s'était endormie et les choses en restaient là.
Il y a quelques années, Sri Anandamayi se rendit à Calcutta pour honorer de sa présence une grande cérémonie organisée par les fidèles (2) de cette ville. Pramoda Devi, devenue une très vieille dame, vint voir sa belle-soeur. Les choses avaient bien changé et tout cela dépassait ce qu'elle avait pu s'imaginer. On aurait pu croire qu'elle allait se sentir un peu perdue au milieu d’un tel rassemblement. Le programme de Sri Anandamayi était très chargé et il était bien difficile de l'approcher. Un soir, après le départ de tous les visiteurs, alors que l'Ashram se reposait, Sri Anandamayi sortit sans bruit de sa chambre. Il était plus de minuit et seuls quelques compagnons veillaient encore; ils la suivirent. Elle se rendit auprès de sa belle-soeur et doucement, elle s'assit à ses côtés, lui prit les mains et se mit à lui parler gaiement dans le dialecte de son village. Elle fit un saut dans les souvenirs, évoquant les vieux amis, les endroits familiers, les événements passés. Pramoda fut tout d'abord un peu déconcertée, mais parut bientôt tout à fait ravie. Leurs éclats de rire éveillèrent tous les dormeurs et la chambre fut bientôt pleine de monde. Chacun prit part à la conversation. Sri Anandamayi les faisait rire en racontant des anecdotes amusantes sur la vie au village. En riant elle dit à sa belle-soeur : "Tu vois, toutes ces ménagères se croient très expertes. Dis-leur si moi aussi je ne me suis pas bien occupée de ta maison? ». Pramoda réfléchit un instant puis dit le plus sérieusement du monde : " Vous ne pouvez pas vous imaginer comme elle était bonne et douce. Non seulement elle faisait tout mon travail mais je vous assure que je n'ai jamais eu à me plaindre d'elle au cours des années qu'elle passa chez moi. Vraiment, cet esprit de service est rare de nos jours ". Pour certains des témoins de cette scène, la satisfaction visible de Sri Anandamayi était encore plus merveilleuse que cette généreuse appréciation. Avec sa modestie naturelle, elle paraissait très heureuse que l'on reconnaisse et rende hommage à son dévouement.
En 1913, environ quatre après le mariage de Nirmala, Revati Mohan mourut plongeant, sa famille dans le chagrin. Sa veuve, ses enfants et sa belle-soeur Nirmala, allèrent à Alpara. Nirmala passa six mois avec la famille tandis que Ramani Mohan travaillait à Ashtagram. Elle dut s'occuper de la famille en deuil. Les soeurs de Ramani Mohan étaient toutes mariées et ses frères travaillaient dans des endroits différents. Tous considéraient Revati Mohan comme le chef de la famille. Sa mort les privait d'un foyer où ils pouvaient se voir. Petit à petit, chacun partit de son côté et c'est seulement beaucoup plus tard qu'ils furent à nouveau réunis par leur jeune belle-soeur, Nirmala Devi. Après cela,
(2) En anglais " devotee ". Mataji dit toujours qu'elle n'est pas un Gourou et qu’elle n'a pas de disciples.
Nirmala retourna chez ses parents à Vidyakut pour six mois avant de se rendre, en 1914, à Ashtagram pour tenir la maison de Ramani Mohan. En disant adieu à sa fille, Mokshada Devi lui donna ces instructions. « A présent, tu dois considérer ton mari comme ton protecteur. Il faut lui obéir et le respecter comme tu le faisais pour tes propres parents ". Selon son habitude, Nirmala suivit à la lettre ce conseil.
Plus tard, Sri Anandamayi donna à Ramani le nom de Bholanath. 0n peut affirmer que tant qu'il fut en vie, Mataji ne fit jamais rien sans son consentement : " 0n m'avait dit au moment de mon mariage que je devais respecter Bholanath et lui obéir. Je lui vouais donc le même respect et la même obéissance qu’à mon propre père. Dés le début, il fut un père pour moi. Il avait foi en moi et était convaincu que tout ce que je pouvais faire était bien ".
Bholanath était un simple villageois dont le savoir ne dépassait pas les connaissances élémentaires de la vie religieuse et de la sâdhanâ. A l'époque de son mariage, il ne se doutait guère des événements exceptionnels qui devaient radicalement changer le cours de sa vie. Mais il ne fut pas pris en défaut lorsqu'il dut faire face aux conséquences peu banales de son mariage. C’est à lui que fut révélée en premier la personnalité sans égale de Sri Anandamayi; il fut le premier à en recevoir le choc. Il eut le privilège d'être le témoin des merveilleux kriyas (3) de la sâdhanâ à Bajitpur; et c'est lui qui ouvrit au monde ses portes toutes grandes, malgré l'avertissement de Sri Anandamayi lui disant qu'il venait de déclencher un phénomène dont bientôt il ne serait plus maître. En dépit de sa fierté et de son caractère entier, Bholanath était aussi généreux et son coeur était très tendre. Il s'emportait soudain d'une manière enfantine, mais on l’apaisait facilement. Parmi les proches de Sri Anandamayi, il occupait une place particulière. D'une part, il la considérait comme son Gourou, son maître spirituel, et de l'autre, elle était sa femme obéissante et dévouée qui le servait avec désintéressement. Nous ne savons pas comment il parvenait à concilier ces deux positions. En tous cas, cela ne sembla pas lui poser de problèmes. Son assurance et son amour de la vie ne pouvaient manquer de toucher ceux qui l’approchaient. Les proches de Sri Anandamayi reconnaissaient en lui le chef de leur petit groupe, leur guide.
(3) Action yoguique ou rituelle.
Sa famille toutefois, n'appréciait pas tellement le comportement de Nirmala. Au fur et à mesure que la personnalité de cette dernière s'affirmait, il leur parut évident que Bholanath ne mènerait jamais une vie conjugale normale. Ils aimaient beaucoup Nirmala, mais pensaient que leur devoir était de pousser Bholanath à quitter sa femme pour se remarier. Ceux qui ont connu Bholanath savent bien qu'il n'aurait jamais pu envisager pareille solution On peut dire que pour ce couple, la vie conjugale ne fut pas un problème. Quand sa femme vint le rejoindre, Bholanath vit autour d'elle une aura spirituelle qui éloigna de lui toute pensée mondaine. Sri Anandamayi rapporte : " Au début, il disait souvent : " Tu es jeune ; tu es encore une enfant ; cela s’arrangera en grandissant ". Mais on dirait bien que je n'ai jamais grandi ! »
A Ashtagram, Bholanath était le locataire de Jai Shankar Sen. Charmée par le rayonnement de Nirmala, Srimati Sen l’appelait Khusîr Ma qui était un de ses surnoms d'enfance. les jeunes amies de Nirmala l'appelèrent « Rangâ Didi » (jolie soeur). Srimati disait : " Quand Khusîr. Ma va à l'étang, les ghâts (1) sont illuminés par sa radieuse beauté ". Nirmala Devi avait à cette époque dix-huit ans. Elle était très mince, sa taille était supérieure à la moyenne ; elle avait de longues tresses qui descendaient jusqu'aux genoux, de petites mains et de petits pieds menus et délicats. Tout le monde était frappé par la joie qui émanait d'elle. Un jour qu'elle rendait visite à un voisin, elle croisa en chemin un ami de Bholanath, Kshetra Mohan. Ce dernier la trouva si impressionnante qu'il se prosterna spontanément devant elle en l'appelant « Devi Durga » (2).
(1) Nom donné aux bords des étangs dans le village, ou les femmes se rassemblent pour faire la lessive, échanger des nouvelles, bavarder.
(2) La Divine épouse de Shiva; dans les Ecritures, elle porte des vêtements rouges.
Hara Kumar Rai habitait chez sa soeur Srimati Sen. C'était un homme cultivé qui avait une bonne situation. Mais il était parfois submergé par la ferveur religieuse et pendant ces périodes, il lui était impossible de travailler normalement. La mère de Hara Kumar était morte dans la pièce occupée par le jeune couple. C’est peut-être pour cela, ou pour d'autres raisons qui lui étaient propres, qu’à sa première rencontre avec Nirmala, il se prosterna devant elle en l'appelant " Mère ". Puis il ne manqua plus une occasion de lui rendre service Cela n'était pas facile, car Nirmala, comme c’est l'usage pour une jeune mariée, ne parlait qu’aux hommes de sa famille. Il lui portait tout de même des légumes et réussissait à lui procurer du bois sec. On imagine combien ces attentions que personne n'avait sollicitées étaient mal vues par les voisins. Hara Kumar ne s'en soucia pas et, faisant fi des usages, il venait voir Nirmala chaque jour pour le pranâma (3) et pour avoir un peu de prasâda (4). Mais Nirmala ne voulait pas faillir aux traditions. Tirant son sâri sur son visage, elle se tenait à distance respectueuse sans bouger, sans rien dire. Elle ne pouvait l'empêcher de se prosterner, mais il lui était impossible de lui offrir le prasâda. En désespoir de cause Hara Kumar s'adressa à Bholanath. Ce dernier, touché par sa sincérité, demanda à Nirmala de lui offrir un peu de riz qui était dans son assiette. Nirmala obéissait toujours à son mari et les voeux de Hara Kumar furent ainsi comblés. Il dit : " Pour l'instant, je suis le seul à vous appeler « Mère » mais un jour viendra ou le monde entier vous reconnaîtra et vous appellera " Mère " . On considérait généralement Hara Kumar comme un original. S'il avait été membre de la société à part entière, ses paroles auraient eu plus de poids. Mais de toute évidence, le temps de la reconnaissance n'était pas encore venue ; aussi la prophétie de Hara Kumar ne fut-elle pas entendue. Il fut encore un précurseur en attirant l'attention sur les états extatiques (bhâvâvhasthâ) de Nirmala qui étaient jusqu'alors passés inaperçus. Il eut aussi l'idée d'inviter dans la cour de la maison de Nirmala un célèbre groupe de chanteurs religieux. Nirmala et les femmes du voisinage vinrent écouter les chants. Au bout de quelques instants, le corps de Nirmala se figea et elle demeura sourde aux appels de ses amis qui la secouaient. Maintenant qu'elle était une jeune femme, il n'était plus question de croire à de la somnolence, à des " absences " ou à une faiblesse d'esprit, comme l’avait fait autrefois la famille de Bholanath et la sienne. On ne comprenait pas. Après le kîrtana, elle retrouva son état normal.
(3) Prosternation: il en existe plusieurs types.
(4) Portion des aliments laissée par une personne respectée, le Gourou par exemple ; les Ecritures hindoues donnent une grande importance au prasâda Ce n'est plus un aliment ordinaire, mais un support grâce auquel il y a transfert de pouvoir entre Gourou et disciple.
Seize mois après son arrivée à Ashtagram, Nirmala tomba malade et partit chez ses parents en convalescence. Sri Anandamayi a parlé de ce séjour à Vidyakut : " Il n'y avait pas beaucoup de travail à la maison, car mes soeurs étaient assez grandes pour aider ma mère. J'avais beaucoup de temps libre que j'employais en rendant visite aux voisins, aux amis ou bien à me promener seule. Dans l'obscurité, je percevais parfois une étrange lumière qui enveloppait mon corps et qui paraissait se déplacer avec moi ". Au village de ses parents, Nirmala pouvait aller librement sans voiler son visage. Mokshada Devi disait que Musulmans comme Hindous aimaient accueillir Nirmala et parler avec elle.
Nirmala avait une jeune cousine, Annapurna, qui venait de se marier ; elle vivait avec ses parents. Elle se mit à manifester des signes inquiétants, tombant pendant des heures dans un état de transe apparente. Les gens du village faisaient cercle autour d'elle et l'observaient avec déférence. Un jour, Nirmala témoin de cette scène s’approcha de la jeune fille et lui murmura quelque chose à l'oreille. Annapurna reprit conscience et depuis ce jour, elle n’eut plus jamais ce genre de crise. Les mots magiques que Nirmala lui avait murmuré a l'oreille étaient les suivants : « Ne te tracasse pas. Tu recevras bientôt une lettre de ton mari ». Sri Anandamayi raconte en riant que les gens du village étaient persuadés qu'elle avait utilisé un pouvoir spirituel pour guérir la jeune fille. Elle parla de cet incident pour montrer qu'il était généralement difficile de reconnaître un authentique bhâva (5).
Tandis que Nirmala était à Vidyakut, Bholanath fut nommé dans une ville appelée Bajitpur. Il ne put y faire venir Nirmala immédiatement et elle demeura encore quelques temps à Vidyakut chez ses parents. Au début de 1918, il trouva un logement à Bajitpur ; Nirmala pouvait le rejoindre.
(5) Extase spirituelle, en général de nature émotionnelle, qui survient habituellement lorsqu'on a atteint un niveau élevé sur la voie de bhakti (yoga de l'amour divin).
III - BAJITPUR : LE JEU DE LA SADHANA (1918-24)
Pour les fidèles de Sri Anandamayi, Bajitpur tient une place bien particulière : c’est l'endroit où s'accomplirent les divers exercices d'une sâdhanâ intensive. Elle parla de cet évènement en ces termes : Un jour, à Bajitpur, j'allais prendre mon bain dans un étang. Tandis que je versais de l'eau sur mon corps, ce kheyâla (1) soudain me traversa l'esprit : Comment serait-ce de jouer le rôle d'un sâdhaka ? ». Alors ce jeu (lîlâ) commença ».
Ce que nous savons de ce jeu de la sâdhanâ repose sur les rares révélations que Sri Anandamayi en a fait, ainsi que sur les témoignages de Bholanath et de quelques autres personnes qui eurent la bonne fortune d'y assister. Il n'y eut pas de changement brutal ; comme avant, Nirmala s'occupait scrupuleusement de ses devoirs ménagers. Bholanath aimait avoir chez lui des invités ; Nirmala était bonne cuisinière et s'ingéniait à leur préparer de nouveaux plats. Elle avait aussi un grand sens de l'humour. Elle entendit un jour un ami de Bholanath dire qu'il pouvait tout manger à l'exception des radis. Quelques temps après, il vint dîner chez eux. Après s'être bien régalé, quelle ne fut pas sa stupéfaction en découvrant que tout le repas, y compris le dessert, se composait de radis !
Bholanath travaillait sous les ordres de Bhudeb Basu qui était gérant adjoint des domaines de Nawab (2) de Dacca à Bajitpur Sa femme et ses enfants se prirent bientôt d'affection pour Nirmala. Une autre famille très amie fut celle de Janaki Sen et sa femme Usha Devi. Un jour, Bhudeb Basu organisa chez lui un kîrtana. Nirmala était dans la maison, s'occupant d'un enfant malade. Au bout de quelques instants, elle sentit que son corps entrait en bhava. Elle demanda à ce que quelqu'un la raccompagna chez elle. En apprenant que Nirmala était rentrée parcequ'elle se sentait « affectée » par le khîrtana, Bhudeb Basu en déduisit qu'elle n'avait pas les nerfs solides. Sa femme alla voir Nirmala quelques jours plus tard et lui conseilla de mieux se dominer. Nirmala sourit et ne dit rien.
(1) Généralement, impulsion psychique soudaine et inattendue, désir, volonté. attention, souvenir ou connaissance. Toutefois, Mataji a donné à ce mot un sens beaucoup plus large. Elle appelle kheyâla, les actions incompréhensibles du Suprême, comme par exemple le fait que dans la création, Il se soit divisé lui-même, etc... Chez Mataji, il n’y a pas d’ego pour expliquer ses faits et gestes, ses sentiments et ses pensées. Quand elle emploie le mot kheyâla au sujet de sa personne, Il faut entendre un jaillissement spontané de Volonté qui est divin et par conséquent, libre.
(2) Titre donné au gouverneur musulman d'une ville, d'une région.
Nous avons vu qu’elle avait eu le kheyâla de pratiquer la sâdhanâ. Elle avait toujours eu bien du mal à déchiffrer un livre et ce n’est donc pas dans les livres qu’elle pouvait apprendre ces pratiques. Elle commença par les préparatifs qu’elle avait vu faire par sa mère, sa grand-mère et d’autres femmes pieuses. Après la journée de travail, elle nettoyait très soigneusement sa chambre, jusqu’à disparition du dernier grain de poussière; puis elle faisait brûler de l’encens et, dans la paix du soir, la chambre s’imprégnait de l’odeur du santal. Elle s’installait alors dans un coin et répétait à haute voix les noms du Seigneur. Au bout de quelques instants, ses membres prenaient d’eux-mêmes les postures de padmâsana, de siddhâsana ou d’autres âsanas (1). Inutile de dire qu’à cette époque, Nirmala ne connaissait même pas le nom de ces postures de méditation. Elle constatait simplement que son corps prenait spontanément ces postures. D’autres mudrâs (2) et kriyâs se manifestaient au moment de l’adoration du soir. Après le dîner, Bholanath s’allongeait sur son lit, mais parfois il ne dormait pas : fasciné, il la contemplait jusqu’à une heure avancée de la nuit. D’autres fois, il s’endormait, épuisé par sa journée de travail, tandis que Nirmala se plongeait dans un monde à elle. Il reconnaissait certains des kriyâs, mais dans le nombre, la plupart lui étaient inconnus ; il voyait que de toute évidence ces mouvements s’effectuaient chez elle naturellement.
Nirmala répétait le nom de Hari simplement parce que c’était celui que son père lui avait appris. Bholanath, un fidèle Shakta (3), en fut un peu troublé. Un jour, il lui demanda : « Pourquoi répètes-tu le nom de Hari ? Nous ne sommes pas des Vishnouïtes, nous sommes des Shaktas ». Nirmala dit : « Que dois-je faire alors ? Répéter le nom de Shiva ? ». Bholanath, tout heureux, lui dit qu’elle pouvait le faire. Quant à elle, cela lui était égal. De plus, les kriyâs qui se manifestaient dans son corps ne parurent pas affectés par ce changement.
(1) padmâsana (posture du lotus) ; siddhâsana (posture parfaite) : postures de méditation de yoga. Asana : posture yoguique. Chacune correspond à un état mental particulier.
(2) Posture particulière du corps ou d’une partie du corps, représentant l’expression d’une deva shakti (force naturelle supérieure) particulière. La shakti ne peut fonctionner que lorsqu’on prend cette posture. La pratique des mudrâs produit les changements nécessaires dans le mental ou la caractère. Chez Mataji, ces mudrâs apparurent spontanément
Généralement, ces kriyâs se manifestaient quand il faisait nuit ; mais en fait, ils n’avaient pas d’heure fixe et survenaient aussi dans la journée. Le stimulus du Nama-japa (4) n’était pas toujours nécessaire pour les faire apparaître. Par les fentes de la clôture, des voisins en virent certains. Ces villageois, gens simples, étaient bien embarrassés pour expliquer cette conduite étrange. Nirmala n’avait pas l’air malade ni anormale, mais semblait complètement perdue dans son univers particulier. Ce phénomène leur était inconnu et ils pensèrent qu’elle était possédée par des esprits maléfiques. Même en dehors des heures de pratique, elle n’était plus la même ; elle semblait lointaine, distante ; les voisins se mirent à l’éviter, elle qu’on avait jusqu’ici tant appréciée. Perplexes, ses amies firent de même. Nirmala accueillit d’ailleurs très bien cette solitude. A présent qu’on la laissait pratiquer seule, elle pouvait consacrer plus de temps à sa sâdhanâ.
Nombreux furent ceux qui suggérèrent à Bholanath d’avoir recours aux ojhâs (5) pour chasser les mauvais esprits qui l’habitaient. Les gens qui avaient un certain niveau d’instruction lui conseillaient de consulter un médecin, convaincus que Nirmala était victime d’une forme inconnue d’hystérie. Bien qu’aucune de ces deux solutions ne fut à son goût, Bholanath, violemment critiqué par certains ou recevant d’autre part les conseils bien intentionnés de ses amis, demeurait perplexe et il finit par faire appel à un ou deux ojhâs. Mais ils ne purent rien faire. L’un d’eux tout spécialement avait la réputation de posséder de grands pouvoirs contre les esprits du mal; Lorsqu’il se présenta, Nirmala était assise dans un coin, ayant apparemment oublié ce qui l’entourait. L’homme prononça ses exorcismes et attendit les résultats. Tout à coup, il se mit à pousser des grands gémissements et à se rouler par terre, comme sous l’effet d’une violente douleur. Bholanath tenta vainement de lui porter secours. Très inquiet, l’idée lui vint de faire appel à Nirmala, il l’implora : « Qu’est-il arrivé à cet homme , je t’en prie, remets-le sur pieds ».
(3) Adorateur de Shakti, l’Energie divine, Shakti représente un pouvoir suprême, éternel, du domaine de la conscience. C’est ce pouvoir qui meut la nature et la Surnature. Dans l’Hindouisme, la Shakti est généralement symbolisée par une divinité féminine.
(4) Répétition du nom du Seigneur.
(5) Personnes qui affirment pouvoir chasser les esprits du mal.
Immédiatement, l’homme cessa de s’agiter. Lorsqu’il fut complètement remis, il se prosterna devant Nirmala qui, tout au long de la scène était restée impassible et dit : « Elle est le Devi (6) en personne. C’était de la folie d’essayer sur elle mes pouvoirs »
On n’a jamais vu Sri Ma Anandamayi faire usage délibérément des pouvoirs supranormaux. Ils ne sont pas systématiquement cachés, ils ne sont pas mis en jeu volontairement. Cet incident était peut-être nécessaire pour rassurer Bholanath et raffermir la foi qu’il avait en elle. Par bonheur Ramani Mohan avait un ami médecin , le Dr Mahendra Nandi, qui était non seulement un excellent praticien mais aussi un homme sage et intelligent. Il observa Nirmala pendant quelques jours et dit alors à Bholanath qu’elle se trouvait dans un état d’exaltation spirituelle et ne devait sous aucun prétexte être vue par les gens de l’extérieur ; Bholanath s’empressa de suivre ce conseil.
Nirmala avait une amie, Usha, qui venait la voir régulièrement, en cachette de sa belle-mère ; cette dernière n’aimait pas que l’on fréquentât une jeune fille au comportement si étrange. Un jour, le fils d’Usha tomba malade ; elle l’amena en cachette auprès de Nirmala. L’enfant guérit et sa mère fut convaincue que c’était grâce à Nirmala qui l’avait touché. Elle disait à son amie : « Tu es pourtant bien plus jeune que moi, mais tu sais, j’ai envie de t’appeler « Mère » ! ».
A partir du mois de mai 1922, elle parut s’absorber encore davantage dans sa sâdhanâ. Et c’est trois mois plus tard, le 3 août 1922, que toute seule, elle procéda à l’initiation spirituelle (dîkshâ). Sri Anandamayi explique parfois la signification de l’initiation spirituelle en ces termes : « Vous voulez appeler quelqu’un que vous apercevez mais dont vous ignorez le nom. Vous essayer alors d’attirer son attention d’une manière ou d’une autre ; vous lui faites un signe ou vous l’appelez en utilisant les mots qui vous viennent à l’esprit. Il finit par s’approcher et demande : « Est-ce moi que vous appeliez ? Je m’appelle untel »; De la même façon, jouant le role de précepteur spirituel (gourou), Dieu révèle Son Nom au pèlerin qui chemine en quête d’un guide. Après l’initiation, la période des efforts désordonnés est terminée pour l’élève (shishya). Il s’est saisi d’une perche qui le conduira au but. En dernière analyse, le disciple réalise qu’il ne fait qu’un avec le Nom et le Gourou. Et comment pourrait-il en être autrement ? Lui seul peut faire le cadeau de communiquer Son Nom et personne d’autre que Lui n’est capable d’en prendre connaissance ».
(6) Déesse, divinité.
Sri Anandamayi n’eut pas de gourou au sens où on l’entend généralement. Dans la soirée du Râkhi Pûrnima (7), elle fit la cuisine comme d’habitude et servit le dîner vers neuf heures. Elle mettait de côté sa propre nourriture et ne mangeait que tard dans la nuit, après sa sâdhanâ. Pendant des mois, elle ne prit que ce seul repas à minuit, ou plus tard, et bien souvent, elle n’en prenait aucun. Au début de la soirée, des voisins étaient venus lui demander si elle voulait les accompagner pour aller voir les temples décorés, mais elle avait décliné l’invitation. Quand les membres de la famille eurent gagné leurs chambres, elle s’installa pour son adoration quotidienne. Au bout d’un instant, elle vit que son doigt traçait un dessin mystique (yantra) sur le sol. Elle devint elle-même le Gourou ; elle perçut intérieurement un bija-mantra (8); elle écrivit le mantra avec son doigt à l’intérieur de la figure qu’elle venait de dessiner. Elle était aussi le shishya (disciple) et, acceptant le mantra, elle se mit à le répéter. Elle réalisa que le mantra n’était pas différent d’elle-même et que Gourou, mantra, ishta (9) étaient UN.
Au cours des cinq mois qui suivirent, sa sâdhanâ prit une forme plus concrète. Après le jeu (lîlâ) de l’initiation spirituelle, des mantras et des hymnes en sanskrit sortaient parfois spontanément de sa bouche, précédés généralement de la monosyllabe OM. Inutile de préciser qu’elle n’avait aucune connaissance du sanskrit ni de ces compositions. Pendant des heures et même des jours entiers, les fonctions naturelles de son corps semblaient suspendues ; elle n’avait ni faim, ni sommeil. Pour elle, il n’y avait pas de différence entre le matin et l’après-midi, entre le jour et la nuit : ce n’était que béatitude ininterrompue ; elle sentait dans sa bouche une substance au goût de miel parfois si abondante parfois qu’elle était obligée de l’avaler. Par moments, elle sentait son corps aussi léger qu’une plume et s’élever au dessus du sol ou au contraire il semblait aussi inamovible qu’un roc. De nombreuses personnes ont pu observer par la suite ces deux états. Pendant la sâdhanâ, elle ne ressentait plus la douleur physique. Il lui était devenu impossible de s’occuper de la maison ; Bholanath devait se débrouiller comme il pouvait. Une jeune domestique vint l’aider chaque jour ; elle se prit d’affection pour sa jeune maîtresse et fit, sans qu’on le lui ait demandé, pratiquement tout le travail ménager.
(7) Jour de la pleine lune au mois de Srâvana (août - septembre).
(8) Nom monosyllabique du Seigneur.
(9) Lit. « Bien-aimé »? La Divinité qu’on a choisit d’adorer. L’ishta est l’aspect du Divin avec lequel le disciple devra parfaitement communier avant que la Suprême Gnose Divine devienne possible.
En parlant de cette phase de sa vie, Sri Anandamayi dit que pour elle la question de la sâdhanâ ne se posait pas, puisqu’il n’y avait rien à atteindre. Et pourtant, on ne pouvait pas dire qu’elle « faisait semblant » ; elle était devenue pour un temps une vraie sâdhikâ, traversant toutes les expériences de la vie spirituelle. Sri Anandamayi a dit qu’il existait une variété infinie de sâdhanâs par lesquelles l’homme s’efforce d’atteindre la Réalisation et que chacune avait d’innombrables aspects. Elle en fit l’expérience lorsqu’elle jouait le rôle de la sâdhikâ. Elle pratiqua d’innombrables formes d’adoration, de rites, de cérémonies hindoues ou non. Sri Anandamayi parle rarement des expériences de la vie spirituelle, surtout en public. Mais nombreux sont les hommes et les femmes en Inde et à l’étranger qui peuvent affirmer avoir trouvé auprès d’elle espoir, consolation et encouragement, car elle savait parfaitement ce qui constituait leur problème particulier. En de rares occasions, elle parle un peu de sa vie de sâdhikâ. A ceux qui s’étonnent de la richesse et de la diversité de ses expériences, elle dit qu’elle n’a même pas révélé le millième de ce qui se passa.
L’initiation de Bholanath
Au cours de cette période d’intensive sâdhanâ, un cousin, Nishikanta Bhattacharya, vint en visite. Il fut stupéfait de voir ce qui se passait et reprocha à Bholanath d’admettre cet état de chose. Un jour où Nirmala était assise dans une posture de yoga, il entra dans sa chambre et avec la ferme intention de lui demander des explications. La coutume aurait voulu que Nirmala restât voilée en sa présence. Mais ce jour-là, sa conduite fut tout à fait inhabituelle et elle ne remit pas son voile sur son visage. De plus, quand Nishikanta lui parla, elle le regarda droit dans les yeux et s’adressa à lui d’une voix si étrange qu’il n’osa plus rien dire. Alors, Nirmala ajouta d’un ton plus doux : « N’aie pas peur, que veux-tu ? ». Nishikanta demande : « Que signifient ces kriyas et ces âsanas, tu as été initiée à la vie spirituelle ? ».
- Oui.
- Est-ce que Ramani aussi a été initié ?
- Non mais ce sera chose faite dans cinq mois ».
Elle indiqua également une date précise. Lorsque Nishikanta eut quelque peu retrouvé ses esprits, il dit : « Donne-nous une preuve de tes pouvoirs spirituels ». Nirmala fit signe à Bholanath de s’approcher et de s’asseoir à ses côtés. Puis elle le toucha. Immédiatement il se figea et paru absorbé dans une profonde méditation. Ashu, le petit neveu de Bholanath, prit peur et se mit à pleurer. Quand Nirmala vit cela, elle toucha de nouveau Bholanath. Il sembla émerger d’un profond sommeil. Il ne put trouver les mots pour décrire son expérience et demeura un certain temps dans un état extatique.
Le lendemain matin, Nirmala retourna comme de coutume à ses occupations. Le jour fixé par elle pour l’initiation de Bholanath approchait. Elle n’en avait plus reparlé, mais lui se souvenait de cette date là. Le matin en question, il s’empressa de filer à son bureau sans déjeuner, s’étant mis en tête d’éviter toute histoire. On demanda au futur initié d’observer le jeûne jusqu’à ce que tout soit terminé ; sans l’avoir voulu, Bholanath remplissait cette condition. A l’heure dite, Nirmala l’envoya chercher. Il fit répondre qu’il était occupé et ne pouvait quitter son bureau. Nirmala alors lui fit dire que s’il ne venait pas immédiatement, c’est elle qui se rendrait à son bureau. N’osant courir ce risque, Bholanath revint à contre-coeur à la maison. Nirmala lui dit de prendre son bain et lui apporta des vêtements propres. Puis elle le fit asseoir sur l’âsana (petit tapis carré) qu’elle avait préparé à son intention. Bholanath y prit place et attendit calmement la suite des événements. Pendant ce temps, Nirmala était entrée en bhâva. De ses lèvres, s’échappa un flot de mantras. Peu après, Bholanath entendit qu’elle ne répétait plus qu’un seul mantra, doucement. Il se pencha, approcha son oreille de sa bouche et réussit à comprendre le mantra. Il en conclut avec raison qu’il lui était destiné. Quand Nirmala sortit de son état exalté, elle lui expliqua en détail la façon d’utiliser ce mantra. Une seule autre personne, Sri Jyotish Chandra Roy (Bhaiji), eut le rare privilège de recevoir un mantra de Sri Anandamayi de la même façon. Elle n’a aucun disciple au sens strict du terme.
A partir du mois de décembre 1922, Nirmala devint mauna, c’est-à-dire totalement muette. Ce mauna avait en outre la particularité d’exclure aussi tout geste. Même son visage restait impassible. A cette époque, le frère cadet de Bholanath, Jamini Kumar, vint en visite à Bajitpur. Le silence de sa belle-soeur le contrariait beaucoup ; il la suivait pas à pas en la suppliant de lui parler. Un jour, assise comme de coutume dans une posture de yoga, Nirmala traça avec l’index de sa main droite un cercle (kundali) imaginaire autour d’elle. De l’intérieur du kundali, elle s’adressa à son jeune beau-frère d’une voix presque inaudible au début. Au bout d’un moment, elle effaça le cercle en procédant de la même façon, se leva et redevint silencieuse. Au cours des trois années que dura son mauna, elle interrompit parfois le silence en utilisant cette méthode quand cela était nécessaire.
Bholanath fut bientôt convaincu que l’univers de Sri Anandamayi transcendait l’espace et le temps. Une fois, elle lui demanda : « Qu’est-ce que l’Arabie ? ». Il lui dit que c’était le nom d’un pays. Alors elle dit : « Je vois deux fakirs (1) d’Arabie, un gourou et son disciple. Je les vois si nettement que si j’étais artiste, je pourrais peindre leur portrait ». Environ un an plus tard, elle eut l’occasion de se rendre sur la tombe de deux fakirs à Dacca. La description qu’elle en fit se trouva confirmée par ceux qui avaient connu les deux saints.
Les affaires du Nawab de Dacca ne prospérant guère, Bhudeb Basu, son représentant à Bajitpur, retourna à Dacca. Le poste de Bholanath fut supprimé en avril 1924. A nouveau, il fut obligé de chercher du travail et dans ce but décida de se rendre à Dacca.
(1) Saint ou religieux mendiant musulman.
IV - LA VIE A SHABAGH ( DACCA ) 1924 - 1926
Bholanath perdit son emploi en avril 1924. Ses patrons, pour des raisons d’économie, liquidèrent leurs affaires à Bajitpur. Espérant obtenir un meilleur poste dans une grande ville, il se rendit à Dacca avec sa femme le 10 avril 1924. Malgré tous ses efforts, il ne put trouver du travail immédiatement. Il décida de renvoyer Nirmala dans son village et de rester tout seul. Elle lui demanda l’autorisation de passer encore trois jours avec lui en disant qu’elle partirait si, passé ce délai, il était toujours au chômage. Et le troisième jour, Bholanath trouva du travail ! Il fut engagé comme intendant des grands jardins de Shabagh -propriété de la Nawabzadi Pyari Banu- par Rai Bahadur Chandra Gosh, l’administrateur de la Nawabzadi à Dacca. Jogesh Chandra Gosh avait entendu parler de Nirmala par son gendre, Bhudeb Basu, qui l’avait connue, ainsi que Bholanath à Bajitpur.
La propriété, plantée d’arbres fruitiers et de fleurs, était très vaste. Une grande partie était à l’abandon, livrée aux broussailles et aux mauvaises herbes. Il y avait une petite maison réservée à l’intendant et non loin de là, une très belle salle que les propriétaires utilisaient pour des spectacles de danse ou des programmes culturels. L’ensemble du domaine était entouré d’un grand mur car les femmes de la famille de Nawab venaient parfois se baigner dans la piscine. Les fonctions de Bholanath consistaient à surveiller le travail d’un groupe d’ouvriers et à s’occuper de l’entretien de la propriété. Après leur installation, Ashu, un neveu de Bholanath, vint habiter chez eux.
Nirmala observait toujours le silence. Dans la journée, elle était presque tout le temps dans un état d’exaltation spirituelle, absorbée dans son univers. Elle trouvait cependant le moyen de se lever tôt pour s’occuper d’Ashu et l’envoyer à l’école. Après quoi elle allait faire la vaisselle à l’étang et se remettait à cuisiner pour le bhoga (1) de la mi-journée. Il n’est pas rare que les gens consacrent la nourriture au moment qui leur convient plutôt qu’à l’heure prescrite ; mais avec Nirmala, il n’en était pas question. Il lui était également impossible de servir à Ashu les restes d’un repas précédent. Fidèle à sa nature, elle s’occupait de la maison avec compétence et dignité.
(1) Nourriture consacrée à la divinité de la famille ou à Dieu. Les Brahmanes ne doivent pas prendre de nourriture non consacrée.
Ses états de bhâvas devinrent plus fréquents et plus prolongés en comparaison de ce qu’ils étaient à Bajitpur. Lorsqu’elle servait le repas, sa main s’arrêtait en l’air ; quand elle faisait la vaisselle à l’étang, il lui arrivait de tomber à l’eau et d’y rester longtemps à demi immergée, elle se brûlait au feu de la cuisine et frôlait bien d’autres dangers. Bholanath qui était obligé de s’absenter pendant de longues heures chaque jour, craignait un accident. Il demanda à sa soeur Matari qui était veuve, de venir loger chez eux. Matari Pisima (tante Matari) avait déjà séjourné en famille et était très amie avec Nirmala. Elle était petite, mince et souriante. C’était merveille de la voir manipuler d’énormes ustensiles de cuisine, assez grands pour préparer les repas de plus de cinquante personnes. Une amitié solide se noua entre les deux belles-soeurs, jusqu’à la mort de tante Matari à Bénarès en 1949. La petite famille de Shabagh s’était donc agrandie et comptait deux nouveaux membres, tante Matari et son fils Amulya. Nirmala avait à présent une compagne qui la soulageait et Ashu avait un ami avec lequel il pouvait jouer et aller à l’école.
Janaki Guha et Bhudeb Basu vinrent aussi à Dacca. Par eux et par d’autres visiteurs de passage à Shabagh, les gens commencèrent à entendre parler de Nirmala. Quelques âmes qui cherchaient allèrent voir Ma Anandamayi et eurent envie de revenir. Tout ce que les hommes pouvaient apercevoir de loin, c’était la silhouette voilée d’une jeune femme. Nirmala se trouvait maintenant en compagnie de familles cultivées pour qui la religion ne jouait pas un rôle extrêmement important. Certains n’avaient jamais entendu parler de kîrtana , ni assisté à l’adoration rituelle d’une divinité (pûjâ). Quoi qu’il en fut, ces gens se comportaient comme s’ils étaient en présence d’une haute personnalité spirituelle. On s’adressait généralement à elle en l’appelant respectueusement « Mère ». Nous l’appellerons désormais « Mataji » puisque c’est sous ce nom qu’on la connaît de nos jours.
Que Mataji attire irrésistiblement jeunes et vieux n’est pas à démontrer. Ceux qui l’ont vue se sont rendus compte de l’effet formidable qu’elle produit sans même prononcer un seul mot ou fixer du regard. Tous, y compris les enfants, ont bien du mal à s’arracher à elle. Des centaines de familles réparties sur deux ou même trois générations lui sont totalement dévouées. Mataji donne parfois cette explication : « N’est-il pas naturel d’aimer spontanément ce qui est sien ? ». Mais les premiers fidèles durent faire face à des critiques parfois insidieuses, à l’indifférence ou au mépris. Nirmala était jeune et belle et cela constitua tout d’abord un obstacle pour les hommes soucieux de l’opinion publique. Par contre, les femmes pouvaient l’approcher sans difficultés et demeurer sous son charme.
Bholanath aimait accueillir des invités et ces disciples de la première heure eurent bientôt l’occasion d’apprécier la cuisine de Mataji. Ils apportaient provisions à Shabagh, poissons, légumes etc... Mataji utilisait dans la journée tout ce qu’on lui avait apporté. Elle ne gardait rien pour le lendemain et le plus remarquable, c’est qu’il y avait tout juste assez de nourriture pour le nombre de convives : rien n’était perdu et personne ne s’en retournait sans avoir reçu sa part. Ce genre de coïncidence est monnaie courante avec Mataji, encore aujourd’hui. Baul Chandra (1) apportait des épices en poudre pour épargner à Mataji la peine de les moudre comme on le fait chaque jour dans les foyers indiens. Bholanath céda un jour à la tentation : tandis que Mataji rangeait les paquets d’épices, il lui demanda : « Tu dis que ce que tu manges n’a aucune importance pour toi. Est-ce que tu pourrais avaler cette poudre de chilli ? » Mataji en prit une grosse pincée et la mit dans sa bouche. Un peu de cette poudre suffit à brûler la langue et le palais de n’importe qui. Mais le visage de Mataji demeura impassible. Elle se leva peu après et reprit son travail. Le jour même Bholanath eut une violente crise de dysenterie, qui le fit horriblement souffrir. Nuit et jour, Mataji le soigna infatigablement, ne le laissa jamais seul plus de cinq minutes. Elle lui fit cette remarque : « Combien de fois t’ai-je demandé de ne pas me mettre ainsi à l’épreuve ». Bholanath répondit avec humilité : « Je ne le ferai plus ».
En se promenant dans les jardins de Shabagh, Mataji aperçut un jour un petit mausolée. Les ouvriers lui dirent que, voici bien longtemps, deux fakirs d’Arabie, un gourou et son disciple, étaient venus à Dacca. Le Nawab et sa famille leur vouaient un grand respect et leur avaient proposé de s’installer à Shabagh. Quand ils moururent, on les enterra sur les lieux et le Nawab fit construire le mausolée pour abriter leur tombe. Rappelons que Mataji, lorsqu’elle se trouvait à Bajitpur, s’était enquise au sujet d’un fakir et de son disciple.
Elle avait eu également la vision d’un certain arbre qui, disait-elle, s’appelait « l’arbre Siddhesvari ». Les jardins de Shabagh étaient situés près de l’immense champ de courses et du terrain de polo de Ramna. Mataji traversait souvent cette mer d’herbe pour se rendre au temple de Kâlî. Avec quelques compagnons elle s’asseyait sous la véranda du temple pour de longues heures. Baul Chandra les y accompagnait parfois.
(1) Sri Baul Chandra Barak, conférencier à l’institution Vakil et ami d’enfance de Bholanath.
Au retour, tard dans la soirée, il s’engageait sur une piste mal tracée. A cette époque, l’endroit était solitaire désert. Par curiosité, Bholanath lui demanda un jour : « Ou vas-tu donc si tard ? ». Baul répondit : « Il y a un temple de Kâlî à Siddhesvari, un peu plus loin. C’est un endroit très beau et très ancien. J’aimerais bien vous y emmener tous les deux ». Mataji fit signe à Bholanath de ne rien dire à Baul au sujet de sa « vision » de l’arbre de Siddhesvari. Quelques jours plus tard, ils se rendirent à Siddhesvari avec Baul. Le chemin, envahi par la végétation, était à peine praticable. D’épais bouquets d ’arbres enfouis sous les plantes grimpantes faisaient à cet endroit une véritable jungle. Ils parvinrent à un temple de Kâlî très ancien. En face du temple, ils virent un énorme peepal (figuier sacré) abattu. Mataji reconnut l’arbre de sa vision. Elle le caressa doucement. Baul leur fit un petit historique des lieux. C’était un siddhapîtha, c’est-à-dire un endroit sacré ou les Sâdhakas avaient pratiqué de dures austérités pour atteindre siddhi (2), la Réalisation. Selon une légende locale, le temple avait été construit par un sannyâsi (3) nommé Samvarvan. A propos de l’arbre, on racontait aussi une histoire : au moment de sa chute, une lumière en émergea et s’en alla pénétrer dans le corps de la divinité qui se trouvait dans le temple.
La nuit était venue. Ils examinèrent le temple et ses environs à la lumière de leur lanterne puis retournèrent à Shabagh. Quelques jours plus tard, Mataji revint à Siddhesvari, mais à leur grand désappointement, ils trouvèrent la porte du temple verrouillée. Mataji s’avança et toucha le cadenas qui lui resta dans les mains : le portail s’ouvrit. Ils furent obligés de passer la nuit dans le temple car ils ne pouvaient le laisser ouvert à tout vent. Ils regagnèrent Shabagh au petit matin lorsque le gardien arriva.
En août 1924, la soeur cadette de Mataji, Surabala, tomba malade dans une ville voisine, Jaidevapura, où elle demeurait avec la famille de son mari... Elle était très attachée à sa soeur aînée. Mataji et Bholanath, ainsi que les parents de Mataji vinrent la voir. Les dernières pensées de Surabala furent pour sa soeur. Elle mourut à l’âge de seize ans. Après la mort tragique de la jeune fille, Bholanath invita les parents de Mataji à Shabagh. Il pensait que ce changement leur ferait du bien et qu’il serait aussi profitable à Mataji. Mais il avait encore beaucoup à apprendre au sujet de Mataji. Il s’imaginait que son chagrin était immense car elle aimait beaucoup sa jeune soeur. Peu à peu, il comprit que pour Mataji, santé ou maladie, vie ou mort, tout cela revenait au même.
(2) Il existe de nombreux types de siddhis. Une personne peut devenir vâksiddha (tout ce qu’elle dit se réalise) ou bien obtenir les huit siddhis (animâ, mahimâ, laghimâ, garimâ, prâpti, prâkâmya, isitva et vasitva), c’est-à-dire le pouvoir de devenir invisible, géant, très léger, très lourd etc... Le véritable sâdhakâ ne se laisse pas prendre au piège de ces pouvoirs qui lui viennent automatiquement : il poursuit sa marche vers la Réalisation, qui est le plus haut des siddhis.
(3) Celui qui a prononcé les voeux de sannyâsa. Il doit renoncer à la famille, la caste, la situation sociale, aux possessions, à gagner sa vie, aux rites et aux cérémonies etc... et s’abandonner totalement au Divin.
Ce ne fut en effet qu’après des années que Bholanath et les autres compagnons de Mataji commencèrent à se faire une idée de son indépendance absolue. Ils s’aperçurent petit à petit que les actions de Mataji étaient en fonction des besoins de son entourage, qu’elle n’avait de préférence ni pour un compagnon particulier, ni pour un endroit particulier. Tous se valaient. C’est le sens de cette réflexion qui revient souvent dans sa bouche : « Jo ho jâye » (4). Toute action spectaculaire susceptible d’attirer l’attention ou de créer une distance entre elle et ses compagnons étaient proscrite. Le plus remarquable, C’est qu’avec elle, les événements extraordinaires ont toujours l’air parfaitement normal. Elle bouleversa de fond en comble la vie de certains de ses compagnons mais sans jamais heurter qui que ce fut. Elle tenait compte de la personne et ne cherchait pas à la déraciner en lui imposant un nouveau mode de vie. Elle procède en aidant chacun à tirer le meilleur parti de ses capacités et des occasions qui lui sont offertes. En sa présence, il ne pouvait y avoir de place pour l’apathie ou le désespoir. Quand elle était là, l’atmosphère semblait se charger de vibrations divines. S’efforcer dans la voie de la religion et non pas détourner du monde paraissait être le mode de vie normal. Mais il fallut aux fidèles encore beaucoup de temps avant qu’ils puissent la comprendre un peu.
Au début du mois de septembre 1924, Mataji demanda à Bholanath de se procurer du riz, des lentilles, des pommes-de-terre et une noix de coco. Munie de ces ingrédients, elle se rendit au temple de Siddhesvari. Elle fit cuire les aliments qu’elle offrit à la Divinité puis elle partagea avec Bholanath. Elle lui dit alors que son kheyâla était de demeurer dans le temple pour quelques jours. Bholanath était un peu réticent car il ne pouvait songer à la laisser seule dans un endroit aussi isolé. Il fut finalement décidé que Dâdâmasâi (le père de Mataji) resterait à Siddhesvari pendant la journée, tandis que Bholanath s’y rendrait tous les soirs après son travail. Tout naturellement, le père de Mataji et son mari eurent l’occasion de vivre pendant quelques jours dans un temple à la manière des ascètes errants. Sans s’en douter, ils commençaient une nouvelle vie.
Baul Chandra, l’ami de Bholanath, venait le soir à Siddhesvari avec des fruits et des sucreries. Mataji s’était installée dans une petite pièce à l’extrémité du temple. A l‘aube, elle prenait son bain, se changeait et regagnait sa chambre ; elle n’en bougeait plus de la journée. Il n’était pas question de cuisiner. Tard dans la soirée, elle quittait sa chambre et tout le monde partageait les fruits apportés par Baul.
(4) « Quoi qu’il advienne, Tout arrive pour notre bien ». Cette expression implique un abandon à la Volonté Divine qui façonne le cours des événements;
Pour parvenir à cet endroit solitaire, les deux courageux amis devaient souvent traverser dans la plus totale obscurité une zone sauvage. Bholanath logeait dans le temple principal, tantôt occupé à sa sâdhanâ, tantôt se reposant. Baul s’installa à l’entrée principale. Il avait l’impression qu’un miracle se préparait et pour ne pas le manquer, il restait éveillé toute la nuit.
Une semaine s’écoula. Voici comment Mataji raconte la suite des événements : « Au matin du huitième jour, il tombait une petite pluie fine. Je (5) fis signe à Bholanath qui était réveillé de me suivre. En sortant du temple, nous faillîmes marcher sur Baul, mais cela ne le réveilla pas. Epuisé par sa longue nuit de veille, il s’était endormi au lever du jour. Malgré notre ignorance des lieux, je me dirigeai sans hésiter vers le nord. Après avoir traverser une zone de jungle, nous arrivâmes à une clairière. On aurait dit que j’étais arrivée à destination, et je fis trois fois le tour du terrain comme pour le pradakshina (6). Traçant alors un cercle, je m’assis où j’étais, le visage tourné vers le sud. Puis, ce que vous appelez mantras furent prononcés. Entre temps, j’avais placé ma main droite sur le sol et prenais appui sur elle. Le sol paraissait dur mais pourtant ma main s’y enfonça sans rencontrer de résistance. J’avais l’impression que les différentes couches de terre n’étaient que des rideaux qui s’écartaient les uns après les autres et mon bras s’enfonça jusqu’à l’épaule sans difficultés. Bholanath prit peur et retira mon bras en disant : « allons- nous en d’ici ». Au même moment, une eau rougeâtre et chaude jaillit du trou que j’avais ainsi creusé. L’eau était si colorée que le bracelet blanc que je portait au mon poignet fut teint en rouge pendant plusieurs jours. Je demandais ensuite à Bholanath de mettre son bras dans le trou. Il commença par refuser. Je lui dis : « N’ai pas peur, c’est nécessaire ». Alors il s’exécuta et l’eau rouge jaillit. Nous regardâmes un moment l’eau qui s’échappait et coulait sur le sol. Puis nous partîmes après avoir reboucher le trou ».
Baul regretta beaucoup d’avoir finalement manqué cet étrange incident. En tout cas, il défricha l’endroit et plus tard, il y planta quelques arbustes et un tulasî. Ayant appris ce qui c’était passé, Pran Gopal (7) fit une donation pour que cet endroit fut préservé. Cet argent servit à construire une estrade (vedî) au-dessus du trou. Une petite clôture en bambou délimita un terrain de cinq mètres carrés avec au centre le vedî. Mataji se rendit fréquemment à Siddhesvari.
(5) Lorsqu’elle parle d’elle, Mataji dit généralement « ce corps », ce qui signifie qu’aucun acte de volonté ne motive sa conduite. Ici on a utilisé le pronom personnel.
(6) Rituel qui consiste à tourner trois fois autour d’une Divinité ou d’un temple. (7) Sri Pran Gopal Mukherji, receveur adjoint des postes à Dacca.
Elle s’asseyait sur le vedî, entourée de ses compagnons. Ils étaient parfois submergés d’une telle exaltation, qu’ils passaient ainsi la nuit entière, retournant à Dacca avec l’aube. Pran Gopal a dit qu’il ne se serait jamais cru capable de passer des nuits à la belle étoile sans dormir, sans dommages pour sa santé. Ces gens cultivés de Dacca faisaient l’expérience d’un nouveau mode de vie. Pour eux, la religion n’était qu’un devoir, une valeur qui avait son importance, rien de plus. A présent, la joie et la beauté de l’effort religieux leur ouvraient de nouvelles perspectives. Mais la vie tranquille à Shabagh touchait à sa fin.
V - L’ARRIVÉE DES FIDÈLES
A Shabagh se pressait un flot croissant de visiteurs. Bholanath en connaissait certains mais beaucoup d’autres venaient pour la première fois. Mataji leur parlait seulement si Bholanath l’en priait. Il voyait que ces hommes et ces femmes pieux étaient sincères et il ne lui serait pas venu à l’esprit de les décevoir pour le plaisir de respecter les conventions. Un jour Mataji lui dit : « Tu devrais bien réfléchir avant d’ouvrir ainsi les portes à tout le monde. Quand la marée sera trop forte, saches bien que tu ne pourras plus la contenir ». Bholanath n’entendit pas cet avertissement : ou peut-être savait-il pertinemment que la personnalité de Mataji n’était pas faite pour rester confinée entre les quatre murs de sa maison. Accédant donc à sa demande, Mataji se mêla plus volontiers à la foule.
Prafulla, le fils de Rai Bahadur, dit un jour à Bholanath qu’il n’aimait pas voir tout ce monde dans les jardins de Shabagh. Bholanath fut très contrarié par ce reproche immérité car il faisait son travail très consciencieusement et prenait grand soin de la propriété dont il avait la charge. Il était sur le point de donner sa démission mais Mataji l’en dissuada pour l’immédiat. Pendant ce temps, Prafulla raconta à son père qu’un grand nombre de gens venaient chaque jour à Shabagh sans autorisation et causaient beaucoup de perturbation. Quelques jours plus tard, le Rai Bahadur vint en personne se rendre compte de ce qui se passait. Il ne dit rien à Bholanath mais il l’invita à dîner chez lui avec Mataji. De toute évidence, il n’avait pas subi l’influence de son fils et Bholanath accepta l’invitation.
A cette époque, la Nawabzadi Pyaribanu, propriétaire du domaine de Shabagh, se trouvait à Calcutta. Pour des raisons personnelles, il y avait fort longtemps qu’elle n’était pas venue à Dacca. Elle était en procès au sujet de sa propriété et le jour où Mataji se rendit à l’invitation du Rai Bahadur, ce dernier avait reçu de mauvaises nouvelles au sujet de ce procès. Il pria Bholanath de demander à Mataji des détails sur ce qui se déroulait à Calcutta et de faire en sorte que la Nawabzadi remportât le procès. On a déjà dit que Bholanath avait le coeur sur la main; il ne put rester indifférent aux tracas de cette famille. Même des étrangers réussissaient presque toujours à le faire intercéder auprès de Mataji afin qu’elle guérisse telle ou telle maladie ou répare d’autres dommages. Il prêtait toujours attention au récit des gens dans le malheur ; Mataji faisait de son mieux pour le satisfaire. Ainsi ce jour-là, comme il insistait, elle décrivit ce qui se passait à Calcutta et déclara que le procès serait gagné. Avant de répondre aux questions et sans être remarquée de personne, Mataji avait placé une braise ardente sur le dos de sa main. Elle donna plus tard cette explication : « Il est possible de faire une action donnée (kriyâ) qui produira un effet concret sur un autre plan. Et puis, on dit aussi que s’il utilise délibérément les pouvoirs yoguiques, le sâdhakâ doit faire pénitence (prâyaschitta). Ce corps avait parfois l’attitude d’un sâdhakâ. Je ne dis pas que cette explication soit la bonne, c’en est une parmi d’autres également possibles ». Ce que Mataji avait dit au sujet du procès devait se confirmer. Après son passage chez le Rai Bahadur, il y régna une nouvelle atmosphère ; i se fit un changement subtil que l’on put ressentir par la suite.
Les visiteurs arrivaient maintenant en grand nombre à Shabagh. Parmi eux, le docteur Shashanka Mohan Mukherji et sa fille Srimati Adarini Devi (connue à présent sous le nom de Gurupriya Devi ou Didi c’est-à-dire soeur aînée) qui firent la connaissance de Mataji au début du mois de janvier 1926. Le docteur était chirurgien retraité à Dacca ; c’était un vieil homme de soixante ans au caractère impétueux, redouté dans sa faculté de Dacca. Et pourtant, en présence de Mataji, il restait muet comme un enfant intimidé. Dès sa première visite, il lui voua une dévotion et une obéissance inconditionnelles et cela jusqu’à sa mort. Didi était son troisième enfant. Malgré ses protestations, ses parents l’avaient mariée mais finalement, au moment où elle devait partir pour la maison de son mari, les deux familles décidèrent de respecter ses convictions. Elle envoya une lettre à son époux dans laquelle elle lui demandait de se remarier et elle demeura chez ses parents. Elle aimait la lecture et partageait son temps entre l’étude de la littérature religieuse et l’aide familiale. Il était alors pratiquement inconcevable qu’un jeune fille de famille honorable quittât la maison pour mener une vie religieuse. Il n’existait aucun endroit susceptible d’accueillir celles qui ne voulaient pas suivre les sentiers de la vie conjugale ou professionnelle. C’est pour cela que Didi demeura chez ses parents. Voici comment elle raconte sa première entrevue avec Mataji :
« J’étais d’une nature très timide. Il m’était difficile de parler aux étrangers. Mes parents avaient beau me gronder, je ne pouvais vaincre ma timidité. Mais je ne me sentis pas intimidée par Mataji. J’allai vers elle avec assurance, comme si je la connaissais depuis toujours. Il m’est impossible de décrire sa beauté radieuse. Dès que mon regard se posa sur elle, ma tête spontanément s’inclina en signe d’adoration ». Mataji lui fit un sourire de bienvenue et dit familièrement : « Où donc étais-tu pendant tout ce temps ? ». Après une période d’environ trois ans de silence, Mataji recommençait à parler et à s’entretenir avec les visiteurs.
Tous les soirs, Didi attendait son père impatiemment pour qu’il la conduise à Shabagh. Peu à peu, elle entreprit d’aider Mataji dans toutes ses tâches qui devenaient de plus en plus lourdes. Elle se mit à faire la cuisine, à servir les repas ou à veiller sur Mataji quand elle se trouvait dans un état exalté. Elle n’éprouvait jusqu’alors aucun attrait pour la cuisine. Avec Mataji, elle apprit à voir dans cet art plus qu’un simple moyen de maintenir le corps en vie.
De nombreuses familles de Dacca s’attachèrent à Mataji. Ceux qui la voyaient pour la première fois éprouvaient le besoin de faire partager aux autre la joie de cette expérience sans égal. Des famille entières, des plus vieux aux plus jeunes, se réunissaient à Shabagh. Les hommes s’installaient en compagnie de Bholanath. Mataji venait parfois s’asseoir dans la même pièce avec leurs femmes et leurs filles et parlait à tous. Mais ce petit cercle n’allait pas tarder à prendre des proportions qu’on était loin d’imaginer. A l’occasion d’une éclipse solaire, un 26 janvier, les fidèles voulurent célébrer un grand kirtana. Bholanath accueillit cette suggestion avec enthousiasme et prit les dispositions nécessaires. La grande salle de représentation fut mise à leur disposition et on lança de nombreuses invitations. Tous les assistants devaient recevoir le prasâda dans la nuit. Le kîrtana commença vers dix heures du matin. Mataji et ses compagnes se tenaient dans une pièce voisine. Ecoutons le récit de Didi :
« Mataji était assise tranquillement comme nous toutes. Mais soudain, son corps se mit à se balancer en cadence. Son sârî glissa de sur sa tête. Elle avait les yeux fermés et tout son corps ondulait au rythme du kîrtana. Tout en dansant, elle se leva ou plutôt c’était comme si quelque chose la soulevait de terre et la mettait sur ses pieds. On aurait dit qu’elle avait abandonné son corps aux mains d’une puissance invisible. Il était évident qu’elle n’obéissait pas à sa volonté. Elle fit le tour de la pièce comme si un souffle de vent l’entraînait. Par moments, son corps semblait vouloir retomber au sol mais avant d’achever son mouvement, il se redressait. On aurait dit une feuille morte tourbillonnant vers le sol puis remontant soudain au gré du vent. Son corps paraissait ne plus rien peser. Se déplaçant de cette manière, Mataji traversa la véranda et entra dans la salle du kîrtana, les yeux fixes, regardant en l’air, le visage resplendissant d’une vive lumière. Avant que la foule ait eu le temps de comprendre, elle s’écroula sur le sol de toute sa hauteur, apparemment sans se faire mal. Alors qu’elle gisait ainsi, son corps se mit à tournoyer à une vitesse folle comme une feuille dans la tempête. Quelques femmes tentèrent de la retenir mais elles furent incapables de s’opposer un tant soit peu à cette force . Au bout de quelques instants, le corps s’arrêta de lui-même et Mataji se remit debout. Elle resta figée comme une statue. Alors que le corps tournoyant avait été effrayant, cette paix totale était à présent merveilleuse. Son visage rayonnait et une aura lumineuse apparut autour d’elle ».
Peu après, Mataji se mit à chanter un passage du kîrtana d’une voix admirable qui fit battre le coeur de l’assistance :
Hare Murâre, Kadhukaitabhâre,
Gopâla, Govinda, Mukunda, Saure.
Les gens étaient debout, les mains jointes comme s’ils étaient en présence d’une Divinité. Beaucoup récitaient des hymnes à Dervi Durgâ. Ensuite, le corps de Mataji s’affaissa comme si la vie s’en fût retirée. Elle resta longtemps ainsi et Bholanath eut bien du mal à la faire sortir de ce état. Elle se redressa sans toutefois être redevenue maîtresse de ses mouvements. Elle dit quelques mots aux dames qui l’entouraient d’une voix indistincte et traînante. Mais son sourire ineffable ne tarda pas à revenir.
La nuit tombait. A la demande de Bholanath, Mataji et Didi placèrent des offrandes (sucreries et fruits) près du podium et Mataji retourna et évolua au milieu des chanteurs. Toute une série de bhâvas fascinants se manifestèrent dans son corps. Elle paraissait engagée dans une grande bataille, l’expression de son visage était terrible, son teint même était devenu plus foncé ; puis on vit qu’elle célébrait l’ârati (1) avec son corps tout entier. La terrible expression de tout à l’heure avait fait place à un magnifique mouvement de supplication. Les bhâvas se succédaient avec une telle rapidité qu’on avait à peine le temps de les apercevoir au passage. Un peu plus tard, Mataji regagna sa place. Bien qu’elle fut parfaitement tranquille, on sentait que quelque chose essayait de se manifester en elle. Bientôt s’échappèrent de ses lèvres des versets sous forme semblait-il de mantras sanscrits. L’assistance médusée écoutait ce flot de mantras sonores sans pouvoir en comprendre le sens. Puis la
(1) Une forme de rituel hindou ou l’on balance des lumières et de l’encens devant la Divinité et qui est généralement le couronnement de la pûjâ.
voix de Mataji s’éteignit et elle s’affaissa sur le sol.
Il se faisait tard, le kîrtana était terminé. Les fidèles attendaient le prasâda. Bholanath et les femmes s’employèrent à ranimer Mataji en l’appelant et en lui massant les mains et les pieds. Elle finit par se lever péniblement et dit à Bholanath : « S’il te plaît, fait rassembler tout le monde ; nous allons distribuer la nourriture ». Puis elle se mit à passer dans les rangs et à servir les gens. On avait peine à croire qu’il s’agissait de la même personne qui, un peu plus tôt, se trouvait en extase. Didi écrit qu’elle avait lu des textes sur les mahâbhâvas de Sri Gauranga (2) et de Sri Ramakrishna. Mais jamais elle n’aurait pu imaginer quelque chose d’aussi impressionnant et d’aussi fascinant que ce qu’elle avait vu ce jour-là.
Les instruments de musique qu’on s’était procuré pour le kirtana restèrent à Shabagh quelques temps. Mataji dit qu’on pourrait s’en servir pour jouer chaque soir un bref kîrtana. Amulya et Ashu furent enthousiasmés par cette proposition et avec l’aide de Bholanath, il se forma un petit noyau de chanteurs dont le nombre augmenta régulièrement.
Presque quotidiennement, d’innombrables bhâvas se manifestaient dans le corps de Mataji sans que soit nécessaire le stimulus extérieur du kîrtana. Mataji était plus souvent dans un état extatique que dans un état normal ou plus exactement ces deux états n’en faisaient plus qu’un. Comme à Bajitpur, ses journées n’étaient plus partagées en matins, en soirs et en nuits : elle restait parfois éveillée toute la nuit et s’allongeait dans un coin de la chambre quand venait l’aurore. Elle utilisait très rarement son lit ; la plupart du temps, elle restait assise ou se couchait à même le sol.
Après ce jour mémorable de l’éclipse solaire, beaucoup de gens eurent l’occasion d’assister aux bhâvas de Mataji qui, disent ces témoins, ne peuvent se décrire en mots. Dans ces moments, la couleur de sa peau, les expressions de son visage, la forme de son corps se modifiaient sans arrêt. Ses mouvements avaient la rapidité de l’éclair. Quand elle fendait la foule, il était pratiquement impossible de la suivre. Son corps semblait se mettre en harmonie avec ce qui l’entourait. Les vaguelettes qui clapotaient dans le sillage d’un bateau paraissaient l’attirer irrésistiblement et on aurait dit que tout son corps s’en allait vers l’eau. En gravissant des marches, son corps semblait être propulsé vers le haut ; s’il se trouvait pris dans une tempête, il devenait pareil à une étoffe emportée par le vent ; parfois, il se figeait brusquement quand retentissaient les conques du temple. Les accents d’un kîrtana inspiré provoquaient en elle une dense d’extase. Un simple aperçu de ces états extatiques suffisait à transporter les fidèles.
Après un bhâva, Mataji restait parfois affalée sur le sol pendant des heures. On supposait qu’il s’agissait d’un samâdhi yoguique. Parfois même au beau milieu d’un travail ou d’une conversation, son regard se figeait et elle se transformait en statue, ou bien ses yeux se fermaient et elle s’affaissait. Pareilles au soleil qui peu à peu descend vers l’occident et disparaît, les fonctions de son corps semblaient se retirer progressivement vers l’intérieur : sa respiration ralentissait de plus en plus et s’arrêtait finalement tout à fait, ses membres devenaient raides comme des morceaux de bois ou bien mous comme du chiffon. Tout son corps devenait lumineux et sur son visage flottait une expression de paix extraordinaire. Quand elle avait passé 12 ou 24 heures dans cet état, on essayait de la ranimer mais généralement sans grand succès. Un témoin (Sri Jyotish Chandra Roy) raconte : « Je lui frottais les mains et les pieds et de temps en temps, je les cognais brutalement, sans obtenir la moindre réaction. Plusieurs médecins essayèrent de contrôler son pouls et sa respiration mais ces deux fonctions étaient bel et bien suspendues, et cela pendant plusieurs de suite ». Mataji sortait toute seule de cet état. La respiration revenait, d’abord très faible puis plus accentuée ; un léger frisson parcourait ses membres. Mais peu après, elle redevenait immobile comme si elle retombait dans l’état précédent. A ce moment, elle réagissait si on lui parlait. Elle ouvrait péniblement les yeux et murmurait à voix basse. Mais son sourire fascinant, si particulier, rassurait ses compagnons et indiquait qu’elle était de nouveau consciente parmi eux.
Didi écrit qu’il n’y avait entre l’état normal de Mataji et l ’état de samâdhi qu’une différence d’intensité. Même au milieu de son travail ménager, Mataji semblait baigner dans une atmosphère particulière de béatitude. Si on ne lui parlait pas pendant un certain temps ou si on ne l’obligeait pas à répondre à des questions, ses paroles étaient ensuite indistinctes et hésitantes comme s’il lui fallait faire un effort pour utiliser ses cordes vocales. Un jour, Didi la trouva en samâdhi gisant sur le sol, ses vêtements et le visage couverts de fourmis rouges. Bien que la plupart du temps, Shabagh ait été rempli de visiteurs, les proches qui auraient pu veiller sur elle étaient peu nombreux. Didi écrit : « J’étais stupéfaite de voir que Mataji restait tout naturellement dans un état permanent d’ivresse divine, état qui de tout temps a toujours fait l’envie des sâdhakâs. En vérité, on ne pouvait appeler cela « ivresse divine » ; je ne sais comment parler d’un état à la fois sublime et normal ». Et pourtant, c’est bien à tort qu’on verrait dans ces bhâvas la moindre simulation.
On voyait parfois Mataji dans les postures des différents dieux et déesses du Panthéon hindou et dans d’autres encore que personne ne connaissait. Un fidèle lui demanda un jour : « Au cours de ces bhâvas, avez-vous des visions de dieux ou de déesses ? ». Elle répondit : « Cela n’est pas nécessaire parce que je n’aspire à aucun but ou idéal particulier ». Elle voulait sans doute dire que dans ce processus,
(2) Le grand apôtre du Vishnouïsme né au Bengale en 1485. Il enseignait l’amour divin comme chemin de la Réalisation de Dieu. Il passa une grande partie de sa vie dans un état d’ivresse divine et fit l’expérience de nombreux états transcendants (bhâvas) qui produisaient également certaines transformations dans son corps. On le connaît aussi sous le nom de Sri Chaïtanya Deva.
il n’y avait aucune volonté de se concentrer sur la forme d’un dieu ou d’une déesse afin d’obtenir sa vision. « Vous désirez tous voir de telles manifestations, c’est pourquoi il arrive qu’elles surviennent spontanément. Quant à moi, les états de bhâvas comme vous dites, ne sont pas différents de ce que vous appelez état normal ». Au sujet du samâdhi, elle dit un jour : « Quand les actions et les sentiments sont consumés, on peut parler de samâdhi. C’est un état dans lequel la question de connaissance et d’ignorance ne se pose pas. Le sâdhakâ parvient à une étape où il réalise qu’il ne fait qu’un avec l’objet de sa contemplation. De ce plan, il peut revenir au niveau de conscience ordinaire. Ce type de samâdhi doit être dépassé. L’état ultime ne peut s’exprimer dans aucune langue. C’est une question d’expérience directe ».
Pramatha Nath Basu et sa femme venaient régulièrement à Shabagh ; c’était un couple très dévoué. Madame Basu dit à Mataji qu’elle s’était décidée à observer le silence un jour par semaine, le lundi, qu’elle consacrerait aussi à d’autres pratiques religieuses. Si elle ne se fixait pas de telles règles, il lui serait très difficile de s’arracher, ne fut-ce qu’un moment, aux travaux ménagers qui l’accaparaient. Mataji fut d’accord. Dès que le mari eut connaissance de ce projet, il vint trouver Mataji et dit : « Il n’est pas question de laisser ma femme prendre de l’avance sur moi en matière de spiritualité. Si elle garde le silence le lundi, j’en ferai autant la veille, chaque dimanche ; je vous en prie, accordez-moi cette permission ». Mataji, en souriant, donna son accord et lui indiqua le kriyâ pour devenir mauna. Le matin du lundi suivant, Prafulla, le fils de Pramatha Nath, vint dire à Shabagh que son père ne pouvait plus parler ! Il avait devant lui toute une journée de travail et il était l’heure de se rendre au bureau. Ses employés l’attendaient et il était incapable d’articuler un seul mot ! Mataji se rendit chez lui et lui donna le kriyâ qui permettait de rompre le silence. Elle lui dit : « Est-ce ma faute ? Vous ne m’aviez pas demandé de vous apprendre à y mettre fin ». Après cet incident, Pramatha Nath poursuivit cette pratique qui n’avait été au début qu’une sorte de compétition avec sa femme.
Un jour Pramatha Nath fut assailli de doutes. Il se dit : « Tout le monde raconte qu’elle est la déesse Kâlî; mais personnellement je n’en ai jamais eu confirmation ». Intérieurement, il décida qu’il ne croirait en elle que si elle lui apparaissait sous la forme de Chinnamastâ (1), c’est-à-dire la plus remarquable des dix formes Mahâvidyâs (1) de la déesse, que ses représentations représentent sans tête. Or ce jour-là, Mataji, comme elle en avait l’habitude, se rendit à Siddeshvari en compagnie de Bholanath et de Pramatha Nath. Bholanath s’allongea sur la véranda du temple ; Mataji s’assit à proximité. Pramatha Nath et son dévoué domestique prirent place à leurs côtés et se mirent à faire du japa. Tout à coup, Mataji se leva. Elle était en bhâva et les deux hommes la contemplaient les mains jointes. Ils n’étaient pas choqués car quel que fut le comportement physique de Mataji, elle ne suscitait chez les autres que le respect. Les bhâvas les plus stupéfiants restaient empreints de beauté et de grâce. A cet instant, son teint était très sombre, ses cheveux noirs défaits, ses yeux étaient énormes et fixes comme ceux des statues, sa langue pendait. Soudain, elle rejeta complètement la tête en arrière entre les omoplates. On aurait dit que son corps n’avait pas de tête. Quelques minutes plus tard, elle se rassit et retrouva son état normal. Quand Pramatha Nath fut un peu remis de la forte impression causée par cette vision, il demanda à son domestique s’il avait remarqué quelque chose de spécial chez Mataji. Lui aussi était assis les mains jointes, visiblement sous le coup d’une forte émotion. « Oui Sahib » répondit-il, « j’ai vu les formes des Mahâvidyâs en Mataji quand elle s’est levée tout à l’heure ». Pramatha Nath se leva et étreignit son domestique : « Tu as plus de chance que moi » s’exclama-t-il.
Un mois environ après le kîrtana du 26 janvier eut lieu la Sarasvatî-Pûjâ annuelle. Les étudiants de la faculté de médecine voulaient inviter Mataji à leur cérémonie. Mais le Dr. Shashanka Mohan ne leur donna pas l’autorisation car il pensait que si Mataji avait des bhâvas au cours de ce kîrtana, on viendrait à en discuter publiquement. Comme on le voit, on n’appréciait guère alors la publicité. A cette époque, on avançait diverses hypothèses au sujet de Mataji, toutes contestées. Les gens simples pensaient qu’elle était une incarnation de la déesse Kâlî, la divinité d’élection du Bengale. On l’appelait « Mânusa Kâlî », c’est-à-dire Kâlî sous forme humaine. L’opinion la plus en vogue faisait d’elle une sâdhikâ qui possédait de grands pouvoirs spirituels ou bien qui avait atteint la réalisation et qui demeurait dans le monde uniquement pour aider les autres pèlerins sur leur chemin. Mataji gardait le silence sur toutes ces spéculations. Elle continuait de faire la cuisine et le ménage, à s’occuper de Bholanath et de ses neveux du mieux qu’elle pouvait. Il régnait autour d’elle une atmosphère de spiritualité les visiteurs, parfois de façon définitive. En sa présence l’aventure de la vie spirituelle prenait de nouvelles dimensions ; pour beaucoup, elle devint le seul but valable de la vie humaine. Une caractéristique parmi les plus remarquables chez Mataji, c’est qu’elle se souvient de tous ceux qu’elle a rencontré comme si elle venait de les voir récemment. Les fidèles de différentes régions purent faire connaissance et il se forgea entre eux un lien tout particulier. Mataji devint le centre d’une famille qui ne cessait de croître.
(1) La déesse en tant qu’Uma, Parvati et Gauri est l’épouse de Shiva. Avant le sacrifice de Daksa, Elle se manifesta à Shiva en tant que Sati sous les dix formes célèbres (dasa-mahavidyâs) de Kâlî, Bagala, Cinnamastâ, Bhuvaneswari, Matangini, Shodasi, Dhumavati, Tripurasundari, Tara et Bhairavi. Lorsqu’au sacrifice (yajna) de Daksa, Elle abandonna sa vie honteuse et peinée du traitement infligé à son Mari par son Père, Shiva emporta le corps et fut plongé dans un profond chagrin. Pour sauver le monde des forces du mal qui avaient pris naissance et progressaient en l’absence de Son divin contrôle, Vishnou trancha la tête de Sati avec son disque et Shiva la partagea en 51 fragments qui tombèrent sur la terre. Ces endroits sont connus comme les 51 maha-pithasthânas ou la Devi avec sa Bhairava est adorée sous divers noms ». (Introduction aux Tantras Shastra de Sir John Woodroffe).
VI - L’ATMOSPH