Jay Ma N° 72     -    Printemps 2004

Réponses de Ma

(Traduites par Marol dans « La saturée de joie » Dervy)

 

Question : Je suis pris dans les filets de l'illusion (mâyâ). Comment en sortir ?

Mâ : à la machette. C'est comme ça qu’on se fraie un chemin dans la jungle. Pour cela, il faut déjà s'enfoncer dans la jungle. Nous parlons de l'illusion de qui ? Les jeux d'illusions de Dieu n'ont pas de commencement. Pourtant ils peuvent avoir une fin. Même au plus profond de la jungle, on peut ouvrir une clairière.

   Un pot bien astiqué révèle sa qualité. "Cela qui est" resplendit quand on a suffisamment frotté! Comment retirer la pellicule de l'illusion ? Dans la compagnie des sages, et en suivant les conseils de son guide (gourou).

   Tant que le guide de n'a pas été trouvé, tous les noms font écho à Son nom, toutes les formes sont Sa forme, toutes les qualités, Ses qualités.

    Réfléchissez bien à cette question : comment me libérer de l'illusion ? Quelle est la voie ? Quels sont les moyens ? D'une façon ou d'une autre, pensez toujours à Lui. Nos pensées, nos paroles, dédions-les Lui. Le reste n'est que futilité et souffrance. (p. 182)

      Dieu peut se révéler indépendamment de vos efforts. Si vous vous êtes engagés dans des exercices spirituels, c'est que pendant des vies vous n'avez voulu satisfaire que vos envies.

Si après avoir gaspillé tant de vies, vous avez l'intelligence, la bonne idée de décider : "Maintenant ça suffit ! Je ne veux plus tourner en rond de naissance en naissance !"... Alors vous vous engagerez sérieusement dans une ascèse réelle. Sinon vous vous réabonnez à de nouvelles souffrances, vie après vie, ballottés par vos appétits et vos passions.

Il n'y a que Dieu, rien d'autre. Ne pas s'en apercevoir est dû à votre brouillard mental. Engagez-vous dans une discipline, kriya, qui vous convienne, qui soit dans votre style d'approche. (p. 184)



Question : je vous ai entendue dire que tous les instants sont contenus dans l'Instant suprême. Je ne comprends pas.

Mâ : le moment de naître conditionne une nouvelle expérience de vie : à l'Instant suprême, tout est accompli ! Notre destin est comblé !

    Quand il n'y a plus rien à brûler, là est le moment de toute éternité ! Saisir ce moment, là est votre destin. En réalité, il est Cela ; Tout-Cela. Comment Cela pourrait laisser quoi que ce soit en dehors ? Qui a plongé dans ce courant ne peut plus séparer présent, passé, futur.
Les moments tels que vous les vivez, sont tétanisés. L'instant contient l'être et le devenir, il contient tout ; rien n'est là et tout est là.

   Il n'y a pas même d'opposition entre cet Instant et des moments qui ne sont que des bouts de temps ! L'Instant est temps, mais pas ce que vous nommez "temps". Le temps, samaya est saturé de Soi, sva maya, « tissé du seul Soi » ; rien n'existe, sauf le Soi ! (p. 185)

 

 

Un ermitage idéal
 par Vijayandanda

 


Mai 1966


     Me voici de retour dans cet ermitage en pleine forêt himalayenne, aux environs du village de Dhaulchina. La première fois que j'ai entendu parler de cet ashram, vers 1960, j'étais à Almora, capitale de la province himalayenne du Kumaon. Un nouvel ashram, m'avait-on dit, venait d'être construit en pleine montagne sur un plateau face aux neiges éternelles. L'ermitage était loin de toute habitation humaine au milieu de la forêt, hantée par les fauves. Les voies de communication étaient précaires. L'endroit était à peu près à 25 km de la ville d'Almora. Les premiers quinze kilomètres pouvaient être effectués en autobus jusqu'au village de Baréchina, mais de là, il fallait accomplir, avec un guide, huit kilomètres d'ascension à pied jusqu'au village de Dhaulchina puis  encore deux kilomètres en pleine forêt jusqu'à l'ashram.

     En outre, le point d'eau potable le plus proche était au village, c'est-à-dire à près de 2 km de distance et le ravitaillement en denrées de première nécessité s'avérait difficile car le village ne possédait que quelques boutiques mal achalandées. Vivre dans un pareil ermitage paraissait sinon impossible, du moins très difficile. Pourtant, c'est justement la difficulté qui me tenta et peut être aussi la curiosité de me rendre compte comment l'on pouvait résoudre les problèmes vitaux : eau, nourriture, habitation etc. là où leur solution s'avérait si précaire. Mais les choses vont lentement aux Indes et ce n'est qu'en avril 1963 que mon désir d'aller vivre dans cet ashram a pu se réaliser. Mais ce n'était pas une chose si simple. L'ashram de Taratal, puisque c'était son nom à l'époque, était sous la responsabilité d'un gardien qui habitait au village et qui avait les clés, mais qui était souvent absent. D'autre part, pour un européen, s'aventurer seul au milieu de ces villages de montagne sans connaître personne était une expédition plutôt hasardeuse.

     Le gardien s'appelait H.Singh. C'était un notable du village, tenancier d'une petite boutique d'épicier. La solution la plus simple, c'était de lui écrire et de lui demander de venir me chercher à l'ashram d’Almora. C'est ce que je fis. Mais ma lettre resta sans réponse. Il faut dire que H.Singh ne savait ni lire ni écrire. Néanmoins, il aurait pu envoyer une réponse par personne interposée. Mais je ne perdis pas courage et fit écrire par le directeur de l'ashram d’Almora puis par des hommes importants de la ville. Toujours pas de réponse. Pourtant, un beau matin, "un homme qui descendait des montagnes" vint à l'ashram d’Almora et demanda à me voir. C'était le fameux H.Singh, le gardien du seuil de l'ermitage convoité. Et il venait me chercher... Il me donna rendez-vous en ville à l'heure du départ de l'autobus que nous devions prendre ensemble jusqu'au relais de Baréchina. Enfin mon rêve allait se réaliser...

      Mais il y a loin de la coupe aux lèvres, car un messager de H.Singh vint bientôt m’informer qu'il était inutile de me rendre en ville pour prendre l'autobus, ce dernier était surbondé, il était impossible de s'y caser. H.Singh lui-même retourna à son village, je ne sais par quel moyen et me donna rendez-vous au relais de Baréchina quelques jours plus tard. Là, il viendrait me chercher ou enverrait des porteurs pour me guider jusqu'au village de Dhaulchina, et à l'ashram au-dessus.

Vijâyananda va au rendez-vous, attend des porteurs qui ne viennent pas, et finalement décide de prendre les siens propres.

       Et nous voici en route à travers les sentiers de montagne vers le village de Dhaulchina. Le chemin passe en pleine forêt himalayenne et monte presque continuellement. Une voie assez praticable a été taillée sur le flanc de la montagne. Mais mes porteurs préféraient prendre les raccourcis à travers des sentiers périlleux pour un homme de la plaine comme moi. Le raccourci principal, qui fait gagner presque 1 km, passe à travers un torrent de montagne. Nous descendîmes jusqu'au lit du cours d'eau à un endroit où il était possible de le  traverser à gué. Puis commença l'escalade de la grande montée, la charaï comme ils l’appelaient, sur un sentier qui grimpait presque tout droit vers le sommet pendant près d'un demi kilomètre.

      Il s’agissait d’un gros effort pour mes jambes et mon souffle et j'admirais ces vigoureux montagnards qui montaient avec une lourde charge sur le dos ou sur leur tête. Pourtant, je sentais à peine la fatigue,  enivré que j'étais à la joie de respirer l'air pur de ces solitudes sauvages. L'odeur des résines, le parfum des herbes de la montagne, le bruit du torrent qui roule en bas, ce majestueux silence, la splendeur des paysages et, - qui sait - peut être aussi quelque présence mystérieuse dégageait une atmosphère prenante qu'on ne trouve que dans ce légendaire Himalaya.

        Enfin, nous atteignîmes le sommet du pays et notre petit groupe reprit le chemin battu ; le plus gros était fait, le village n'était plus bien loin. Nos porteurs s'arrêtèrent pour souffler un peu et fumer une bidi (cigarette populaire constituée d'une feuille de tabac roulée). Encore une demi-heure de marche et nous arrivâmes enfin au village de Dhaulchina. Quel contraste avec le relais de Baréchina, car Dhaulchina est un village adorable ; "adorable" est bien le mot. C'est un tout petit village comprenant quelques groupes de maisonnettes disséminés entre les flancs de montagne comme placés là par un artiste géant au goût exquis ; autour des maisonnettes, la montagnes est taillée en gradins horizontaux qui sont transformés en champs de culture pour le riz, le blé etc. Et quelle richesse de coloris ! La verdure, les champs encadrés par le bleu sombre des pics dans le lointain et au-dessus, un ciel d'azur transparent comme celui de Provence.

       Notre première halte au village fut à la boutique de H.Singh. Dès qu'il m'aperçut, il vint à ma rencontre et me reçut avec une cordialité touchante. Après tout, je n'étais qu'un étranger qui venait faire intrusion dans ses montagnes  paisibles. Il avait, me dit-il, envoyé des porteurs à ma rencontre. Ils avaient dû  prendre un autre chemin.

     Je pensais continuer ma route vers l'ashram mais le soleil venait de se coucher et H.Singh me conseilla de passer la nuit au village et de ne repartir que le lendemain matin. Je fus installé le mieux possible dans une véranda couverte et mon hôte de passage s’ingénia à ne me laisser manquer de rien. Le lendemain matin, avec de nouveaux porteurs je repris  la route vers la hauteur de Taratal où se trouve le fameux ashram ; il était inhabité depuis longtemps car les deux ou trois sadhous qui y avaient vécu pendant une courte période avaient battu en retraite devant les difficultés qu'ils avaient rencontrées ; en plus des deux guides, un homme portant sur sa tête un bidon d’eau nous accompagnait. Désormais, un homme apporterait tous les matins du village un bidon d'eau (environ 18 litres) qui devrait suffire pendant vingt-quatre heures à tous les usages, bains, cuisine, boisson, etc.

     Nous prîmes d'abord le chemin qui mène vers le bourg de Pannanaula puis, quittant la route, ce fut une ascension en pleine forêt sur un sentier de montagne. Le chemin paraît long quand on le prend pour la première fois, pourtant cela ne représentait qu'à peine deux kilomètres et je les fais maintenant allégrement à l'aller ou au retour comme une simple promenade. Enfin, nous atteignîmes le plateau de Taratal. C'était une clairière au sommet de la crête, entourée au sud, à l'est et à l'ouest par des forêts où le pin résineux et le chêne  croissent en abondance. Mais au nord et au nord-est, la vue est ouverte sur un quart de cercle où s’étagent les pics couverts de neige éternelle, rivalisant de splendeur les uns avec les autres.

     L'ashram comprend deux maisonnettes inhabitées, plus une petite cabane à demi-construite ; je fus logé dans la maisonnette la plus confortable et qui avait en plus l’avantage d'être munie d'une fenêtre faisant face aux sommets neigeux. Puis mes compagnons et H.Singh qui était venu nous rejoindre redescendirent vers leur village et je fus laissé seul…Comme le Petit Poucet dans la forêt ! Je dois dire que contrairement au Petit Poucet, je manque totalement de sens de l'orientation et que je perds ma route avec une facilité étonnante. Néanmoins, cette fois-ci, j'avais soigneusement repéré la direction que mes compagnons avaient prise pour retourner vers leur village. Ces braves gens pour qui les chemins et sentiers de la forêt étaient familiers depuis leur enfance n'avaient pas pensé que, si je devais redescendre vers le village pour mes provisions, je risquais fort de m'égarer dans cette vaste forêt himalayenne. En effet, personne ne s’occupait  plus de moi. Néanmoins, un homme venait tous les matins apporter de l'eau et du lait. A cette heure matinale, j'étais assis en méditation et observais d'ailleurs le silence. L'homme déposait sa charge dans une chambre à côté et je ne le voyais presque jamais.

    ….. Les hindous de ces montagnes ressemblent physiquement assez aux européens, surtout à ceux du nord de la Méditerranée. Ils sont en général droits et honnêtes et ne sont pas contaminés par l'esprit des villes de la plaine. Comme beaucoup d'hindous, ils font souvent preuve de timidité et ils ont quelquefois une attitude quasi féminine.

    Les montagnards de Dhaulchina sont pour la grande majorité de la caste des kshatriyas, les guerriers. A leur prénom, ils ajoutent la particule Singh, une déformation du mot sanskrit sinha qui signifie lion. Ils devinrent bientôt presque tous mes amis et quand je descendais au village, j'étais comme chez moi en famille. Toujours est-il que malgré les difficultés, je réussis à équilibrer mon menu et à ne manquer de rien (c'est-à-dire à obtenir les denrées de première nécessité) sauf en de rares occasions.

…… Quand le soleil se couchait sur le plateau de Taratal, alors commençait pour moi la grande solitude. Car qui oserait se promener la nuit dans cette forêt sauvage ? Néanmoins, entre juillet et octobre, un concert crépusculaire se faisait entendre comme un prélude au silence. Les musiciens n'étaient pas des humains, mais des insectes ; dans ces montagnes vit une variété de cigales qui semble être perchée sur les pins résineux ; son chant est de beaucoup plus varié et harmonieux que celui de sa cousine de Provence. Elle est capable d'émettre trois sons  différents ayant une étonnante tonalité musicale. Avec ces trois sons, elle peut aussi produire des variations d'intensité et de rythme ; quand une seule cigale chante, c'est déjà assez harmonieux, mais quand elles jouent en chœur, il en résulte une véritable symphonie qui ne serait pas déplacée dans un programme de musique d'avant-garde.

    Sur le plateau de Taratal, je ne les entendais que rarement dans la journée et jamais chantant en chœur ; mais dès l'heure précise du coucher du soleil (tellement précise que j’aurais pu y ajuster ma montre) commençait une symphonie crépusculaire. L'une d'elles  - peut être le chef d'orchestre - donnait le départ avec un son prolongé et puis, une à une, les cigales du voisinage se joignaient à cette "prière au Dieu vivant". Chacune émettait un des trois sons différents. L'ensemble produisait un concert d'une réelle harmonie ; cela durait environ vingt minutes jusqu'à la tombée de la nuit et le chant s'arrêtait brusquement. On aurait dit une congrégation de moines disant leur prière commune du crépuscule. Pendant toute la période allant de début juillet à la mi-octobre - c'est-à-dire en grande partie la saison des pluies - le chant avait lieu tous les soirs, avec la même précision horaire. Quelquefois, il pleuvait à verse, le vent soufflait en tempête, mais les cigales continuaient leur symphonie avec une intensité à peine diminuée.

  Je n'ai pas pu trouver d'explication à ce curieux phénomène. Après le chant des cigales, le grand silence de la nuit tombait sur la clairière de Taratal. Seul le vent, murmurant, chantant, gémissant, quelquefois soufflant avec furie, venait rompre ce silence. Ou peut-être aussi, mais plus rarement, le hurlement d'une bête sauvage dans le lointain.

 

     Entre l'ashram de Patal Dévi situé en dehors de la ville d’Almora et Dhaulchina, Vijâyananda aura passé seize ans pratiquement seul dans l'Himalaya. Il est difficile de lui faire parler de ses expériences pendant cette période-là. Souvent, quand on lui demande comment cela a été, il répond simplement : "c'était bien !" et cependant, il revient sur le fait que l'intérêt de la solitude, c'est déjà de ralentir le mental et ainsi de pouvoir beaucoup mieux l'observer jusqu'à sa racine. Un autre intérêt, c'est de pouvoir éradiquer le moindre mouvement de peur qui ne manque pas de venir quand on vit pendant longtemps en pleine nature, surtout la nuit. A propos de l’incommunicabilité de l'expérience spirituelle, il aime raconter cette histoire de Ramakrishna : un aveugle de naissance voulait savoir ce qu’était le blanc, un ami lui dit : "le blanc, c'est comme la neige" "et de quelle couleur et la neige ?" "Eh  bien... Comme le cygne !" "Et comment est le cygne ?" l'ami, un peu désarçonné, finit par trouver une solution : il plia son avant-bras et son poignet pour évoquer la forme du cou du cygne et demanda à son ami l'aveugle de le toucher. A ce moment-là, celui-ci s'en alla courir  chez ses autres amis tout content  en disant : "voilà ! J'ai compris ce que c'est que le blanc ! C'est comme cela !" et il montrait à tout le monde  son avant-bras et son poignet pliés..

    L'ermitage de Dhaulchina a été à l'abandon pendant onze ans, puis Swami Nirgunânanda, le dernier secrétaire privé de Mâ Anandamayî, y est monté et y vit depuis dix-sept ans. Il a travaillé pour aménager les lieux et les rendre plus vivables. Jacques Vigne y vient depuis dix ans, et depuis un an y réside aussi  le plus clair de son temps.

 

 

Pensées

de l'Himalaya

 

Entretiens

avec Swami Nirgunananda

recueillis par Claire Landais

à l’ermitage de Dhaulchina en Himalaya au mois d’avril 2002

Le texte ci-dessous représente des entretiens entre Swami Nirgunânanda et Claire Landais, de Paris  qui est venue en visite en avril 2002 pour un mois entier à Dhaulchina. Il s'agit d’un ermitage de Mâ Anandamayî à une altitude de plus de 2000 m, dans la région himalayenne du Kumaon, au-dessus d’Almora. Pendant de longues conversations avec Swâmîjî, elle a pris des notes en français, puis les a mises au propre, et les a envoyées en Inde pour révision. Comme celui-ci ne sait pas le français, j'ai traduit ces notes en anglais. Claire a noté ce que Swâmîjî a dit sans mentionner le contexte et donc, à certains endroits, la suite logique des choses a été perdue. Néanmoins, Swâmî Nirgunânanda a essayé de se souvenir de ces contextes particuliers et a donné la présente forme aux échanges qu'il a eus avec elle. J’espère que ce petit livre sera utile aux fidèles français de Mâ et à tous ceux qui ont rencontré ou rencontreront Swâmîjiî, que ce soit lors de ses tournées en France en été ou pendant le reste de l'année à l'ermitage même.

Jacques Vigne

  Dhaulchina , le 2 janvier 2004

 

 

 

 

Question : Est-ce qu’on vous avait confié des tâches spécifiques quand vous étiez avec Ma ?

Swamiji : Dès le premier jour de ma vie auprès de Mâ, on m'a confié la rédaction des réponses aux lettres de ses fidèles. Il y avait des milliers de lettres et sans aucune exception elles contenaient des questions sur des sujets spirituels ou de la vie du monde. Je devais lire ces lettres, en extraire l'essentiel, demander les réponses de Mâ et les écrire aux fidèles respectifs. Des gens de toutes les couches sociales écrivaient à Mâ à propos de leurs problèmes et de leurs doutes et la priaient de leur donner des solutions.

Q. Etaient-ils satisfaits des réponses ?

S. A mon sens, oui. Mon expérience, c'est que personne n’a réécrit à propos des mêmes problèmes. A ce propos, une parole de Mâ me revient à l’esprit : " Ce corps ne répond pas à vos questions. C’est vous qui répondez. ". Les questions sont les vôtres, les réponses sont les vôtres. Ceci ne fait que  sortir de la bouche de ce corps."

Quel est le sens spirituel de notre vie ?

Le but spirituel de la vie, notre devoir aussi, c’est d’être heureux perpétuellement. La vie de l'être humain commence avec une note de malheur. Pourquoi un nouveau-né crie-t-il? Parce qu’il se sent malheureux d'avoir à faire face à un monde inconnu ; il ne se sent pas en sécurité. Peut-être voudrait-il retrouver le confort rassurant qu’il connaissait dans le sein de sa mère. Ce sens d'insécurité et de malheur imprègne toute la vie.

Comment peut-on rendre les autres heureux ?

D'abord, rendez-vous heureux vous-même. Votre bonheur va se répandre chez les autres : vous ne pouvez donner de l'argent à un mendiant que si vous en avez. Seul l'amour peut rendre les autres heureux. On dit : "Aime ton voisin comme toi-même". D'abord, ressentez de l'amour pour vous-même.

Est-ce que ce n'est pas une attitude  égoïste ?

Comment peut-on être égoïste sans connaître le Soi ? [Ici, Swâmîjî joue sur les mots anglais, égoïste se disant selfish et Soi se disant Self] Comment pouvez-vous vous aimer sans d'abord vous connaître ? Regardez ces rhododendrons (le coin de Dhaulchina est plein de rhododendrons en fleurs, ceux-ci ont la taille d'arbres. Ils offrent une vue magnifique en février, mars et avril.) Est-ce que vous pensez qu'ils fleurissent pour vous ? Non, ils ne se soucient pas de vous, et pourtant vous êtes heureuse de les regarder. On doit cependant se souvenir d'une chose, que son bonheur ne doit pas être au prix de la souffrance de quelqu'un d'autre.

Quelle est la  différence entre  activité spirituelle et non spirituelle ?
Apparemment,  il y en a, mais en fait, il n'y en a pas ! Ce qu'on considère être activité spirituelle pour une religion particulière peut ne pas l'être aux yeux d'une autre religion. La différence réside dans la manière dont on les accomplit et dont on les considère.
Est-ce qu'on peut considérer l’art comme une activité spirituelle ?

Bien sûr, c'est une activité spirituelle. Par l'intermédiaire de sa peinture, l'artiste exprime et établi le lien entre les mondes intérieur et extérieur. Il fait ceci pour son propre plaisir et il en a de la joie.

Que pouvez-vous dire d'une personne  qui ne s’aime pas elle-même et n'aime pas sa propre image ?

Des gens peuvent dire qu'ils n’aiment pas leur propre image ou qu'ils ne s’aiment pas... D’accord, certaines personnes peuvent ne pas aimer leur image. Mais malgré tout ils s'aiment eux-mêmes. Quand quelqu'un n’aime pas quelque chose ou une autre personne, il existe à arrière-plan de son mental d’autres objets d'amour. Quand Mâ a quitté son corps, je voulais me suicider parce que Mâ n'était plus physiquement avec moi, c'était parce que je m'aimais moi-même que je désirais que Mâ soit avec moi !

Comment puis-je vivre sans Mâ ?

En aimant le Soi. Le but de la vie, c'est de se connaître soi-même, d’entrer en soi-même. D’habitude, on désire connaître toujours plus les gens qu'on aime et on ignore le Soi. Quelqu'un  a demandé à Mâ : "Mâ, est-ce que vous nous aimez autant que nous vous aimons?" "Vous m’aimez parce que  je vous aime", répondit Mâ. "Vous ne pouvez vous figurer l'amour que j'ai pour vous !" L'amour de Mâ commence là où notre imagination s'arrête. En d'autres occasions, Mâ a dit : "Aimer Mâ signifie s'aimer soi-même." Il est un fait simple que nous ignorons toujours, c'est que jamais nous ne sommes sans amour. Mes souvenirs font partie intégrante de mon existence. Tant que Mâ est dans mes souvenirs, je ne suis pas « sans elle ».

Pour vous,  qui est Mâ ?

Un jour pendant un satsang, quelqu’un a demandé " Mâ qui êtes vous ? " J’étais très heureux car c’était aussi ma question, la question de tout le monde. Elle a répondu : " Ce que vous pensez, je le suis. " Mon problème était résolu ainsi que celui de tous ceux qui avait entendu la réponse. Elle pouvait être Lord Krishna pour l’un, Lord Shiva pour un autre ou ma mère…

Mais cette question a continué à être posée. Elle est devenue une controverse. On disait que c’était une question normale de la dévotion. C’est la seule question qui a été posée plus de 1000 fois ! Elle avait répondu la première fois à cette question à l’âge de vingt ans. Elle était une femme au foyer dans le Bengale rural et conservateur.  Un cousin qui était proche d'elle la lui a posée.  Elle a répondu : Purna Brahma Nârayân puis elle a ajouté : Nârayân, Nârayanî Les gens connaissaient cette réponse et pourtant lui ont redemandé bien des fois… C’est qu’ils ne la croyaient pas, ils doutaient.

Comment aimer Mâ ?

Il n’y a pas de technique particulière pour aimer. Pour chaque activité de la vie, nous avons besoin d'apprendre de quelque part ou de quelqu'un. Mais aimer est la seule activité que nous ayons de naissance. J'ai débuté ma vie en aimant ma mère. A ce moment-là, le monde m’était tout à fait inconnu. Ma mère était le seul objet de mon amour. Puis, le monde objectif s'est insinué dans ma vie. Mon amour pour la mère a été dilué parmi d'autres objets d'amour. Pour entreprendre quelque chose de nouveau, nous avons besoin d'un professeur, mais aimer est un savoir-faire naturel. On pense que Mâ est spéciale, c’est pour cela qu’on souhaiterait avoir une technique spéciale. Ou bien, il se peut que notre instinct naturel pour aimer se soit terni à cause du nuage des objets avec lesquels nous avons été en relation dans le passé. Si nous pouvons aimer une chose ou une autre, pourquoi avons-nous besoin d'une méthode spéciale pour aimer Mâ ? Mâ a dit : "Soyez comme un enfant qui ne connaît rien, si ce n'est sa mère."

Mâ aime tout le monde de la même façon, mais nous voulons plus. Un enfant nouveau-né ne fait aucune distinction entre les objets avec lesquels il entre en relation.

Tout le monde aime la simplicité. Il n’y a pas de spécification de la simplicité. Mâ est l’incarnation de la simplicité, du naturel, mais cette simplicité même, nous l’avons perdue dans la complexité des processus du monde. Nous avons égaré ces qualités ou il se peut qu'elles se soient déposées à la base de notre conscience, là où nous ne pouvons plus les voir. En Mâ, nous les reconnaissons. Essayons de les extraire des recoins les plus cachés de notre cœur et de les faire revenir à la surface. Expérimentons ce sentiment qui nous permettra de dire : " Mâ, je ne peux rien faire sans vous ". En agissant ainsi, un jour pourra venir où je serai capable de retrouver mon Soi ainsi que cet amour qui était apparemment perdu.

Swâmîjî, suivez-vous  une pratique spirituelle particulière et si oui,  dans quel but ?

A mon sens, les pratiques spirituelles ne sont pas faites avec un but imaginaire, mais pour dissoudre ce qui recouvre la pureté naturelle en moi. C'est ce voile qui obscurcit ma vision de l'amour. Le point central autour duquel gravite toute ma vie, c'est mon amour pour Mâ.

Avez-vous besoin de tout abandonner pour cela?

Mâ elle-même dit : "Vous n'avez pas besoin de quitter quoi que ce soit, les choses vous quitteront" Ce dont vous n'avez pas besoin s'en ira automatiquement. Un petit enfant aime son nounours. Par la suite, il l’abandonne, et devient passionnément attaché à quelque autre jouet en oubliant ceux du début. Mais souvenez-vous, les jouets changent pour l'enfant, mais non son amour pour les jouets.

Que pensez-vous du monde autour de vous ?

Le monde existe vraiment, et ce pour que j'en aie l’expérience dans mon amour. Les expériences sont  incrustées dans les souvenirs et deviennent une partie de moi-même ; je sais que je m’aime moi-même et dans ce cas, je dois aimer le monde.

 Pourquoi éprouve-t-on de la tristesse ?

Parce qu'on perd la conscience de son unicité, parfois, on devient triste. On cherche toujours à comparer son existence avec celle des autres et on se fait des reproches, alors on tombe dans la tristesse. L’unicité est au-delà de toute comparaison.

Comment évaluez-vous l'état spirituel de Mâ?

En ai-je besoin ? A mes yeux, elle est un être humain parfait. Mâ n'est pas une déesse abstraite - pour moi bien sûr, je ne suis pas opposé à ce qu’affirment les autres à ce sujet. Je sais bien que j'ai des lacunes dans mes comportements et mes activités et la perfection de Mâ m’aide à les voir. J’essaie de rectifier mes défauts en apprenant à me comporter comme elle, dans ses manières de faire humaines. En outre, pour quantifier quoi que ce soit, on a besoin d'avoir une unité de mesure. Mâ n'étaient pas une déesse à mes yeux, bien que les gens qui disent ainsi puissent être dans le vrai ; elle était ma mère. Elle était un être humain parfait, on peut dire au moins qu'elle a été quelqu’un qui n'a commis aucune erreur dans sa vie. Quant à son niveau spirituel, je ne serais pas capable d’en sonder la profondeur ni d'en évaluer la hauteur car il est certain que moi-même, je n'ai aucune unité de mesure pour m’en rendre compte. Elle est simplement ma mère et j'ai besoin d'elle plus que de toute chose.

Mâ n'avait pas fait d'études. Comment expliqueriez-vous sa sagesse ?

 Dans les mots mêmes de Mâ : " La vie est le plus grand des livres. Pour celui qui en a pénétré la profondeur, votre science, philosophie, dharma et Ecritures ne restent pas inconnus" La vie est un grand livre. Mâ n'a jamais étudié, mais elle était pleine de sagesse. Elle a vu la vie telle qu’elle était. La vie nous donne des réponses, tandis que parfois, les Ecritures nous embrouillent.

Pourquoi les gens partent-ils en pèlerinage ?

 Notre vie est en elle-même un pèlerinage vers la joie. Nous sommes tous des pèlerins, que nous soyons croyants ou incroyants. Si je ne crois pas en Dieu je crois à quelque chose que j’aime fortement... Nous allons vers un lieu saint pour le voir, le sentir, l’aimer parce que nous avons cet amour à l’intérieur mais nous ne sommes pas capables de le sentir.

Est-ce que cela vous fait du bien de partager vos souffrances et vos plaisirs ?

Nos émotions ont envie de s'exprimer à l'extérieur. C'est une partie intégrante de la nature humaine de  partager l’amour, la peine avec les autres. Un homme -ou une femme- ne peut pas vivre seul. Bien que je sois heureux tout seul à Dhaulchina, si quelqu’un vient et que je peux partager, je suis encore plus heureux ! En ce qui concerne la souffrance, je l’assume tout seule. Je ne souhaite pas infecter les autres avec mes douleurs.

 Swâmîjî, suivez-vous  le chemin de la bhakti ?

Oui. Pouvez-vous me dire le nom de quelqu'un, dans l'histoire globale des religions du monde, qui n'ait pas suivi le chemin de la dévotion dans son voyage spirituel? Bien sûr, vous pouvez citer des personnes qui ont suivi, défendu et soutenu le chemin du discernement, appelé aussi connaissance. Mais si  je vous demande pourquoi ils ont suivi ce chemin même, la réponse sera aussi simple que cela : "Parce qu’ils l’ont aimé". La base commune, c’est l’amour. Cela peut être l'amour pour le but, ou aussi pour le chemin. Ceux qui suivent la bhakti, la voie dévotionnelle, essaient d'abord d'établir une relation humaine entre eux-mêmes et le visage bien-aimé, de Dieu ou de la Réalité ultime telle qu'ils se la figurent, et ensuite essaient de la purifier et de l'élever. Je pars du point de vue humain parce que je le connais, et par la pratique, je peux le sublimer jusqu'au niveau divin. Une fois que j'ai établi cette relation entre moi et mon objet d’amour, si quand même je pose la question  "Qui es-tu ?", je ne serai plus capable de goûter l’essence de cette relation qui a été établie. De cette manière, je mets des distances entre mon objet d’amour et moi plutôt que je ne l'attire. Je coupe la relation avant de l’élever et de la sublimer.

Qu'est-ce que la sâdhanâ ?

De grands enseignants, maîtres, saints et différents sages ont défini la sâdhanâ, la pratique spirituelle, de façon variée. Mais la définition la plus simple que j'ai trouvée jusqu'à présent vient des lèvres de Mâ. Svadhan praptir upay holo sadhana. C'est-à-dire : "la voie pour retrouver votre propre trésor est appelée sâdhanâ". En sanskrit, sva- signifie son propre soi et dhan- signifie richesses, trésor. On peut donc dire dans le langage de Mâ, que la sâdhanâ, c'est de redécouvrir ses propres richesses.

Est-ce que Mâ était en faveur d’une voie de sâdhanâ particulière ou exclusive ?

La voie de Mâ bien sûr, si elle en avait une en particulier, incluait tout sans aucun cadre ou dogme. Une dame aspirante spirituelle chrétienne a demandé à Mâ une direction pour la vie intérieure. Mâ s'est enquise de la doctrine spirituelle qu'elle suivait. La dame a répondu qu'elle était chrétienne. Mâ dit : "Je suis aussi une chrétienne, une musulmane et une hindoue". Mâ demandait toujours aux aspirants de suivre leur propre voie et leurs Ecritures.
Pouvez-vous parler d'une pratique intérieure prescrite par Mâ indépendamment de toute doctrine spirituelle particulière ?

Voici une histoire que je répète souvent : une fois, Mâ voyageait en train avec une dame pour l'accompagner. Il y avait d'autres passagers dans le même compartiment. A cette époque, elle n'était pas très connue dans le monde spirituel indien. Quelques jeunes gens rentrèrent aussi dans le compartiment. Ma avez une personnalité magnétique et attirante. Ils voulaient lui adresser la parole. Quand Mâ s'est engagé dans la conversation, ils restèrent  suspendus à ses lèvres. Ils se rendaient compte que c’était une personne spirituelle même s’ils ne la connaissaient pas. Quand ils ont dû descendre, Mâ leur a demandé : " Vous ne me donnez rien? (C’est la tradition en Inde de donner quelque chose aux moines errants). Les gens se mirent à chercher dans leur porte-monnaie. Elle disait : " Non, non, je vous demande juste du temps à Dieu chaque jour, seulement cinq minutes par jour."

Mâ demandait souvent 5, 10, 15 minutes par jour pour elle, toujours à la même heure. C’est la meilleure des pratiques. Elle est suffisante. Aucune autre pratique n’est nécessaire. Mais en fait c’est très difficile. Même pour un ermite c’est très difficile. Offrir 5 minutes à Mâ, c’est s’offrir 5 minutes à soi-même. On ne le fait jamais, c’est difficile. Offrir vraiment, sans rien attendre, pas de reconnaissance, pas de gain, pas de résultat. Ce n’est pas un investissement pour satisfaire des attentes futures ! Peut-être faut-il avoir pour seule attente que cela fasse plaisir à Dieu et à Mâ.

Vous devez tout le temps être en alerte pour cela. Voici une autre histoire : Il y avait un zamindar ( grand propriétaire terrien) à Dehra-Dun, qui était un buveur invétéré. Il avait grand plaisir à chasser les tigres. Il aimait beaucoup Mâ. Un jour elle lui a demandé s’il accepterait de lui donner quelque chose : Cinq minutes chaque jour à heure fixe, pour la vie. Il lui a dit, "vous ne m’avez jamais rien demandé, alors d’accord". Une nuit, il partit à la chasse au tigre, il avait tendu un piège et soudain le léopard est arrivé, il leva son fusil et était sur le point de tirer mais les yeux tombèrent sur sa montre : c’était l’heure précise qu’il avait abandonnée à Mâ. L’homme laissa tomber son fusil, il a fermé les yeux et pendant cinq minutes il a pensé à Mâ. Quand il a réouvert les yeux, le léopard était parti. On doit tenir ses engagements de cette façon.

Est ce qu'il y avait des  rejets  dans la vie de Mâ ?

Mâ ne rejetait jamais qui ou quoi que ce soit car elle voyait Dieu en tous et en toutes.

Comment peut-on être sûr de la pratique spirituelle juste pour soi-même ?

Trouver la pratique spirituelle juste pour soi-même est un long travail. On doit suivre de façon stricte les instructions données par le Gourou. C'est le Gourou qui connaît le chemin approprié pour son disciple. Pendant onze longues années, j'ai dû chercher après le départ de Mâ. J'ai pratiqué différentes voies et méthodes par moi-même. Bien sûr, j'ai eu des résultats apparents mais ils ne me satisfaisaient pas. A un moment, il m'est apparu à l'esprit de rechercher les instructions spécifiques données par Mâ. J'ai commencé mon voyage à reculons dans les voies de ma mémoire afin de récapituler les interactions que j'avais eues avec Mâ et d'identifier précisément la voie spécifique  qu'elle m'avait prescrite.

Est-ce que Mâ est votre Gourou ?

Est-ce que j'ai besoin d'une autre définition de Mâ ? Oui, j'ai appris beaucoup d'elle

Que pouvez-vous dire de votre initiation ?

Bien sûr, je suis initié mais Mâ n'est pas mon gourou. Le premier mantra que j'ai obtenu a été de Mâ et non du gourou. Mes mantras d'initiation sont différents du mantra que j'ai reçu de Mâ. Tout en  me donnant le mantra, elle a dit : "Ce n'est pas ton initiation et ce corps n'est pas ton gourou." Elle ajouta aussi. "Ce corps ne demande jamais à quiconque de prendre la dikshâ et ne refuse jamais quand on la lui demande." Quant à moi, j'avais besoin d'un mantra et je l'ai obtenu avant l'initiation formelle.
Quand alors avez-vous pris la dikshâ ?
Mâ m'a demandé de la prendre.
Est-ce que Mâ ne s'est pas contredite alors ?

En apparence, on peut avoir cette impression. En fait, j'ai été aussi choqué quand Mâ m'a demandé de prendre la dikshâ. Mais après, mes doutes se sont clarifiés. Il arriva qu'un jour, elle m'appela et me dit : "Ton initiation est fixée pour demain matin à l’aube." J'étais tout à fait choqué de l'entendre dire cela. Je pensais ne jamais avoir de dikshâ. Cela m'a fait souffrir de penser que Mâ se contredisait. Je fus envahi par l'émotion et me mis à pleurer. Elle m'a demandé la cause de cet état pitoyable. Je lui ai dit : "Mâ, comme vous avez dit que la dikshâ est donnée simplement à celui qui la demande, il se trouve que moi-même, je suis tout à fait satisfait de mon mantra. Je l’ai reçu de vos lèvres et je n'ai jamais voulu de dikshâ de vous. Cela me bouleverse de voir que vous allez contre ce que vous m'avez dit dans le passé." Elle dit : "Connais-tu vraiment ce qu'il y a de caché dans les profondeurs de ton esprit ?" Mâ m'expliqua alors que je souhaitais cette initiation au fond du cœur mais que je ne m'en rendais pas compte.

Existe-t-il des pratiques qui soient vaines ?

Tout ce que nous faisons porte ses fruits. Rien n’est en vain. Parfois, les résultats ne correspondent pas à notre attente. Il n'y a pas d'échelle de temps en spiritualité. Les transformations spirituelles sont lentes et profondes, et elles peuvent ne pas être reconnues si on se fie aux apparences.

Quel doit être l'axe principal dans le chemin de la dévotion ?

Essayer de faire confluer la volonté individuelle avec la volonté divine. On raconte l’histoire suivante : un jour, un groupe de voyageurs traversait un grand fleuve. Arrivé au milieu du fleuve, l’orage éclate, la tempête se lève. Le bateau se remplit d’eau et risque de sombrer. Un sadhou à bord puise l’eau du fleuve avec son pot et la reverse dans le bateau ; tous les passagers sont furieux et ont peur que le bateau ne sombre dans la rivière. Néanmoins, la tempête s'apaise soudainement. L’embarcation s'approche de la rive. Le sadhou commence à écoper… Les gens, étonnés,  lui demandent pourquoi il écope maintenant alors que tout va bien. Il répond qu’il essaie toujours d’aider Dieu dans ses desseins. Il se trouvait que maintenant, la tempête s'était atténuée ; ceci est également  la volonté de Dieu, en retirant l'eau du bateau, il a facilité la sortie des passagers de celui-ci. Telle doit être l’attitude de l'aspirant.

Qu’est-ce qui attirait le plus chez  Mâ ?
Son amour inconditionnel pour tous.
Que signifie amour inconditionnel ?
Un amour sans aucune attente de retour.

Comment peut-on apprendre quelque chose à propos de l'amour inconditionnel ?

Nous avons besoin d'apprendre de quelque part presque toutes nos actions mentales ou physiques, mais la seule chose pour laquelle nous n’avons pas besoin  d’enseignant,  c’est l'amour. Nous sommes nés avec lui. Il est avec nous tout le temps. Le désir nous pousse à l’action et pour cette action, nous ne devons utiliser notre intelligence. La seule l'action qui n'a pas besoin d'intelligence, c’est l’amour. Nous avons commencé à aimer avant même le développement de notre intelligence, mais au fil du temps l'amour avec lequel j'étais né a été recouvert par l'invasion  des objets dans mon champ mental. Notez bien que nous avons  perdu notre enfance physique, mais les impressions de l'enfance sont toujours à l'intérieur de nous. Essayons d'aller à l'intérieur et d’y trouver l'amour.

Dites-moi quelque chose à propos de la méditation.

Considérons d'abord ce que nous voulons dire par méditation. Les gens en général prennent le mot sanskrit dhyân comme synonyme de méditation. Dans les Ecritures, on dit : dhyânah nirvishayah manah c'est-à-dire « dhyân se trouve dans l'état d'esprit sans objet » (nir, no vishayah, objet, manah, mental). Dans les mots de Mâ, achinta hi param dyân, « l'absence de pensées est dhyâna » (achinta, absence de pensées ; hi, vraiment ). Elle a dit aussi, comme nous l'avons mentionné : dhyân kara jay na, dhyân hoi  « dhyân survient, on ne peut l’effectuer ». En outre, dans ses Yoga soutras, (aphorismes sur le Yoga), Patanjali décrit dhyân comme l'avant-dernier, le septième stade des pratiques yoguiques. Un aspirant est supposé s'établir progressivement dans la succession de yama, niyama, âsâna, prânâyama, pratyahara et dhârana. Il doit atteindre l'état de perfection en pratiquant chacun  de ces états. C'est seulement alors que l'état de dhyân mène à l'état de samâdhi qui représente la culmination de toutes les pratiques spirituelles. On ne doit pas mélanger les concepts de dhyân et de méditation.

Maintenant, considérons ce qu’est le but de la méditation. En bref, on peut dire que la méditation aide à contrôler le mental. Tout le temps, nos sens sont en relation avec le monde objectif et les impressions qui en proviennent alimentent incessamment le mental qui tourne autour d'elles. Cette agitation du mental est la cause de toutes nos misères et de notre sentiment d'esclavage. De façon intéressante, c'est aussi dans le mental qu'on ressent le bonheur. Ce dont nous avons besoin pour être heureux, c'est l'attention juste [right mindfulness]. Dans ce but, nous avons besoin de contrôler le mental. Pour le contrôler, il faut d'abord le connaître. Ainsi, on peut dire que le but de la méditation est de : (a)  connaître le mental, (b) donner forme à ce mental (c)  libérer le mental.

   Nos organes des sens, c'est-à-dire la vue, l’ouïe, l’olfaction, la parole, le goût et le toucher sont en relation constante avec les objets, ils rapportent leurs impressions au mental et les inscrivent sur la surface de la conscience (ici, il s'agit de la conscience des objets). Le mental  est engagé en fait également avec les organes des sens, il est en mouvement constant, ce qui a pour résultat la perte de l’attention juste. Parfois, il y a soit une surimposition ou une succession très rapide d’impressions, qui font que la conscience des objets est incapable de discerner correctement et les impressions perdent de leur clarté. Si vous déplacez une torche allumée selon un trajet circulaire, vous verrez un anneau de feu ; dans un film, des photographies a priori immobiles sont projetées sur l’écran avec une telle vitesse qu'en fait, vous voyez un film. Tous ces phénomènes sont des illusions. A cause des limitations de nos organes des sens pour enregistrer la réalité, des illusions sont perçues. Par la pratique méditative, nous pouvons identifier les impressions réelles. On doit se souvenir que le mental est agité dans l’espoir de se débarrasser de l'agitation. Le mental cherche constamment le bonheur, la paix et l'amour. Toutes nos activités sont dirigées vers un seul vecteur qui a pour nom « bonheur perpétuel ». N'oublions pas qu’apparemment, nous n'avons pas d'autre instrument que le mental pour atteindre cet état. Etant donné que le monde des objets est impermanent, est-il possible d’atteindre l'état de permanence en partant de ce monde transitoire dont je suis une partie  intégrante ? Si oui, comment ? Quel rôle le mental joue-t-il dans ce contexte?

Sans vouloir entrer dans une psychologie complexe, une définition simple du mental comme base de travail peut être utile pour répondre aux questions ci-dessus. Le mental est un sac de pensées et nos conceptions abstraites, ces pensées mêmes sont l'enregistrement conscient des impressions des interactions des organes des sens avec la réalité. Les impressions sont stockées dans différentes couches de mémoire et sont toujours dans un état actif. Les souvenirs stockés entrent en relation les uns avec les autres, donnant naissance à plus de nouvelles impressions qui, elles, peuvent ne pas être le résultat d'interactions directes des organes des sens avec le monde extérieur. Ainsi, le volume des impressions augmente en progression géométrique et au hasard. On peut dire que les permutations et combinaisons de ces réactions stimulent des impressions stockées et les efforts du mental pour les enregistrer incessamment rend celui-ci hyperactif, d’où l'agitation. Avec la pratique de l’enregistrement contrôlé des impressions, on peut établir une stabilité dans le mental. Ceci s'appelle « donner forme au mental ». Une fois que le mental est formé, le sentiment d’emprisonnement disparaîtra, et on aura des expériences de félicité, de paix et bonheur (qui sont tout le temps ici en nous, à l'intérieur).

 

En compagnie de Mâ Anandamayî

Par Bithika Mukerjî (suite)

 

 

Une interruption dans ma carrière universitaire.

 

     Lorsque j'étudiais le sanskrit et la philosophie à Allahabad, j'ai pu avoir l'entraînement pour comprendre un petit peu les nî (paroles) de Shrî Mâ malgré mon jeune âge. Je m'émerveillais devant  la philosophie qui était sous-jacente à ses expressions même les plus légères. Elle ne mettait jamais en avant un argument qui n'avait pas de cohérence interne. Lorsqu'elle dictait une longue lettre, ces liens intimes devenaient très apparents. Elle demandait à celui qui écrivait, l'une d'entre nous, de relire encore et encore la lettre, en changeant un mot par-ci, un signe de ponctuation par-là, afin que la signification en devienne claire comme de l'eau de roche. (p. 118)

   Dans la seconde moitié de l'année 1945, la guerre se rapprocha de l'Inde. Jusqu'ici, nous n'avions pas été touchés de très près par elle - simplement  nous avions eu à observer des couvre-feux et à utiliser des cartes de rationnement. Les horreurs qui avaient balayé les pays d'Europe à cette époque nous étaient inconnues. Rétrospectivement et en relisant le journal de Didi, il m'est apparu que durant toutes ces années, Shrî Mâ avait été éprouvée par des souffrances sans qu'on en connaisse la cause. Très fréquemment, on la voyait accomplir des kriyas (pratiques) yoguiques, prononcer des mantras, parfois pendant plus de deux heures. Une fois elle s'exclama : « Arrêtez le combat ! Arrêtez le combat ! (Vivâd bandh karo, vivâd bandh karo) ». Pourtant, elle a rajouté : "Je vois une scène terrible !" Didi relia cela à un décès qui était arrivé dans un village proche, mais est-ce que Shrî Mâ aurait utilisé le mot "terrible" (bhayankara) pour décrire un simple décès ? Il m'est venu à l’esprit que si l’on entreprenait une recherche pour établir une corrélation entre les événements du monde et les réponses spontanées de Shrî Mâ, on obtiendrait des résultats intéressants. Je n'ai pas de doute que ces exemples de souffrances intenses qu'elle subissait parfois, et qui restait sans explication et mystérieux pour son entourage de fidèles, étaient des réactions réflexes aux souffrances des gens ailleurs dans le monde. (p.122)

 

 Comme tous les enfants, nous considérions la présence de nos parents comme évidente. Ce ne fut que très tard dans mon existence que j'ai appris à apprécier leurs côtés extraordinaires. Je ne me souviens pas que mon père n’ait jamais élevé sa voix de colère contre quelqu'un, pas même un serviteur. Il n’a aussi jamais dit un mot de reproche à Bindou quand il ratait ses examens. Il a pu s’exprimer à ma mère, mais cela n'a jamais filtré jusqu'à nous, nous n'en savions rien.

 

   Bithikâ va avec un groupe de Ma au Bengale, à Navadvîp, le lieu de pèlerinage de Chaitanya Mahâprabhou, qu'on appelle aussi le Seigneur Gaurânga.

     Chacun reçut Shrî Mâ avec des honneurs particuliers. Shrî Mâ avait là-bas une grande réputation. Les vishnouïtes la traitaient comme leur divinité d'élection, le Seigneur Gaurânga. Chacune de ses visites était acclamée comme la venue du Seigneur lui-même.

   J’ai eu du mal à supporter les fatigues du voyage. Je restai au lit pendant deux jours. Le troisième, je me suis sentie mieux. Je pris un bain qui m'a rafraîchie et ensuite me suis installée en dehors de l'hôtel où nous résidions, en observant Shrî Hari Babajî se déplacer en chantant des kîrtans avec toute sa suite. Une voiture à cheval attendait à la porte avec Shrî Mâ et Didi à l'intérieur, prêtre à suivre le groupe de kîrtans. Shrî Mâ me vit de la fenêtre du véhicule et me fit signe de m'approcher. "Est-ce que tu vas bien ?" demanda-t-elle : "Oui", répondis-je. Elle dit ensuite : "Monte !". La voiture était toute petite, juste assez pour elle et Didi. En me voyant hésiter, elle dit : "Assieds-toi sur mes genoux ". Je rentrai  en essayant de me rendre si légère que possible, m'assi sur les genoux de Shrî Mâ ; elle dit : "Ne te perche pas comme ça, assieds-toi convenablement !" Didi dit : "Assieds-toi sur mes genoux à moi ". Ainsi, pour obéir aux deux, je m'assis au milieu. Nous sommes allés voir un beau temple ce jour-là. Hari Babajî avait l'habitude de marcher à reculons à chaque fois qu'il voyait la voiture de Shrî Mâ. Il ne tournait jamais le dos au véhicule qu’elle utilisait. Lui-même ne se servait presque pas de voiture à moteur ou à cheval, et préférait marcher avec ses gens. (p. 127) [C’est la coutume chez les gens pieux, en particulier en Inde du sud, de sortir d’un temple à reculons pour ne pas avoir à tourner le dos à la statue du dieu]

 

   Dans cette même année 1946, Shrî Mâ se rendit à Dhaka où ses fidèles l’attendaient depuis longtemps :

   Les fidèles de Dhaka étaient autour de Shrî Mâ. Elle leur parla pratiquement pendant toute la journée et la plus grande partie de la nuit. Ma sœur Rénou se souvient qu'elle était assise derrière Shrî Mâ. A un moment donné, Shrî Mâ s'adossa sur ses genoux. C'était une position plutôt gênante pour cette dernière, qui cependant ne voulait pas bouger parce qu'elle sentait que Shrî Mâ devrait alors se redresser. Et Shrî Mâ avait déjà été assise pendant des heures, il était donc nécessaire qu'elle soit dans une position un petit peu plus confortable. Rénou se souvient aussi avec un grand émerveillement que bien qu'elle ait tenu cette position pendant plus de  deux ou trois heures, elle n'avait eu aucun sens de contractures, douleurs ou fatigue. Shrî Mâ parla aux gens de Dhaka pratiquement jusqu’à l'aube. L'un des principaux interlocuteurs était Biren Babou, le frère aîné de Didi. Nous l'avions connu à Agra. Cela allait être la dernière visite de Shrî Mâ à Dhaka. La menace de la partition du Bengale  s'approchait. D'ici deux ans, le Pakistan allait détruire l'ashram et tous ses temples hindous, et même le temple ancien et fameux de Râma Kalî. Seulement le temple de Siddhesvarî subsista. Shrî Mâ dit à tous ceux qui venaient lui demander conseil que si possible, ils devaient s'en aller du Bengale oriental (qui deviendra en 1972 le Bangladesh). Voilà comment les fidèles de Dhaka ont trouvé asile en Inde avant que les horreurs de la partition commencent à se dérouler (p.130).

                                    Traduit de l’anglais par Geneviève Koevoets et Jacques Vigne

 

 

 

                  EN PRESENCE DE LA MERE DIVINE, SREE ANANDA MAYI MA

 

Par Caroline Rosso-Cicogna

 

 

 

     Fidèle de Ma depuis 1979, Caroline Rosso Cicogna est imprégnée de spiritualité hindoue. Dès 1971, elle se rend régulièrement en Asie, comme interprète simultanée et elle réside en Inde de 1979 à 1984.

Durant son séjour, elle est étroitement associée à Gaurinath Sastri, éminent Sanskritiste, disciple de Gopinath Kaviraj et maître de Sabda Yoga, avec qui elle étudie la Bhagavad Gita et le Vedanta.

Elle séjourne également auprès de maîtres tels que Swami Chidananda, Sa Sainteté le Dalai Lama, Sa Sainteté le Shankaracharya de Kanchipuram et Bhagavan Sri Satya Sai Baba.

À son retour d’Inde, elle fonde à Trieste, en Italie, l’Association Internationale Yoga Aditya où elle collabore, pendant plus de dix ans, à l’enseignement et l’application thérapeutique du Yoga avec Yogacharya Janakiraman.

Elle réside actuellement à Nice et se consacre à la sadhana dans la voie de la bhakti.

Elle est l’auteur de “Solar Yoga”, en collaboration avec Yogacharya Janakiraman et de “Solar Way”, un commentaire de la Bhagavad Gita.

 

" Le chemin spirituel débute par un appel de la Grâce divine - gurukripa - qui ouvre progressivement notre être intérieur à une vision du Réel - darshan - et notre âme -atma - qui a soif de plénitude - pûrnam - cherche refuge aux pieds du Guru Gurupadanamaskar - jusqu'au jour où elle est entièrement fondue dans l'amour de la Mère Divine."

 

L'appel - "Gurukripa "

 

   Dans mon cas, cela s'est produit lors du transfert de mon mari à l'Ambassade d'Italie à la Nouvelle Delhi en Mai 1979, qui me semblait être l'occasion bénie de pouvoir résider quelques années en Inde et être auprès de Ma. À ma grande surprise, je dus me rendre en Inde, de façon tout à fait imprévue, avant la date du transfert, car j'y avais été appelée comme interprète pour une Conférence de l'Agence Internationale de l'Énergie Atomique au Centre nucléaire de Trombay. Après la réunion, je me rendis à Delhi pour me familiariser avec ce qui allait devenir notre nouvel environnement et un jour, alors que je déjeunais avec des collègues de mon mari qui me proposaient de visiter le Club de Polo, j'entendis une voix intérieure qui me dit d'un ton ironique : " Serais-tu venue en Inde pour voir des chevaux ?" Je restai clouée sur la place, la fourchette en l'air et je ne dis mot. Je n'attendis pas un instant de plus et cet après-midi même, je me rendis à l'ashram de Ma à Kalkaji dans les faubourgs de Delhi. Je trouvai l'endroit désert et je sus immédiatement que Ma n'y résidait pas ce jour-là car, sinon, il y aurait eu une grande foule à l'entrée de l'ashram. Je suis rentrée malgré tout et je me suis adressée à un swami qui faisait un peu de jardinage. À mon approche, il se leva d'un bond et à ma question à propos de l'endroit où se trouvait Ma, il répondit sans hésitation: - "Dans son ashram de Brindavan". Je fus assez surprise qu'il me révèle cela car il ne me connaissait pas du tout et, du vivant de Ma, ses fidèles avaient pour instructions de ne pas révéler ses allées et venues à des inconnus afin d'éviter les foules de curieux.

   De retour chez nos amis, je les priai d'organiser pour le lendemain une voiture avec chauffeur pour me rendre dans la ville de Krishna. J'étais frappée de ma détermination à me rendre auprès de Ma avant même d'avoir déménagé en Inde et je me remémorais simplement la promesse que j'avais faite à mon mari de ne pas voyager sur les routes indiennes après le coucher du soleil.

 

La rencontre - "Darshan "

 

    Je partis donc de bonne heure le lendemain, mais il s'avéra que cela n'avait pas été assez tôt car, lorsque j'arrivai à l'ashram, l'heure du darshan était déjà terminée. Quand j'appris que le prochain darshan aurait lieu à six heures du soir, la promesse faite à mon mari me revint à l'esprit et ce fut l'abattement à l'idée de ne pas rencontrer Ma cette fois-ci. Je me vois encore, comme si c'était hier, assise sur les marches du temple, aux prises avec ce terrible dilemme : obéir à mon mari et risquer de ne pas voir Ma ou assister au darshan du soir et briser ma promesse ! J'étais décidée à rester sur les marches du temple jusqu'au moment où une solution s'offrirait à moi, je n'avais d'ailleurs rien d'autre à faire ! Je veillais également à ne pas attirer l'attention car je savais que les swamis de Ma préféraient que l'on ne traîne pas dans l'ashram après le darshan. Je suis restée assise comme cela longtemps jusqu'à ce que je sois tirée de mes rêveries par un vieux monsieur qui se tenait devant moi appuyé sur sa canne et qui me demandait ce que je faisais là. Dans un anglais hésitant, il me posa toutes sortes de questions auxquelles je répondis tout en lui communiquant mon désarroi d'être arrivée en retard pour le darshan du matin. Il me demanda aussi si j'avais apporté un cadeau pour Ma. Surprise, je lui répondis par l'affirmative et il me pria alors de le lui montrer. C'était une étole de laine blanche qu’il approuva d'un geste admiratif. La scène commençait à m'intriguer et ma vigilance devint plus profonde car on ne sait jamais par quel moyen le Divin peut nous appeler. Le vieux monsieur me demanda de revenir à cet endroit à trois heures de l'après-midi en m'assurant qu'il m'emmènerait lui-même auprès de Ma et que je n'aurais pas à attendre le darshan du soir ! Sur ces mots, il s'en alla. Il fallait, je m'en rends compte aujourd'hui, une bonne dose de foi pour y croire, mais, de toute façon, je n'avais rien à perdre et comme j'avais quelques heures à ma disposition, je m'en fus visiter la ville chère à Krishna, sur les bords de la Yamuna. Les rues étroites de la ville étaient en grande effervescence et les jeunes gens et les jeunes filles se lançaient de la poudre de vermillon et de l'eau de rose, au son de kirtans et de tambourins. En quelques instants, je fus, moi aussi, couverte de poudre rouge de la tête aux pieds et je fus à nouveau saisie par le découragement à l'idée que l'on ne me laisserait pas entrer dans l'ashram dans un état pareil !

    À trois heures donc, je me trouvais au rendez-vous et je me demandais encore si la rencontre du matin n'avait pas été un mirage lorsque je vis arriver, d'un pas gaillard, ce merveilleux vieillard à qui je dois le plus beau moment de ma vie. D'un ton décidé et avec un grand sourire, il me somma de le suivre et il me fit passer devant le temple et traverser une grande cour protégée du soleil de mars par un de ces arbres millénaires sous lesquels Ma aimait s'abriter. Lorsque nous arrivâmes devant une belle demeure située au fond de la cour, un swami imposant, vêtu d'un habit couleur safran, nous fit comprendre que nous ne pouvions aller plus loin car c'était la résidence privée de Ma. Indifférent aux paroles du swami, le vieux monsieur brava l'interdiction et me fit signe de le suivre dans l'escalier. Mais je pouvais déjà apercevoir deux autres swamis qui nous barraient le passage en haut de l'escalier en nous faisant signe de redescendre. Tapant légèrement de sa canne sur le sol, mon "protecteur" leur dit qu'il était un intime de Ma et que Ma, elle-même, l'avait chargé de me mener à Elle. Je ne savais pas, à ce moment-là, à quel point j'étais près de Ma sur cet escalier et je fus encore plus surprise quand les deux swamis, comme par enchantement, se retirèrent et nous laissèrent passer. Mais ce n'était que le début de l'enchantement car, un instant plus tard, nous débouchions sur une grande terrasse inondée du soleil de l'après-midi en cette magnifique journée de printemps. Là, sur un charpoy, un de ces lits indiens à courroies, se tenait Ma, plus rayonnante que mille soleils, dans son saree blanc, avec son irrésistible sourire et avec ce merveilleux regard légèrement larmoyant qui vous pénétrait de part en part. Un Amour si profond, si puissant émanait de Ma que rien au monde ne pourrait effacer ce moment d'éternité de ma mémoire.

    Quoique, dans mon cœur et dans ma tête, je me fusse préparée à une rencontre avec Ma, je n'avais pu imaginer que j'allais être mise en sa présence d'une façon aussi intime. Ce qui se produisit par la suite ne fut que le kheyal de Ma. Son Énergie et son Amour m'attirèrent tout près d'elle et me firent m'agenouiller, front contre terre et lorsque, lentement, je me redressai et la regardai, mon regard fut entraîné de façon irrésistible dans ses yeux pleins d'amour et de compassion qui me pénétrèrent tout entière. Elle me garda ainsi, tournée vers l'Infini de son regard, dans un silence parfait et dans un état d'immobilité totale qui vibraient cependant d'une intensité surnaturelle. À ce jour, je serais incapable de dire combien de temps cela a duré. Tout ce dont je me souviens c'est que, lorsque je sortis de cet état, j'aperçus l'expression d'étonnement béat sur le visage des brahmacharinis qui se trouvaient derrière Ma et je réalisai que de longs moments avaient dû s'écouler ainsi. J'entendis vaguement les questions que Ma posait à mon sujet au vieux Monsieur et je la remerciais, dans mon cœur, de ne pas me les poser directement car j'aurais été bien incapable d'y répondre dans l'état de béatitude où je me trouvais. Ensuite, d'un geste affectueux, que je savourerais dans les mois et les années qui allaient suivre, elle déposa délicatement sur mes genoux des fruits, des sucreries et un châle blanc.

    Le darshan de Brindavan devait être le premier d'une longue série de rencontres avec Ma au cours de mon séjour de cinq ans en Inde. J'allais vers elle rarement pour lui poser des questions car je sentais intuitivement que les moments en sa présence étaient tellement sacrés et uniques qu'ils devaient être vécus dans un état de communion silencieuse avec la Mère Divine. D'ailleurs, l'essentiel de l'enseignement de Ma se donnait dans le silence et par le silence. En outre, le premier darshan est un peu comme le Sa (Do) de la gamme de musique indienne. Tous les darshans successifs ne sont que des combinaisons et des permutations de notes. On pratique sa sadhana comme on fait des gammes en revenant inévitablement à la note fondamentale du début.

    Ce devait être à Brindavan, encore une fois, que deux ans plus tard, sur cette même terrasse et à nouveau le jour de Holi Purnima j'allais être initiée dans un mantra directement par Ma.

    Au cours de mon séjour en Inde, j'eus le privilège béni de passer de longs moments très proche de Ma grâce à Gaurinath Sastri, dévot de longue date de Ma, philosophe de son état et disciple direct du grand philosophe Gopinath Kaviraj, fervent dévot de Ma. Avec lui, je pus étudier la Bhagavad Gita et certains textes des Upanishad tout en l'aidant à corriger les épreuves de ses écrits philosophiques de Sabda Yoga. Chaque fois qu'il se rendait avec ses étudiants et ses dévots dans des lieux anciens de culte de Shiva ou de la Mère Divine, il m'emmenait dans son groupe. C'est ainsi que je pus m'imprégner des vibrations divines qui règnent dans ces endroits magiques, comme, par exemple, au temple de Mahakala à Ujjain la nuit de Shivaratri, dans la ville sainte d'Ayodhya lors du festival de Rama, à Bénarès pendant les pujas de l'aube au temple de Visvanath et d'Annapurna ou lors de l'ascension au temple de Shiva à Kedarnath. C'est avec lui surtout que j'eus la grâce de passer des jours de retraite avec Ma dans ses ermitages de Naimishar au bord du fleuve Gaumati et de Vyndhyachal près du Gange.

 

 

L'abandon aux pieds du Guru - Gurupadanamaskar

 

    C'est à l'ashram de Vyndhyachal, que j'affectionnais particulièrement, que j'ai vu Ma pour la dernière fois dans sa forme physique, quoique, à l'époque, j'ignorais totalement que je n'aurais plus la grâce de la revoir ainsi. C'était environ un an avant qu'elle ne quitte son corps. Étrangement, après cette dernière rencontre, je n'avais plus ressenti cet intense désir d'être en sa présence physique. Parfois, cela me faisait douter de la profondeur de ma foi ou de la sincérité de ma dévotion alors que c'était Ma elle-même qui, dans son immense amour, me préparait petit à petit à son départ de notre terre !

    Le nom de l'ashram est emprunté à celui d'un temple très ancien dédié à la déesse Vindhyavasini. Cet endroit est un des cinquante-deux tirthas ou lieux sacrés d'énergie féminine - shakti - où, selon la légende, une partie du corps de la déesse Uma était tombée. Situé sur une paisible colline dominant le Gange, l'ashram est une bâtisse rectangulaire avec, au premier étage, une terrasse couverte qui entoure le hall de darshan de telle sorte que l'on peut en faire le tour complet - "pradakshina " -. Un jour, alors que je me promenais sur cette terrasse dans un sens, Ma est arrivée dans l'autre sens et nous nous sommes retrouvées face à face. Comme cela se produit spontanément en présence de grandes âmes, l'on ne peut rester debout devant elles, mais l'on se prosterne tout naturellement à leurs pieds. C'est ainsi que Ma, dans son immense grâce, me permit de toucher ses pieds dans un geste d'abandon alors qu'elle se tenait, immobile, devant moi. Lorsque je me suis redressée, j'ai vu son visage d'une douceur infinie et l'Énergie divine qui émanait d'elle me pénétra avec des vagues de Joie. Je restai agenouillée au sol alors qu'elle, lentement, poursuivit sa promenade sur la terrasse.

    Quelques mois plus tard, je devais rentrer en Italie pour passer des vacances dans notre résidence de Trieste avec mon mari et une amie. Sans aucune raison logique, le 27 Août 1982, alors que nous nous rendions en voiture en ville, je me mis soudainement à raconter la vie de Ma à mon amie, que cela intéressait très peu, tout en me demandant intérieurement pourquoi j'agissais de la sorte. Dans la soirée, je me sentis très mal et je souffris de fortes douleurs abdominales mais je ne voulais pas que l'on appelle un médecin. Je tenais simplement à être entourée de mon mari et de mon amie et à boire des infusions de camomille. Au lever du jour, j'arrivai finalement à m'endormir et, après quelques heures de sommeil, je fus réveillée par un appel de l'Inde : c'était Gaurinath Sastri qui tenait à m'annoncer personnellement la triste nouvelle du mahasamadhi de Ma avant que je ne l'apprenne d'une autre source.

     Encore aujourd'hui, je ne serais pas en mesure de décrire l'état de choc qui fût le mien. La douleur était si intense que je n'arrivais plus à respirer. Dans mon désarroi, je courus vers la salle de méditation qui se trouvait au deuxième étage et où j'avais installé symboliquement un fauteuil pour Ma. Je me laissai tomber près du fauteuil en y étendant les bras et je me mis à sangloter comme une enfant apeurée. Alors que j'étais dans cet état de détresse profonde, je sentis distinctement une faible pression à l'intérieur de mes paumes ouvertes comme si les pieds de Ma se posaient délicatement dans mes mains. Elle apparut devant moi, dans cette position qui lui était si familière, debout, enveloppée dans son châle blanc, mains jointes et les pieds couverts de petites chaussettes blanches. Son corps physique n'était plus mais Sa présence demeurerait pour l'éternité.

 

Le pélérinage intérieur-  sadhana

 

     Malgré ces moments de grâce intense, je n'arrivais pas à me consoler de sa disparition et les jours et les nuits sans sommeil qui suivirent furent extrêmement pénibles. Je ne trouvais du soulagement qu'en voiture, en me faisant conduire sans destination à rejoindre, sans paroles à prononcer, sans amis à rencontrer et sans mélodies à fredonner. Même si c'était le plein été en Italie, j'étais tout le temps entourée d'un air froid qui me glaçait jusqu'aux os. Un jour, alors que nous roulions sans but, nous sommes passés devant la petite église romane de Duino, le lieu où Rainier Maria Rilke composa ses élégies. Abritée dans des bosquets au bord d'une rivière, cette église n'est ouverte que lors de fonctions religieuses spéciales et sans horaire précis. Lorsque nous sommes arrivés, on y célébrait un mariage et lorsque nous avons franchi le portail, une voix magnifique s'éleva au plus haut de la voûte sur les notes de l'Ave Maria de Schubert. C'était Ma à nouveau qui nous invitait à voir sans nos yeux, à entendre sans nos oreilles le message Divin qui proclame qu'au-delà des apparences demeure l'union des contraires : le ciel et la terre, le visible et l'invisible, l'âme et Dieu, l'immanent et le transcendant, l'atma et le paramatma. Et lorsque le silence suivit les dernières notes chantées, une paix profonde et une joie indicible envahirent mon cœur. La voie intérieure menait, bien au-delà de l'Union des polarités, vers l'immensité de l'Inconnu où réside, profondément enfoui, le mystère de la Mère Divine. La vision m'apparut du Seigneur Vishnou allongé sur son éternel serpent, Ananta, flottant sur l'Océan intemporel de Béatitude.

OM JAI MA!

 

Premamayee

(Caroline Rosso Cicogna)                                           Roquebrune, le 19 Mars 2002

 

 

 

 

 

 

                                        J

                                         O

                                           I

                                             E

Joyeusement, bat mon coeur...

 Om l'habite et résonne en lui.

   Irrésistiblement, circule l'amour,

    Eveillé mystérieusement. Je suis.

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~ ETRE ~

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Plus de crainte, plus de désir,

Plus de besoin, plus de tristesse...

Je goûte l'instant. Tout me paraît

Egal...Plus rien ne m'affecte...

       Dieu est Tout...Quelle fête!

 

Monique Manfrini. .

 

 

 

Nouvelles

 

- Après trois semaines d'hospitalisation à Delhi en novembre à cause d'une brûlure, Swâmî Vijayânanda s'est bien remis et il va bon pied bon oeil vers ses quatre-vingt-dix ans qui arriveront dans environ six mois.

- Swami Nirgunânanda revient en France cet été. Nous donnons déjà les programmes qui sont fixés :

1.      Terre du Ciel du 17 au 23 août au domaine de Chardenoux près de Lyon 03 85 60 40   terre-du-ciel @ terre-du-ciel.fr

2.      Epernon du 23 au 28 août. Contact Claude Portal 12 rue Lamartine 78100 Saint-Germain 01 34 51 74 41

3.      Domaine des Courmettes, près de Nice, du 9 au 14 septembre contact : 04  93 24 17 00 ou Michèle Cocchi au 06 61 14 20 58

4.      Du 15 au 22 septembre, Swâmîjî sera en Angleterre

5.      Puis, il passera quatre semaines États-Unis.

6.      Récemment, il est question d'un programme près de Genève le week-end du 7-8 août : renseignements Jamshid Anvar 6 route de Comminy 1296 Coppet Suisse 00 41  22 776 19 18

 

- la retraite de juillet  sur l’écoute du silence à Dhaulchina avec Swâmî Nirgunânanda et Jacques Vigne est déjà plus que complète avec vingt-deux participants. Le voyage de la première moitié d’avril  pour la demi Koumbha-Méla à Hardwar et un tour vers Kédarnath se déroulera comme prévu.

   Devant le nombre de demandes pour juillet, nous pensons réorganiser un petit groupe pour une retraite à Dhaulchina à l'automne du 29 octobre au 14 novembre. Il aura huit ou neuf jours de retraite de silence à Dhaulchina, et nous descendrons avec Swâmî Nirgunânanda à Kankhal pour trois jours,  qui se termineront par le jour de la fête des Lumières, Diwali, avant de repartir sur Delhi. Pour l’organisation bénévole du voyage comme des satsangs sur place, il peut être  plus commode d’être en petit groupe. Contact: Geneviève Koevoets -  koevoetsg@wanadoo.fr

-  Il y a un article de Terre du Ciel  d’une dizaine de pages dans le numéro d’hiver (numéro 66, janvier-février 2004), où Swâmî Nirgunânanda est interviewé sur son expérience avec Mâ. Il s'intitule : « Je vis l’essence de la relation ». Par ailleurs, deux membres de l'équipe de Terre du Ciel sont actuellement à Dhaulchina pour des entretiens avec Swâmîjî. Alain Chevillat a aussi laissé tomber pendant trois jours le groupe qu’il accompagnait pour venir à l'ermitage en février. Il va publier dans la revue un nouveau de texte de questions-réponses de Swâmîjî, Pensées de l'Himalaya, en deux parties. Il s’agissait à l’origine d’entretiens avec Claire Landais, que Swamiji a révisé et complété. On peut les trouver en anglais ainsi qu’en français sur le site de Mâ www.anandamayi.org/ashram/devotees et ashram/French. La version anglaise est en train d'être imprimée à Delhi en 1000 exemplaires.

- Patrick Mandala nous informe de ses projets de publications pour la grande majorité avec les éditions Accarias, il prépare trois volumes sur Mâ Anandamayî, ils contiendront une traduction à 90 % des cinq volumes de Gurupriya Devî, et des extraits du livre de Ganguli et des trois volumes d’Amulya Kumar Datta Gupta dont nous avons donné des extraits dans le Jay Mâ. Il traduira aussi des passages de la  biographie de Bithika Moukerjî  A bird on the wing 

-  Il travaille aussi sur un volume avec des anecdotes et des satsangs inédits de Râmana Maharshi en deux volumes : le son du silence. Il prépare également un livre sur l'enseignement de Dudjom Rimpoché et un commentaire de l'Ashtâvakra-gîtâ sur lequel il travaille depuis une dizaine d'années. En 2004 doit paraître un roman de lui : Mâyâ, chronique védiques, qui porte sur l'Inde ancienne mais qui raconte indirectement ses expériences de l’Inde moderne. Comme dernier livre en cours, il en a un rassemblant des paraboles contées par Shrî Râmakrishna. Signalons parmi ses ouvrages passés où il cite souvent Mâ : Le yoga de la Bhagavad-Gîtâ, le Yoga-vâsishtha, et Aux sources de la sagesse qui rapproche la Grèce de l'Inde, ainsi que la Voix du cœur. Dans un plus domaine large, il a aussi écrit l’Arbre de vie et Sarva Annam. Les droits d'auteur de ses livres servent à soutenir le Mandala Welfare Centre, une institution de service social à  Ootamund dans les Nilgiris, montagnes du sud de l'Inde. Pour tous renseignements complémentairesr ses activités, s'adresser à L’arbre de vie, Rue Noblemaire, 74290 Talloires (Lac d’Annecy) Tél : 04 50 60 75 18

- des extraits du livre La saturée de joie de Marol vont être publiés par le journal en anglais de la Sangha de Mâ, Amrita Vartâ : ce sera une reconnaissance posthume pour Jean-Claude, dont ce livre a été le dernier ouvrage,  publié en mi-2001, quelques mois avant son décès.
- le journal d’Atmânanda est paru à l'automne 2003 chez Accarias. Nous tâcherons d'en mettre des extraits dans le prochain numéro. Nos remerciements à Râm Alexander et Lalita Bugnon de Lausanne qui ont soutenu le projet, ainsi qu’à l'éditeur qui s'est engagé dans ce travail, car il s'agit d'un gros volume, qui traduit la plus grande partie de l'original anglais de plus de 400 pages.

- un brahmachâri à l'ashram d'Almora travaille pour taper  le livre de Vijayânanda, In the Steps of the Yogis  - écrit il y a déjà quarante ans à Dhaulchina, et publié par la suite à Bombay par le grand éditeur religieux indien, Bharatiya Vidha Bhavan. On y trouve toutes sortes de réflexions intéressantes sur l'Inde et sa religion, nous le mettrons sur le site de Mâ. Des extraits de la version française y sont déjà, et nous en avons mis dans les deux ‘Jay Mâ’ précédents ainsi que dans le présent numéro.

 

 

 

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Table des matières du n°72

 

 

Réponses de Ma

Un ermitage idéal  par Vijayandanda
Pensées 
de l'Himalaya Entretiens avec Swami Nirgunananda

En compagnie de Mâ Anandamayî  par Bithika Mukerjî (suite)

 En présence de la Mère divine, Sree Anandamayi Ma

par Caroline Rosso-Cicogna

Joie Poèmes par M.Manfrini

Nouvelles

Renouvellement des abonnements

 

 

 

 

 

Jay Ma N°73  -  Eté 2004

 

 

Paroles de Ma

 

Extraites de « 100 réponses de Mâ » choisies par B.Mukherji

dans son livre In Your Heart Is My Abode à paraître avec d’autres textes d’elle aux Editions Agamat, Paris, sous le titre  En compagnie de Mâ Anandamayi, traduit de l’anglais par Geneviève Koevoets et Jacques Vigne

 

  1. Dites-vous toujours : Oui, Sa grâce est partout. Je suis inondé par elle, et vous verrez alors qu'il en est bien ainsi.
  2. Etre dénué de tout souci, voilà vraiment la méditation suprême !
  3. La souffrance ? La souffrance de qui ? Qui cause de la souffrance à qui ? Il demeure en Lui-même. Quand il vous arrive de vous mordre la langue avec vos propres dents, est-ce que c'est remarquable ? Tout est en Lui seul.
  4. La manière de fonctionner du monde, c'est ce que vous êtes en train d'expérimenter : Etre né dans celui-ci, c'est souffrir et être heureux. Si vous voulez aller au-delà de cette paire d'opposés, prenez refuge à Ses pieds !
  5. Les décrets divins sont pour votre bien. Est-ce que le docteur ne vous fait pas mal afin de vous guérir ? Dieu aussi vous purifie avant de vous prendre dans ses bras. Il dit : "Donne-moi tes impuretés - et prend en retour cette vie immortelle et sans souillure. Certes, Il vous envoie de la souffrance, mais simplement pour éveiller en vous l'aspiration, c'est Lui-même qui accepte votre fardeau de souffrance, les larmes de vos yeux.
  6. La souffrance est inévitable jusqu'à ce que vous trouviez refuge aux pieds de Dieu.
  7. Il est l'antidote de la peine. Essayez de l'appeler constamment, de méditer sur lui, de le prier. Il est le bien, la paix et la félicité, la vie de votre vie, l'âtman.
  8. Dans le monde de l'action aussi bien de l'effort spirituel, le point principal, c'est la patience.
  9. Il n'y a que l'homme pour souffrir des épreuves tragiques. Soyez braves, faites-y face avec courage et détermination. "C’est Lui qui agit", en croyant ceci, prenez refuge sous sa protection.
  10. Je comprends votre sentiment de découragement profond : vous êtes entouré par les nuages sombres de malheurs imminents. Il est naturel que votre mental soit saisi par la tension et la peur. Comment s'en sortir ? Pour ceux qui sont désespérés, la seule source de soulagement est Dieu. Ne perdez pas espoir. Ayez une confiance complète en Lui, malgré tout. Si vous êtes tombé au sol, utilisez-le comme une planche à ressort pour vous relever ; en effet, c'est le devoir de l'être humain de faire effort quoi qu'il arrive. On ne doit pas considérer la malchance comme un désastre. Ce serait un péché de faire ainsi, car qui est Celui qui envoie la malchance ? Tout ce qu'Il fait est pour votre bien, c'est une loi infaillible. En aucune circonstance, même les plus difficiles, l'être humain ne doit accepter la défaite.
  11. Priez pour avoir la capacité d'endurer les épreuves. Rien n'arrive qui ne soit une expression de la grâce de Dieu : vraiment, tout est Sa grâce. Soyez ancrés dans la patience, supportez tout, demeurez en contact avec son Nom et vivez joyeusement.
  12. C'est la volonté du Tout-puissant qui prévaut à tout moment, elle est en réalité la loi de la création. La notion de "monde" signifie qu’il y a une ronde incessante de souffrances, un peu de bonheur, et des chagrins de nouveau ; c'est pour expérimenter ceci que l'homme est né. Ne voyez-vous pas que le monde n'est rien d’autre que cela sous des formes infiniment variées ?
  13. Ainsi est la nature du monde. En vous ceignant de courage, comme un héros, vous devez essayer de vous calmer vous-même. Il n'y a tout simplement aucun espoir de paix, si ce n'est dans la contemplation de Dieu. Que ce soit votre conviction ferme. C'est le devoir de l'être humain, en toutes circonstances, de chercher refuge en Lui, dont les lois régissent toutes choses.
  14. Mettez votre confiance en lui. Vous ne savez pas si, en vous imposant un malheur que vous pouvez supporter, il ne vous dégage pas la route d'un désastre plus grand.
  15. Le monde est le lieu de la dualité et donc une source de douleur. Si l'on recherche la réussite  mondaine, la souffrance est inévitable. Savez-vous à quoi cela ressemble ? C'est comme frapper volontairement une blessure déjà ouverte afin d'en redoubler la douleur. Se diriger vers Dieu par contre, c'est mettre une pommade adoucissante sur la plaie. Il n'y a pas d'autre manière d'apaiser la souffrance.
  16. Un couple qui venait de perdre d'un enfant :


Shrî Mâ : tout arrive selon son karma. C'était votre karma de servir votre enfant pendant quelques années et son karma  d'accepter vos services. Parfois, de grands saints doivent renaître pour quelque temps afin d'épuiser dans une atmosphère propice les karmas qu'il leur reste. Quand le processus est terminé, Dieu les reprend. C'est la lîlâ divine. Certaines fleurs tombent  sans porter de fruits. C’est la voie du monde. Il y a obligatoirement perte et deuil.
Le père inconsolable demanda : "Où peut-on trouver la force de supporter de telles pertes ?"
Shrî Mâ : souvenez-vous que l’âtman de l'enfant et votre âtman sont un. L’âtman n'est jamais né,  ni il ne meurt, il est éternellement,  il n'y a que le corps qui se détache et tombe. Faites effort pour ne pas être attaché au corps et ne pas pleurer pour lui. Pleurez pour Dieu seul, si vous devez vraiment pleurer. Souvenez-vous de Lui, répétez son nom sacré. Plongez-vous dans la lecture des Ecritures, cela vous réconfortera, votre chagrin deviendra bien plus léger. Que votre vie soit une vie de consécration ! Votre maison elle-même peut être un ashram. Les souffrances viennent afin de vous rappeler d’orienter votre esprit vers la recherche des bénédictions divines.

  1. Une dame qui passait par une période de deuil : Mâ, pendant que vous étiez ici, j'ai oublié la perte de ma fille. Maintenant que vous en allez, je serai submergé par le chagrin comme avant.

Shrî Mâ posa ses mains sur le cœur de la dame et dit avec une grande compassion : "Non, cela ne vous submergera pas de nouveau si vous pensez à Dieu ; répétez son Nom sacré constamment."

  1. A une dame dont le mari était en prison pour des raisons politiques durant la période de domination britannique :

Shrî Mâ : A présent, vous vous souciez de votre mari jour et nuit parce que vous êtes sa femme. Avant de l’épouser, il était pour vous un étranger et vous n'aviez pas d'occasions de penser à lui. De même, on doit tout d'abord établir une relation avec Dieu en adorant une de Ses formes qui puisse captiver votre cœur. Ce lien de familiarité accroîtra votre intensité et vous remplira avec des pensées à propos de Dieu lui-même. A travers ce mari, pati, le bonheur vient à vous tout comme le malheur. Mais la félicité vient seulement de ce Seigneur, Pati. Néanmoins, votre mari est aussi est une forme de cet Un suprême, si donc vous pouvez penser à  lui en tant que tel, vous penserez constamment à Dieu lui-même. Tout et tous sont Ses formes, Lui seul est.

  1. Il est naturel d'être bouleversé par le deuil. Parfois, il nous semble que Celui qui est le Bien-aimé suprême de tous est  notre ennemi. Néanmoins, nous avons à nous soumettre à Sa volonté quelle qu'elle soit. Chère mère, écoutez la requête de votre petite fille  qui parle en ce moment : en ces jours de malheur et de détresse, appelez Dieu et pleurez pour lui. C'est seulement Lui qui vient à l'être humain sous forme de frère ou de mari. Il n'y a qu'en L’invoquant qu’on peut trouver la paix.
  2. Essayer de faire revenir l'esprit du disparu n'est pas bon. Très souvent, ce sont d'autres entités qui répondent  et l'individu ordinaire n'est pas en position de distinguer entre une manifestation authentique et un faux. Donc, c'est nuisible. Ne laissez pas votre mental être occupés par de tels propos. Au niveau du Soi, vous êtes uni avec votre fils. En ce monde, le bonheur  alterne invariablement avec le malheur. Gardez présent à l'esprit  qu'elle est en vous sous forme de l’âtman - à l'intérieur de vous. C'est la vérité, ce n'est pas de l'imagination. La naissance et la mort arrivent pour accomplir la volonté divine. Sous toutes les formes et en toute circonstance, il n'y a que Lui seul.
  3. Question : Les gens disent que tout est décidé par sa destinée. Est-ce qu'il est possible de détourner ce sort par des actions convenables ?

Shrî Mâ : Tout est possible avec la miséricorde divine. S'il donne Sa grâce, qu'est-ce qui ne peut  être accompli en un instant ?

  1. Une visiteuse : Mâ, je désire la réalisation du Soi, et qui plus est rapidement. J'ai été en recherche depuis si longtemps et maintenant,  les années s'accumulent.
    Shrî Mâ : La réalisation du Soi n'est pas dans le temps.

Question : De toutes façons, avant que je meure, je dois l'atteindre ! S'il vous plaît, dites-moi comment.

Shrî Mâ : Vous devez être immobile autant que possible et méditer dans la solitude. Au lieu de cela, vous vous êtes mis sur le dos tellement de travail qui vous oblige à donner votre attention aux affaires du monde !

Question : mais je ne veux pas me retirer du monde. Pourquoi ne puis-je pas avoir la Réalisation ici et maintenant, au milieu de mes activités du monde ?
Shrî Mâ hocha la tête en disant : Cela ne peut pas être. Considérez cela sous cet angle : quand vous souhaitez écrire une lettre, vous ne le faites pas en public. Vous prenez votre stylo et votre papier et vous asseyez toute seule. Une fois écrite, vous pouvez la lire aux autres. Une fois que le Soi est réalisé, la question de vivre dans le monde ou en solitude et ne se pose pas. Mais tant que vous luttez pour cela, vous devez être vivre à l’écart.

  1. Question d'une maîtresse de maison : Mâ, il est difficile de m'adonner au nâma-japa ou à la méditation pendant suffisamment longtemps. Aussitôt que je m'asseois et que je m'immobilise, il y a une douzaine de choses qui arrivent et qui demandent mon attention.
    Shrî Mâ sourit, pleine de compréhension. Elle dit : "Supposez que vous êtes au bord de la mer et souhaitez entrer dans l'eau. Pouvez-vous attendre que toutes les vagues  se soit calmées ?"
  2. A un ascète : "demeurez tranquillement en un seul endroit et pratiquez la sâdhanâ comme un aspirant sincère et sérieux. Remplissez d'abord votre vide intérieur ; alors le trésor que vous avez accumulé débordera de lui-même et se communiquera ainsi aux autres."
  3. On peut se demander : quel mal y a-t-il à faire du kîrtan, du japa, de la méditation etc. avec d'autres ? Mais ressentir l'attraction du groupe constitue un obstacle. Cela provoquera naturellement de l’instabilité. De plus, s'il y a une trace de désir ou surtout un vrai désir  d'être le chef et le dirigeant de l'assemblée, c'est aussi nuisible. Cela vaut à la fois pour les hommes et pour les femmes.

Question : Mâ, l'autre jour, vous m'avez demandé de faire le japa de Gayatrî. Pourquoi?
Shrî Mâ : J'ai vu qu'il y a avez une cordelette sacrée sur votre épaule. Si on vous demande de décliner votre identité, vous direz : "Je suis un brahmine". Ainsi, vous devez effectuer les pratiques d'un brahmine. Vous n'avez pas à vous demander pourquoi ou à cause de quoi. Comme vous arrosez les racines d'une plante, pratiquez un petit peu de japa tous les jours. Qui sait, la plante peut revivre, vous pourrez ressentir un vrai besoin de faire vos pratiques avec un grand sérieux.
Question : Mais je ne peux pas suivre les règles de régime, etc.
Shrî Mâ : Vous n'avez pas besoin. Souvenez-vous simplement du mantra. C'est ce que je dis, maintenant la balle est dans votre camp.

 

 

 

Conversations  récentes

avec Swami Vijayananda

 

 

Q. - Vaut-il mieux suivre la voie de la dévotion, ou celle de la connaissance?

R. - Toutes les deux sont nécessaires, comme les deux ailes d'un oiseau lui sont indispensables pour voler. Mais chez certains la dévotion prédomine, alors que chez d'autres c'est la voie de la connaissance qui prend plus d'importance. Ma disait que connaître le Soi c'est connaître Dieu, et connaître Dieu c'est connaître le Soi: à la fin les deux voies se réunissent, quelle que soit celle à laquelle on s'est consacre en priorité.

L'idéal est en réalité de combiner toutes les voies: connaissance (méditation, discrimination - discernement, lecture des Ecritures sacrées), dévotion, karma-yoga, japa.

Pour les personnes qui suivent le Vedanta, la dévotion est dirigée vers le Guru, en qui l'on voit - au-delà de sa forme physique - le Divin suprême; en effet, en réalité le seul Guru est l'Absolu, qui se manifeste à travers des sages fonctionnant comme un canal. Ils sont des conducteurs plus ou moins efficaces de cette énergie divine en fonction de leur niveau, et seul un Sadguru (qui a atteint la Libération complète) est un super-conducteur, qui transmet le pouvoir divin totalement et sans l'altérer.

 

Q. - Est-ce que le renoncement (au confort matériel, aux plaisirs mondains etc.) est une étape importante dans la sadhana?

R. - Oui, si c'est définitif. Mais les renonçants véritables sont rares, et quoi qu'il en soit on peut aussi suivre une discipline spirituelle tout en vivant dans le monde. C'est une question de maturité et d'intensité de l'aspiration spirituelle. Prenez le cas de deux enfants qui sortent de l'école et rentrent chez eux: l'un souhaite si ardemment retrouver sa mère qu'il court la rejoindre, alors que l'autre s'arrête en chemin, flâne, bavarde et rentre plus tard.

 

Q. - Est-ce que le renoncement total a été difficile pour vous?

R. - Non, parce que la joie d'être près de Ma rendait toute autre chose insignifiante. A propos de détachement, Ma racontait volontiers l'histoire suivante:

Un roi très religieux souhaitait ardemment poser à un grand Sage quatre questions à propos de Dieu. Il offrit publiquement une forte récompense à qui lui donnerait des réponses satisfaisantes. De nombreux savants et sages tentèrent leur chance, mais le Roi n'était jamais satisfait. Un mendiant, qui demandait depuis un long moment à pouvoir offrir ses réponses, fut enfin - en désespoir de cause - admis auprès du Roi. Celui-ci lui posa sa première question: "Où Dieu vit-il?" La réponse fut "Où ne vit-il pas?". Le Roi, enchanté, poursuivit: "Qu'est-ce que Dieu mange?" "Il mange des égos."

"Quand Dieu rit-il?" À cette troisième question, le mendiant répondit: "En deux occasions: Dieu rit quand un père meurt et ses deux fils divisent en deux le terrain qu'il leur laisse en disant: ceci est à moi, cela est à toi, puisque tout appartient à Dieu. Dieu rit aussi lorsqu'un bébé encore dans le ventre de sa mère et souffrant d'être à l'étroit, demande à Dieu de le laisser sortir, en promettant de faire ensuite beaucoup de japa, de méditation etc. - et ensuite, quand celui-ci accède à sa demande, il oublie ses promesses".

Alors le Roi, très heureux, posa sa dernière question. " Que fait Dieu?" Le mendiant répliqua: "C'est une atiprashna (question transcendantale), donc pour y répondre, il faut que je sois assis sur votre trône et vous à ma place". Le Roi accepta. Une fois assis sur le trône, le mendiant resta silencieux. Alors le Roi lui demanda de donner sa réponse, qui fut: "C'est cela même la réponse! Dieu fait que les rois deviennent mendiants et les mendiants deviennent rois".

 

Q. - Parliez-vous avec Ma de questions personnelles, mises à part celles concernant la sadhana?

R. - Ce n'était pas nécessaire, puisque je communiquais mentalement avec Elle.

 

Q. - Vous êtes-vous totalement abandonné à Sa volonté?

R. - Je suivais précisément les conseils de Ma concernant tout ce qui est physique; si Elle m'avait dit de me jeter dans le Gange, je l'aurais fait sans hésitation. Mais concernant le mental et les émotions, je voulais maintenir un parfait contrôle.

 

Q. - Est-ce que Ma était parfois dure avec les disciples?

R. - Elle pouvait prendre une expression sévère quand nécessaire, mais c'était par Amour.

 

Q. - Comment peut-on se débarrasser des doutes?

R. - Il ne s'agit pas de les éliminer, mais d'y faire face, car c'est une étape nécessaire pour acquérir une foi profonde et solide.

Si vous avez des doutes à propos de l'utilité de votre pratique spirituelle, rappelez-vous que la conquête de soi-même est la plus grande qui soit. Elle mène à n'avoir plus besoin de quoi que ce soit venant de l'extérieur.

En outre, l'Union mystique (intérieure) est la seule qui soit satisfaisante, qui amène à une paix totale accompagnée d'une Joie infinie.

 

Q. - Comment se protéger quand l'on devient très sensible pendant la sadhana?

R. - En répétant constamment le mantra, en respectant le Dharma en toutes choses même pour les plus petits détails, et en gardant un mental calme.

 

Q. - Et comment calmer le mental quand il est très agité?

R. - En l'observant avec diligence; en le considérant comme un cheval à dresser de manière à la fois ferme et douce. Il s'agit de cesser de s'identifier avec le mental et les pensées, et bien sur avec le corps. La méditation est une grande aide pour cela.

 

Q. - Comment considérer la peur de mourir?

R. - L'instinct de conservation (de survie) existe pour protéger le corps, et crée une peur de la mort qui est à la base de toutes les peurs. Cela crée en même temps une conscience de l'impermanence, qui nous réveille en nous rappelant qu'il ne faut pas perdre de temps: nous devrions faire tout notre possible pour éliminer les obstacles et les voiles qui nous séparent de notre réelle Nature, le Soi éternel.

 

Q. - Et comment conquérir la peur?

R. - Quand une peur ou une autre émotion arrive, il importe de s'arrêter et de faire face à la sensation physique - généralement déplaisante - qui en est à la base. Il s'agit d'observer les sensations subtiles du corps qui créent les émotions, sans laisser le mental les interpréter ni s'agiter. On peut conquérir la peur en allant à sa source, qui est en nous et non dans son objet.

 

Q. - De nombreuses personnes en Occident parlent de "jouir de l'instant présent". Qu'en dites-vous?

R. - Le moment présent est conscience, et non jouissance. Etre conscient de tout ce qui est maintenant mène pas à pas à la réelle Joie de l'Unité, alors que jouir des plaisirs mondains apporte nécessairement de la souffrance, puisque cela fait partie de la dualité, où l'on est la proie des paires d'opposés.

 

Q. - Est-ce que la capacité à supporter la souffrance physique aide au contrôle du mental?

R. - Oui, parce que la douleur est généralement seulement 10% physique, alors que 90% vient du mental qui ajoute des interprétations, associations d'idées, souvenirs etc. En tentant d'éviter la douleur, de la fuir en se réfugiant dans le mental, on ne fait que rendre la douleur plus forte. En revanche, si on la regarde en face, calmement, en silence, la douleur revient à ses proportions réelles, souvent très supportables, et parfois même elle disparaît! Le contrôle du mental et la capacité à supporter la souffrance vont de pair et aident à acquérir une stabilité intérieure.

 

Q. - Pourquoi est-ce qu'il est nécessaire d'appendre à se restreindre et à maîtriser ses désirs dans la pratique spirituelle?

R. - La maîtrise de soi est ce qui rend un être humain différent des animaux, et c'est indispensable à toute vie sociale. C'est spécialement important en sadhana (pratique spirituelle), parce que la capacité de contrôler ses propres émotions - c'est la base – ainsi que les actions et pensées est ce qui permet au sadhaka de tourner son attention vers l'intérieur, au lieu de laisser le mental être attiré par toutes sortes d'intérêts et plaisirs extérieurs, qui ne sont que la réflexion du bonheur du Soi.

Le fait de regarder en soi et de se connaître soi-même est l'essence de la sadhana, et c'est possible seulement avec un bon self-control. En effet, sans cela l'attention et l'énergie vont dans la "mauvaise" direction, vers les plaisirs des sens etc. Ce n'est qu'en maîtrisant son mental et en sachant renoncer à la satisfaction de certains désirs que l'on peut se concentrer sur la sadhana. Il est important d'éviter les extrêmes et la rigidité: pendant la période de prohibition de l'alcool aux Etats-Unis, il y a eu beaucoup plus de consommation d'alcool et de gangsters qu'avant! De même, si vous vous interdisez quelque chose de manière absolue, votre mental risque ensuite de chercher à se rattraper voire de se venger! Le mieux est de céder un petit peu; par exemple si vous avez envie de chocolat prenez-en régulièrement une petite quantité, plutôt que de vous en priver puis d'en manger une plaque entière! Ne luttez pas contre le mental comme s'il s'agissait d'un ennemi; expliquez-lui gentiment, comme à un enfant, que ce qu'il cherche est tout à fait légitime, puisque le bonheur et la paix sont notre vraie nature, mais qu'il les cherche dans la mauvaise direction, vers l'extérieur, là où tout est transitoire et tôt ou tard décevant. Une paix durable et le vrai bonheur ne peuvent se trouver qu'à l'intérieur. Le désir (l'attraction vers les choses extérieures) est dû à un effet de miroir: on croit voir dans les objets le bonheur qui est en réalité en nous, et on court après une image de miroir.

 

Q. - Que faire lorsqu'on se sent découragé?

R. - Pensez à l'histoire que racontait Ramdas: quand vous voulez casser une grosse pierre, il faut frapper de nombreuses fois; pendant un long moment cela ne semblera produire aucun effet, mais en réalité, chaque fois que vous frappez, les molécules de la pierre sont modifiées, et cela prépare le coup final: soudain, quand on ne s'y attend pas, cela explose. C'est pareil en matière de sadhana; chaque effort compte, même lorsque cela semble inutile. Et un jour vos efforts porteront leurs fruits. Patience et persévérance sont essentielles. À ce propos, vous avez peut-être remarqué que lorsque vous avez de la difficulté à vous endormir, il vaut mieux ne pas chercher à dormir car faire des efforts accroît la tension qui empêche de dormir; en vous relaxant cela viendra tôt ou tard naturellement. À un certain stade de la sadhana, il faut aussi adopter cette attitude à propos de la Réalisation. Au début des efforts et un intense désir de Réalisation sont indispensables, mais vers la fin il faut lâcher tous les désirs y compris celui-ci, et l'état sans effort pourra s'installer.

 

Q. - Pourquoi est-ce que certaines personnes ont obtenu la Réalisation du Soi alors que beaucoup d'autres ont encore tant de chemin à parcourir avant d'arriver à la Libération?

R. - Du point de vue d'un grand sage, nous sommes tous déjà au stade de la Réalisation. Un jour, j'ai demandé à Ma de me donner la Libération. Elle m'a répondu "Mais tu ES libre!"… C'est seulement le voile de l'ignorance qui fait que les gens pensent qu'ils sont loin de la Réalisation et qui les fait agir en conséquence. C'est pourquoi la sadhana consiste principalement à enlever progressivement ces voiles (constitués des émotions négatives, des croyances etc.), et à agir conformément à de solides principes moraux et au Dharma.

 

Q. - La Grâce divine est toujours présente, mais souvent nous ne savons pas être réceptifs. Que faire pour s'ouvrir à la Grâce?

R. - En récitant constamment votre mantra avec amour, en pensant à sa signification (donc si possible pas mécaniquement). Et en vivant une vie pure, notamment en évitant de faire du mal à quiconque, en étant parfaitement honnête etc.

Q. - Est-il vrai que si je pense être une personne qui commet beaucoup de "péchés", alors je le deviens?

R. - Oui, vous devenez ce que vous pensez, alors ne vous identifiez pas avec votre mental, mais avec votre vrai Soi, qui est pur! Et pensez à Ma (ou à toute autre manifestation du Divin suprême) aussi souvent et intensément que vous le pouvez. Quand vos pensées s'échappent en direction de ce que vous appelez un "péché", observez ces pensées sans faire ce qu'elles vous suggèrent de faire. Regardez-les simplement, sans jugement, et laissez-les passer, en vous souvenant qu'elles ne sont pas vous, c'est juste votre mental, alors que vous êtes le Soi.

 

 

 

Pensées de l’Himalaya

 

Par Swami Nirgunananda

 

Quel est le rôle de la poûjâ (culte) dans la voie de la dévotion ?

Essayons d'abord de comprendre ce qu'on veut dire par poûjâ. La poûjâ est un ensemble d'actions  effectuées avec amour,  pas simplement un rituel. Cela me rappelle une des expériences que j'ai eues avec Mâ. Elle m'a demandé d'effectuer la poûjâ de la déesse Kali dans le temple qui lui est dédié à notre ashram de Delhi à l’occasion de chaque nuit de nouvelle lune pendant un an. À cette époque, j'ignorais tout à fait les rituels des poûjâs. Trois jours avant la première poujâ, Mâ m'a appelé sur la terrasse de l'ashram de Vrindâvan et m’a dit qu’un prêtre de Bénarès devait venir m’enseigner les détails de la poûjâ. Elle me donna en fait toutes les instructions possibles précisément,  y compris  comment cuire  la nourriture pour offrir à la déesse et les aliments qu’on devait préparer.

Elle se mit ensuite à me montrer comment peler et couper les pommes de terre, les aubergines et d'autres légumes. C'était l’heure du darshan du soir de Mâ (son apparition devant les fidèles) et ceux-ci attendaient  Mâ en dehors du bâtiment, ils étaient des centaines à être là. Je pensais en mon for intérieur : "Quelle perte de temps pour un sujet aussi insignifiant ! Elle pourrait facilement me dire quoi faire à la place de le montrer ! Je suis assez intelligent pour faire comme elle dit." Mais bien sûr, voir Mâ faire tout ceci en pleine attention et avec une perfection méticuleuse  était en soi une scène digne d'être contemplée. Après avoir fini, elle dit : "Ta poujâ  a  commencé dès maintenant. Tout ce que tu fais, si c’est fait avec amour pour le divin, cela s'appelle poûjâ."  Tout ce qui est fait avec amour est la clé de la perfection.

Quel est le rapport entre perfection et bonheur ?

Une histoire : un jour un grand violoncelliste va jouer en concert. Il accorde son instrument dans sa loge, il joue. C’est parfait. Tout d’un coup, il a soif. Il n’y a pas d’eau dans sa loge. Il descend un instant au bar du théâtre. À ce moment-là, un petit garçon entre dans la loge. Il joue du violoncelle. Pour de bons musiciens, c’est de la très mauvaise musique mais pour l'enfant, c'est un plaisir immense. Il y a mis tout son cœur et il trouve la musique qu’il extrait des cordes, très belle. Pour le maître, ces sons seraient pénibles, mais l'enfant est très heureux. Il est très difficile de généraliser la notion de perfection. Tout est parfait en son genre. Notre vie est une magnifique composition. La vie de Mâ était la plus belle composition qui soit. Il y avait de la beauté dans tous ses gestes, comportements et paroles.

Quel est le sens de votre nom Nirgunânanda, et qui l’a choisi pour vous?

Ni signifie  « non » et gun signifie  « attribut » ou « qualité ». Nirgunânanda signifie donc « la félicité de la non-attribution ». Quant au choix du nom, j'ai entendu l’histoire suivante de la bouche même de Swâmî Bhaskarânanda quand il m'a initié au sannyâs. Brahmacharis Bharatjî, Kusumjî et Tapapanjî étaient trois ascètes, des aînés de notre ashram. Après avoir achevé trois années de disciplines et pratiques  intenses et austères, ils devaient recevoir une initiation dans une catégorie particulière d’ascètes, avec de nouveaux noms. Ils souhaitaient que la première partie du nom de Mâ soit aussi la première partie de leur nouveau nom. Le nom de Mâ était Nirmalâ. On décida ainsi que tous les trois nouveaux noms devraient contenir nir en tant que première partie. Mâ elle-même a sélectionné les noms Nirmalânanda pour Tapan,  Nirvanânanda pour Kusum et Nirgunânanda pour Bharat.. C'est une tradition répandue et aussi une directive scripturaire que la première syllabe du nom d’origine doit être aussi la première syllabe du nouveau nom. Or, le pandit qui menait la cérémonie était très méticuleux dans l'observance des instructions de s Ecritures. Il émit une objection à propos de ces nouveaux noms. Deux brahmachâris ont refusé catégoriquement de changer leur nom. Mâ était embarrassée, elle essaya de trouver un compromis. Elle demanda au pandit si cela conviendrait que seul un des noms soit modifié pour être en accord avec les instructions scripturaires. Le pandit accepta. Mâ a demandé à Bharat, le futur Bhaskarananda s’il serait d’accord d’abandonner le  nom qui avait été prévu. Comme c’était  Mâ elle-même qui demandait, il a accepté.

Quand j'ai souhaité prendre le sannyâs, j’avais sélectionné le nom Shanmbhavânanda. Cela va bien avec la tradition. Je m’appelais Shantivrat, j'ai donc choisi un nom qui commençait par un « Sh », en fait c’était un nom qui n'était pas commun, c'était un nom "moderne". Il faisait référence à une épithète de Shiva, Shambu [être paisible] et de sa parèdre Shambavî. Dans la pratique quotidienne, je rends un culte au Shrî Yantra qui est associé à Shambhavî. De plus, c'est une référence au Shambhavi moudra dans la voie du Yoga où les yeux sont ouverts, mais l'attention est dirigée à l'intérieur. Ceci représente une pratique de l'unité entre le monde extérieur et intérieur, ce qui est signifiant pour moi. Swâmî Bhaskarânanda était celui qui devait me donner l’initiation au sannyâs et le nouveau nom. Au début, j'étais réticent à prendre le nom qu'il me proposait, mais quand il m'a  raconté l'histoire, je l’ai accepté : c’était un grand honneur pour moi de recevoir ce nom même qui avait été choisi par Mâ et que mon dikshâ âchârya me l’ait offert.

Est-ce que le chagrin qui vient du passé est inévitable ?

Le chagrin et les souffrances sont toujours des choses du passé. Toutes les religions nous enseignent des manières d'échapper aux souffrances et d'être dans un bonheur perpétuel. Il me faut vous raconter une des expériences grâce auxquelles j'ai appris la manière d'échapper au chagrin.
À Calcutta il y a un endroit appelé Dhapa qui a toujours été utilisé comme une déchetterie. Il y a quelque temps, je passai en voiture avec un ami près d'une ville nouvelle  proche de Calcutta. Je remarquai une cité neuve, propre avec des routes larges, une architecture moderne, des parcs et des jardins. Avant d'embrasser la vie ascétique, j'avais résidé à Calcutta pendant pratiquement vingt-cinq ans et j'étais tout à fait familier avec les endroits dans et autour de la ville. Je me renseignais sur ce lieu, et mon ami m’a dit que cette ville nouvelle avait été construite sur la déchetterie de Dhapa. Ce fut une révélation pour moi. Si je creuse profondément dans le sol de cette belle cité toute neuve, des couches entières d'ordures qui y ont été jetées depuis deux cent ans  en ressortiront. Mais pourquoi donc devrais-je le faire, quand je peux profiter de la beauté d'une ville moderne et propre, en laissant les déchets par-dessous ? Nous ne serons pas capables d'effacer les souvenirs du passé, mais nous pouvons nous construire  une vie belle et heureuse en laissant de côté la tristesse du passé, là où elle est. Notre vie doit être comme une cité moderne construite sur des dépôts d'ordures.

Comment prenez-vous le décès de Marol ?

[Claire était une amie de Marol, et réfléchissait sur sa mort précoce de cancer survenu six mois auparavant sa venue à Dhaulchina, c'est-à-dire en octobre 2001. Marol a été un fidèle de Mâ en France pendant des années. Il était écrivain et a publié à Paris trois livres rassemblant des paroles de Mâ ; il avait rencontré Nirgunânanda près de Paris il y a quelques années, et depuis cette époque, communiquait régulièrement avec lui]. La première fois, je l'ai rencontré quinze minutes seulement. J'avais entendu dire que Marol était un écrivain, un poète, un dessinateur d’humour  spirituel et plein d’esprit, quelqu'un qui avait du génie. Je désirais le rencontrer. Nous avons parlé de nos points de vue respectifs sur Mâ. Il soutenait une manière de voir qui était tout à fait différente de la mienne, mais je l'écoutais. Je n'ai pas émis d'objections à son point de vue parce que je crois que chacun est dans la vérité à partir de la où il en est. Il en fit de même quand j’exprimais ce que j'avais à dire. Je ne sais pas pourquoi, mais Marol s'est mis à m'aimer. Il avait l'habitude de dire que j'étais son frère, son ami, son enseignant et son fils. Moi aussi, j'ai trouvé quelque chose de très attirant chez lui, il m'a donné beaucoup plus que ce que j'attendais. La dernière fois que je l'ai vu à Paris, il était très malade et je savais qu'il ne survivrait pas, mais on ne peut pas  lancer ce fait à la figure de quelqu'un. Depuis ce moment-là, il a pris l'habitude de m’appeler une ou deux  fois par jour, où que je sois, cela pouvait être  en Suisse, en Italie, en Angleterre, à Dehli ou à Almora. Malheureusement, pendant les derniers jours, il ne pouvait communiquer avec moi. Les lignes téléphoniques étaient trop mauvaises. J'ai été informé de son décès par Jacques Vigne qui enfin a pu me joindre.

Ma vieille mère âgée de quatre-vingt-seize ans est aussi décédée en juillet 2001. Cela a été également un choc momentané pour moi. Mais j'ai pu le gérer de la même manière. À chaque fois que je sentais leur absence, j'ai essayé de me souvenir des bons moments passés avec eux. À la fois ma mère et Marol sont vivants dans ma mémoire et je peux être avec eux dès que je le souhaite.

Ce qui nous rend heureux, c'est d'avoir une relation avec nous-mêmes ; mais tout seul, nous ne sommes pas capables d'avoir cette relation ; nous ne pouvons faire l'expérience de cet amour que nous avons en nous-mêmes sans aimer quelqu'un d'autre. Ainsi, nous avons des relations et nous existons dans les autres comme dans des miroirs. Ce miroir que Marol a été  semble avoir été brisé dans le monde extérieur, mais le miroir intérieur est toujours intact.

Comment avez-vous ressenti le départ de Mâ ?

Lorsque je l'ai appris, cela a été le plus grand choc de ma vie.  C’était quand je revenais  du pèlerinage du Mont Kailash, nous venions de traverser la frontière chinoise et étions entrés dans le territoire indien, un militaire qui escortait les pèlerins nous a annoncé la nouvelle. Au début, je ne pouvais y croire. Le militaire me dit que cela avait été  diffusé à la Radio nationale indienne le 27 août 1982 dans la soirée. Il m’a semblé que le ciel m'était tombé sur la tête. J'avais le mental paralysé, en état de choc. Une chose dont je me souviens, c'est que j'ai désiré me suicider en sautant d'une falaise dans les hautes montagnes. Un des moines plus âgé de notre ashram qui venait par-derrière m’a vu et m'a sauvé de ce suicide

Comment vous êtes réconcilié avec ce fait du départ de Mâ ?

Cela m'a pris longtemps, mais maintenant,  je sens que j'aime Mâ de la même manière que lorsqu'elles étaient dans sa forme physique. Si je prétends aimer Mâ, je dois aimer ses paroles également. Elle a dit : "Souvenez, où que vous soyez,  à chaque instant, ce corps vous regarde constamment ; mais vous ne voulez pas me voir, qu’y puis-je?" Cette parole de Mâ m'a apporté une grande consolation et j'ai été pénétré de la conviction que Mâ était toujours avec moi.

Les souvenirs de Marol me rendent triste. Comment puis-je dépasser cela ?

C'est tout à fait naturel de ressentir de la tristesse lors d’un deuil. Y a-t-il un moyen de le ramener la vie ? Vous ne pouvez défaire ce qui est inévitable et destiné. La mort peut être la fin de la vie physique de celui que vous aimez, mais pas de votre vie. Vos souvenirs sont des parties intégrantes de votre vie. Ils resteront vivants tant que vous le serez. Celui que vous aimez est mort mais non pas votre amour pour lui. Souvenez-vous, vous aimez quelqu’un parce que vous aimez l’aimer. C’est l'amour pour vous-même qui vous fait aimer les autres. Ramenez dans le présent les souvenirs du passé et soyez avec eux.

 Qu’est-ce que fait Marol ?

Marol ne fait plus aucune action avec son corps. Vous pouvez imaginer qu'avec son corps subtil il est avec Mâ et qu’avec Mâ il est heureux. Vous aimez Mâ ? Oui, alors vous aimez son corps, son esprit et aussi ses paroles. Mâ disait qu’elle est partout. Elle est donc aussi avec Marol.

Qu’est-ce que pense Marol à présent?

Quand Marol était là, vous ne saviez pas non plus ce qu’il pensait. Vous saviez juste ce qu’il en exprimait, et ce n’était pas le tout de son monde intérieur.

Comment avoir des échanges avec Marol ?

L’amour, dans son essence véritable, n’attend rien. D'abord, demandez-vous pourquoi vous désirez échanger avec lui ? C'est l'évidence que vous ne pouvez revenir sur sa mort. Mais votre amour pour lui vous fait désirer échanger avec lui. Vous avez ses souvenirs à l'intérieur, avec leur aide, ramenez-le à la vie dans votre imagination. C’est quelque chose que l'on fait souvent pendant la vie quotidienne quand celui qu'on aime n'est pas physiquement présent auprès de soi.

Mâ a dit que nous devrions être comme des enfants, le mais la réalité, c'est que nous avons grandi. Comment est-ce possible ?

Il est vrai qu’en passant à travers l'enfance et adolescence, nous avons atteint  l'état adulte.. Mais les souvenirs de notre enfance et de son innocence sont toujours en nous. Essayez d'emprunter de nouveau les chemins de la mémoire, de récupérer ces souvenirs et soyez avec. Si vous ne pouvez vous reconvertir en un enfant, vous pouvez tout de même essayer de sentir ce que ça fait d'être un enfant.

Les émotions créent des problèmes dans la vie comment les gérer ?

Toutes les émotions ne sont pas en problématiques. Avant d'aborder ce sujet, essayons de trouver la place des émotions dans notre vie. Les émotions sont des états mentaux qui proviennent des interactions que nous avons avec le monde des objets. Ce monde des objets n'est pas seulement en dehors de nous, nous l'avons aussi à l'intérieur. Or, la question se pose de savoir si nous pouvons effacer ces émotions qui sont à la racine de nos problèmes ? Est-ce que nous avons même besoin de les effacer ? La réponse à ces deux questions est simplement "non". Examinons à présent quelques émotions l'une après l'autre :

Le désir : Les désirs sont des signaux en retour de notre vie même, celle-ci serait paralysée sans désirs et semblerait dépourvue de sens. En tant que tel, les désirs ne peuvent être appelés la racine du malheur. L'accomplissement de désirs nous procure le bonheur. On dit qu'il faut mériter avant de désirer [first deserve, then desire]. Mais la plupart du temps, nous désirons quelque chose que nous ne méritons pas, voilà la racine de nos problèmes ! Ce qui est nécessaire, c'est de poser les limites à nos désirs. Et la culmination de tous nos désirs, c’est Dieu.
La colère : L’envie non satisfaite est la mère de la colère. En d'autres termes, on peut dire que quand notre attente rencontre un obstacle, la colère vient. Nous avons besoin d'un objet contre lequel nous mettre en colère. Que Dieu soit l’objet de notre colère,  de cette manière, nous pourrons avoir un souvenir constant de Lui.

L'avidité : Il y a une différence entre l'avidité et les désirs. Nous sommes poussés à posséder plus que ce que nous avons déjà. En tant que tel, et il n'y a rien de mauvais là-dedans tant que cela ne s’opère pas aux dépens du bonheur des autres. Soyez avides de la grâce de Dieu.
Egoïsme : projeter son propre moi devant les autres afin d'établir son existence même est inhérent à la nature humaine. Mais des fois, nous nous projetons afin de prouver notre supériorité sur les autres. Quant la personne en face agit de même, c'est là que commence le choc des egos. Souvent, on dit qu'il faut se débarrasser de l'ego et que ce sera la fin de tous les problèmes. Il se peut que ce soit une notion savante, mais est-ce praticable ? Mon existence même dépend de ce sens de l’ego, d’un soi fonctionnel. Comment serait-il possible de se débarrasser de ce soi par ce même soi ? L’ego ne causera pas de problèmes tant que je ne cherche pas à prouver ma supériorité sur les autres. Défiez en combat singulier l'ego de Dieu et voyez comme vous vous amuserez !

La jalousie : c'est une expression de complexe d’infériorité, un état mental de frustration. Ceux qui ne possèdent pas sont toujours jaloux de ceux qui possèdent. On n'est jamais content de ce qu’on a et on devient fou de ce qu’ont les autres. Soyons satisfaits avec ce qui a été offert par Dieu.

   Ces états émotionnels ne sont rien  que le résultat des interactions de nos sens avec le monde des objets et sont transitoires. Ils viennent comme des tempêtes et s'en vont. Si l'on essaie de considérer ceci du point de vue du témoin, on sera moins malheureux.

Est-ce que des changements de voies  sont à conseiller dans la pratique spirituelle ?

Si on a commencé sur une voie juste, la question de la changer ne se pose pas, même jusqu'à la fin. Il n'y a pas de voie spirituelle qui soit mauvaise en elle-même. Il y a une chose qu'on doit toujours garder présent à l’esprit, c'est que le but spirituel n'est pas limité par le temps. Une fois que j'ai commencé à suivre une voie,  je dois continuer à essayer d'avancer dans sa direction avec une attention imperturbable et de la sincérité. La vie est trop brève pour tester au hasard des chemins spirituels les uns après les autres.

Quelle est la signification des mots sâdhanâ et tapasyâ ?

Ce sont des mots sanskrits. Le sens littéral du mot sâdhanâ est pratique spirituelle, celui du mot tapasyâ pénitence. Mâ les définissait à sa façon ; elle disait, comme nous l'avons mentionné : swa dhan praptir holo sadhana, cad « la manière de retrouver son propre trésor, voilà ce qu'on appelle sâdhanâ ». Pour tapasya,  elle disait : tapasya holo tap saha, cad « endurer,  s’adapter à la ‘chaleur’ du monde, voilà la tapasyâ ». En sanskrit, swa signifie soi-même et dhan richesse ou trésor. Tap veut dire chaleur et saha endurer ou s’adapter. Le plus grand des trésors, celui auquel on aspire à tout jamais,  c’est la félicité ou la paix qui réside au-dedans de nous. Nous les oublions pour les rechercher dans le monde ; la sâdhanâ montre la voie vers l'intérieur à un aspirant spirituel et le rend capable de reconnaître son propre trésor.

 En général, les gens font du mot tapasyâ un synonyme de souffrance durant le travail spirituel.  Si le but ultime de la spiritualité, c'est un état de félicité et de bonheur perpétuel mais qu’on l’associe avec la  souffrance, on ne pourra expérimenter la félicité pure.  On doit comprendre clairement la différence entre tapasyâ et souffrance. Prenons par exemple une comparaison :

Deux personnes travaillent à casser des cailloux pour gagner leur vie au jour le jour. L’un d’eux est un moine qui désirait acheter une guirlande de fleurs pour son dieu bien-aimé : comme il n’avait pas d'argent, il s’est mis au travail. L’autre est un ouvrier ordinaire payé à la journée. Le moine, tout en accomplissant son labeur, imagine son dieu avec la guirlande autour du cou et prend plaisir à son travail tandis que l'autre pense seulement à ce que la nuit  tombe pour que s’achève son labeur. Tous les deux font le même travail, y dépensent la même énergie et en retireront le même salaire. Pour le moine, le travail est de la tapasya, pour l'autre, le même labeur est de la souffrance.

 

 

Propos recueillis par Claire Landais

et révisés par Swamiji en janvier 2004

 

 

 

 

Védanta et modernité

 

 

Vers une compréhension de l'ontologie de la félicité  dans le contexte de la modernité.



Comment doit-on  connaître la Félicité suprême et indicible qu'on réalise directement en tant que "Ceci" ? Brille-t-elle de sa propre fulgurance - ou la voit-on  resplendir de façon distincte ?
                                                                        Kata-Upanishad  II. 2-14

 

 

 

 

 

 

 

    Nous avons vu dans la première partie que Bithikâ Mukerjî était allé étudier au Canada. Elle y a réfléchi sur le lien entre tradition et modernité, en particulier à propos du védanta. Il se trouve que les éditions Agamât, de par leur nom même "qui provient de la tradition" ont pour vocation de mettre  en évidence les sources traditionnelles dans leur authenticité. Dans ce contexte, il m'a paru intéressant de résumer le livre Neo-védanta and modernity qui rassemble les recherches de Bithika sur le sujet. La plus grande partie du texte ci-dessous est constituée de citations directes de celle-ci que j’ai reliées par de brefs  résumés ; si j’ai dû ajouter des idées pour éclaircir ou pour avancer une opinion différente de la sienne, je l’ai fait en note. Bithikâ commence à rappeler son expérience d’un an de session œcuménique en 1972 de Genève, dont  elle a parlé à la fin de la partie précédente :

 

    "Pour la première fois, j'ai pris conscience des dimensions  multiples qui constituent l'Occident. Les étudiants venaient de nombreux pays et de multiples confessions, et tous avaient une bonne formation en théologie. Cela a été pour moi une tâche très exigeante de comprendre leurs problèmes et de les aborder d'une façon signifiante. Un discours philosophique sur "la réalité Une" semblait déplacé car le problème qui hantait ce rassemblement depuis le début  était d'entrer en dialogue avec "l'autre". J'écris tout cela car j'ai trouvé là une occasion de vivre et de travailler avec des gens dévoués, qui m'accueillirent à bras ouverts, bien que ma présence remit en question chez beaucoup d'entre eux ce qu'ils représentaient."

 

    Bithika a été en contact au Canada avec un des philosophes les plus connus du pays durant les années soixante-dix, le professeur Grant, de l’Université d’Halifax ; laissons la parole à celui-ci pour présenter le contexte des études de Bithika au Canada et l'intérêt de son ouvrage pour des Occidentaux qui réfléchissent sur eux-mêmes :

     "Bithika Mukerji a acquis une qualification  énorme pour écrire sur un tel sujet. Elle a enseigné la vérité du védanta durant de nombreuses années en Inde. Elle est venue ensuite pour quelque temps en Occident. Elle n’a pas étudié la pensée occidentale à partir d'Inde, avec une distance de sécurité pour ainsi dire, ou de l'enclos limité d'un collège d'Oxford, comme l'a fait Radhakrishnan [ce dernier, après avoir écrit de nombreux livres qui rapprochent la philosophie  de l'Inde de celle de l'Occident, est devenu président de l'Inde]. Elle est venue d'abord à Genève, et ensuite dans le cœur même de la modernité, la région des Grands lacs en Amérique du nord. Elle s'est installée dans une ville d'acier et a travaillé dans une université dominée par l'informatique. L’acier et les ordinateurs sont après tout les deux substances centrales de la modernité ; l'acier dans une ère précoce, et les ordinateurs dans le règne le plus récent de la cybernétique. Elle a étudié de grands artisans de la modernité comme Hobbes et Kant, Nietzsche et Heidegger. Cela revient à dire qu'elle a vécu la modernité au quotidien dans sa chair et ses os, et qu'elle l'a pensé dans ses études. Elle a donc le droit d'en parler non pas d'une façon abstraite, mais comme elle est en réalité. Elle est grandement qualifiée pour comprendre ce que la modernité signifie dans le contexte de l'ontologie védantique de la félicité…

     Platon a été le penseur occidental qui a eu le plus de points communs avec le védanta ; pour lui, la distinction "idéale - réel" serait une distorsion. L’ "idée" est elle-même la véritable réalité ; l'idée n'est pas idéale. Surtout, ce qu’il y a de particulièrement merveilleux dans le livre de Bithikâ Mukerjî, c’est sa mise en évidence de l'ontologie de la félicité, ânanda[1][1]. Cela est suffocant pour tout lecteur occidental. Comme il est juste de traduire le terme ânanda par félicité ! Le mot "joie" serait trop subjectif et nous ferait perdre de vue que ce dont on parle ici concerne l'être. Le point auquel on en est arrivé dans la civilisation dynamique de l'Amérique du nord – et en fait dans toutes ces sociétés qui expriment en elle les pensées de Locke et Marx, Rousseau ou Darwin ou Hume - c'est une recherche fébrile pour la félicité qui nous échappe car on ne peut pas la connaître en tant qu'être même. La vie moderne est devenue une poursuite sans joie de la joie. Une des nouvelles réellement grandes du monde anglophone s'appelle "Félicité " (elle est aussi écrite par une femme). Cette nouvelle met superbement en évidence le besoin pressant que la félicité soit plus que la subjectivité des sentiments mais qu'elle se soit enracinée dans l’Etre des êtres. Qu'y a-t-il de plus urgent, pour nous Occidentaux, que la compréhension qu'il y a une ontologie de la Félicité ? Le fait que cela soit impensable est peut être le plus grand prix que nous ayons à payer pour la modernité. Pour ceux d'entre nous qui sont chrétiens, c'est l'élimination de la compréhension de la Trinité en tant que félicité qui laisse le christianisme chancelant, avançant à tâtons au milieu de la modernité qu'il a tant contribué à constituer. Ce qu'il y a de triste dans le monde occidental, c'est un désir profond de participer à la félicité, par exemple à travers une poursuite détachée de l'orgasme ; cependant, comme cela est effectué en dehors de toute compréhension ontologique de la Félicité, cela a pour conséquence que le bon côté de cette poursuite est dénigré d'une façon plutôt noire.

   On a écrit beaucoup de bêtises dans le monde moderne à propos de la rencontre de l'Orient et de l'Occident, et aussi bien des Occidentaux que des Orientaux  ont contribué à cela. Une telle rencontre ne doit pas sacrifier la grandeur de chacun des deux côtés - le livre de Bithika Mukerjî fait comprendre que le védanta véritable et authentique ne doit pas être mis sous le boisseau, même de façon temporaire, pour rendre possible cette rencontre. Les Occidentaux aussi bien que les Orientaux doivent lire ce livre avec grande attention." (p.iv, v)

 

 

Les bases du védanta

 

      "On dit souvent que la philosophie de l'advaïta reflète l'humeur générale du peuple indien. Et même ceux qui ne soutiennent pas intellectuellement cette école de pensée ont un attrait envers sa terminologie car ils sentent que c'est elle qui leur permettra d'exprimer le mieux les croyances qui leur sont chères. Il en va ainsi parce que la base de toute la compréhension de la vie dans le monde est formulée à la lumière de la dichotomie qui existe entre ce qui est simplement agréable, preyas, et ce qui est réellement bon, shreyas.

     Cette distinction est répandue à travers tous les modes de pensée du sous-continent, qu'ils soient monistes, monothéistes ou dualistes. Ce sens de la séparation entre ce qui est agréable et ce qu'on doit préférer imbibe l'ethos de l'Inde et on peut le reconnaître immédiatement dans l'ambiance de détachement, de retrait, ou de renoncement qui la caractérise. On peut facilement comprendre que la demande de discernement implique de façon sous-entendue qu'on doit abandonner une sphère pour s'approprier l'autre.

     L'idéal de renoncement en tant que forme de connaissance a été étudié en tant que tel seulement dans la philosophie advaïta de Shankarâchârya, le penseur, ascète et écrivain bien connu du VIIIe - IXe siècle après JC. Toutes les autres écoles de pensée soutiennent cela comme un idéal élevé, mais n'en font pas une partie intégrante de leur philosophie. Shankarâchârya, par contre, l'a placé au cœur même de ses écrits sur l'unité du Soi, âtman, avec la réalité ultime, Brahman…

   Le discernement suprême entre ce qui est le domaine du non-Soi et ce qui mène vers la véritable connaissance, la réalisation du Soi, s'appelle renoncement. On ne doit pas le confondre de façon erronée avec un acte de retrait physique du monde, qui de toute façon n'est peut-être pas la meilleure manière de le dénier. La demande même du monde qu'on le considère comme réel et final s'appelle mâyâ dans la philosophie  advaïta, cette dimension de non-réalité, mâyâ, peut être écartée seulement par un processus également puissant d’annulation métaphysique, un renoncement des couches de fausses identifications afin que le voile puisse être anéanti. L'inspiration pour cette méthode trans-naturelle de compréhension de la condition humaine  vient des Upanishads qui parle dans un langage poétique afin de raviver l'attention de l'être humain dispersé dans le monde à la recherche du bonheur, et de le ramener à la quête de la source même de la félicité. C'est la manière dont Shankarâchârya a développé son exégèse des Upanishads et celle des Brahma-soutras, (appelés aussi Védanta - soutras),  cette dernière représentant son oeuvre majeure.

   Dans le néo-védanta, c'est-à-dire dans l’interprétation contemporaine de la pensée de Shankarâchârya, nous nous trouvons en face d’une compréhension très différente de mâyâ aussi bien que des bases philosophiques des textes des Upanishads. Il ne sera peut-être pas déplacé d'expliquer au moins un peu la théorie de mâyâ puisse que je vais développer l'idée que ce concept a subi une transformation presque totale dans les écrits des penseurs modernes. 

    La théorie qu'on connaît d'habitude à propos de mâyâ est présentée par Shankarâchârya dans un préambule bref de son commentaire des Brahma-soutras. Il commence par séparer clairement deux sphères bien différentes : la conscience et l'objet de conscience. On sait bien, écrit-il, que  celui qui connaît et ce qui est connu – qui contiennent respectivement la notion de "je" et ce qui lui est offert de l'extérieur, comme "toi" pourrait-on dire, en tant qu'autre, sont totalement opposés l’un à  l'autre, comme la lumière aux ténèbres. Pourtant, dans un usage commun, on parle des deux constamment ensemble, comme par exemple dans les affirmations : "c'est moi" ou bien de "cela est à moi". Le fait que cette association soit intelligible est dû à l'opération inconsciente d'une sorte de surimposition de l'un sur l'autre qui efface complètement la discontinuité entre les deux, au moins en apparence. Le corps et la conscience du je deviennent ‘un’ et il y a même une identification avec des personnes du monde, comme les fils etc. Dans un exemple classique de surimposition, un bout de corde est pris par erreur pour un serpent, et déclenche une peur dans le cœur de celui qui observe. Cette illusion, qu'on reconnaît comme erreur simplement quand elle est annulée, est un cas de surimposition d'une chose sur l'autre. C'est le Soi caché sous les identités et  la conscience du je. Cet obscurcissement n'est pas apparent mais l'identification de la conscience du je avec le corps ("c'est moi") ou avec les choses du monde ("ceci est à moi") sont des sujets d'expérience courante. C'est une erreur qui  imbibe toutes les expériences humaines. Dans la définition de Shankarâchârya qu'on pourrait résumer ainsi, l'erreur consiste "en la connaissance d'un objet comme quelque chose de différent et qui est de la nature de quelque chose d'autre qu’on a vu ailleurs." 
  En d'autres termes, l'objet  est "faussement" connu en termes de quelque chose qu'on a vu auparavant ; cette connaissance est par la suite annulée quand la reconnaissance de l'objet réel a lieu. La nature de cette erreur est donc indéterminable en ce sens qu'on ne peut l'appeler réelle (à cause de la possibilité d'annulation) ni irréelle (car il y a quand même connaissance de quelque chose en tant que tel).

   La caractéristique de la surimposition, c’est qu’elle est naturelle, mais sujette à annulation. D’après Shankarâchârya, le Soi ou âtman est la réalité fondamentale, auto-lumineuse qui s'oppose à des catégories relationnelles telles que connaître, expérimenter, etc. La surimposition est la fausse attribution de catégories relationnelles qu'on ne peut appliquer qu’à la sphère du non-Soi. L’ignorance, ou avidyâ, est d'abord le principe de rationalité qui donne une apparence de réalité à l’édification de la surimposition fait par mâyâ. Brahman, le fonds non relationnel de toute relation se révèle  seulement quand cette structure relationnelle cesse d'opérer. Il y a ainsi un lien intime entre un retrait métaphysique de la part de la conscience du je et la découverte de son fonds ontologique par expérience immédiate. Ceci explique l'affirmation des Upanishads selon laquelle on doit connaître Brahman à travers la connaissance seulement, car celle-ci révèle ce qui est déjà là comme Réalité, par le simple fait d'annuler le voile en tant que voile. La dissipation de la dualité est simultanée avec la réalisation de la vraie nature de l'Atman en tant que réel, conscient, infini,  et suprêmement heureux. (Satyam, jñânam, anantam, ânandam brahma)."

    Par souci de modernisation et de réponse à l'Occident, les philosophes indiens ont cherché à défendre le védanta par le biais de la philosophie comparée. Ce faisant, ils ont négligé des différences irréductibles entre les deux traditions. En particulier, la corrélation fondamentale entre renoncement et félicité a été perdue de vue pour s'attacher seulement à l'aspect d’être et de conscience de la Réalité, alors qu'elle est décrite dans le védanta comme sad-chid-ânanda, c'est-à-dire être, conscience et félicité. Il est vrai de dire que le renoncement a été au centre de l'enseignement des Upanishads; ainsi donc, de quelle manière peut-on relier cet enseignement au mode de vie contemporain en Inde ? C'est ce que nous allons voir dans les pages qui suivent.

 

    Des termes tels que transformation, réussite, libération, donnent l'impression que le chercheur de connaissance est perdu pour le monde ; il n'en est évidemment pas ainsi. Les Upanishads décrivent très clairement la vie enrichie d'un homme qui est d'une grande utilité à ses congénères  grâce à son mode d'existence et ses paroles qui proviennent de la joie de son expérience d'accomplissement ; par une sympathie pleine de compassion pour le monde, il peut aussi continuer à vivre en son sein sans se retirer. Nous voyons ainsi que le connaisseur de Brahman, brahmavit peut être n'importe qui n’importe où, un empereur comme  Janaka, un sage comme Yajñavalkya, une femme comme Gârgî ou un jeune homme comme Sanatkumâra. Nous nous apercevons donc que cet enseignement est hautement sélectif et pourtant complètement universel, en cela que tout un chacun peut devenir un chercheur de connaissance, jijñâsu, et devenir ainsi qualifié comme disciple pour l’apprentissage de la connaissance de Brahma. La question du passage du temps  n'est pas ici à propos. Les dialogues au sujet de la connaissance de Brahman doivent nécessairement être reliés à des situations spécifiques ; néanmoins, le dynamisme requis pour s'ajuster à la marche du temps est encore du domaine du temps créé. Le disciple doit faire montre d’une analyse réflexive et d'une intégration de l'enseignement qui mène à l’expérience de la présence de Brahman en tant que suprême Je. On lui demande de toute façon de chérir, méditer et réaliser pour lui-même la vérité ; bien qu'il puisse appartenir à un moment et à un lieu particulier, il est en position de dépasser toutes ces limitations.

   La question de continuité ininterrompue de cette tradition est nécessairement reliée, par conséquent, à la manière d'enseigner telle qu’elle est décrite dans la littérature védique. Les recommandations claires qu'on retrouve dans les Védas sont du ressort de la vie dans le monde et de la félicité après la mort. Une vie sur terre consacrée à la recherche du bien est nécessaire à la fois pour l'obtention du ciel après la mort aussi bien que pour un éveil de l'aspiration à la connaissance. Le renoncement forme alors le cœur de la tradition védique. Dans cette façon de voir les choses, ce détachement correspond à une dimension de connaissance, un pouvoir de discernement entre l'ordre du monde qui change et ce qui reste caché et immuable. Le  questionnement tourné vers la base de  notre être n'est pas une conséquence naturelle du statut donné de l'homme dans le monde. Sans les Ecritures, il n'y aurait pas d'indication de connaissance possible d'autres choses que ce qui nous est offert dans notre expérience du monde. L'insistance sur la continuité de la tradition ne cherche donc pas la continuation répétitive de principes désuets d'une façon dépourvue de sens. La tradition cherche à préserver la pureté de ce qui nous indique une vie de bénédictions et de félicité, en effet, l'homme, disent les Shroutis, les Ecritures révélées,  est capable d'atteindre la connaissance supérieure…

    Les Védas disent :

      Le Soi est plus subtil que le subtil et plus vaste que le vaste, il est logé dans le cœur de chaque créature. Un homme dépourvu des désirs voit cette gloire du Soi pas la grâce de l’Ultime et est ainsi libéré de toute souffrance. (Taittirîya-âranyaka 0.10 (Sâyana-bhâshya)" (p. de 108,209, 210)

Traduit de l’anglais par Geneviève Koevoets et Jacques Vigne

 

 



Chanson…


Par Yahel


Pauvres poissons, tombés du Ciel
Sont venus pour un monde nouveau…
Ils ont pris la route de la vie,
Pour continuer leur chemin jusqu'à la Mer rouge...
Ils ont gardé espoir, enfin arrivés au bout du chemin,

Ils ont purifié l’eau salée...

Doum…doum…doum

Quel est cet homme ?
Loin là-bas...
C'est sûrement le Sonneur de nos cœurs...


 
Implorons notre Seigneur...

Celui qui nous a donné l’eau, le pain, la vie, l'Amour et la Beauté,

la mort et la renaissance...

Il nous a porté...nous et nos péchés...
Et nous,  nous n'avons pensé qu'à la violence …

 

Cette chanson a été écrite par Yahel quand elle avait neuf ou dix ans.

A l'heure où vous lirez ces lignes, elle en aura seize et pour préparer

 cet anniversaire important,  elle est venue avec ses parents et son oncle

 faire une retraite durant les vacances de Pâques

 à l'ermitage de Dhaulchina en Himalaya,

 près de Swâmî Nirgunânanda, qu’elle avait déjà rencontré

  plusieurs fois au domaine des Courmettes.

 

 


Une jeune femme marchait sur le chemin...

 

Conte philosophique

Par Parvati(Florence Pittolo)

 

 

Une jeune femme marchait sur le chemin...

qui montait,

son attention était portée à chacun des pas qui  la rapprochaient,

le soleil régnait, éclairant la pierre en la révélant à sa blancheur,

un Yogi,

assis sous un arbre offrant son ombre fraîche

la vit passer et se dit : "quelle dévotion, son cœur bat le mantra de son Maître !",

en une seconde il se transforma en une vieille femme et se posa accroupi sur le bord du chemin, et lui dit : « Jeune Ma, s'il te plaît, donne-moi de ton eau, celle que tu portes dans ce tissus enroulé sur ton dos, je ne suis qu'une vieille femme sans aucun bien »,

la jeune fille ouvrit son sourire intérieur et, tranquillement enleva le couvercle du récipient argenté, la vieille femme ajouta « laisse-le moi jeune Ma, il fait si chaud »,

la jeune fille sourit et dit : « Ma, regarde comme la nature est équitable, elle me présente une pierre bien creuse qui te servira de bol, le reste de cette eau ne sera pas détournée de sa source, je l'apporte à mon Maître », elle versa l'eau et repartit,

le Yogi, impressionné changea de stratégie, comme il observait la jeune fille s'éblouir de la beauté des quelques herbes qui résistaient à la sécheresse de ce chemin, il se transforma en une fleur éblouissante dont les pistils enivreraient qui la toucherait du bout de son nez,

la jeune fille aux grands yeux s'émerveilla de la fraîcheur de cette fleur qui dépassait d'un buisson sur le côté du chemin, tout en honorant sa beauté par la vision, elle ne voulut pas faire un pas hors de ce chemin et dit à son cœur :" vois-tu, toi et moi nous cueillons l'éclat de cette fleur par le regard, en la conservant dans notre amour, nous l'offrirons quand nous serons arrivés. » Elle continua son chemin,

le yogi fut doublement impressionné, il décida alors de se transformer en un jeune homme fort aimable et habile,

quand il croisa le chemin de la jeune fille il fit une révérence et doucement annonça : « Jeune Dame, votre fardeau est bien lourd, permettez-moi de vous aider à le porter sur ce chemin si aride, nous converserons alors. »

Elle de dire : « je remercie votre attention, Seigneur, mais je ne trouve pas ce chemin si aride, il est pour moi pavé d'or, aussi je n'ai pas besoin de converser avec quiconque car mon cœur se prépare en silence à la rencontre », - ayant déjà fait un pas devant, elle se retourna et ajouta  « mon sac n'est pas si lourd car... qui le porte ? »

Le yogi regarda s'éloigner la jeune femme sans mot dire, il vit que chacune des gouttes de sa sueur en tombant au sol luisaient comme de l'or, il vit aussi une flopée de papillons jaunes se poser sur le baluchon et le soulever en chantant le silence de cette communion si naturelle.

Quand la jeune fille arriva au sommet, son Maître l'attendait. Elle déposa ses offrandes et, quand elle releva la tête, elle s'aperçu qu’autour de lui flottaient dans l'air, suspendues dans l’espace, les images de la vieille dame, celles de la fleur et du jeune homme. Au moment où elle croisa le regard de son Guru, ces images se résorbèrent dans le cœur du Maître.

 

Ils partagèrent l'eau,

cette eau qui était la source, le chemin et sa destinée à la fois.

 

« Om, Guru Sharanam »

 

Parvati, F.P,

Nice, 04-04

 

 

 

Nouvelles

 

- Swami Nirgunânanda revient en France cet été. Nous donnons déjà les programmes qui sont fixés :

1.      Genève le week-end du 7-8 août : Renseignements  6 route de Communy 1296 COPPET 00 41 22  776 19 18 ou Jeanne-Marie Deschenaux dans la même région  345 00 19

2.      Terre du Ciel du 17 au 23 août au domaine de Chardenoux près de Lyon 03 85 60 40   terre-du-ciel @ terre-du-ciel.fr

3.      Epernon du 23 au 28 août. Contact Claude Portal 12 rue Lamartine 78100 Saint-Germain 01 34 51 74 41

4.      Domaine des Courmettes, près de Nice, du 9 au 14 septembre contact : 04  93 24 17 00 ou Michèle Cocchi au 06 61 14 20 58

5.      Du 15 au 22 septembre, Swâmîjî sera en Angleterre

6.      Puis, il passera quatre semaines États-Unis.

 

- La retraite de juillet  sur ‘L’écoute du silence’ à Dhaulchina avec Swâmî Nirgunânanda et Jacques Vigne est déjà plus que complète avec 21 participants. Le voyage de la première moitié d’avril  pour la demi Koumbha-Méla à Hardwar et un tour vers Kédarnath se sont déroulés comme prévus, avec de beaux morceaux de pèlerinage à pied dans l’Himalaya et une découverte de la vie religieuse traditionnelle des montagnes, sans compter les satsangs avec Swami Vijayananda lorsque le groupe est redescendu sur Hardwar.

 

 

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Maison Augier-Quartier Saint-Martin

            84110 VAISON-La-ROMAINE

Tél : 04 90 28 80 23 en cas de besoin.  

Vous serez abonnés jusqu’en fin mars 2005.

 

Tables des matières

 

Paroles de Mâ
Réponses récentes de Vijayânanda
Pensées de l'Himalaya par Swâmî Nirgunânanda
Néo-védanta et modernité par Bithika Moukerjî
Chanson par Yahel
Une jeune femme marchait sur le chemin... 
Parvatî
Nouvelles
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Jay Ma  N°74    -     Automne 2004

 

 

Paroles de Mâ

 

  1. C'est la faute des parents si leurs enfants abandonnent le Gayatrî mantra bien qu'ils aient reçu la cordelette sacrée. Les parents ne leur enseignent pas l'importance des valeurs spirituelles. On apprend aux enfants que l'éducation du monde est nécessaire mais on ne leur dit pas qu'ils ont des devoirs à propos de leurs aspirations religieuses également.
  2. Question par une jeune femme européenne:
    Trouverai-je jamais la paix et le bonheur ?
    Shrî Mâ : La paix et le bonheur se trouvent sur le chemin de Dieu, jamais dans le monde, où l'on a un petit peu de bonheur qui est invariablement suivi par son ombre, la souffrance.
    La jeune femme (après une longue conversation) : Je n'oublierai jamais ce que vous m'avez dit.
    Shrî Mâ : oublier ? Cela ne suffit pas. Vous devez méditer au moins cinq minutes tous les jours suivant les lignes prescrites par votre propre religion, et n'oubliez pas cette amie (en se montrant du doigt) !
  3. Demeurer calme et en paix en toutes circonstances, voilà le devoir de l'être humain. Se faire une mauvaise opinion de quelqu'un simplement parce qu'on a entendu des médisances à son propos n'est pas juste. L'hostilité, la condamnation, les insultes, les mauvais sentiments et ainsi de suite, même s'ils sont cachés dans votre propre mental, vous retomberont obligatoirement dessus. Personne ne devrait jamais se faire du mal à lui-même en entretenant de telles pensées aux sentiments.
  4. Question : Qui est appelé « mère »? Quelles sont les caractéristiques d'une mère ?

Shrî Mâ : Personne n'est appelé  « mère ». Une mère est juste une mère. Ceux qui deviennent ses enfants savent comment elle est.

  1. Question d’un sadhou : Mâ, est-ce que nous devons suivre le système des castes?
    Shrî Mâ : Les gens se comportent selon ce qu'ils préfèrent : qu'en pensez-vous ?
    Le sadhou: Je pense qu'on doit observer les règles.                                                   

     Shrî Mâ : A ce moment-là, il est juste pour vous d'en faire ainsi.
Le sadhou : Je me déplace avec des ascètes, ils n'observent aucune règle, cela me pose problème.
Shrî Mâ : Qui êtes-vous ?
Le sadhou : Je suis un brahmachâri.
Shrî Mâ : alors, vous devez suivre  les règles et les coutumes liées à votre état. Maintenez votre propre individualité. Laissez les autres ascètes faire comme ils veulent.

  1. Question : On dit que Dieu est tout en tout. Rien n’arrive sans qu'Il ne le veuille. Ainsi donc, pourquoi devrait-on nous blâmer pour nos péchés ?
    Shrî Mâ : Tout est Lui seul. Bien et mal sont aussi Lui-même. Il ressent de la joie dans le bien qu'il fait et c’est lui-même  qui souffre des conséquences des mauvaises actions. Je vous vois comme  Lui qui est en train de dire qu'Il souffre. Il est heureux, et Il est misérable. Tel est son jeu, lîlâ, depuis la nuit des temps.
    Question: Quelle est l'utilité de toute cette lutte?

Shrî Mâ : Elle est très utile. Un enfant, tandis qu'il étudie, ne comprend pas combien de connaissances il est en train d'acquérir. Quand il a de bonnes notes à ses examens, il se sent heureux. De même, quand le temps viendra, vous vous rendrez compte de combien de progrès vous avez fait. Continuer à vivre dans le souvenir de Dieu. Ce qui est agréable, preyas, est bon en apparence ; ce qui est réellement bon, shreyas, est en apparence difficile et désagréable. Il est nécessaire de rendre ce qui est réellement bon agréable aussi.

Question : Si quelqu'un se tourne vers la religion dans ses vieux jours, est-ce qu’il sera capable de maintenir un calme de l'esprit  à l'heure de la mort ?
Shrî Mâ : Il y a des attirances et influences innombrables qui déterminent le style de vie d'une personne, on ne peut donc rien dire en ce qui concerne sa dernière heure. Ce corps dit : tout est possible, il n'est donc pas bon de restreindre sa vision.

  1. Il est possible que des idéaux très élevés fassent monter un être humain par des stades de plus en plus hauts. La cible doit toujours être bien au-dessus. Il faut se demander si, quand un rayon de lumière a éclairé sa vie intérieure, il ne serait pas possible aussi que l'illumination complète survienne. Il est naturel qu'il y ait des phases de doutes et d'efforts moins intenses, mais on ne doit pas s'y laisser aller. Soyez persévérants dans vos efforts. Vous verrez que la grâce de Dieu rend tout possible n'importe quand.
  2.  Question : Est-il juste de prier Dieu pour toutes sortes de choses ?

      Shrî Mâ : Si vous devez réellement prier pour des choses du monde, faites-le, mais la prière la meilleure est pour Dieu lui-même.

  1. Il vaut mieux ne pas pratiquer d’exercices yoguiques sans une direction convenable. Des méthodes faciles et naturelles sont suffisantes en ce qui concerne la méditation et le souvenir de Dieu.
  2. Question : le Râmâyana affirme qu’en  prononçant le nom de Râm même une fois cela suffit pour se purifier de tous les péchés. Nous sommes tous en train de faire résonner les cieux avec nos chants à pleine voix où nous répétons le nom de Râm, mais nous n’obtenons rien ! Comment cela se fait-il ?
    Shrî Mâ : C'est justement parce que "vous avez fait résonner les cieux avec vos kirtans à pleine voix" !
    Question : Je ne comprends pas !
    Shrî Mâ : Nous pratiquons des kirtans répétés dans l'espoir qu'un jour,  "la seule fois" puisse survenir !
  3. L'essentiel, c'est de continuer à essayer. Faites un effort, cela viendra.
  4. Question : Est-il nécessaire de suivre les règles de séparation en ce qui concerne les repas ? Est-ce que cela n'aggrave pas la bigoterie ?
    Shrî Mâ : Pour un sâdhaka, des règles sont nécessaires. Son aura est affectée par la proximité de personnes d'un type différent. Souvenez-vous du bloc opératoire : quels efforts ne fait-on pas  pour prévenir les infections ! Néanmoins, si le sâdhaka est parvenu à "l'immunité", et s'il déborde de Shaktî divine, il peut choisir de faire comme il le souhaite.
  5. Question : Comment atteindre l'état d'union ?
    Shrî Mâ : (en souriant) Etes-vous conscient d'un état de séparation ? Pour parler sérieusement, la pensée même : "Comment puis-je m’unir avec lui" "Que dois-je faire pour le connaître" vous montrera le chemin qui mène à l'obtention du but.
  6. Question : Mâ, nous ne comprenons pas ce qu'on attend de nous, mais nous ne pouvons rien faire !
    Shrî Mâ : Pitaji, il n'y a pas de compréhension, sinon cela se révélerait de soi-même dans l'action.
    Question : Comment donc comprendre?                                                                

 Shrî Mâ : Par la foi. Agissez en accord avec les paroles de votre Gourou ; la grâce de Dieu et du Gourou réussira tout pour vous.

  1. Une dame : Il y a une telle foule ici : Mâ, vous n'avez jamais un moment de répit ! Et pourtant, vous n'être jamais fatiguée ou irritée mais toujours tellemen joyeuse !

     Shrî Mâ : Eh bien, Mâtâjî, dans votre propre maison il y a bon nombre de personnes. Est-ce que vous ne parlez pas avec eux ? Vous bougez aussi vos propres membres, est-ce que vous sentez fatiguée pour autant ?

  1. Un Cadi (juge musulman) : je ne suis pas venu pour entendre quoi que ce soit de votre part. Je suis venu vous dire quelque chose : je me suis lancé dans la bataille, s'il vous plaît, accordez-moi la victoire ; parfois je sens que je manque d'armes et de munitions pour le combat. Est-ce que vous pourrez garder votre khéyâla sur moi ?

     Shrî Mâ, en souriant : qu'il en soit ainsi, Pitajî.                            .                                          
Sur le chemin du retour, Shrî Mâ dit à un ami commun dans la voiture : "Cadi Sahib à commencer par me demander de ne rien dire, j’ai donc obéi. Maintenant, quand vous reviendrez, dit à Pitajî : "Qui que ce soit qui s'engage dans une bataille pour L'atteindre, est soutenu par Lui-même. C'est Lui-même qui  donnera tout ce qui est nécessaire, il n'y a donc absolument pas de raison  pour entretenir des pensées d'inquiétude"

  1. Un jour, Jamini Bâbou dit à Mâ que les buissons d’épineux près de la chambre de Shrî Mâ à Shabagh  étaient devenus des arbustes de santal ; cela s'était passé en 1944.

    Shrî Mâ : Voyez comme la création divine est merveilleuse ! Les animaux, les oiseaux, les êtres humains, les arbres, les plantes, les insectes,  répondent à l'atmosphère ambiante chacun à leur manière, différemment. La capacité d'imbiber les vibrations ou de les rejeter n'est pas uniforme. Ainsi, par exemple, cent personnes écouteront un discours, et il y en a également qui sont très éduqués parmi eux. Certains obtiennent une connaissance profonde de ce discours, d'autres ne sont pas touchées ; ici, la question de l'éducation ne se pose pas. La compréhension  dépend de ses samskâras intérieurs, des conditionnements passés. De même en va-t-il dans le royaume des animaux ou de la végétation. Ne les banalisez pas en disant qu'ils ne sont pas intelligents. C'est Lui Lui-même  qui habite dans toutes les formes de la création.

  1. Question : Si Shrî Mâ a trouvé la paix, pourquoi continue-t-elle à se déplacer autant ? Shrî Mâ répondit directement : Pitajî, si je reste à un même endroit, la même question pourrait se poser n'est-ce pas ? Pitajî, ne savez-vous pas que je suis une petite fille très impatiente ? Je ne peux demeurer à un même endroit. C’est une réponse. D’un autre  point de vue, je peux dire que c'est vous qui me voyez voyager. En réalité, je ne me déplace pas du tout. Vous êtes dans votre  maison, restez-vous assis dans un coin ? De même, je me déplace aussi dans ma propre demeure. Je ne vais nulle part. Je suis toujours au repos dans ma  maison
  2. Question : Mâ, que pensez-vous de toutes ces nouvelles personnes qui viennent vous voir presque quotidiennement ?
    Shrî Mâ : rien n'est nouveau. Ils  me sont tous familiers.
  3. Question : Que dire ? Je n'ai pas de foi dans les questions spirituelles!

Shrî Mâ : Où le "non" se trouve, le "oui " est là aussi potentiellement. Qui peut affirmer être au-delà de la négation et de l'affirmation ? Avoir une foi est impératif, la croyance d'une personne est grandement influencé par son environnement ; c'est pourquoi, choisissez la compagnie de personnes saintes et sages. Croire signifie croire en son propre Soi ; ne pas croire signifie confondre par  erreur  le non-Soi avec le Soi.

  1. Le devoir suprême de l'être humain, c'est d'entreprendre la quête pour son être véritable, qu’il s'engage sur la voie de la dévotion, où le "je" se perd dans le "Tu" ou bien  la voie de la recherche du Soi, en quête du véritable "Je". C'est Lui seul qu’on trouve dans le "Tu" aussi bien que dans le "Je".
  2. Message envoyé à la demande du Pr T.M.P.Mâhadevan pour la session inaugurale de la Conférence oecuménique de Bangalore en 1955 :
    "ô Toi, Soi immortel !
    Sois un pèlerin sur le chemin de l'immortalité (loin du chemin qui mène à la mort) ;
    ô Soi immortel, ô pèlerin immortel, demeure à tout jamais dans ton propre Soi."
  3. Un groupe de dames qui étaient venus accompagner Shrî Mâ lors d'un départ pour l'un de ses voyages :
    Mâ, s'il vous plaît, dites-nous que vous nous appartenez !
    Shrî Mâ, en riant : J'appartiens à tout le monde et à tous les lieux !

24.  Où que vous soyez, vous devez vivre en compagnie de ce qui est de la nature de la paix. Je vous le dis, et gardez cela toujours présent à l'esprit, Dieu, Dieu seul est la paix. Une persévérance acharnée, focalisée, procure le changement de perspective qui vous établira dans la paix.                                   . 
On ne peut atteindre la paix nulle part en ce monde, ni non plus’ailleurs en s’en éloignant. Vous dites que j'ai trouvé la paix et que je dois la distribuer aux autres. Je vous dis que je suis un petit enfant et que vous êtes mes parents. Toutes les personnes qui ne sont pas mariées et les enfants sont mes amis. Acceptez-moi en tant que telle et donnez-moi une place dans vos cœurs. En disant "Mâ", vous me gardez à distance. On doit avoir de la révérence et du respect pour les mères. Mais une petite fille  n'a besoin que d'être aimée et qu'on prenne soin d'elle, elle est chère au cœur de tout un chacun. Ainsi donc, voilà la seule demande que j’aie envers vous : me faire une place dans votre cœur.

 

 

Réponses de Vijayananda

 

Q. -  Quelle est l'importance de dire la vérité?

R. - C'est essentiel pour quelqu'un qui mène une vie spirituelle. Il s'agit d'un des cinq Yamas, l'un des cinq principes moraux fondamentaux dans l'hindouisme (cf. Yoga Sutra de Patanjali). J'aime beaucoup la devise de l'Inde: "seule la vérité vaincra" (satyam evam jayate; on peut la lire sur les pièces de monnaie et billets de banque indiens!). Bien entendu, c'est à combiner avec une autre maxime, qui dit que la victoire est là où est le Dharma. Il faut du bon sens dans la manière de respecter les principes; il existe des moments où il vaut mieux garder le silence plutôt que de dire la vérité, notamment si cela risque de blesser quelqu'un inutilement.

A propos de vérité et humilité, voici l'histoire d'un sage hassidique, qui était tellement humble qu'il ne se rendait pas compte de son propre niveau spirituel (très élevé). De trop nombreux disciples se regroupaient auprès de lui, tant et si bien que le rabbin de la ville lui conseilla de leur dire de s'en aller en leur expliquant qu'il n'avait aucun pouvoir, ne pouvait rien leur enseigner etc. Le sage suivit son conseil. Après avoir entendu cela, les disciples affluèrent de plus belle, reconnaissant à son humilité la qualité du sage. Alors le rabbin, après lui avoir dit "Oh, vous tous aimez tant l'humilité…", lui conseilla de leur dire le contraire, de se vanter qu'il pouvait faire des miracles, etc., afin d'éloigner ses disciples. Le sage, inconscient de son propre pouvoir spirituel, répondit: "mais non, je ne peux pas leur mentir"!

 

Q. - Quelle est l'influence de l'alimentation sur la vie spirituelle?

R. - Ce qu'on mange et la manière de le manger ont une influence sur le mental; "jaysa ann taysa man": telle est la nourriture, tel est le mental. Cela peut-être une aide (quand c'est sattvique) ou un obstacle (comme la viande) pour la sadhana. Dans ce domaine comme en beaucoup d'autres, il s'agit de trouver un équilibre. L'ascétisme aussi bien que les excès sont à éviter; la modération est l'idéal. Il faudrait traiter le corps avec respect, mais sans s'y identifier, comme un cavalier avec son cheval. De nombreux sadhakas cherchent du plaisir dans la nourriture, puisqu'ils ne se permettent aucun autre plaisir "du monde". Cela passe des qu'ils trouvent une vraie joie dans la méditation; alors il n'y a plus d'attirance pour des plaisirs aussi transitoires et extérieurs. En attendant cela, et tout en cherchant à maintenir un équilibre en prenant de la nourriture sattvique en quantité modérée (ce dont le corps a besoin, ni plus ni moins), il ne faut pas oublier que ce qu'une personne mange n'a pas autant d'importance que combien elle donne de compassion et d'amour sincères!

 

Q. - Qu'entendez-vous lorsque vous parlez de la capacité à contrôler le mental?

R. - C'est la capacité d'arrêter ses propres pensées à volonté, de garder un mental silencieux (au moins calme) lorsqu'il n'est pas nécessaire de l'utiliser. Cela permet de maîtriser désirs, peurs, instincts et impulsions; des lors la raison domine la passion… C'est cette discipline de self-control qui fait la différence entre une personne forte et une personne faible, et c'est ce qui permet au sadhaka de faire de rapides progrès.

Lorsque votre mental est maîtrisé, vous voyez qu'en réalité les problèmes n'existent pas. Les problèmes ne sont que dans le mental! Nous n'en avons pas quand nous sommes en plein sommeil profond (sans rêves) : dans cet état le monde n'existe pas. D'une manière comparable, quand nous contrôlons nos pensées et émotions nous nous libérons des illusions et des croyances négatives qui voilent la réalité, et nous entrons en contact avec notre vraie nature, qui est le Divin suprême. C'est pourquoi la pratique spirituelle consiste surtout dans la purification et la maîtrise du mental pour que notre vrai Soi apparaisse.

 

Q. - Quelle attitude adopter concernant la Kundalini?

R. - La principale règle a ce sujet est de ne rien forcer, en aucune manière. Un éveil de cette force ne devrait avoir lieu que sous la supervision d'un Satguru (un sage ayant obtenu la complète Realisation). Toute ouverture des nadis (soit la première étape vers l'éveil de la Kundalini) ne devrait se faire que lorsque le sadhaka a un excellent contrôle de ses désirs (surtout sexuels) et de la colère. Le Satguru teste le disciple pour voir s'il est capable de résister à la pression énorme - et dangereuse - qui vient avec la Kundalini. Dès lors, il ne faudrait jamais rien faire volontairement à ce sujet, mais se contenter de laisser le Satguru s'en occuper, tout en menant une vie pure, avec une parfaite chasteté et un bon contrôle du mental. Avant de parvenir a ce stade ou de rencontrer un Satguru, le karma-yoga est la meilleure manière de se préparer, puisqu'il peut être pratiqué partout et  en toute circonstance.

 

Q. - Qu'est-ce que le karma-yoga exactement?

R. - Il est a distinguer du seva, le service désintéressé, qui en est une étape. Le véritable karma-yoga est une attitude mentale à adopter en toutes circonstances, dans chaque activité. Il s'agit "d'attaquer" l'ego à sa racine, qui est la croyance que "c'est moi qui agis, et c'est moi qui récolte les fruits de mes actions". Au lieu de cela, on peut accomplir chaque acte en ayant conscience d'être juste un instrument du Divin, avec l'attitude mentale de faire son propre devoir de son mieux, mais sans se préoccuper des résultats. S'ils sont bons tant mieux, sinon c'est bien quand même. Petit a petit, on en vient a percevoir très clairement qu'on est en effet juste un "outil" pour le travail du Suprême, et tout se fait de manière spontanée, avec de moins en moins d'attentes et d'attachement.
Le corps, les émotions et le mental forment un tout; il n'y a pas de pensée sans émotion ou du moins sans "couleur affective", c'est-à-dire sans attraction ou répulsion. Le but du karma-yoga et de toute pratique spirituelle est de laisser tomber ces voiles qui cachent le Soi. Un grand sage comme Ma Anandamayi n'a ni pensée ni émotion ni préférence, il est pure compassion, pure Conscience, et il joue le jeu de ceux qui sont près de lui, s'identifiant à eux pour se mettre à leur niveau et pouvoir interagir "normalement" avec eux.

 

Q. - Comment se sent-on une fois obtenue la Liberation?

R. - La question ne se pose pas en ces termes, puisqu'il n'y a plus de "moi" pour se sentir d'une manière ou d'une autre… Pour décrire le dernier stade de l'Illumination, appelé sahaja samadhi, Ramdas (qui l'avait atteint) disait de lui-même qu'il était comme le Gange: bien qu'ayant atteint l'Océan (l'Absolu), il continue a couler vers l'Océan (en vivant dans un corps), tout en étant toujours conscient a la fois de ces deux niveaux et de leur Unité.

On ne peut pas dire d'un sage parfait comme Ma Anandamayi qu'il est heureux, puisqu'il est le Bonheur suprême! Il voit que les vagues de la dualité (le monde) sont faites de la même eau salée que les eaux immobiles du fond de l'Océan (pure Conscience-Bonheur). La seule différence est dans le mouvement. Le sage voit que tout est Conscience, au-delà des les paires d'opposes comme le bien et le mal, les critiques et louanges, le plaisir et la souffrance… Il voit que le mouvement aussi est divin, ainsi que le monde et ce qui fait obstacle au Soi; il sait que le mouvement emporte tout, donc il ne cherche pas à garder quoi que ce soit. Il est sans désir ni attente, sans peur ni attachement. C'est dans cette liberté que s'épanouit le véritable Amour.

 

Pensées de l’Himalaya

Par Swami Nirgunananda (suite)

 

Dans le monde chrétien, on nous en enseigne à souffrir pour Dieu. Comment considérez-vous ce point de vue ?

Ils doivent avoir leurs raisons. Je ne suis pas  un chrétien, je n'ai pas pensé à cela.

Comment trouver de la joie dans sa sâdhanâ ?

Si on effectue la sâdhanâ comme un jeu, on y trouvera de la joie.

Est-ce qu’il est possible de considérer la sâdhanâ comme un jeu ?

Bien sûr, c'est possible. Très souvent, Mâ a utilisé l'expression de sâdhanâ kâ khel "le jeu de la sâdhanâ". Essayons d'abord de comprendre ce qu’est un jeu. Le jeu est une suite d'actions dans le temps qui nous donne du bonheur du début à la fin. Jeu et compétition ne sont pas des notions équivalentes. Quand nous entrons en compétition, notre bonheur dépend du résultat final c'est-à-dire de la victoire ou de la défaite, alors qu'en jouant avec un véritablement bon esprit, la victoire ou la défaite n’ont pas d’importance. Si nous prenons la sâdhanâ comme jeu, nous pouvons éprouver de la joie en la faisant quel que soit le résultat final.

Qu'est-ce que vous pensez de la profession spirituelle ?

Une profession, c'est une manière de gagner sa vie, la spiritualité, c'est la vie elle-même. Je ne crois pas au professionnalisme en spiritualité.

Est-ce que la chance joue  un rôle en spiritualité ?

   La chance est un autre nom de l’ignorance du résultat del’action. Chance est accident signifie ignorance.

Vous dites que vous n’aviez jamais entendu parler de Mâ avant de la rencontrer, pourtant vous êtes restés auprès d’elle dès l’instant de cette rencontre. Appelez-vous cela de la chance ?

Je ne pense pas voir rencontré Mâ par hasard ou par chance. Il se peut que j'aie eu au fond du cœur  l'aspiration constante et intense d’être avec quelqu’un qui était l’incarnation de la perfection, de la pureté et de l’amour sous forme humaine. Je n’en étais pas conscient.

Comment puis-je connaître ce qu’il y a à l’intérieur de moi ?

Par l'introspection. Nous avons toutes les ressources à l'intérieur de nous. Nous essayons  tout le temps de connaître le mental des autres mais pas le nôtre. Je vois le monde extérieur mais je ne réussis pas à me connaître moi-même. Il y a l'histoire suivante : dix amis voyageaient ensemble sur la route, ils atteignirent un fleuve et il n'y avait pas de bac pour les faire traverser. Il la passèrent à la nage et arrivèrent à l'autre rive. Le chef demanda à quelqu'un de compter les membres du groupe pour confirmer que personne n'a été emporté par le courant du fleuve ; l'homme s'est mis à compter et n’a trouvé que neuf personnes. Ils étaient tristes d'avoir perdu un de leurs compagnons et se mirent à pleurer. Un moine passant par là les vit et leur demanda la raison de leur chagrin. Celui qui avait compté dit qu'il y  avait dix membres dans le groupe et qu'après avoir traversé la rivière, le dixième manquait. Le moine sourit et dit: "Vous êtes le dixième". Nous prenons en compte tout le monde et toutes les choses, mais nous ne nous connaissons pas nous-mêmes. Je trouve du bien et du mal dans les autres et je sens comparativement une supériorité ou une infériorité chez moi sans me soucier de réellement m'étudier moi-même. Je peux reconnaître quelque chose chez l’autre seulement quand j'ai l'impression de quelque chose de similaire en moi. Se surestimer est mauvais, mais se sous-estimer est encore pire. Si vous ne pouvez pas trouver le chemin pour aller à l'intérieur de vous-même, priez Dieu pour cela.

Comment faire face au complexe de peur ?

La sensation d'insécurité est la mère de la peur. Nous sommes nés avec elle ; à la naissance, le bébé crie parce qu’il a peur de la nouveauté autour de lui. Il subit un changement d'état. Mais peu à peu, il se met à faire face aux modifications et a moins peur. On peut utiliser la peur dans les pratiques spirituelles. Parfois, elle nous retient et nous évite de commettre de mauvaises actions. On dit : "Crains ton Seigneur". Dans l'amour comme dans la peur, il y a  le souvenir constant de l'objet que vous aimez ou bien craignez. Que vous aimiez ou que vous craigniez Dieu, vous vous  souviendrez constamment de lui. C'est à vous de savoir utiliser votre peur. L’amour peut la neutraliser. Si j'essaie d'avoir un peu d'amour pour celui dont j'ai peur, j’en serai moins effrayé. Il est vrai que la plus grande peur, c'est la frayeur de la mort. Personne ne peut y échapper. Mais il me reste à  être témoin de ma mort ; j'ai vu des gens mourir devant moi, je connais la mort des autres, mais certainement je ne serais pas là pour voir ma propre mort. Tant que je vivrai, la mort restera morte à mes yeux.  Mâ dit : "La mort doit mourir" La peur est toujours dans le futur, mais elle a ses racines dans le passé. Quelqu'un peut dire qu’il a peur du passé, cela signifie en fait qu’il craint que celui-ci ne revienne à l’avenir. Si vous aimez le présent, la mort mourra. La mort est un concept du futur. Yama est le fils du dieu-soleil. Il est le seigneur de la mort. Dois-je avoir peur de Dieu? Vivez dans le présent et soyez heureuse : la mort choisira son temps pour venir, quand, où et comment, je ne sais pas.

Pourquoi échouons-nous  parfois dans nos efforts, bien que nous soyons sincères ?

La plupart du temps, cela est dû au fait que nous avons surestimé nos capacités. Le succès dans nos efforts dépend de notre sincérité, de notre capacité et de notre méthodologie. Quand ces trois éléments se complètent, c'est alors qu'on peut espérer obtenir le résultat désiré. Si, sur le chemin qui mène à ma destination, un grand arbre tombe et bloque le sentier étroit, n’est-il pas conseillé de trouver une manière de contourner l'obstacle plutôt que de dépenser mon énergie à des efforts futiles pour retirer l'arbre ?

N’éprouvez-vous pas de l'ennui à rester au même endroit, en vivant la  même  vie depuis tant d'années ?

L'ennui et l'amour sont deux pôles opposés. Le monde est transitoire et change à chaque instant ; simplement, nous n’avons pas le regard pour remarquer ces changements. Souvenez-vous de notre promenade la nuit dernière au clair de lune : lorsque nous sommes revenus à l'ashram,  j'ai perdu la trace du sentier habituel et j'en ai découvert un nouveau. Chaque matin vient avec un jour nouveau et frais, chaque crépuscule amène une nuit nouvelle. Je ne ressens jamais d'ennui en face des sommets enneigés de l’Himalaya qui s'étendent à horizon vers l’est et le nord. Je n'ai jamais éprouvé d'ennui avec les prairies tout autour. Il y a un oiseau  particulier ici. Il chante durant toute la nuit. Le son de cet oiseau m’attire particulièrement au crépuscule, j'attends impatiemment le son mélancolique qu’il produit ; je n'ai jamais vu l'oiseau, ni ne connaît son nom, mais je suis amoureux du son. Il a été mon compagnon depuis seize ans. Cela m'importe peu de savoir s'il s'agit du même oiseau ou non. Le son est le même. Quand vous êtes amoureux de quelque chose ou de quelqu'un, vous trouvez quelque chose de nouveau en lui  à chaque instant.

Dans la pratique spirituelle, est-il nécessaire que le corps et l'esprit soient en accord ?

Bien sûr, c'est nécessaire ; l'état physique agit sur l'état mental et vice versa. Tant qu'il y a identification du corps avec le soi, un état de bien-être physique est obligatoire dans la recherche spirituelle.

Pourquoi est- ce la plupart du temps  pendant la méditation qu’on se sent troublé?

Voilà une bonne question ! Considérons d'abord ce qui survient pendant la méditation. Ici, nous parlons de la méditation avec objet : nous choisissons d'abord un objet, et nous essayons de focaliser l'attention sur lui et de le contempler. L'objet peut être visuel, auditif, olfactif, gustatif ou sensible. De façon répétée, nous ramenons notre attention à lui. Pendant l'état d'éveil,  les sens sont en interaction constante avec le monde au dehors et le mental est occupé par des séquences rapides  qui font intervenir ces objets ; ainsi, nous nous retrouvons avec une attention dispersée. Dans l'état contemplatif, quand nous choisissons un objet unique qui correspond à un sens particulier et qu’ainsi nous coupons les interactions des autres sens momentanément, les souvenirs emmagasinés des interactions correspondant à ces sens deviennent actifs et remontent en surface. Le monde extérieur est remplacé par le monde  intérieur. On doit se rappeler que se séparer des interactions des sens ne signifie pas les désactiver. Par exemple, s'asseoir en silence ne rend pas quelqu'un sourd ni ne dénie sa capacité auditive. Simplement, il y a absence d'objet d'audition. Prenez par exemple ce réveil à quartz dans ma chambre. Il n'y a pas de son perceptible qui en  provienne. Mais chaque nuit, je laisse ce réveil dans l’armoire car dans le silence de la nuit, le son de ce réveil paraît être un roulement de tambour et il est perturbant. Ce n'est pas que ce son apparemment inaudible se soit accru durant la nuit ou qu'il y ait eu aucun changement dans ma capacité auditive. Ma réceptivité auditive n’a pas été perturbée à cause du silence environnant.

Vous avez dit que Mâ ne blessait jamais personne. Pouvons-nous en faire autant ?

Certainement, nous pouvons y arriver. On blesse les autres soit physiquement, soit mentalement. Les agressions physiques sont produites par la colère et celle-ci a sa racine dans les attentes, l'avidité et la jalousie. Par une introspection convenable, on peut essayer de minimiser ces facteurs. L'agression mentale a ses racines dans la tendance à miner et minimiser l'autre afin de projeter une image de soi plus grande que la réalité ou de se poser comme quelqu'un qui a raison par rapport à l'autre qui a tort. Ma avait l'habitude de dire que chacun avait raison de son propre point de vue. Prenez par exemple une dame qui est une fille pour sa mère, une mère pour sa fille et une femme pour son mari. Tous les trois points de vue sont justes dans le cadre des relations avec cette dame, mais la manière dont ils se concrétisent n’est pas la même. Est-ce qu'il y a lieu de se disputer à propos de la validité d'une relation en prouvant que les autres sont fausses ?

Est-ce que l'art peut être un instrument de pratique spirituelle ?

Oui bien sûr, mais cela dépend du point de vue de l'artiste et du but pour lequel il pratique son art. Celui-ci est l'expression de son monde intérieur. Le monde extérieur avec lequel il est en relation produit des impressions à l'intérieur. Celles-ci, en s'additionnant avec la constitution mentale de l'artiste, prennent forme et se traduisent en tant que création. En outre, l'artiste, quand il est absorbé dans son travail, a une grande concentration mentale. En d'autres termes, on peut dire qu’il a l’attention juste pour le travail spécifique qu'il est en train de faire et cet état d'esprit peut être facilement appelé un état méditatif. Grâce à la pratique, cet état sert à former le mental. Ensuite, c'est l'affaire de l'artiste de savoir comment il va utiliser cet entraînement mental.

Comment peut-on distinguer entre activité spirituelle et non spirituelle ?

Nous avons déjà mentionné qu'il n’y avait pas réellement besoin de tracer une ligne de démarcation entre les activités spirituelles et non spirituelles. C’est le point que j'ai observé et appris durant mon association avec Mâ : la vie en totalité est spirituelle. Cela est devenu ma conviction. Avant la seconde guerre mondiale, il y a avait une seule Allemagne. Le mur de Berlin a été érigé et à ce moment-là, nous avons vu la division entre l’Allemagne de l’Est et celle de l’Ouest. Quand ce mur a été démoli, nous avons eu de nouveau une Allemagne unie. Le mur n'était là ni au début ni à la fin. Ce n'était qu’une séparation temporaire. De même, dans notre vie,  la classification de nos activités entre « spirituelles » et « non spirituelles » ne peut être soutenue jusqu'au bout.

Comment définiriez-vous  l'intuition et la pensée ?

Les deux suivent la logique de la corrélation entre la cause et les effets mais leur base de départ est différente. La première fait appel au subconscient alors que la seconde se fonde sur le conscient.

Quelle est la place de la grâce dans le travail spirituel ?

En sanskrit, la grâce s'appelle kripâ. D'après certaines écoles, cette grâce doit être atteinte par nos actions. Il y a une autre école  qui croit en une grâce sans aucune cause sous-jacente, c'est ce qu’on appelle ahetuki kripa, hetuki signifiant cause, raison. Mâ donne une définition très belle de la grâce. Elle a dit : "kripâ signifie karo, pao " karo voulant dire « fais » et pao « obtiens» ; elle a aussi ajouté : "La grâce de Dieu se déverse constamment sur vous. Si vous gardez votre récipient tourné vers le haut, il se remplira, si vous le gardez tourné vers le bas, la grâce sera gaspillée." Il n'y a pas de conditions dans la grâce de Dieu. Il octroie sa grâce à tous sans différence. Ce qu'on doit comprendre, c'est que sa grâce est toujours ici avec nous. La plus grande de ses grâces, c'est que je sois doué de la capacité de concevoir le fait même de la grâce. Les pratiques spirituelles sont le moyen de saisir cela.

Quel rôle joue la foi en spiritualité ?

C'est la condition la plus importante du travail spirituel. Avant de donner sa foi à quoi que ce soit d'autre, on doit avoir foi en soi-même. Mâ dit : "atal bishwas" « une foi, bishwas, ferme comme le roc, atal, » est nécessaire pour l'aspirant. Notre foi est toujours vulnérable. Nous gardons foi en Dieu tant que tout va bien, dans notre soi-disant confiance, nous aimons penser : "Que ta volonté soit faite". Mais que quelque chose de fâcheux survienne, nous nous exclamons aussitôt : "Mon Dieu, qu’as-tu fait !" En tant qu’aspirant, j'ai besoin d'avoir la conviction que tout ce qui arrive est la volonté de Dieu et que c’est pour mon bien.

J'aime être indépendante et j'ai envie d'une liberté sans aucune obligation,  même celle de discipline spirituelle.

  Si quelqu'un vous demande de faire quelque chose, vous acceptez ou non, s’il insiste vous vous mettez en colère. Ce n'est pas une expression d'indépendance. Vous êtes en fait sous le coup de l'irritation ou de la colère. Derrière votre désir d'indépendance, il y a l’aspiration intérieure constante au bonheur perpétuel. Dans la poursuite du bonheur, si vous vous mettez en colère, le but même d'être indépendant se trouve mis en péril. La rationalisation et l'équilibre des modèles d’interaction avec le monde à la fois intérieur et extérieur réduit le sentiment de malheur dans notre vie. Si vous obtenez votre bonheur aux dépens de quelqu’un d'autre, ce n'est plus du bonheur.

   Apporter cet équilibre dans la vie, cela revient à y introduire une discipline et un contrôle de soi. Ceci n'est possible que par la pratique ; au début, cela peut sembler une sorte d'obligation qui vous est imposée, mais ensuite, avec l'habitude, cette impression de carcan s'évanouit. On dit qu’il faut ramasser une épine pour extirper celle que vous avez dans le pied, et ensuite rejeter les deux. Votre soi-disant indépendance est enracinée dans votre désir d'indépendance. La liberté authentique est la liberté des liens du désir. En ce monde, vous ne pouvez vivre seul. Vous devez dépendre de quelque chose ou de quelqu’un : notre vie est sous le signe de la  symbiose. Celle-ci n’est pas contradictoire avec la liberté. Tant que notre conscience se projettera sur les objets, notre espoir de liberté se situera toujours dans un horizon très lointain. Plus nous essaierons de nous en approcher, plus il s’éloignera.

Vous faites bien de dire que vous aimez la liberté : cela signifie que vous en avez le goût à l'intérieur. Sinon, comment pourriez-vous l’aimer? Essayez de rentrer à l'intérieur et vous découvrirez qu’elle est là, simplement ; la pratique spirituelle montre le chemin de la liberté.

Pour venir à Dhaulchina, vous m’avez demandé comment organiser votre voyage, et je vous ai répondu. Vous auriez pu venir sans mon aide, mais cela aurait été moins confortable. Il y a un autre endroit dans la région qui s'appelle Dhaula-Dévî, beaucoup de gens se trompent et perdent une journée avant d'arriver ici : parce qu’en fait ils ne se sont pas souciés d’être guidés, ils ont eu des ennuis. Pour suivre la voie spirituelle, vous avez besoin d’un guide qui vous assiste de son expérience. Ayez confiance, essayez et acceptez-le. Il n’agit pas sur votre indépendance, mais il rend votre voyage vers l'indépendance plus facile.

Est-ce que les restrictions sur l'alimentation sont obligatoires dans la pratique spirituelle ?

Avant de répondre à cette question,  essayons de répondre à une autre : pourquoi prend-on de la nourriture ? La première réponse est simple, nous mangeons pour vivre. Notre vie est orientée vers l'action. Pour cette action, nous avons besoin de nourriture ; celle-ci est la source de l'énergie. De fait, la nourriture a trois utilités. Le métabolisme, l’apaisement de la faim et la satisfaction. Il y a un proverbe en Inde qui dit que la nourriture constitue le mental. En d'autres termes, on peut dire qu’il y a une relation intime entre la nourriture et le mental. Si l’on souhaite contrôler le mental, le contrôle de la nourriture est nécessaire. Un aspirant est supposé manger pour vivre et non pas vivre pour manger. La plupart du temps, on mange plus que nécessaire ; pour un aspirant, la quantité de nourriture absorbée doit être basée sur le besoin et non  sur le désir.

Qu'en est-il de la nourriture végétarienne ou non?

Les habitudes alimentaires dépendent de différents facteurs. Il y a des variations dans la situation géographique, les conditions climatiques, la disponibilité des aliments, la quantité de travail à fournir, etc., et tout cela influence les habitudes alimentaires des gens ; en Inde, on recommande la nourriture végétarienne pour les aspirants spirituels. De plus, d’après les règles alimentaires prescrites pour la pratique du Yoga, les épices fortes sont interdites. La nourriture doit être bien cuite, facile à digérer, agréable à regarder et elle ne doit pas être avariée. Cela peut vous sembler étrange que l'état mental du cuisinier et la manière dont la nourriture est  préparée jouent aussi un rôle important : par exemple, si vous préparez un plat en étant de mauvaise humeur et que vous préparez le même à une autre occasion avec amour, le goût de ces deux plats ne sera pas le même.

 

 

 

Dhaulchina

La Retraite de SILENCE

Dans la clairière de LUMIERE

2-23 juillet 2004

Par Geneviève Koevoets (Mahâjyoti)

           

 

Le petit bus en folie, débarrassé de la plupart de ses participants qui ont préféré suivre Jacques Vigne à pied le long des crêtes, s’envole dans les tournants himalayens, les valises en bataille !

            Je parsème toujours ce que j’écris de quelques notes d’humour, ce qui donne le recul nécessaire pour l’observation, l’analyse et la dédramatisation de certains états d’âme. A chacun d’y déceler la profondeur qui s’y cache, selon sa nature…

            Nous sommes donc arrivés à Delhi, joli petit groupe de 21 personnes, le soir du 2 Juillet. Pour aller plus vite afin de ne pas tous faire la file d’attente pour changer nos Euros en Roupies, on avait chargé deux messieurs de récolter les fonds et de les répartir, ce dont ils se chargèrent avec brio et avec l’aide (en guise d’enveloppes) des ‘vomiting bags’ de notre avion d’Air France/Air India, car les liasses de Roupies sont plutôt volumineuses !

            Dépassant la foule d’une tête, Jacques Vigne nous accueillait comme d’habitude, et cette fois avec les pétales de roses provenant de la fête de Gurupurnima (la fête du Gourou) qui venait d’avoir lieu comme chaque année, à la pleine lune de Juillet.

            A Minuit, au sortir de l’aéroport bien frais, on fit notre entrée en Inde dans un ‘four’ à 39° centigrades.

            Puis le lendemain, ce fut le ‘De Luxe Bus’ à air conditionné qui nous conduisit pendant toute la journée jusqu’à l’ashram de Mâ Anandamayî à Patal Dévi (1500m en Himalaya) où eut lieu notre première véritable prise de contact.

            Dans le bus, Jacques a pour habitude de prendre chacun à tour de rôle pour mieux le connaître, approfondir sa vie, ses aspirations, sa démarche spirituelle, ses connaissances.

            Ayant bien demandé à loger seule, j’eus droit, à mes yeux, à une ‘chambre de moine’. Et qu’est-ce que c’est qu’une chambre de moine en  ashram ? C’est : « Au centre un lit en bois dur, une araignée sur le mur… » (Sur l’air de « Une poule sur un mur, qui picote du pain dur » etc…)

            Hé hé ! Quand on veut être seule… !

            « Jacques, où dois-je aller, je n’ai ni lavabo, ni WC ? »

            La réponse du mystique tomba drue, tandis qu’une lueur de malice traversait les yeux du psychiatre qu’il est tout à la fois : « Eh bien, dans ce cas là, tu transcendes le corps !!... »

            Et pan sur le bec. Les voyages forment la jeunesse, avais-je écrit en recrutant mes participants au voyage et je parvins à très bien me débrouiller.

            Enfin le lendemain ce fut : la ‘montée’ vers le Paradis, l’ermitage de Dhaulchina, clairière de lumière faisant face aux sommets des grands Himalayas sortant d’une brume légère…

            Quand Jacques dit qu’il y aura une montée à pied d’environ 3h30 par les crêtes des montagnes, soyez sûrs que 5 bonnes heures seront nécessaires, surtout en groupe ! Les quelques-uns restés dans le bus avec les valises volantes, se contentent pour les dernières 20 minutes à pied obligatoires, de gravir une ‘montée de chèvres’, boueuse ou herbeuse, selon le temps. (Laissez quand même les bagages au vestiaire).

 

L’énergie et la puissance du OM

 

            Je sens le groupe à la résonance du OM. Déjà, après 3 jours de retraite silencieuse où nous travaillons avec Jacques sur les significations du OM, les vibrations timides du début prennent de la vigueur. Chacun à son rythme, au tempo mélangé, l’ensemble résonne comme dans une cathédrale, les dos se redressent, les cœurs s’ouvrent, les esprits s’envolent et la méditation commence dans la petite salle dédiée à Mâ Anandamayî, où soir et matin Nandoû le jeune gardien vient faire sa pûjâ et fleurir l’autel. Ma chambre est contiguë. J’entends donc ses clochettes, ses chants, et le son de la conque dans laquelle il souffle, alors que les cigales se mettent à chanter en chœur à 19h30 pile et que la brume se dissipe pour laisser place parfois à un coucher de soleil sur les sommets himalayens, entre deux nuages de crème Chantilly qui ressemblent à ceux qui entourent le Bon Dieu sur les images de 1ère Communion. C’est féerique !

            La demeure de Swami Nirgunananda, telle la proue d’un navire, vitrée de toutes parts, domine l’horizon infini : les fleurs et le petit potager à gauche, la chaîne des Himalayas devant à perte de vue, la forêt de pins à droite.

            Plusieurs petites maisons roses abritent les participants. Le lieu fut déboisé peu à peu par Nirgunananda. Il est devenu une clairière lumineuse aux parfums fleurant bon le thym, le serpolet et le tulsi qu’on met dans nos tisanes du soir.

            La nourriture est savoureuse, équilibrée et variée : riz et dal aux lentilles, délicieux légumes simplement ébouillantés, choux, concombres, haricots verts, courgettes…Tout est végétarien. Des desserts succulents : petites nouilles au lait et à la mangue, tapioca aux fruits, riz au lait, semoule, concombres hachés au lait, sucre et fruits (original). Sans compter les sortes de porridge, ou muesli au miel du matin, le tout dégusté en SILENCE au milieu des fleurs, parfois sous quelques gouttes d’une pluie bienfaitrice.

 

Le programme de la retraite

 

            Il est souple : de 6h à 7h, première méditation silencieuse. 7h15 petit déjeuner. 9h30 à 10h Hatha Yoga. 10h à 10h45 Ecoute du Silence avec Jacques Vigne. 11h30 à 12h30 satsang avec Swami Nirgunananda. 12h35 déjeuner. Puis pose silencieuse jusqu’à la promenade de 16h avec Nirgunananda et Jacques dans la nature sauvage, plaines, mamelons, et sentiers parsemés d’aiguilles de pins. Enfin  de 17h à 18h satsang avec Swamiji, généralement sur sa terrasse surplombant l’Himalaya. 18h15 dîner. Puis de 20h30 à 21h dernière méditation silencieuse, horaire dédié également toute l’année au silence consacré à Mâ, qui avait coutume de dire : « Je suis comme un instrument de musique. De la manière dont vous en jouez, de cette manière vous entendrez le son. Pour moi, je n’entends que le son fondamental. »

            Vers 5h du matin, quand je m’éveille au son de la chorale des criquets dans l’herbe, j’aperçois un joli renard argenté, aux yeux clairs flamboyant de malice, occupé à guetter des proies au milieu des herbes hautes et des buissons de roses, de glaïeuls et de pivoines derrière ma chambre. Il aperçoit mon visage à travers la moustiquaire de ma fenêtre. Nous nous toisons en silence, comme avait dû le faire Swami Vijayananda devant un léopard, il y a des années, quand il vivait seul ici dans une cabane sans eau ni électricité. Le léopard l’avait fixé, Vijayananda l’avait toisé calmement et l’animal s’en était allé.

            Dans le Hatha Yoga du matin, Jacques maintient ses 1m92 en équilibre parfait, accroupi sur les doigts de pieds d’un seul pied. Puis, il nous montre la posture assise sur les talons, les deux plantes de pieds verticales. C’est le Kurmasana, la ‘Tortue’ (on devrait l’appeler ‘la torture’ !...

            L’enseignement qu’il nous transmet conduit à une rude restructuration de soi-même, à une purification intérieure.

            Que va-t-il se passer en nous ? Chacun ‘à son niveau’ va capter ses vibrations puissantes et subtiles, parfois déchirées par le cri d’un oiseau.

 

Des Courmettes à Dhaulchina

 

            Deux années ont passé depuis le premier choc reçu par moi lors d’une retraite spirituelle avec Jacques Vigne sur le thème du Mariage Intérieur. Etape de la vie, tournant fulgurant qui brouille les vieilles pistes et éclaircit la route. Après les péripéties d’une vie journalistique et surtout artistique, le chemin n’est pas des plus faciles. Mais c’est là où l’Art rejoint la Foi. Quel que soit le moyen d’expression, l’important est d’être sincère et d’aller jusqu’au bout de sa motivation.

            Bien qu’ayant des années de lectures et eu des rencontres d’âmes exceptionnelles, je n’aurai pas la prétention d’écrire sur la spiritualité. D’autres beaucoup plus qualifiés que moi s’en sont chargés. Je me limiterai à être le porte-parole de tous ceux, ou celles, qui sont à la recherche d’une vérité, d’une compréhension d’eux-mêmes, avides d’ouverture, comme des petites antennes s’élevant au-dessus de la déliquescence actuelle de notre pauvre monde et cherchant une porte de sortie vers la spiritualité, la méditation, le SILENCE…

            Les trois sont le propre de Dhaulchina, et c’est aussi le but de ces voyages de groupe, dont le prix payé par les participants est destiné, pour une partie non négligeable, à des œuvres utiles, à des aides cruciales et nécessaires pour aider à améliorer les conditions de vie de plusieurs communautés.

            Aux côtés de Jacques Vigne, ermite, brahmachari, yogi, doublé de l’auteur talentueux que l’on connaît, vit (j’allais dire ‘sévit’) Swami Nirgunananda. Les deux hommes sont très différents et se complètent en quelque sorte. Grand philosophe, Nirgunananda nous entraîne dans le labyrinthe de ses pensées et de ses paradoxes, ainsi que dans son amour illimité pour Mâ Anandamayî, dont il  fut le secrétaire pendant les trois dernières années de sa vie. Voir et entendre également Swamiji éclater de rire est déjà un bain de plénitude.

            Le grand Jacques, roulé dans sa longue cape blanche, est là également pour traduire ses propos de l’anglais en français.

            En tant qu’ex-scientifique, biochimiste, Nirgunananda nous plonge avec dynamisme dans la dissolution du ‘Moi’.

            « I am the salt, God is water ». Il faut pouvoir se dissoudre l’un dans l’autre, comme le sel et l’eau, et non pas comme le sel et le sable. La manière de traiter le sel et le chemin spirituel est la même chose. On dissout, on filtre, on obtient le sel pur. Je suis le sel de roche avec toutes ses impuretés à l’intérieur. En plongeant dans le divin, la saleté va se déposer au fond. Plongez profond dans l’amour de Dieu, et vous serez dissout dans l’amour. Même chose pour la beauté ou la bonté. C’est le but ultime de l’adoration, l’ajapa-japa…En plongeant dans la pureté de Dieu, vous devenez une partie de Dieu. Le vrai sel pur est là, dans le minerai de base qui est impur. Le travail du chimiste est de séparer le vrai sel de l’impureté. Vous êtes le sel de l’Univers. Le ciel a besoin d’un solvant : c’est le Père dans les Cieux. Si vous êtes sincères et honnêtes, il vous sera donné ce dont vous avez besoin.


 

            Comme nous l’a dit Jacques Vigne en citant R.M. Rilké : « On fait Dieu à partir du meilleur de toutes choses, comme l’abeille fait le miel de toutes fleurs. »

            Avec Jacques, ce sont les initiations à l’écoute de notre propre SILENCE et les suggestions de techniques de méditations.

            Le groupe est bien en harmonie, les participants sont heureux. Le travail se fait à l’intérieur. Les hommes sont presque tous devenus barbus.

            Le contraste entre Jacques, l’homme en blanc, et le Swami en orange, est des plus enrichissants.

            Un soleil chaud et radieux fait suite à la pluie, et les promenades à 2200 mètres, dans les forêts de pins aux herbes odorantes, dominant les vallées aux pieds de la grande chaîne des Himalayas, sont une bouffée de cet univers, une envolée vers ce qui crie en nous le besoin d’union, d’amour et d’UNITE à la fois.

            Durant les ‘entractes’ pluvieux, une certaine nuit d’averse m’a inspiré un long poème dans lequel je dis que « J’aime la chambre où il pleut dedans ». Extrait :

 

    Pluie d’étoiles sur mon mental

    Pluie d’amour, purificatrice

    Qui efface les cicatrices

        Pour faire place nette et totale.

 

            Sous peu, nous redescendrons à Kankhal pour aller visiter le vieux Maître Vijayananda qui va allègrement sur ses 90 ans…Nous l’écouterons lui aussi au cours des satsangs nous reparler de Mâ devant son samadhi de marbre blanc.

            Cette fameuse chambre ‘où il pleut dedans’ a des vibrations particulières, Vijayananda y avait sa cuisine lorsqu’il habitait Dhaulchina, seul pendant 7 ans.

            Avant de regagner Delhi pour y faire les achats/souvenirs, nous visiterons le vieux village de Kankhal, son temple de Shiva Daksheshwar et des 10 formes de la Déesse, puis nous passerons une journée à Rishikesh, la capitale du yoga, et ferons notre visite habituelle sur les rochers des bords du Gange, aux pieds de la Grotte de Vashishta Gupha, où le petit fils spirituel de Ramakrishna passa 30 années de sa vie en méditation, immergé dans le silence.

            « Le son du silence est à l’intérieur de nous, c’est lui que vous pouvez entendre » C’est la première résonance du SOI en écho d’une longue tradition.

 

L’Apothéose

 

C’est notre avant-dernier jour, consacré au SILENCE complet. Et comme par enchantement, le coucher du soleil nous réserve une magnifique surprise en nous révélant des sommets himalayens émergeant au-dessus des nuages.

D’habitude, en cette saison, ils sont cachés par la brume, mais voilà que plusieurs se dressent à l’horizon : le Trishul à 7100m, le Panchashuli 6900m, la Nanda Dévi 7860m. C’est un enchaînement de cimes enneigées sur des centaines de kilomètres, à perte de vue.

            Notre silence ajoute encore une profondeur impalpable au côté féerique du moment. Nous tous, groupés sur la terrasse autour de Jacques, nous avons l’impression d’admirer le toit du monde.

 

 

 

 


 

            Mais je termine une fois encore par une nuit d’averse, comme pour le poème…La pluie crépite sur mon toit qu’elle traverse hardiment par endroits. C’est la mousson qui commence.

            Je mets fin à ces quelques lignes et mon dernier mot se noie dans l’évanescence d’une goutte d’eau…

 

                                                                                   

                                                                                    Mahâjyoti

                                                                         (Geneviève Koevoets)

                                                                            Ecrit à Dhaulchina

                                                                 Retraite silencieuse de Juillet 2004

 

 

 

           

Dhaulchina – Minuit

(Sous la pluie)

 

Ce poème pour démontrer qu’une chose qui peut sembler négative au départ,

Peut se transformer en une ‘Joie Intérieure’.

 

 

 

 

 

La chambre où il pleut dedans

 

 

J’aime la chambre où il pleut dedans,

Où est cet enclos de lumière ?

A Dhaulchina dans la clairière

Les grands Himalayas devant.

 

Rhododendrons, magnolias,

Forêts de pins, herbes odorantes,

Et là une pensée me hante

‘Pourquoi suis-je donc allée là-bas’ ?

 

Un homme en blanc, l’autre en orange

M’ont tracé ce chemin qui monte,

Pourrai-je le grimper sans honte

Moi qui suis si loin d’être un ange…

 

Le ciel de la mousson s’égare

De la pluie mes pensées s’emparent

Chaque goutte un émerveillement

Chaque mot un enseignement.

 

Le satsang du soir m’émerveille

Et les pensées de Mâ m’éveillent

Les gouttes de pluie me réveillent

Dans mon lit je n’ai pas sommeil.

 

L’araignée sur le mur attend

Le seau recueille le scintillement

Des grosses gouttes qui, gentiment,

Giclent aussi sur mon duvet blanc.

 

L’averse bat son plein maintenant

Lavant à coup sûr les pensées

D’un EGO redimensionné

Par la joie de l’Enseignement.

 

 


 

Pluie d’étoiles sur mon mental

Pluie d’amour, purificatrice

Qui efface les cicatrices

Pour faire place nette et totale.

 

Puis c’est le retour au SILENCE

C’est l’aube, un oiseau s’envole,

Le cœur en paix n’est plus frivole

Le temps est à l’impermanence.

 

Et dans mon éveil du matin

Le renoncement est certain

Un nouveau SOI surgit enfin

Pour se rattacher au DIVIN.

 

J’aime la chambre où il pleut dedans

Où est cet enclos de lumière ?

A Dhaulchina dans la clairière

Les grands Himalayas devant.

 

                                                       Mahâjyoti (Geneviève Koevoets)

                                             Dhaulchina -  Retraite silencieuse de Juillet 2004

               

Rattachement

 

Nous étions attachés

Nous nous sommes détachés

Nous voici enfin rattachés

 

Se rattacher, c’est revenir au monde en état de Liberté

C’est reconnaître l’autre en Frère dans son altérité

C’est avoir foi dans ses actes sans en être dérangé.

 

C’est aussi apporter présence et fraternité,

Quelque soit le degré de proximité,

Afin que chacun y trouve à prendre à volonté.

 

Ainsi seulement pourra se réaliser

Ce vieux rêve de l’Humanité

Que nous appelons Solidarité.

 

Hélas nombreux sont ceux qui ont peine à se détacher,

Tant le voyage leur apparaît semé de dangers…

Mais il faudra qu’un jour certains se sentent appelés

Pour qu’apparaissent aussitôt des Frères pour les accompagner.

 

Ainsi pourront-ils à leur tour cheminer

Puis, le moment venu, venir se rattacher

Comme d’autres avant eux, à la grande chaîne des Initiés.

          

                                                                                                    Sandra 

 

 

Poèmes écrits à Manikarnika Ghat

(Le  ghat de crémation de Bénarès)
par Antonio Dagnino

 

Oh mort, apprends-moi comment mourir d'instant en instant,
Afin que mon esprit demeure toujours immaculé!

Oh vie, enseigne-moi à ne jamais oublier l'amour.
Aimer l'amour, être l'amour.

Etre en amour comme une semence avec la terre fertile,
Comme l'eau douce avec l'eau salée, le feu avec le bois sec, l’air avec le vent rapide...

Comme l'univers avec l'espace infini.


Oh Shiva-Shaktî...

Puisse ce poète être votre canal,

votre instrument spontané, votre voix joyeuse vibrante, terrestre,
mais aussi de l'autre monde.

Puisse-t-il chanter la mort de la mort,
Et le Soi immortel, omniprésent,

dans tous les sois.

 

Antonio a passé peut être un mois en avril 2004 avec sa famille  à Kankhal. Voici son poème qu'il a écrit en vers rimés en anglais (Kankhal est le lieu où Sati s'est jeté dans le bûcher à cause de conflits I avec son père Daksha, et où son mari Shiva a emporté son corps, submergé par la douleur et a entamé sa danse tandava de destruction du monde) :

 

Le mahâsamâdhi de Mâ


Auprès de ce cercle magique où Sati - jamais brûlée - continuent à chanter son Mari ;
En cet endroit même où Shiva s'est oublié
Comme n'importe quel être humain affolé, au cœur brisé, en adoration ;
Auprès du Gange purificateur, comme une balançoire
Jaillie du pied des collines turquoise et des pics bleus souverains...
Je connais un tombeau qui parle :


Là, en une conscience supérieure, libre, complètement à l'aise, 
Dans un corps subtil constitué d'éveil et de paix,

Anandamayî, la mère de délices,

dispense son silence profond,  sa lumière douce

et sa vision pénétrante.


Secrètement, sublimement, discrètement,
Furtivement, magnifiquement, affectueusement,
Elle comprend, englobe, élucide,
Remercie, infuse, communique,
Emane, transforme et émancipe !

                                            (Traduit par Jacques Vigne)

 

 

Le luthier le violoniste
par Parvatî



Dieu est comme un luthier
Avec l'aide d'un bûcheron, et il prend un morceau de vie dans la forêt immense de l'univers.
Il fait, avec ce morceau de vie-là, le dessus du corps (le violon), puis il prend un  autre bout de vie et il fait le dessous du corps (du violon).
Cela donne un homme (on un instrument), puis  le luthier continue son travail, il prend ensuite des cordes pour faire une âme au corps - à partir de ce moment-là, le violon joue, et devient musical…
magnétique.
Mais le son n'est pas encore merveilleux pour autant.
On en joue la première fois en poussant un cri (ou une fausse note) à la naissance.
Il faut alors avec la vie qui passe apprendre à accorder notre violon en écoutant les conseils du luthier.

Nous joignons à ce texte de Parvatî une strophe écrite par son petit frère Bruno, juste avant qu'il passe jeune âge emporté par une myopathie progressive :

Au lieu de se battre
Pour soi, contre les autres,
Se battre contre soi,
Pour les autres.

 

 

 

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Jacques Vigne réside maintenant principalement au Ma Anandamayi Ashram Dhaulchina  263681 Almora UA Inde

 

Table des matières

 

Paroles de Mâ                                                                          p.1
Réponses récentes de Vijayânanda                                           p.8      
Pensées de l'Himalaya par Swâmî Nirgunânanda                     p.13

Dhaulchina – La retraite de silence par Mahâjyotî                     p.23

La chambre où il pleut dedans par Mahâjyôtî                           p.32

Rattachement par Sandra                                                         p.34

Les strophes de Manikarnika par Antonio Dagnino                    p.36

Le mahâsamâdhi de Mâ                    "                                       p.37

Le luthier et le violoniste  par Parvatî                                         p.38

Nouveaux abonnés                                                                   p.39

Table                                                                                        p.39

 

 

 

 

 

 

Jay Ma  N°75 -  Hiver 2004-2005

 

Paroles de Mâ

 

Question : Quel est le moyen de stabiliser le mental? Ce qui ne connaissent rien et n’ont pas de gourou, quelle sadhanâ doivent-ils choisir? Comment comprendront-ils la sâdhanâ dont ils ont besoin?

Mâ : Voyez-vous, de la même manière qu’on consacre de grands efforts à apprendre à lire et écrire à de tout petits enfants, et par la suite ils deviennent très instruits, de même il faut faire effort pour enseigner cet enfant qu’est le mental. Tout comme la nature du mental est l’instabilité, sa nature est églement la stabilité. Il désire la paix autant que possible [ou “la paix réelle” yathârtha shânti] à cause de cela, il ne la trouve pas dans aucun des objets du monde et il ne cesse de courir.

 

    En étant vide, tu peux devenir “blanc” (shveta), ou en te dissolvant à l’intérieur de tout, tu peux aussi devenir blanc. Cette couleur est la synthèse de toutes les autres et pourtant n’a pas de forme, elle est la non-forme des formes. Pour devenir blanc, il faut être droit et direct (sidha).  Si tu t’efforces d’être blanc comme lait à l’intérieur et à l’extérieur en t’appuyant sur la vérité et la simplicité, tu seras heureux, et tu rendras les autres heureux. Le signe le plus direct qu’on est devenu simple et blanc, c’est quand on est détaché. Engage-toi dans le monde en réduisant ton auto-suffisance à zéro, et tu verras comment tout concourra àte faireparvenirà laplénitudedelavacuité et rendra ton activité favorable où que tu sois, tes devoirs  s’accompliront de façon idéale. En cette époque qui pousse au matérialisme et à la consommation, on doit particulièrement se servir du détachement  sacré et de la simplicité. En réalité, la plénitude du détachement (tyaga) est un autre nom pour la plénitude de l’expérience (bhoga)

 

 

 

 

 

Hari Baba

Par Vijayananda

 

 

 

     J'ai connu Hari Baba pendant plus de quinze ans et je l'ai rencontré en de nombreuses occasions, mais aussi étrange que cela puisse sembler, nous n'avons jamais échangé un seul mot. Il faisait partie des mahâtmâ-s qui venaient fréquemment rendre visite à mon gourou et j'ai souvent été assis en face de lui parfois pendant des heures d'affilées ; mais il n'y a jamais eu de contacts établis par la parole.

   Pourtant, Hari Baba était un Siddha-Pourousha, un sage qui a eu la vision de la Vérité ; il est aussi un saint, un bhakta qui a choisi de suivre le chemin de l'amour. J'ai entendu dire qu'il était à l'époque un étudiant en médecine, mais qu'avant qu'il ait fini ses études son ardeur religieuse a pris complètement possession de lui et qu'il a renoncé au monde. Sa soif pour le Divin était si intense qu’il pouvait même se rouler sur le sol en pleurant et en s'exclamant  Hari! Hari! ! (Un des noms de Vishnou). Apparemment c'est à cause de cela qu'il a reçu le nom de Hari Baba ; ses disciples pensent qu'il est une incarnation de Chaitanya Mahâprabhou, le célèbre saint bengali qui a réformé le vishnouïsme au XVIe siècle. Comme le grand réformateur, Hari Baba est né le jour de la pleine lune de Holi (à peu près mi-mars).

Hari Baba est un Punjabi et comme la plupart des personnes de cette origine, est doué d’un corps solide. Il s'habille très simplement dans une robe de couleur de flamme, la couleur des sannyâsins, car il en est un lui-même. Son gourou était Swami Satchidananda de Hoshiarpur et il était un ami intime du célèbre sage de Vrindâvan, Uria Baba, qui a quitté ce monde juste avant que je n'arrive en Inde.

   Une longue barbe blanche encadre un visage sérieux et pensif. Il sourit rarement. Et quand il rit, c'est presque à regret ; car, en vérité, y a-t-il de quoi se réjouir en ce monde ?  Pourtant, je ne l'ai jamais vu le visage triste. Une expression de sérénité et de douceur filtre à travers un masque superficiel sévère, comme une lumière qu'on voudrait cacher derrière un rideau. Son regard semble constamment tourné vers l'intérieur, comme s'il vivait dans une sphère qui échappe au commun des mortels ; quand il est assis dans des réunions religieuses, il regarde rarement le public. Sa tête est baissée et son esprit semble reposer sur les vérités profondes. Puis, il se lève et retourne à sa chambre à pas rapides avec le même regard baissé sans regarder à droite, ni à gauche, donnant l'impression qu'il aurait hâte d’échapper à la foule.

        Pourtant, ce n'est pas un sage qui néglige le monde, car, quand cela est nécessaire, il fait travailler ses disciples pour le bien de la société et met la main à la pâte quelquefois lui-même. Il est célèbre au Punjab pour avoir fait construire au village de Bandh un barrage destiné à protéger des inondations. L'on raconte aussi qu'un jour, dans une période de sécheresse anormale, ses admirateurs  le supplièrent de prier pour la pluie. Hari Baba se laissa attendrir. Il rassembla ses disciples et fit un kirtan (chant religieux)... Et la pluie vint.

     Son enseignement et ses méthodes sont pleinement en accord avec la vieille tradition hindoue orthodoxe, spécialement sous son aspect de dévotion. Il n'a pas de disciples Occidentaux, ni même d'admirateurs non hindous, car c'est un domaine entièrement fermé aux gens d'Occident. Hari Baba s'adresse avant tout à l'hindou des couches populaires et non à l'intellectuel. Ses disciples sont pour la plupart des gens rudes et frustes, aussi les méthodes enseignées sont celles en accord avec ceux qui les reçoivent. Ceci ne les empêche pas d'être excellentes et efficaces, car l'homme fruste est souvent plus  capable  d’appréhender l’expérience spirituelle que l'intellectuel ou le savant, à l'esprit encombré par un bagage trop lourd pour passer la porte étroite de la vraie connaissance. Le grand yogi de Nazareth n'a-t-il pas dit : "heureux les simples selon l'esprit..."

   Hari Baba, bien que semblant planer dans des sphères éthérées, est un sage réaliste. Ce qu'il veut avant tout, c'est attirer le cœur de ses auditeurs vers Dieu et pour ce faire, il emploie- en plus des méthodes classiques des écoles de bhakti - des méthodes simples et directes qui frappent l'esprit ; dans les réunions religieuses où Hari Baba est présent, il y aura toujours au moins deux éléments spectaculaires : la Ras-lîlâ, et le kirtan.

    La Ras-lîlâ est une représentation théâtrale religieuse mettant en scène les aventures de Krishna telles qu’elles sont décrites dans le Bhagavata Pourana. Le plus souvent, c'est une troupe de jeunes garçons spécialement entraînés à Vrindâvan qui donnent la représentation. Les garçons sont vêtus de costumes luxuriants, fardés et souriants. Il n'y a pas de femmes dans la troupe, et ce sont les garçons qui tiennent les rôles féminins. Ces représentations attirent toujours des foules formées surtout par les gens du peuple. Les hindous (comme les Occidentaux d'ailleurs) sont très friands de spectacles et de cinéma, et c'est avec une volonté d’opérer un "transfert affectif" qu’on demande de diriger cette passion vers les choses divines.

    Le kirtan est un chant religieux en groupe accompagné d'instruments. Mais celui de Hari Baba est tout à fait remarquable et mérite une mention spéciale. Ceux qui ont l'habitude des kirtans s'attendent à y trouver une atmosphère de douceur, de tendresse et toute la gamme des émotions de ceux qui ont choisi de chercher le Divin par la route de l'amour. Mais rien de tout cela dans les kirtans de Hari Baba : les chants religieux qu'il entonne lui-même en compagnie du groupe de disciples dégagent une impression de formidable puissance. D'autre part, ce ne sont pas une série de chants choisis au hasard selon l'inclination du ou des chanteurs, comme cela se fait d'habitude, mais une suite de mantras à réciter ou chanter avec une gradation progressive et l'intonation voulue.

     Ces kirtans imposent à l'esprit le souvenir des rites magiques des temps védiques où l'on évoquait le pouvoir divin qui devait venir... de gré ou de force. Hari Baba et ses disciples récitent ces chants à  heures fixes : le matin à l'aube et le soir vers le coucher du soleil. Cela fait partie du programme journalier obligatoire des disciples et constitue un élément important de leur sâdhanâ. Quand le kirtan va commencer, Hari Baba est debout au centre d’un cercle dont ses disciples forment la circonférence. Tout d'abord ils semblent appeler avec toutes leurs énergies le Pouvoir divin vers la terre. Puis les chants commencent...

    Au début, c’est mezzo voce, puis le son des voix devient de plus en plus fort, de plus en plus violent et semble vouloir dépasser les limites de la puissance humaine. Hari Baba est toujours debout au centre, les disciples lui ont passé un gong en laiton et un marteau. Hari Baba commence à frapper en cadence sur son gong de plus en plus fort. Il utilise d'abord ses mains, ses bras, puis tous les muscles du corps participent à l'effort. Tout en martelant le gong, il danse et danse. Il tourne en cercle la tête baissée de côté comme si le centre de gravité de son corps était déplacé et l'entraînait dans ce mouvement. Ses yeux sont fermés et en plein kirtan, il semble qu'il ait perdu conscience du monde extérieur. Les disciples autour de lui dansent en cercle et chantent en chœur avec leur maître sur le même ton de voix, utilisant l'extrême limite du pouvoir des cordes vocales. Leur danse évoque plutôt l'idée d'une danse martiale que celle d’un l'exercice chorégraphique. Comme leur maître, ils utilisent leurs muscles au maximum de leurs capacités. Ils s'accompagnent d'instruments - presque uniquement des tambours, des gongs et des cymbales – qu’ils frappent avec un maximum d'énergie.

  L'ensemble produit un bruit formidable, mais qui néanmoins, malgré la puissance, conserve son harmonie. Quant le kirtan est chanté dans une salle, tout vibre : les murs, les lampes, les meubles. La première fois qu'on l'entend, on a envie de s'enfuir. La vibration se transmet du tympan à la tête, à la cage thoracique, jusqu'aux pieds. Il semble que la coquille du corps va se briser. Mais si l'on résiste à ce premier choc, on s'aperçoit que dans cette puissance, il y a un grand calme, comme celui d'une majestueuse montagne ou du formidable roulement du tonnerre.

     Les autres méthodes préconisées par Hari Baba font partie de l'enseignement classique des écoles de bhakti. Le Hari katha (conférence religieuse), le japa (la répétition d'un nom du Divin), le Bhagâvat-smaran (penser constamment à Dieu), la lecture de textes religieux, surtout les Pourana-s (Bhagavad-Gîtâ, Bhagavata Pourana etc.). Toutes ces méthodes sont excellentes et partent d'un même principe : tenter une dérivation de l'affectivité vers les choses divines. Néanmoins, elles sont spécifiquement hindoues car elles s'appuient sur des traditions millénaires et s'adressent à des individus qui sont nés et ont été élevés dans cette atmosphère spéciale de l'hindouisme orthodoxe. L'Occidental moyen croit qu'on peut changer de religion. Mais en Inde, la religion est encore une chose vitale, on sourit quand on entend parler de conversion à l'hindouisme. Car l'on est convaincu que la religion fait partie intégrante de l'individu, de sa race, et de la caste dans lequel il est né. Néanmoins, le "sentiment religieux", la "ferveur religieuse", "l'amour du Divin", sont des archétypes communs à toute la race humaine. Ce ne sont en fait que les détails du rituel, c'est-à-dire les noms et les formes qui créent les barrières, le "rideau de fer". Néanmoins, ceux-là sont utiles pour la majorité des humains car pour appréhender l'infini, il faut passer par un chemin des noms et les formes servent de jalons.

   Souvent, en me promenant dans les rues de Bénarès, Hardwar ou  Vrindâvan, en assistant à un kirtan, à une Durgâ poujâ (fête de Durgâ) ou à une Shivaratrî (une nuit de Shiva, une fête importante en général en début mars) j'ai senti, comme une chose presque palpable, cette intense ferveur religieuse. Mais en même temps, j'ai compris combien absurde il serait de vouloir essayer de m'intégrer et de participer, ne serait-ce que mentalement, au détail des rituels... Et pourtant, combien j'aurais aimé tendre la main à mes frères de derrière le rideau de fer...

 

Extraits de Un Chemin de Joie livre disponible au complet seulement sur le site de , www.anandamayi.com

 

 

Voyage vers l’immortalité

 

Par Atmananda

 

   Le journal spirituel d’Atmananda est paru sous ce titre aux éditions Accarias à l’automne 2003. Nous en avons déjà parlé, maintenant nous en publions un certain nombre d’extraits. Atmananda était, avec Vijayânanda, l un des deux sannyasis occidentaux, à être restés longtemps auprès de Mâ, de 1947 jusqu’en 1982, moment où Mâ a quitté son corps. Atmanânda elle-même est partie de ce monde en septembre 1985 à Kankhal. Elle ne pensait pas, quand elle a pris ces notes, que ces dernières allaient être un jour publiées. Ceci leur donne une saveur d’immédiateté, avec en particulier des réflexions très directes sur sa relation avec Krishnamurti et de précieux conseils de Mâ à propos de la méditation. Certes, ceux-ci étaient particulièrement adaptés aux besoins d’Atmananda, mais ils ont aussi une certaine portée générale.

    Nous remercions Râm Alexander d’Assise et Lalita Bugnon de Lausanne, tous deux amis de longue date d’Atmananda, d’avoir permis la parution de ce gros ouvrage de plus de trois cent pages, avec la collaboration de Jacques Gontier pour la traduction. Ce dernier réside à Tiruvanamalai près del’ashram de Ramana Maharshi.Il a traduit déjà la première partie de la vie de Mâ par Bithika Mukerji, qu’on trouvera sur le site de Mâ www.anandamayi.com: ils’agissait d’une parution ancienne en série dans un magazine disparu depuis, qui était donc considéré perdu, et qui a pu être ressuscité sur Internet grâce au dévouement de Sylvie Boksenbaum qui a retapé tout le texte sur ordinateur.

   Atmananda était pianiste professionnelle et professeur de piano à l’école de Krishnamurti à Rajghat, dans les faubourgs nord de Bénarès sur les bords du Gange. Elle y a passé dix ans, mais finalement s’est détachée de la musique pour plonger plus intensément dans la sâdhanâ en tant que telle. Il est intéressant de voir comment elle décrit une phase de cette transition importante dans sa vie:

 

Rajghat, Bénarès, 17 août 1945

   La nuit dernière, j’ai eu encore une fois ce vieux cauchemar dans lequel je dois donner un concert et ne parviens pas à trouver la partition, etc. L. [Lewis Thomson, un ami proche, poète anglais influencé par Ramana  Maharshi et Mâ et qui avait amené à cell-ci Atmananda] dit qu’il doit avoir un sens symbolique profond.  Je me demande s’il signifie le choix entre la musique et l’Eternel, la musique représentant le monde.

   Toutes les fois que je vois J.K. [Jiddhu Krishnamurti], cela me détourne de la musique. J’ai aussi interrogé Mâ Anandamayi pour savoir si je devais ou non aller à Delhi [pour le poste de directeur musical] . Elle a dit “non” sans hésiter.

 

New-Delhi, 26 août 1943

   Delhi me déplaît plus que jamais. C’est un endroit visqueux, horrible. Cette maison [La Radio indienne] est consacrée aux activités politiques. L’environnement est très important. Dieu merci, je n’ai pas accepté ce poste.

 

27 août 1943

   Toutle monde à l’All India Radio essaie de me convaincre d’accepter le poste de directrice. Le plus curieux, c’est que je suis encore tentée. Je me dis que puisque de toute façon je ne suis pas capable de vraiment méditer, pourquoi ne pas faire autre chose. Cependant, la perspective d’aller à Delhi me fait peur. Cela me plongera dans l’irréalité absolue.

 

Bénarès, le 32 août 10945

   Ici, c’est tellement mieux que Delhi ! Lewis m’a longuement parlé de ma façon d’interpréter la musique, qu’il a sérieusement critiquée. Il dit qu’au lieu de m’abandonner à la musique, je pars à l’assuat et m’impose à elle tandis que je devrais la laissercouler naturellement à travers moi. J’éprouve de moins en moins d’intérêt pour la musique.  Je ne suis plus vraiment une musicienne. Il est d’accord avec moi. L’art ne se justifie que lorsqu’il constitue une voie de développement personnel : mais pour moi, ce n’est plus le cas. Il m’équilibre tant que demeurent en moi certaines forces puissantes qui ont besoin d’être libérées. Mais par ailleurs, elle trouble le calme de la méditation. Il faut que j’y renonce, et j’y renoncerai, mais je n’ai pas vraiment le courage de le faire maintenant. Il faut se jeter à l’eau. Mais ce ne peut être imposé de l’extérieur. Exaxctement comme lorsque j’ai envie d’aller à Tiruvanamamlai : il faut réellement être prêt.

 

8 septembre 1945

   Aujourd’hui, je me suis vraiment rendu compte que si je veux découvrir « Qui je suis », je dois m’y employer jour et nuit et abandonner tout le reste. Se contenter de passer une demi-heure à méditer pour ensuite vivre la même vie inconsciente que tous les autres est assez ridicule. (p.95-97)

 

***

  

27 septembre 1945

1)…J’ai l’impression que rien ni personne ne peut retenir longtemps toute mon attention. L’esprit se lasse même des gens et des choses que l’on aime le  plus; il aspire au changement. N’est-ce pas parce qu’il cherche l’Atman, sa propre source, qui transcende le temporel? Mère m’a dit d’observer la respiration ou de méditer sur l’Atman, mais pour cette dernière chose je ne sais pas comment procéder. On ne peut pas penser à l’Atman, car il est dépourvu de qualités ‘En touchant l’Atman, l’esprit s’évapore. Toute pensée recouvre l’Atman véritable et la pensée est anéantie, quand on L’atteint).

2) Comment imaginer que je suis une parcelle de la vie qui anime chaque être? Qui suis-je? Oh, je devine à présent, je commence à comprendre: oublie ton corps, tes sentiments, tes pensées et sens que tu n’es pas séparé de cette vie unique (auparavant, j’essayais toujours inconsciemment de me forcer, en tant qu’égo, à m’unir à tout au lieu de renoncer à tout effort personnel et laisser être ce qui est).

3) Mâ a dit : “Imaginez que la Grâce et la Lumière divine se déversent sur vous”. Sur qui? Qui suis-je, là encore? Mais je vois aussi à présent que mon point de départ consiste à imaginer que je suis une parcelle de la vie qui anime tous les êtres vivants. Dans cet état, je me fonds dans la lumière et la paix – pas question de corps. Ces visualisations sont une technique capable de propulser l’esprit dans une dimension entièrement nouvelle et libératrice.

    Mettre tout ceci par écrit et s’auto-analyser est vraiment une aide immense. Ma Anandmayi sait de quoi Elle parle. Il faut que je La voie et que je discute de mes problèmes avec Elle.

   Je ne suis pas animée d’une ardeur suffisante pour pouvoir obtenir la  Réalisation. C’est peut-être parce que certains samskaras ne sont pas actualisés. Pourtant, puisque le destin m’a épargné les entraves (pas de famille, pas de responsabilités), n’est-ce pas la situation idéale pour la poursuite de cette Quête? (p.101)

 

***

  

18 février 1955

   Aujourd’hui, Mâ a donné une causerie merveilleuse sur le  pranam, ou plutôt sur le namaskar comme Elle l’appelle : ‘Faire le namaskar signifie mettre sa tête au bon endroit,à savoir aux Pieds de Dieu. LesPieds de Dieu sont partout et l’on peut donc faire le namaskar partout et devant n’importe qui ou n’importe quoi, en pensant aux Pieds de Dieu. Cela signifie s’ouvrir à l’Energie divine qui descend constamment sur chacun. Généralement, nous nous fermons à elle. Faire le pranam signifie donner son esprit [à Dieu]; et se donner soi-même, de sorte qu’il y ait seulement l’Un et non deux – c’est-à-dire qu’il n’y a pas d’autre. A défaut de pouvoir faire autre chose, faites au moins le namaskar. Il faut le faire avec tout le corps, ou si c’est impossible, avec l’esprit. Tout d’abord pendant l’inspiration on reçoit en soi Son énergie, puis pendant l’expiration on se prosterne et l’on expire la notion de je, puis on demeure ainsi le plus longtemps possible en kumbhaka [rétention de souffle], la respiration naturellement suspendue. C’est dhyâna”. (p.288)

 

Solan, le 9 juillet 1955

   Vijayananda a demandé : ‘Peut-on atteindre la Réalisation en intensifiant une émotion comme l’amour?’

   Matajî : Oui, prema, l’amour pourDieu, est une voie. Mais ce que le monde appelle amour est moha, illusion. Il n’y a pas d’amour vrai entre les individus. Comment pourrait-on recevoir un pur amour de quelqu’un qui est limité par l’égocentrisme et la possessivité? Les gens me disent : “Mon amour pour Untel est vrai, ce n’est pas un amour ordinaire”.Mais ils se bercent d’illusion, moha est toujours un amour pour ce qui est mortel et conduit donc à la mort. Si vous ne pouvez pas obtenirl’objet de votre amour, vous voulez le tuer ou mourir vous-même.Mais l’amour de Dieu, prema, conduit à la mort de la mort, à l’Immortalité. C’est la raisoon pour laquelle, dit-on, c’est un péché de considérer que le Gourou est limité à un corps humain. Il faut considéreer que le Gourou est Dieu.

   Je connais une femme qui voulait se suicider quand son Gourou est mort; je lui ai dit : ‘Un Gourou meurt-il? Ce n’est pas parce qu’il a quitté son corps qu’il est mort. Le Gourou est omniprésent et n’abandonne jamais son disciple. Si vous voulez mettre fin à vos jours parce qu’il est parti, cela montre que vous l’aimez comme une personne, pas comme un Gourou.’ Il arrive que les gens tombent amoureux de leur Gourou,  mais s’il s’agit d’un gourou authentique il peut sublimer leur amour et le diriger vers le Divin. Mais s’il  n’a pas transcendé la personnalité, alors il y aura des problèmes.

   Il arrive assez souvent que des jeunes filles inexpérimentées ou de jeunes veuves, voire des femmes mariées, se laisssent entraîner sur un mauvais chemin. On dit qu’il faut abandonner son être entier, corps, esprit et coeur au Gourou. Abandonner son corps signifie abandonner ses désirs au Gourou afin qu’ils puissent être éliminés : cela ne signifie pas s’abandonner physiquement. (p.290)

 

Kishenpur (près de Dehra-Dun),  13 juillet 1956

    Mâ m’a autorisée à rester ici à Kalyanvan près de l’ashram de Kishenpur. C’est une très belle retraite, parfaitement tranquille, au milieu d’un grand jardin dont une partie est plantée d’arbres fruitiers. De là on découvre la chaïne de l’Himalaya.

   Ce matin, elle nous a parlé à Jack et à moi, et m’a demandé de noter Ses paroles : ‘Quand vous travaillez dans le jardin, vous devez servir les arbres et les plantes; vivez avec eux et essayez de devenir comme eux. Que les arbres soient vos Gourous. Un arbre donne des fruits et de l’ombre. Il vous donne son bois, que vous utilisez pour cuire vos aliments. L’arbre se donne entièrement, il negarde rien pour lui. Observez les arbres, faites-en des amis, et voyez ce qu’ils ont à vous apprendre. Et aussi ce que l’herbe vous apprend. Elle est humble et supporte tout. On marche sur elle, on la coupe, et elle ne se défend pas.Il en est de même pour la terre.

      Vous serez aussi responsible de la bibliothèque de l’ashram. Préparez le catalogue. Plus tard, elle deviendra plus grande.”

 

Brindavan, 11 mars 1937

   L’épouse de l’ambassadeur hollandais et son amie, toutes deux psychologues jungiennes, sont venues voirMâ et ont posé les questions suivantes :

Q : En psychologie, on guérit les patients en leur parlant, mais ici on dirait que votre émanation guérit les gens sans paroles. Nous essayons d’aider les gens. Que devons-nous faire pour eux en priorité?

Mataji : En cemonde, qui peut être considéré comme normal? Tout le monde est un peu fou : certains courent après l’argent ou la beauté, d’autres sont passionnés par la musique ou entichés de leurs enfants, etc. Ainsi nul n’est parfaitement équilibré.

Q : Quel est donc le remède?

Mâ : De même que l’on n’arrose pas les feuilles d’un arbre mais ses racines, de même il faut s’attaquer aux racines de la maladie des hommes. Le remède à toutes les maladies consiste à stopper les fluctuations mentales. Quand l’esprit aura cessé de s’agiter, alors tout ira bien pour l’individu, tant au niveau physique que psychologique.

Q : Comment les fluctuations mentales peuvent s’arrêter?

Mâ : En comprenant le chemin qui permet de découvrit “Qui suis-je?”. Le corps, qui passe de la jeunesse à la vieillesse, finit par disparâître. Ce n’est pas le vrai je. L’homme doit doncdécouvrir sa véritble identité. Quand il s’y emploiera, son esprit recevra la nourriture qui le calmera. L’esprit ne peut trouver une nourriture adéquate dans les choses de ce monde, qui sont périssables, mais seulement dans cela qui est Eternel. Le rasa, le nectar de cet Eternel, pacifiera l’esprit.

   C’est la joie qui est à l’orignie de l’univers, et c’est pourquoi les choses éphémères de ce monde procurent une joie passagère. Sans joie, la vie est  un supplice. Vous devez donc découvrir cette Joie pure qui a engendré le monde et qui est l’essence même de votre être. Et  cela se produit quand les fluctuations mentales s’arrêtent.

Q : Quel rôle spécifique peut jouer la femme?

Mâ : Une femme est avant tout une mère et son devoir est donc de servir les autres en les considérant comme ses propres enfants. Et puis, comme vous êtes en même temps fille, épouse et mère, il est donc important de prendre conscience que les trois ne font qu’un. Mais en chaque femme ily a un homme et en chaqsue homme une femme. Le devoir de la femme est donc aussi de trouver l’homme en elle.

Q ; Quel est le rôle spécifique de l’homme?

Mâ : L’homme est le reflet du Suprême, l’Un qui soutient l’Univers. La vraie virilité est la divinité. Et puis il y a l’Atman, qui transcende l’homme et la femme. Chacun doit découvrir cet Atman en lui-même. Chaque être humain a le devoir d’épanuoir à la fois l’hommme et la femme qui se trouvent potentiellement en lui, et de réaliser l’Atman qui letranscende tous lesdeux.

 

1er février 1960, Kumbha Méla

   En réponse à une question de Kriyananda (disciple de Yogananda Paramahamsa, il a écrit de nombreux livres sur le Yoga, et invite maintenant de temps à autre Swami Nirgunananda dans son centre à Assise):

   Un âsana sera parfait quand il surviendra spontanément comme une expression naturelle de notre état intérieur. Excécuter un âsana par effort volontaire ne peut jamais avoir la même perfection. Les âsanas sont liés au rythme de la respiration, et la respiration à l’état d’esprit à un moment spécifique. Quand on excécute des âsanas comme pratique de yoga – c’est-à-dire, dans le but d’arriver à la réalisation de l’union avec l’Un, qui existe éternellement–, seulement alors donnera-t-il le résultat souhaité. S’il est excécuté seulement comme excercice physique, il occasionnera la santé physique, mais c’est tout – pas la vraie union (yoga).

 

Epilogue  par Râm Alexander

 

 J’étais de retour à Hardwar en début de 1986 (4 mois aprèes le décès d’Atmananda) et le sort voulait que je demeure dans la même chambre de la dharamshala où Atmananda était morte. Peu après mon arrivée, Mélita est apparue devant ma porte avec un grand paquet enveloppé d’étoffe. Elle m’a saluée en disant : “Je crois que cela vous était destiné”. Le paquet contenait les dix volumes manuscrits du Journal d’Atmananda. Melita les avait sauvés de la petite maison d’Atmananda à Dehra-Dun peu avant qu’ils fussent destinés à être jetés. Elle pressentait fortement que je devais les avoir, tout en ignorant complètement qu’Atmananda m’avait déjà demandé ce travail. En ouvrant le journal, j’ai trouvé aplaties entre beaucoup de pages des fleurs que Ma Anandamayi avait données à Atmanananda,  parfaitement conservées après plus de 40 ans!

   J’avais presque complètement oublié ce journal au moment de le recevoir. Mais une fois la lecture commencée, c’est devenu clair pour moi qu’ildeviendrait le point culminant du travail d’Atmananda : toute sa vie, elle avait cherché à faire connaître Mâ Anandamayi à l’Occidennt.

   Comme toute réponse à la question : “Qu’est-ce que le vrai darshan?” Mère avait dit: “De voir  Cela, et quand c’est vu, disparaît à tout jamais le désir de voir autre chose : d’entendre Cela et quand c’est entendu, se tait à tout jamais ledésir d’entendre autre chose.” Le rapport entre Atmananda et Ma Anandamayi est finalement devenu un beau reflet d’un tel darshan.

 

Jay Mâ

 

21 décembre 2002, Assise.

 

Nouvelles

 

-         Le 26 novembre, nous avons fêté les 90 ans de Swami Vijayananda. C’était aussi la pleine lune et la fin de la Samyam Sapta. Nous avions demandé que la puja du soir au samadhi de Mâ soit faite à son intention. Curieusement, pendant la puja, il s’est mis à pleuvoir des cordes et cela a duré après ce qui fait qu’exceptionnellement, toute l’assistance est restée vingt minutes ou une demi-heure de plus dans le samadhi ce soir là…D’habitude, il ne pleut qu’un fois par mois en cette saison. La petite fête ensuite au Centre International avec les amis qui venaient d’arriver d’Europe s’est passée dans la simplicité et la joie, ce qui est naturel pour un disciple d’Ananandamayi.

-         Swami Nirgunananda a passé deux mois en Europe et un aux Etats-Unis : comme les autres années, il a été à Epernon et Terre du Ciel; en Allemagne il été reçu par un grand centre de Shivananda, et aux Etas-Unis par une Université où une grande partie des enseignants qui sont venus l’entendre parler de Mâ. En fin mars et début avril, l’école de Yoga de Terre du Ciel avec Alain Chevillat va venir pour une retraite à Dhaulchina. Dans le dernier numéro de la revue, celui-ci a mis un article sur Mâ avec de belles photos d’elle, peu connues.

-         Pour mettre un peu d’animation autour de Mâ, nous avons été averti parArnaud Desjardins qu’il y avait une escrocquerie en bonne et due forme qui se déroulait au nom d’Anandamayi. Une certaine Julie Haley prétend avoir reçu un cristal d’un disciple de Mâ qu’elle appelle Bhologhra, que personne ne connaît –et même ce  nom n’existe pas en Inde parmi les noms de sadhous qui ont tous un sens. Cette pierre aurait été donnée par Mâ et aurait des pouvoirs magiques, et la dame se fait prendre en photo avec deux personnes qui auraient gagné le gros lot au loto grâce au cristal. Elle adresse des lettres pseudo-personnalisées aux gens, en leur proposant de  leur louer à eux seuls le cristal pour six ou neuf mois. Il y a probablement un certain nombre de gens crédules en ce moment qui sont convaincus d’avoir le cristal “unique” de Mâ qu’ils ont loué à cette dame mpoyennant finances. Comme elle sait qu’elle peut être poursuivie pour escrocquerie, elle donne comme contact seulement une boîte postale à Amsterdam. Nous lui prépararons une lettre officielle de la Sangha lui demandant d’arrêter d’utiliser le nom de Mâ pour son commerce plutôt douteux.

-         Le site internet de Mâ (www.anandamayi.org ) se porte bien, avec 400 visiteurs par jour en moyenne. Nous y avons mis le premier livre de Vijayananda en anglais, In the Steps of the Yogis, au complet car il est épuisé. Il y a un autre livre très intéressant de Bithika Mukerjî, aussi épuisé, qui vient d’être tapé pour être mis sur le site. Il ne lui manque plus qu’une relecture. Il  s’intitule Neo-vedanta and Modernity. Bithika, qui, rappelons-le, est la biographe de référence de Mâ et a enseigné comme  Professeur de Philosophie à l’Université Hindoue de Bénarès, soutient que leVédanta n’a guère besoin de la modernité, car il correspond au stade du sannyas où le sadhaka s’est déjà affirmé dans le monde de son époque. Elle nuance cet argument, et nous avons mis aussi une vingtaine de pages extraites de ce livre  dans l’ouvrage en français En compagnie de Mâ Anandamayi qui doit paraître courant 2005 aux Editions Agamat, traduit de l’anglais par Geneviève Koevoets et Jacques Vigne.

 

 

 

Le Bel Art de l’Ame

à l’école de Mâ

 

Par Antonio Dagnino

 

    Antonio est revenu récemment à Kankhal avec un livre déjà écrit aux deux tiers à propos de ses souvenirs de l’Inde entre les années soixantes et soixante-dix, contenant principalement ses réminiscences de  Mâ à partir de 1964 et des poèmes qui lui sont consacrés. Il a rédigé son ouvrage directement en anglais.  Originaire du Vénézuela, il a étudié lesBeaux-Arts à Paris après une adolescence tempétueuse et a été fasciné par l’Inde un peu avant avant que la vague des jeunes y aille dans les années 68. Sa rencontre et sa relation avec Mâ ont fortement aidé à faire de cette expérience quelque chose de constructif et de durable, puis Mâ l’a renvoyé en Occident où il a fait une carrière de Professeur de Beaux-Arts à l'Université au Vénézuela. Il a maintenant quatre filles. Avant la retraite qu’il vient de prendre, il a pu enseigner toujours les Beaux-Arts, mais à l’Université de Bangalore. Trois de ses filles, bien  que vénézuéliennes,  sont installées en Inde où elles poursuivent leur sâdhanâ, deux d’entre elles en lien avec Sathya Sai Baba et une installée à l’ashram d’Amma au Kérala.

   Nous commmencerons par traduire le récit de sa première rencontre avec Mâ, puis un poème à Mâ écrit pendant la Durgâ Pûjâ de 1971, et enfin d’autres réminisences.

En arrivant en Inde, Antonio a d’abord rencontré à Delhi  une dame âgée connue pour sa voie mystiquye entre soufisme et bhakti, Raihanna Tyagi ; il a eu un lien fort avec elle:

 

    Il est facile de comprendre qu’un garçon de 24 ans qui a vécu pratiquement seul depuis qu’il en avait 11, et a été de façon insistante en recherche de son identité, ait pu croire de tout son coeur, après avoir rencontré une grand-mère si aimante et magique, qu’il soit finalement arrivé à la MAISON.

   Mais il n’en était pas ainsi.

   Et ce fut Raihanna elle-même qui m’a contredit, en m’envoyant à Hardwar pour rentrer en contact avec Sri Sri Ma Anandamauyi, cette femme dont j’avais vu la photo à Paris dans une libraiire et j’avais pensé : « Si jamais j’arrive à la rencontrer, je serai sauvé ».

 

   En une soirée éléctrique de septembre, dans un ashram immaculé qui dominait le ruban argenté et orange du Gange, et le bastion indigo, améthyste et rose de l’Himalaya lointain, mon désir le plus cher a été comblé et mes prières ont reçu leur réponse : après avoir attendu pendant plusieurs heures avec le coeur battant qui me criait qu’il s’agissait du jour le plus important de mon existence, la plus belle femme de la terre m’est apparue tout d’un coup –  surnaturelle et sublime. Et pourtant  si pleine de compassion, si maternelle qu’on pouvait ressentir son grand amour même à distance, comme une caresse…

    Quand chacun eût fini de se lever pour aller recevoir sa bénédiction, elle s’est assise, jambes croisées ; son corps vêtu de blanc était complètement relaxé, et pourtant énergétique et vibrant. J’ai eu l’audace de lui faire passer, de ma place au fond de la salle, une lettre d’introduction que Soeur Raihanna m’avait donnée.

   C’était en hindi et quand un Swami barbu vêtu d’orange l’a lue à voix haute, je n’y ai rien compris…Mais le visage de Shri Ma s’est illuminé, elle me jeta un coup d’oeil rapide et m’invita à ses côté d’un geste charmant, accompagné de la voix la plus belle que je’aie jamais entendu.

   Tandis que je m’avançais vers elle, je me damandais quel âge elle pouvait bien avoir, car elle paraissait alternativement très jeune et très âgée, très innocente et très sage, très puissante et trèsdélicate. Et je réalisai alors qu’à chaque pas que j’effectuais, je devenais de plus en plus léger,  comme si j’étais vidé par sa grâce de ce qui sembait des siècles de poids, de douleur, de peur et de chagrin.

   Quand je parvins à ses pieds, je me sentis presque éthéré, et elle fit signe d’un autre geste de la main et des yeux de m’asseoir sur le tapis en face d’elle. Elle me demanda par l’intermédiaire d’un interprète d’où je venais. Quand je répondis, Shri Mâ voulut savoir pourquoi j’éatais venu en Inde de si loin. Après quelques secondes de questionnement profond, je répondis : « Pour trouver mon Soi véritable ».

   C’est ce que j’ai fait.

   Je ressentis un calme immense. Et puis je ne pouvais guère m’empêcher d’être perdu dans l’infinité de ses yeux…

   Et de cette profondeur un rayon de lumière, d’amour, de pouvoir pénétra mon être entier ; le nettoyant ; l’inondant : le dissolvant en une Conscience éveillée, parfaite, silencieuse.

   Et durant les quatorze heures qui suivirent, il n’y eut que la félicité : pas une pensée. Pas un sentiment personnel de volition. Pas un souvenir, ou évaluation, ou regret ou désir !

Seulement le moment présent, dans sa lénitude et son immensité. Seulement la lumière, l’amour, la beauté et la paix profonde.

Seulement l’Etre pur, sans mélange d’aucune sorte, trouvant joie en lui-même.

   (Quand ce samadhi s’est finalement évanoui à cause des tiraillements de mon prarabdha karma [karma accumulé], je me souvins tout d’à coup d’une vision de la Vierge Marie quand j’avais 10 ou 11 ans, dans laquelle elle avait prédit que je “passerai par bien des douleurs et confusions”; mais que je ne devrais pas  paniquer, car elle reviendrait au moment juste, prendrait ma vie en charge et m’aiderait à changer ma destinée.)

 

 

Je dois tout à Mâ : je crois que si je ne l’avais pas rencontrée, j’aurais été submergé parla folie et une mort prématurée, comme ma soeur C. et plusieurs amis.

   Grâce à sa shakti-pat [descente d’énergie sur le disciple provoquée par le gourou] j’ai reçu la mantra-dikshâ, l’initiation, mon amour pur l’Esprit s’est accru, mes intuitions visionnaires se sont développées et sont devenues poésie et art.

   Elle m’a donnée une femme aimante, quatre filles belles et un travail stable auquel j’ai toujours pris plaisir.

   Mais plus que tout, elle s’est donnée Elle-même : le Suprême, l’Absolu, le Dieu omniprésent sous forme féminine qui vit pour toujours en mon coeur.

 

 Ces poèmes sont des flammes

Offerts aux pieds bien-aimés

 et toujours présents de Shri Shri Ma Anandamayi

 durant la Durga Puja du printemps 1971

[la statue deDurga en train de tuer le démon Mahîsha est honorée pendant neuf jours et neuf nuits, d’où son autre nom de nava-râtrî]

 

 

Param-Gourou, Para-Shaktî, Param-Ishwarî

 

 

1

 

Une auréole rouge vibrant

Autour de votre forme sombre,

Une lumière d’un rouge profond

Qui se transforme en un feu brillant, débordant de félicité,

Transportant le coeur

Vers un espace joyeux et pulsatile

Au-delà de la pierre et de la forme et du nom.

 

O Toi qui a trois yeux;  génitrice de la totalité

Énergie se déployant à tout jamais,

Matrice

D’où jaillit

La vie éternelle de l’éternelle vie

Par le mystère de ta mâyâ,

Créant les univers en expansion

Dans un espace-temps sans limite

O Toi qui te dissous, quand la maturité survient,

Dans la gloire sombre et Unique.

 

2

 

Mère primordiale,

Vision de beauté

si sacrée

Qu’elle consume la conscience de tout le reste,

Transmutant la peur

En une révélation ineffable d’amour…

 

Sans visage

Avec un visage

Avec neuf visages,

Avec une infinité de visages….

Transcendant les trois temps,

Les cinq voiles,

Tous les royaumes du devenir…

Extension mystique de la lumière

Où l’esprit rayonnant du Père

Se fond dans l’extase.

 

Vous venez comme une radiation d’Etre pur,

Insondablement essentielle,

Remplissant les espaces sombres de mon ignorance

Avec l’inondation rougeoyante de votre grâce !

 

3

 

Mère vêtue de blanc,

Source immaculée d’une intelligence toute-puissante

Ornée comme d’une guirlande par la capacité

De combler les désirs   

Des êtres nus

Qui sont tombés amoureux de vous :

Ils se transforment en  champ de crémation

Répètent votre nom incessamment

Jusqu’au moment où, sous forme d’équanimité,

Vous apportez la compréhension

Et le souffle d’une paix extatique.

 

Dévî.

Aujourd’hui vous êtes éclatante, d’une splendeur infinie

Parmi les mondes qui nagent librement

En votre coeur caressant.

 

Vous dissolvez la souffrance

Crée par des siècles de dur labeur

Et l’illusion récurrente

De l’attachement au corps

Commes’il était la vie elle-même,

Croyant par erreur

Que je

Suis seulement l’accumulation de douleur et de plaisir…

En effet, le cadavre solitaire

Se consumera inévitablementet et s’en ira

Au fil dela rivière toujours neuve.

 

Tuez-moi, Mère !

Tuez les démons qui me rongent

Tuez les illusions qui empoisonnent de désir

Et souillent d’angoisse

Le réceptacle sacré

De votre lumière qui s’est allumée d’elle-même !

Apprivoisez mon orgueil par vote douceur,

Dancez sur mes peurs comme sur des cadavres,

Réduisez au silence, par les débordementsde votre pureté

Les serpents qui terrifient mon coeur.

 

D’un poison divin, tuez mon karma empoisonné

Faites-moi demeurer dans l’obscurité divine

Dans le non-savoir

Dans le silence du Vide,

Ô, Vous !

 

Parce quevous êtes

La racinede toute aspiration,

Le frisson de la joie qui court,

La cicatricede la souffrance qui s’efface,

Et la mémoire de naissances sans fin

Où nous fûmes nourris par votre main intemporelle

Alors que nous ne le savions même pas !

Inconscients d’être la sorce d’éternité…

Vous, Vous, Vous.

 

 

4

 

Ô compassion…

Vagues d’attention, d’affection sans fin,

Intelligence d’amour,

Goutte une de pure lumière qui grandit comme une semence,

Telle une galaxie tourbillonnante…

 

Ô Mondes !

Ô espaces puissants delumière fondue

Dans vos yeux bien-aimés !

Ô radiation

Qui absorbe en elle-même

La matrice des formes-pensées, des sons et des gènes

Dans l’instant du Pralaya [dissolution]!

Ô source, mer, inondation

D’un feu inconnu qui brûle mes limitations

  Et donne des ailes à l’âme !

 

…Espace, pas de limites à l’espace,

pas de limites à l’énergie libérée,

pas de limites à l’être

            conscience

                        ravissement …

 

 

 

   Si, lorsqu’elle était en Inde, Nadine, ma première épouse, avait pensé que j’étais devenu un fanatique religieux bon pour l’enfer (tombé amoureux de Mâ Anandamayî pour compenser une relation frustrante avec ma propre mère), qu’aurait-elle pensé de moi après son départ quand, libre de son influence amoindrissante et après avoir obtenu un programme d’études souple de la part de l’Université Hindoue de Bénarès, je me suis mis à vivre selon ma propre inspiration, faisant mes propres choses à mon propre rythme, et ne faisant jamais ce que je n’avais pas envie de faire ?

   Je devins totalement centré sur Mâ : je ne pouvais m’empêcher de m’abandonner à sa plénitude et de laisser ma vie graviter, spontanément et passionnément, autour d’elle. Je respirais Mâ, mangeais Mâ, étudiais les ensignements de Mâ, pensais à Mâ constamment (ou aussi souvent que mon mental brûlant et fou le permettait), rêvais de Mâ, m’identifiais à Mâ, avais des visions de Mâ, et m’endormais et me réveillais avec Mâ et obéissais à chacune de ses paroles et commandements mentaux de mon mieux – c’est sûr, je n’y réussissais pas toujours.

   Même lorsqu’elle était à l’autre boutde l’Inde, sa photo semblait prendre vie quand je m’asseyais pour méditer, et tant que je ne m’égarais pas loin de mon propre centre, je ne me suis jamais senti trop éloigné de sa Présence.

  Mais pourtant, les démons maudits faisaient rage ! Les forces déchaînées du rajas et du tamas attaquaient del’intérieur et de l’extérieur, fiévreuses, morbides, cupides ; elles me sautaient dessus afin que je ne puisse conquérir – grâce à la bhakti et à une attention imperturbable–  le Portail de la Paix.

   A certains moments, ma peur était horrible, insupportable ; glauques et putrides étaient les racines de l’inconscient. Tortueux, les mille et un attachements qui me tenaient prisonniers dans les chaînes dorées d’une sentimentalité aussi poisseuse qu’insipide.

    Mais, peu importait la durée de la bataille intérieure, la difficulté et l’intensité du combat, je n’ai jamais oublié que, aussi longtemps que le Saint Nom tournoyait en mon coeur et sur mes lèvres, la Mahâshaktî me protègerait. En effet, aucune force de ténèbre ne peut tenir bon devant un pouvoir d’Amour infini et de Paix absolue.

 

*****

   Bien sûr, pour l’intellect sophistiqué  de l’occidental moderne, ou pour la mentalité traditionnellment dualiste des musulmans, des chrétiens, des juifs ou des rationalistes indiens modernes, adorer un être humain comme un dieu vivant est un blasphème (pour des raisons différentes selon les conditionnements de chacun). Mais ce préjugé en général implose si on a la chance de communiquer avec quelqu’un comme Shri mâ, qui est de fait l’Etre Suprême, loin au-delà tout conditionnement ou limitation, et pourtant complètement familière avec ce qui nous carctérise. (Et je dis communiquer, pas seulement être assis là et tomber dans le jugement comme Nadine avait l’habitude de faire). Oui, si nous nous ouvrons au miraculeux, nous serons submergés et nos vies seront changées. Car le miraculeux est l’essence véritable de la condition humaine, et quelqu’un qui est totallement conscient de cette essence ne peut s’empêcher d’émaner des effluves de grâces merveilleuses, magiques et trancendantes sur tous ceux ou toutes celles qu’il rencontre.

   Pareille à Durgâ ? Pareille à une Dakinî du Bouddha? Pareille à Krishna ? Pareille au Christ ?

*****

 

   Un jour en fin dematinée pendant la saison des pluies, quand le Gange se gonfle comme en un flot débordant et puissant de force brune et liquide et quand des vols d’oiseaux traversent l’horizon sur fond de murailles de nuages gris perle et platine, Anna, une amie proche, me prit par surprise quand elle frappa à ma porte après des mois sans avoir donné de nouvelles.

   Elle avait la peau tannée par le soleil et était amaigrie par le fait d’avoir marché avec Shri Pad Baba et ses disciples (parfois pendant des journées d’affilée) autour des sanctuaires les plus vénérables du Nord del’Inde (à propos desquels elle me raconta des anecdotes merveilleuses de dévotion et d’austérité, de sacrifice et de rasa [‘saveur’ de l’expérience intérieure]. Pourtant, parmi tout ce qui lui était arrivé de stupéfiant, ce qu’il y avait eu de plus choquant et gratifiant venait de se dérouler, à Bénarès même, juste ce matin. Et j’allais être le premier à en entendre parler:

    Quand Anna était descendue du train, les premiers rayons de soleil donnaient chaleur et couleur à la foule bariolée, agitée, bruyante, polyglotte qui s’entassait dans les compartiments ou descendait à Kachi, la ville sacrée, pour inonder le labyrinthe de rues comme un delta humain à la recherche du Gange. Les flots de gens s’écoulaient dans toutes les dirctions possibles vers les ghats, les champs de crémation, les temples et dharamshalas vénérables et pleines de monde. Dans un état un peu second et toujours somnolente, Anna décida, sous l’inspiration de l’instant, de visiter l’ashram de Mâ avant de continuer son propre programme, et elle prit donc un rickshaw vers Bhadaini. Une fois arrivée, elle se mit à faire attention à l’aspect qu’elle donnait. Elle fut l’objet de regards sévères, durs, à la porte de l’ashram, qui la forcèrent à reconnaître qu’elle n’avait pas encore pris son bain, et que sa longue robe était plus ou moins fripée et sale, ayant été portée durant toute cette période de vie austère qu’elle avait menée, depuis qu’elle avait donné son argent aux pauvres et s’en été remise à Shri Pad Baba. Ainsi donc, elle respira profondément, décida de ne pas être vexée par ces sales regards, tourna la tête dans l’autre direction et monta jusqu’au temple d’Annapurna Dévî au premier étage pour attendre le darshan de Shri Mâ.

   Mais cela ne devait pas se faire, car deux brahmacharis très vindicatifs lui ordonnèrent de s’en aller sur le champ, l’agressant par des sourires sardoniques tandis qu’ils la ramenaient à la porte de l’ashram, en marmonnant quelque chose du genre : “Ces femmes occidentales impures ne font que polluer notre domaine”.

   Anna était en état de choc. Elle ne pouvait croire que cela s’était réellement passé dans la maison même de Mâ. Elles’assit donc sur le seuil et fondit en larmes, désespérément, sentant le risque dêtre submergée par une vague de doute amer et un sentiment terrible d’indignité…

   Cependant, au bout de seulement cinq minutes environ à être plongée dans cette humeur triste, ces hommes mêmes qui l’avaient mise dehors revinrent (maintenant pleins d’attentions et quelque peu onctueux) et l’emmenèrent à l’autre bout de l’ashram, tout en haut. Anna ne pouvait se rendre compte de ce qui arrivait, mais avant qu’elle ait le temps de réellement se remettre et de demander, on l’introduisit dans la petite chambre où Mâ qui l’attendait l’embrassa. Et ensuite (pour une demi-heure? Pour une éternité?), elle plongea dans un oceéan de communion joyeuse, intime, silencieuse avec quelque chose d’absolument parfait qu’elle était tout à fait incapable de me décrire!

    Ce n’est que lorsqu’elle a été ramenée à la porte de l’ashram par une brahmachirinî de Mâ qu’elle saperçut que lorsqu’elle avait été éjectée du temple d’Annapurna et s’était mise à pleurer, Shri Mâ aussi avait commencé à pleurer dans sa chambre, en se plaignant avec découragement qu’elle était expulsée de sa propre maison par des gens sans coeur! Cela prit quelque temps pour que  la dame qui assistait Mâ comprenne que quelque chose avait dû se passer à l’extérieur. Et, après s’être renseignée, Mâ expliqua ce qui s’était déroulé et demanda de faire venir Anna pour un darshan.

 

*****

 

   Il est intéressant de citer la critique vigoureuse qu’Antonio fait des artistes modernes, en particulier en ce qui concerne leur manque de dimension spirituelle. Ces réflexions ne sont pas des vaticinations gratuites, mais le fruit de toute une carrière dans le milieu artistique à Paris, à Londres et au Vénézuéla:

 

    Désespoir sans porte de sortie, sans âme, morcellement mental, agonie à donner la nausée et violence implacable semblent être les composantes centrales de la condition humaine telle qu’elle est mise en avant par la littérature et l’art occidental le plus influent depuis la fin du XIXe siècle ou même avant. De fait, je  ne peux guère me souvenir d’un poète qui, après Walt Whitman qui n’avait pas eu peur de soutenir son chant du rythme d’un gong cosmique, ait proclamé – comme les sages de l’Inde le font–  la sainteté du Soi, le pouvoir de l’amour et la joie d’une vie pleine et généreuse.

    Je ne pouvais convaincre la plupart des artistes et des écrivains que je connaissais de ce fait : peinture et poésie doivent faire plus que juste explorer les labyrinthes sombres de l’inconscient et de démasquer nos peurs cachées, elles doivent aussi donner vie à l’aspect magique, dynamique de la beauté, où l’amour et la mort, l’homme et la femme, la lumière et les ténèbres se rencontrent, se fondent, puis s’élèvent encore –au-delà de l’affirmation de soi et de l’apitoiement sur sa petite personne– dans le royaume subtil de l’espace et de la couleur pure…où le Divin Inconnu se laisse saisir !

    J’écris sur ceci, car, dans notre société agnostique hautement individualiste, folle d’argent, tenaillée parl’argent, dans laquelle la plupart des gens ont perdu contact avec leurs croyances d’enfance et avec les valeurs de la religion, de la sensibilté et de la spiritualité, l’artiste doit être le prêtre. Et si le prêtre, commeSartre, déclare que la vie ne vaut pas tripette…ou décrit,commme Kafka, les métamorphoses d’un être humain non pas en unange ou en Dieu, mais plutôt en un insecte impuissant et mourant, certainement l’humanité s’est égarée. Quelle consolation ou guidance peut-on donner pour contrebalancer la violence gratuite d’ « Oranges mécaniques », le pessimisme morbide de  « La Peste » et du  « Repas nu », ou la philosophie suicidaire d’une sculpture conçue pour s’auto-détruitre si vous appuyez sur le bouton ?

    Ces artistes qui tournent le dos à l’esprit et adorent les ténèbres et le désespoir avec leurs oeuvres, ne font que répandre leur maladie mentale de par le mond, et ce au détriment de tous.

   Cherchons la Lumière, et exprimons-là !

 

Envol vers le Kailash

 

A Shri Shri Mâ Anandamayî

 

Assoiffé, extatique, obsédé,

Passionné, persévérant, déprimé,

J’ai marché au travers du souffle sacré de l’Inde

En recherchannt Shiva ; en recherchant la folie et l’amour,

Une lumière d’en haut,

Du dedans, au-delà de la portée de mon regard.

….Mais au pieds des montagne bleues aux pics enneigés,

fatigué, je suis tombé comme une colombe avec du sang sur le bec,

esseulé et affaibli…

 

C’est alors qu’une vision magique, inattendue ou un rêve

–répondant à mes prières– m’a replacé sur les ailes :

Avec des yeux enflammés

Emettant des nuances dans  toutes les teintes

La Mère de mères m’a fait pris avec elle en son envol…

Léger commme la lumière,

Allongé, je sortais de mon corps par la colonne vertébrale

Et mon esprit se projeta vers le pilier stratifié, solennel

Du lointain Mont Kailash,

L’épine dorsale de ce monde

…et comme nous nous élevions

Je vis la rose absolue aux pétales de ravissement,

Et nous avons escaladé ces pétales profonds, plan par plan,

Jusqu’à des niveaux d’intoxication toujours plus hauts et la félicité jeune à tout jamais.

 

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    En cas de problèmes de ‘Jay Ma’ précédents qui n’auraient pas été reçus, s’adresser directement à Pushparaj Pandey en écrivant un courriel en anglais à ishu1145@yahoo.co.in  ou à Ma Ananadamayi Ashram Kankhal 249408 Hardwar UA Inde ou par téléphone au 00 91 98 37 38 90 33. Il est en charge de l’envoi des ‘Jay Ma’ et a maintenant une photocopieuse chez lui pour refaire de nouveaux exemplaires si besoin.

    Jacques Vigne réside à présent principalement au Sri Sri Ma Anandamayi Ashram Dhaulchina  263681 Almora UA Inde

 

 

Table des matières

 

Paroles de Mâ

Hari Baba par Swami Vijayananda

Le Bel Art de l’Ame par AntonioDagnino

Voyage vers l’immortalité par Atmananda

Nouvelles

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Jay Ma  N° 76   -    Printemps 2005

 

 

 Paroles de Ma  

 

     Il est Celui dont le souvenir apporte la libération de toute anxiété - penser à Lui seul est bon et juste. À chaque instant, efforcez-vous de soutenir la contemplation de Dieu, le flot de son nom. Par la vertu de Son nom, tout mal-aise devient aisé.

 

     En vérité, tout est sa loi. Comment celui qui est capable d'accepter ceci demeure encore tellement perturbé ? Ce n'est que votre devoir de considérer tout comme Sien. Quoi qu'Il fasse, faites en sorte que Sa pensée vous garde en paix.

       Le sens du manque s'élève-t-il parce qu'on n'obtient pas l'objet désiré ? Quand son désir demeure frustré, le fruit de celui-ci ne vient pas, continuer à en avoir intensément envie et en être répétitivement déçu, n'est-ce pas a priori un processus futile ? Quand il y a désir, l'expérience du manque et du chagrin est tout à fait naturelle du point de vue du monde. Ce monde change constamment : tout ce que vous pouvez désirer en provenance de lui apportera le chagrin. Même si on peut parfois y obtenir un bonheur momentané,  chercher Cela dans lequel il n'y a pas de chagrin et dans lequel on réalise, voici le seul devoir de l'homme.

 

      Forcez-vous à prendre le médicament. C'est sûrement le devoir de l'homme de chercher refuge dans la pensée de Dieu, même quand il n'a pas d'inclination à le faire.

 

     Abandonner la protection que la vie de famille nous procure afin de consacrer ses journées entièrement à la Quête Suprême est difficile. Si vous en êtes capables – c'est bien. Mais réfléchissez soigneusement sur ce qui vous y pousse de  l'intérieur : Sa volonté sera faite.

 

     Celui qui vous a donné ce que vous possédez dans ce monde, richesse, distinction, jeunesse, appelez-Le pour lui-même. Vous ne pouvez pas ? Pourquoi ? Vous allez y être obligés ! Vraiment, l'être humain peut faire toute chose. Qui peut dire ce qu'Il va donner à qui et à travers quoi ? Tout est Sien, entièrement Sien.

      En ne priant pas pour quoi que ce soit de ce monde, efforcez-vous de vous abandonner sans réserve à Lui- là où il n'y a aucun désir ou manque de quelque sorte que ce soit, pas de douleur, pas de luttes intenses et douloureuses. C'est en Lui qu'on  parvient au sommet de l'accomplissement.

 

 

Réminiscences d'Amulya KD Gupta

 

 

Dhaka, le 23 octobre 1938

 

[La présence résiduelle d’un sage en un lieu donné]

    Ce matin-là, Mâ s’est rendue à l'ashram de Siddhesvari, près de Dacca dans la jungle, avec le Dr Pant (un médecin-chef en retraite qui était un des fidèles très anciens de Mâ). Je les ai suivis en voiture à cheval. En arrivant au temple de Kali à Siddhesvari, j'ai appris que Mâ était partie dans la maison du mahant, le chef du temple. Il y a plusieurs années, un Mahâtmâ qui s'appelait Swâmî Soumerou Van avait effectué des pratiques intensives à cet endroit et était parvenu au siddhi (la perfection)....

Mâ déclara : "Il y a une prophétie qui a cours ici : tant que  la plante grimpante le long du manguier est vivante et que la chaîne de fer n'est pas entièrement recouverte par l'eau du puits, Babaji (Soumerou Maharaj) demeure ici. Il fut un temps où tous les environs étaient des endroits consacrés à la sâdhanâ.

Naresh Babu : Ceci a dû se passer il y a bien longtemps.

Mâtâjî : Oui, tout à fait. Néanmoins, bien que tout ceci appartienne au passé, on peut toujours en sentir la vibration. Même si l'herbe pousse sur une terre carbonisée jusqu'à la couvrir, on sait que le sol est toujours brûlé par dessous, c'est quelque chose de similaire.

Moi-même : Ces vibrations dont vous parlez sont-elles dues à la transmission d'un individu ou des pratiques qui ont été effectuées à cet endroit ?

Mâtâjî : Elles sont aussi causées par certains samskâra. Le fait que Babaji ait affirmé qu'il resterait ici aussi longtemps que la plante grimpante est vivante, montre qu'il avait un désir de demeurer en ce lieu. Sinon, il aurait pu déclarer qu'il était partout. Puisqu’il s’est référé à cet endroit particulier, on peut supposer qu'il avait une prédisposition en faveur de ce lieu même.

Moi-même : Mâ, après avoir transcendé la naissance et la mort, est-ce qu'on existe toujours dans un corps éthérique ?

Mâtâjî : Le corps éthérique aussi finit par périr. Cependant, les grands êtres, mahapouroushas, assument souvent des formes particulières. Ceci est causé par leurs dispositions inhérentes. Certains, même après avoir assumé ces formes particulières, peuvent quand même demeurer immergés dans l'Etre  Suprême. On peut encore dire que l'existence simultanée d'une absence de forme est aussi possible.

Après ces discussions brèves, Mâ partit pour Shahbag.

 

 

 [Il ne faut pas demander à Mâ de donner son avis sur le niveau spirituel de quelqu'un]

Ramana Ashram, Dacca, 17 août 1939

Moi-même : Shobha Mâ [une sainte femme de Bénarès contemporaine de Mâ] déclare qu'une fois qu'on a été béni par la grâce d’un sadgourou, on atteint la Libération dans l'espace de trois naissances. On peut aussi appliquer ce principe à des individus qui ont moins de qualification. Est-ce correct ?

Mâtâjî : Je ne sens pas de répliquer à cette question maintenant.

Moi-même : Shobha Mâ affirme qu’il ne peut y avoir plus de neuf sadgourous vivant simultanément dans le monde. Cela ne fonctionnera pas si il y en a un  de plus ou de moins.

Mâtâjî : Est-ce que Shobha Ma dit cela? Moi-même, je ne peux rien dire de ce genre. Vous devez considérer qu'il y a une variété infinie d'expériences dans le monde spirituel. Tout est possible. En ce sens, l'existence simultanée de neuf sadgourous est aussi correcte.

Moi-même : Après avoir atteint l'accomplissement, est-ce que le point de vue de tout un chacun ne devient pas également valide ? Ainsi donc, pourquoi certains parlent d'une façon claire et définie tandis que d'autres se contentent de faire des allusions vagues à propos de l’Infini ?

Mâtâjî : Voyez-vous, la plénitude est constituée à la fois des parties et du Tout. Quand vous voyez quelque chose d'une façon partielle, comment pouvez-vous voir le Tout ? Si vous désirez réfléchir ou contempler quelque chose d'une façon convenable, vous ne pouvez le confiner à l'intérieur de limites données.

Moi-même : Ainsi donc, dois-je comprendre que ce ne sont pas tous ceux qui ont expérimenté  le Brahman qui sont pleinement réalisés ? Par exemple, les divers auteurs de nos Shastras sont, dit-on, des connaisseurs de Brahman et ces Shastras indiquent des chemins bien définis d’accomplissement ­− ils ne sont pas vagues.

Mâtâjî (en riant)  : On peut répondre à ceci de deux façons : d'une part,  on peut dire qu'ils ont décrit simplement leurs propres expériences, il s’agissait donc d'une exposition partielle de la vérité. D'autre part, on peut avancer l'argument qu'ils ont écrit pour éduquer le public. Ainsi les auteurs des Shastras qu'on suppose avoir été des connaisseurs de Brahman peuvent ou non avoir été entièrement réalisés. Avez-vous compris, maintenant ?

Moi-même : Oui, j'ai saisi d'une certaine manière, mais pas complètement.

Mâtâjî (en riant) : Vous essayez de trouver les individus qui on a atteint un niveau particulier,  mais rien à proposde ce genre de sujets ne sera dévoilé par ce corps.

 

Amrita Varta, VIII, 4, octobre 2004p.2-7 (extraits)

 

 

Pensées de l’Himalaya

 

Par Swami Nirgunananda

 

Qu’est-ce que  la poûjâ ?

Il y a des définitions variées et détaillées de la poûjâ dans nos Ecritures. Une définition simple de la poûjâ, c'est qu'il s'agit d'une action accomplie avec amour pour faire plaisir à quelqu’un. De façon conventionnelle, poujâ signifie effectuer des rituels et des offrandes à Dieu accompagnées de mantras afin de lui faire plaisir.

Qu'est-ce que l’abandon [surrender] ?

C’est de tout consacrer, y compris soi-même, sans conditions au Bien-Aimé ou à Dieu, voilà ce qu'on appelle l’abandon. C'est le stade le plus élevé de la dévotion. Dans cet état, il y a une cessation complète de la volonté individuelle et dépendance totale à la volonté divine. Je vais vous raconter une histoire authentique à ce sujet :

Au Bengale, il y a avait un érudit réputé du nom de Shashi Bhusan Sanyal ; il était un contemporain du grand saint de l'Inde d’alors, Shrî  Ramakrishna. Il était un puits de science et de sagesse, il faisait autorité sur des domaines aussi  variés que les différentes formes de médecine, la science, les mathématiques, la philosophie, les religions et les Ecritures. Shrî Ramakrishna envoyait ses disciples brillants comme Vivékânanda ou Abhédânanda pour étudier le védanta chez lui. Bien que Shrî Sanyal fût disciple d’un autre saint fameux de l'Inde, Swâmî Shivarâma, il avait le plus grand respect pour Shrî Ramakrishna. Il n’acceptait jamais d’honoraires de ses étudiants et pratiquait les trois branches de la médecine, l'homéopathie, l’allopathie et l'ayur-véda pour gagner sa vie. Il était le seul membre salarié d’une  famille de trente-cinq personnes.

       Une fois, Ramakrishna lui a demandé de ne plus pratiquer la médecine et d’essayer de dépendre complètement de la grâce de Dieu même pour ses besoins matériels. Il a pris le vœu de ne rien demander à personne et a commencé à pratiquer âkâsh vritti [la  tendance, l’habitude vritti, du ciel, âkâsh,  de celui qui jamais ne demande ni ne mendie quoi que ce soit, même pour ses besoins quotidiens et qui s’abandonne complètement à la volonté de Dieu]. Vous pouvez imaginer quelle période difficile il a eue à traverser pour nourrir trente-cinq bouches affamées avec deux repas par jour sans aucun revenu. A certains moments, la famille avait à jeûner pendant des jours entiers mais il n’en disait rien à personne. Il ne perdit pas son équilibre mental et n'a pas dévié non plus de son vœu malgré toutes ces difficultés. Un jour, pendant qu'il enseignait, un facteur lui a apporté un pli recommandé provenant d'une personne inconnue de Bénarès. Il l’a ouverte, a sorti la lettre, l'a lue et a poursuivi le fil de son enseignement. Des larmes coulaient à flots de ses yeux. Les étudiants étaient étonnés de voir cela et pensaient que c'était tout à fait inconvenant pour un homme comme lui qui était établi dans l'état le plus haut du védanta de tant souffrir après avoir lu une lettre ! Ils avaient vu le même homme porter  son jeune enfant mort dans les bras sans aucun signe de chagrin ni de larmes aux yeux. Swâmî Abhédânanda  (qui s'appelait alors Kali Mâharâj) ne put s’empêcher de demander à Shrî Sanyal la raison de sa souffrance. Il tendit la lettre à l’étudiant : "Ce ne sont pas des larmes de souffrance, je suis ému par la grâce du Seigneur et ne peux m'empêcher de pleurer. Tu peux lire ce qui est écrit et te rendre compte par toi-même." Le pli venait d'une personne bien connue de la célèbre famille Mitra du quartier de Chowkhamba à Bénarès et contenait 500 roupies en liquide. Il y était écrit que la personne avait vu en rêve  le Seigneur Shiva lui apparaître et lui dire qu'un fidèle à Calcutta avait vraiment besoin d'être aidé ; il avait jeûné avec toute sa famille durant ces derniers jours. Le Seigneur lui avait  donné le nom et l’adresse de Shrî Sanyal en rêve, sur la base de quoi Mitra avait envoyé la lettre ainsi que l'argent avec l'espoir qu'elle atteindrait la personne à laquelle elle était destinée. Ce n'est qu'alors qu’il parla à ses étudiants de sa situation financière misérable. Il savait à l'évidence que beaucoup de gens auraient pu venir à son secours au moindre signe de sa part mais il voulait s’abandonner complètement à la volonté de Dieu et avait la ferme croyance que Celui-ci s'occuperait de tous ses besoins matériels. Il s'était abandonné à Dieu par amour pour lui.

    Il y a une autre sorte d'abandon qui résulte de la peur. Supposez qu’un homme avec un revolver m’attaque pour une raison ou pour une autre. Pour sauver ma vie, je lève les mains et me rends à lui. Ce sont les circonstances, et non pas l'amour qui m'obligent à effectuer ce geste de reddition dans l’espoir de sauver ma peau. Et je ne suis pas sûr que l'agresseur m’épargne ou non. L'abandon est une conviction de toute la vie, et non une solution de facilités pour un temps limité. Prenons un autre exemple – on dit très souvent qu'un homme qui craint Dieu s’abandonne à Sa volonté. Il peut être honnête en parlant ainsi pour la période actuelle. Si son jeune enfant est sur son lit de mort et que le docteur a abandonné tout espoir, la seule option qui lui reste est de tout abandonner et de prier Dieu. Mais si le garçon meurt,  immédiatement, il va s'exclamer : "Dieu, qu'as-tu fait ?" C'est un abandon motivé. L'abandon authentique est la fusion de la volonté individuelle avec celle de Dieu sans aucune arrière-pensée.

Comment un gourou peut-il aider son disciple ?

De la manière dont un maître aide ses étudiants ou de celle dont un répétiteur entraîne ses élèves. Un gourou montre la voie pour que ses disciples soient exposés aux potentialités latentes qu'ils portent en eux.

Est-ce que les relations que nous entretenons dans le monde nous aident dans notre développement spirituel ?

Bien sûr qu'elles nous aident ! Toutes les relations ont leur essence dans l'amour. Le monde n’est pas quelque chose qui soit en dehors du domaine de Dieu. Si Dieu qui est tout amour  a créé le monde, cela doit être par amour pour sa création. Rien de mauvais ne peut venir de Dieu. Le bien et le mal existent seulement dans notre perspective. Un aspirant établit avec Dieu d'abord un type de relation qu'il connaît bien du point de vue du monde, et ce, quelle que soit la religion qu’il suive ; avec cette pratique, il essaie ensuite d'élever la relation jusqu'à son essence. L'instrument de base qui nous est confié, c'est la compréhension des relations du monde, tout simplement. Une célèbre prière récitée en Inde par presque tous les aspirants spirituels est la suivante : tvameva mâtâ cha pita tvameva, tvameva bandhu cha sakha tvameva… « Tu es la mère, le père, le frère et l’ami... » Ici, les relations qu’on cite sont des relations du monde qu’on expérimente dans la vie ordinaire mais de façon superficielle sans aller jusqu'à leur essence profonde. Avec la pratique, nous explorons le nectar essentiel des dites relations. Si nous pouvons les vivre d'une façon symbiotique -plutôt que parasitaire comme nous le faisons souvent- ces relations du monde nous rapprocheront de Dieu. Mâ disait souvent : « Aimez vos jeunes enfants comme des incarnations de jeunes dieux et déesses ». Elle ajoutait : "yatra nârî  tatra Gaurî, yatra jîva tatra Shiva ». « Là où il y a la femme, il y a la déesse Gauri,  là où il y a l'âme individuelle,  il y a le dieu Shiva » A ce propos, il faut que je vous raconte une histoire : Le saint Eknath était un grand fidèle vishnouïte. Le nom du Seigneur était toujours sur ses lèvres même quand il était engagé dans les travaux de la maison. Il servait son père handicapé comme son dieu bien-aimé. Un jour, il était en train de nourrir son père en chantant constamment le Nom du Seigneur. Celui-ci  est apparu devant lui, sur le pas de la porte mais il a continué à servir le vieil homme. Il a offert une brique au Seigneur et lui a demandé de rester debout dessus pendant qu’il terminait le service de son père. Vittal accepta cette requête et fut content de rester debout sur la brique elle-même. Jusqu'à nos jours, la célèbre statue de Vittalnath à Pandarpur est debout  sur une brique en souvenir de cet épisode. La relation d’Eknath avec son père avait été élevée à un tel niveau que même le Seigneur se devait d'apparaître devant lui.

   Voici une autre histoire : Un yogi avait pratiqué des austérités et pénitences et avait acquis certains pouvoirs paranormaux. Un jour, alors qu’il méditait sous un arbre, un oiseau fit ses besoins sur lui. Le yogi  regarda l’oiseau avec colère, et celui-ci en fut réduit en cendres. Après s’être levé et  avoir pris un bain, il s'en alla au village voisin pour mendier sa nourriture quotidienne. Il parvint à une maison et frappa à la porte en demandant l’aumône ; la voix d'une jeune femme vint de l'intérieur en le priant d’attendre quelques instants jusqu'à ce qu’elle en finisse avec le travail dans lequel elle était engagée à présent. Après quelques instants, il frappa de nouveau à la porte et la même demande vint de l'intérieur. Le yogi s'impatienta, et enragé, frappa une troisième fois à la porte. Soudain, une femme avec la nourriture dans les mains se tint devant le yogi qui la regardait avec colère à cause du retard. La dame s'excusa pour cela, mais l’ire du yogi n’en fut point diminuée pour autant. La dame fit alors remarquer au yogi d’une voix très douce qu’elle n'était pas l'oiseau de la forêt et que ce regard coléreux n'aurait pas d'effet sur elle. Le yogi fut abasourdi par cette simple réflexion et se mit à penser que la dame était une personne  spirituellement très avancée pour être ainsi au courant à distance de ce qui y était arrivé à l'oiseau ; il lui  demanda des informations sur ses pratiques spirituelles, par la force desquelles elle avait été capable de connaître de façon subtile ce qui s’était passé au loin. La femme répondit qu’elle servait simplement le divin en son mari avec tout son esprit, ses paroles et ses actions. Le retard avait été causé par le fait qu'elle devait lui donner son repas. Aussitôt qu’elle avait fini ce service, elle était venue avec des aumônes pour le yogi.

Quel rôle le silence et la solitude jouent-t-il dans la pratique spirituelle ?
Avant de répondre à ces questions, essayons d'abord de définir ces deux termes d’une façon simple et compréhensible : solitude signifie le fait d’être seul ; il y a deux aspects à cela, mental et physique. On peut se sentir esseulé dans une atmosphère de foule et vice-versa. On peut ressentir la solitude réelle quand les deux aspects physiques et mentaux évoluent en parallèle. En d’autres termes, la solitude réelle nous aide à être avec nous-mêmes, libres des objets du monde extérieur et intérieur. Le fait d'être seul ne doit pas être confondu avec l'état de mélancolie.

    Le silence signifie l'absence de bruit ou l'abstention de paroles. Le premier aspect est physique et le second mental ; en sanskrit, silence se dit "maun". C’est un terme dérivé  de manas, le mental,  ainsi, le silence consiste non seulement à s'abstenir de paroles, mais aussi de pensée. Le silence physique aide jusqu'à un certain point à réduire le mental au vrai silence. Après ces préliminaires au sujet de la solitude et du silence, examinons maintenant leur rôle dans la pratique spirituelle. Lorsque vous vous retirez dans un endroit solitaire, vous vous débarrassez jusqu’à un certain point des perturbations auditives et visuelles qui vous troublent dans le monde. Ceci représente une manière directe d'avoir un contrôle sur votre mental. Le silence physique vous aide à éviter les gênes auditives - en solitude, on n’a personne à qui parler, il y a donc une restriction automatique de la parole. Vous serez  d'accord avec moi que la plupart du temps, nous conversons par habitude et non par nécessité et nous gâchons ainsi beaucoup d’énergie. Nous pourrions la préserver et l’utiliser de façon à atteindre le but de la vie. Une fois que vous êtes habitués au silence, votre capacité d'introspection augmente de façon signifiante. Mâ soutenait toujours l'utilité du silence. Dans ses ashrams, on s'attend à ce que tous les membres observent le silence de huit heures quarante-cinq à neuf heures du soir. Vous remarquerez que quand nous observons le silence, les activités du mental ne s'arrêtent pas pour autant et que le besoin de s'exprimer existe au début,  c'est ainsi qu’on a recours au langage des signes. De plus, vous ne pouvez pas empêcher les gens de vous parler, et comme en outre, observer  le silence ne désactive pas pour autant votre sens auditif,  et vous pouvez être perturbé à cause de cela. La solitude est une grande aide de ce point de vue. Mes trois ans d’observance du silence à l'époque de Mâ, et seize ans de retraite en solitude à Dhaulchina ont été de grandes aides dans ma pratique spirituelle. Un silence et une solitude initialement forcés doivent devenir habituels. C'est alors seulement qu’il est possible de ressentir la félicité qui en découle. Il est presque impossible d'avoir un contrôle sur tous vos sens simultanément. Mais si vous contrôlez complètement l’un d’eux, les autres vont suivre. Souvenez-vous,  le vrai silence, c'est l'état de  samâdhi.

Mâ a dit : "Soyez comme un enfant qui jamais ne grandit." En tant que tel, ceci n'est  praticable ni psychologiquement ni physiologiquement. De plus, cette parole de Mâ semble nier le rôle de l'intelligence dans la spiritualité.

Vous avez soulevé un point important : je dois citer une autre parole de Mâ en rapport avec cela. Elle a dit : "Vous avez assez joué avec votre intelligence dans cette vie. La victoire ou la défaite, quelles qu'elles soient, elles sont arrivées. Ne serait-ce qu'un instant, regardez-Le et sautez sur Ses genoux, vous n'avez pas besoin de penser à quoi que ce soit." Oui, ici, elle dénie apparemment l'intelligence, mais dites-moi quel rôle l'intelligence joue dans l'amour ? Est-ce que vous avez jamais rencontré une expression comme "amour intelligent"? Est-ce qu'un enfant a besoin d'appliquer son intelligence quand il aime sa mère? Je ne veux pas dire que l'intelligence n'a pas de rôle dans la vie, elle a son importance quand elle est à sa place. Je ne pense pas que le travail spirituel soit un jeu à jouer avec son intelligence, mais jouer le jeu de la vie intelligemment aide à réussir l'objectif ultime.

Je suis d'accord qu’il est impossible -à la fois physiologiquement et psychologiquement- de revenir à mon enfance passée. Mais je porte toujours en moi mes impressions de l'enfance, je peux essayer de reprendre les chemins de ma mémoire, de déterrer ces impressions, d'être avec elles et de ressentir à nouveau mon enfance. En agissant ainsi, je goûterai le nectar de l'amour que j'avais perdu dans les jeux de l'intelligence. Ceci n'est ni impraticable ni impossible. Parfois je ressens que mon cœur est comme une pierre. Je ne sens pas d'amour pour quoi ou qui que ce soit.

Votre cœur ne peut jamais être comme une pierre car une pierre n'a pas de cœur pour ressentir ! Ce que nous appelons le cœur est le siège des émotions dans le mental et non l'organe  physiologique qui réside dans la cage thoracique. Sans rentrer dans la signification littérale de ce que vous avez dit, je comprends bien l'état mental auquel vous faites allusion ; ceci est tout à fait naturel dans l'esprit humain. Maintenant, essayons de voir pourquoi cela arrive. Dans un tel état, le mental perd son calme naturel à cause des perturbations qui proviennent au hasard du monde des objets extérieurs et intérieurs. Cet état peut être le résultat de frustrations. Vos attentes ne sont pas comblées et vous n'êtes pas capable de définir exactement ce que vous souhaitez à ce moment-là. Vous avez une attention dispersée. Comme nous sommes dans un monde relatif, nos envies et dégoûts sont aussi relatifs. En toile de fonds de l'aversion envers quoi que ce soit,  il y a une aspiration intérieure pour aimer quelque chose d'autre que parfois nous ne pouvons pas définir, et ainsi, nous éprouvons de la confusion. Si votre cœur est comme une pierre, ce serait l'état du mental le plus désirable, cela voudrait dire que vous n'avez pas de pensée, et cet état d'absence de pensées est un autre nom du samâdhi, le but de tous les efforts humains.

Comment peut-on développer son amour pour Dieu?

C'est très simple : d'abord établir une relation avec Dieu et ensuite la nourrir petit à petit de tout votre cœur, vous sentirez sa proximité. Essayez de lui établir un siège permanent dans votre cœur.

Quelles sont les conditions de base sur le chemin de la dévotion ?

L'amour de Dieu, une foi totale en Lui et une pratique infatigable selon les conseils du gourou, voici quelques éléments de base du chemin de la dévotion.

Est il possible d’aimer sans rien attendre en retour ?

Bien sûr, c'est possible. Vous le faites tout le temps sans le savoir. Vous ne pouvez dénier que c'est vous-même que vous aimez le plus. La toile de fond de votre amour des objets, c’est votre amour pour le Soi. Qu’attendez-vous de votre propre Soi ? Vous aimez regarder votre image dans le miroir. Est-ce que vous vous attendez à ce que cette image vous aime en retour?

Comment développer l'amour en moi ?

La question de développer l'amour ne se pose pas : la seule chose qui nous soit demandée,  c’est de sentir qu’il est déjà en nous dans toute sa gloire: avec la pratique, on peut acquérir et développer une faculté particulière en soi. Nous sommes nés avec l'amour. Le côté objectif du monde l’a voilé et c'est pour cela que nous sommes incapables de le sentir dans sa plénitude. Il n'y a pas de qualification ou de quantification de l'amour, mais bien  souvent, nous l'objectivons. Par la pratique, nous serons capables de le dévoiler, et cet amour resplendira alors dans  sa pleine gloire.

Pourquoi aimons-nous ? Parce que nous savons que c'est l'ambroisie permanente, le remède pour toutes nos souffrances et douleurs en ce monde. S'il en est ainsi, est-ce que l'amour peut quand même aboutir à la douleur ? Il n'est pas rare en effet d’observer autour de nous que l’amour  finit dans la douleur. Ici, la définition même de l'amour n'est pas tenable. Pourquoi en est-il ainsi ? C’est parce que notre compréhension de l'amour est erronée. L'amour se manifeste en action, mais n'est pas l'action elle-même. Aucune action ne peut être perpétuelle. Elle commence, continue pendant une période donnée puis s'arrête. Ainsi en est-il de notre amour quand nous le prenons faussement pour être une action. Quand nous considérons l'amour comme un objet, il ne peut être perpétuel. Notre monde est transitoire. Tout change sous le coup du Temps. Mon objet d'amour du moment ne demeure pas dans le moment suivant. Ainsi va mon amour quand je le considère du point de vue des objets ; le résultat en est de nouveau  la douleur. Ces faits nous poussent à voir l'amour sous un jour différent, au-delà de la compréhension conventionnelle. L'amour n'est pas dans l'objet mais j'ai besoin d'un objet pour projeter mon amour afin de le sentir en moi seulement.

Comme vous l'avez dit auparavant, il y a ni qualification ni quantification de l'amour. Pouvez-vous préciser ?

Voilà une bonne question ! La quantification est possible dans le cas d’un matériau ou d'un objet. Pour mesurer quoi que ce soit, vous avez besoin d'une unité. Maintenant, dites-moi quelle est l’unité d'amour par laquelle vous pouvez le quantifier? Vous aimez pour vous faire plaisir et faire plaisir à votre bien-aimé en même temps. Il est aussi naturel que vous aimiez plus d'une personne. Si vous dites à quelqu’un que votre amour pour lui est moindre que celui que vous avez pour un autre, est-ce que cela lui fera plaisir à entendre ? Quand vous donnez quelque chose aux autres, il y aura une baisse quantitative de cet objet dans votre stock. Mais quand vous donnez de l’amour aux autres, est-ce que vous en avez moins pour autant ? Maintenant, vous pouvez juger par vous-même si oui ou non il est faisable de quantifier l'amour.

Maintenant, considérons les qualifications de l'amour. La qualification est toujours comparative et par degré. Ici, de nouveau, nous sommes en face des mêmes difficultés que dans le cas de la quantification.

 

Pierre Trudeau et la philosophie de Mâ

Par Bithika Mukherjî

 

 

 

      Au début des années 70, un changement de direction dans mon collège apporta quelques détériorations dans les conditions de travail, mais aussi quelques nouveautés.

      Ce fut à ce moment là que je fis la connaissance de plusieurs professeurs d’universités canadiennes qui prenaient un congé sabbatique et étaient venus à la Banaras Hindu University pour entrer en contact avec le Dr. T.R.V. Murti et d’autres érudits de la ville. Le Professeur G.M.C. Sprung était très intéressé par tous les aspects de la vie indienne. Plusieurs d’entre nous se réunissaient dans sa chambre pour des discussions sur des sujets généraux. Je rencontrai aussi sa femme, Ilse, qui vint le rejoindre un moment. Elle se trouva être à la B.H.U. quand le Premier Ministre du Canada, Pierre Trudeau, vint rendre visite à Shrî Mâ à l’ashram. Ilse s’y rendit aussi avec moi pour voir comment Mâ allait recevoir le Premier Ministre de son pays. Elle attendit dans le hall avec le public pendant que Pierre Trudeau avait sa première entrevue avec Shrî Mâ. Cette dernière m’avait choisie comme interprète. Etant donné que ses questions n’étaient pas d’ordre privé, bien qu’assez personnelles, on peut les publier désormais car elles sont révélatrices de la façon aisée que Shrî Mâ avait de communiquer avec un homme appartenant à une autre religion, à un autre pays, et à différentes traditions dans leur ensemble.

      Après les salutations d’usage, Shrî Mâ lui dit : « Vous venez d’une contrée bien lointaine, avez-vous eu un voyage confortable ? Est-ce que tout est à votre convenance ici ? »

      Le visiteur acquiesça comme il se doit et quelques échanges courtois s’ensuivirent. Puis Mâ dit : « Il y a une Suprême Réalité dans l’univers et au-delà. Elle seule (La Réalité) sous cette forme (de vous-même) est venue rencontrer ce corps, pour qui personne n’est un étranger ni un nouveau venu. Il n’y a qu’une seule Réalité – une Atma – C’est celle qui a

toujours été, est, et sera. Cela est éternellement permanent et cependant toujours nouveau. »    

Le visiteur contempla posément l’étendue de cet exposé, puis il demanda : « Le progrès est-il possible ? »

      Réponse : Oui, toujours. Avec des efforts, vous pouvez accomplir une expérience de vérité directe, tangible et réelle. Tout comme un étudiant peut atteindre un stade de connaissance qui n’était pas à sa portée au début, un être humain peut acquérir un degré de conscience qui est convenable pour son état de créature.

      Question : Est-ce qu’on peut prétendre à ces acquis tout de suite, ou après de longs efforts ?

      Réponse : Les deux. Quand vous grattez répétitivement une allumette, le flamboiement se produit toujours de façon subite, il peut arriver après beaucoup d’efforts, ou bien du premier coup. Dans la création de Dieu tout est possible.

      Question : Comment un homme peut-il savoir si ce qu’il est en train de faire est la meilleure chose à faire ? S’il est vrai avec lui-même ou pas ?

      Shrî Mâ : Cette question se réfère-t-elle aux choses de ce monde ou bien de l’autre ?

      Question : Selon moi, les deux ne sont pas séparés. Je peux comprendre l’autre seulement par rapport à ce monde-ci.

      Shrî Mâ : Ce sont les phases, ou les niveaux de la compréhension. L’étudiant au stade le plus bas a des potentialités, mais il ne peut pas s’attendre à être à la portée des leçons de niveau supérieur. Le voile de l’inconscient ou de l’ignorance est repoussé de temps en temps. L’homme peut agir selon son meilleur degré de connaissance d’une situation, mais ses efforts sont relatifs et non absolus. C’est pour cette raison, voyez-vous, que vous faites toutes sortes d’efforts mais que le résultat ne vous donne pas satisfaction. Il est impossible pour les êtres humains de savoir ce qui est le mieux. Ce que vous disiez au sujet de la non-différenciation entre les deux mondes est très juste. Ce monde-ci est dominé par le mental et par conséquent il crée des divisions. Le mental fonctionne dans le domaine de la créativité, du rendement, du meilleur train de vie, etc… Le mental mesure. Nous sommes définis par notre sens des valeurs. Le mental établit des normes. L’Incommensurable est parfait tel qu’il est. Cette réalisation commence à poindre du moment que le mental est dissout. La réalisation quelle qu’elle soit, est Cela seulement. C’est seulement ce que Cela doit être et pas autrement. C’est vrai. Cependant, à moins que l’on n’obtienne cette vision englobante de la totalité, on ne doit pas renoncer à ses plus gros efforts pour faire ce que l’on pense être la meilleure chose.

      La conversation continua encore un peu, alimentée par l’Ambassadeur que Shrî Mâ connaissait très bien. Mr. Trudeau et Mâ sortirent sur la terrasse pendant un instant. Mr. Trudeau sembla très heureux, relaxé, et il se consacra le plus longtemps possible à la Presse. Il insista pour porter lui-même le petit tapis (âsana) qu’on lui avait offert spécialement, au lieu de le confier à ses assistants.

    En conclusion, moi-même, Bithikâ, ayant obtenu une bourse, je décidai de partir pour un an au Canada. (p.283-284-285)

      Extrait de En compagnie de Mâ Anandamayî – Editions Agamat – Mars 2007 –

      Traduit de l’anglais par Geneviève Koevoets et Jacques Vigne.

 

 

Le Sage et le papillon

 

Coquin papillon s'en vint un beau jour

Voleter gaiement auprès d'une barbe.

 

Dis-moi donc, vieux Sage, aurai-je droit un jour

à pouvoir flirter au creux de ta barbe ?

Puis-je y butiner sagesse et mystère ?

Cesser d'être pris pour une âme légère ?

 

Gentil papillon, répondit le maître,

Sache rester toi-même sans te contrefaire.

Donne du bonheur dans ta légèreté.

Ne t'alourdis point de tant d'anxiété !

 

Ma barbe argentée connut la misère,

Le poids des années, la gloire éphémère.

J'aimerais comme toi pouvoir m'envoler !

 

Qu'à cela ne tienne, je vais vous tirer

vers le ciel d'azur laissez-vous guider.

D'en haut vous verrez les âmes égarées,

regardez-les toutes, elles sont fatiguées...

 

Je n'veux plus descendre, s'écria le Sage,

je les vois souffrir, elles n'ont rien compris,

aide-moi à voler jusqu'au bout de ma vie !

 

Un grand cerf-volant forma l'escadrille,

puis ils disparurent, loin à l'horizon.

C'est depuis cela qu'une toute jeune fille

Mis dans ses cheveux de beaux papillons...

 

                        De Mahâjyotî (Geneviève Koevoets)

                                   à Vijayânanda

                                 (Kankhal - mars 2005)

 

 

Prière à la Mère divine

« Elle est mon essence »

 

Mère divine,

Tu es le Corps de mon corps

Tu es l'Ame de mon âme

L'esprit de mon esprit.

 

Mère divine,

Tu es l'oeil de mes yeux,

L'Oreille de  mon oreille,

Et la Bouche de ma bouche,

 

Mère divine,

Tu es la Chair de ma chair,

L'Os de mes os,

le Sang de mon sang.

 

Mère Divine,

Tu es l'Amour de mon amour,

Le Désir de mon désir,

La  Force de ma force.

 

Mère divine,

tu es la Joie de ma joie,

Le But de mon but,

La paix de ma paix.

 

Prière à la Mère divine

L'Union

 

Mère divine,

Viens au-dedans de moi, 

Reste avec moi,

Afin que je ne me sente plus séparée de Toi.

 

Mère divine,

Absorbe-moi,

Engloutis-moi,

Ramène-moi toi,

Afin que je ne me sente pas différent de Toi.

 

Mère divine,

Parle à travers moi,

Ris à travers moi,

Agis à travers moi,

Afin que je puisse finalement me sentir une avec Toi .

 

Marion Mantel, février 2003, après un darshan avec Amma

 (Marion vient de faire publier chez ALTESS

un livre de poèmes inspirés par la Mère divine

La source inépuisable de la joie avec une préface de Jacques Vigne.

Nous en mettrons des extraits dans le prochain ‘Jay Ma’)

 

 

 

Méditation et relation au Gourou

Par Atmananda

 

(Extraits de Voyage vers l’immortalité)

 

 

En ouvrant directement le livre d’Atmânanda ce matin, voici ce qui est venu comme texte, et qui semble à propos dans le cadre du ‘Jay Ma’ :

 

Rajghat, le 15 juillet 1951

   Que j’aie ou non l’impression de progresser, je demeure totalement engagée dans ma sadhana avec Elle : advienne que pourra. Tout ce qui est nécessaire, c’est une aspiration intense, rien d’autre. Bien sûr, Mâ dit bien que cette aspiration est nourrie et intensifiée par des séances quotidiennes de méditation, pratique qu’il ne faut jamais manquer d’observer, qu’on en ait envie ou non

 

31 août 1951

   Quand Mère est là, je vis dans une sorte d’intoxication. Quelqu’un m’a demandé aujourd’hui ce qui m’était arrivé au cours de cette année, et je ne savais pas quoi lui répondre. Je suis seulement consciente du moment présent rempli de Sa présence. Ce n’est peut-être pas bien de continuer mon travail à l’école [de Krishnamurti à Rajghat au nord de Bénarès], puisque cela me fournit une sorte d’échappatoire aux rigueurs de la Quête. Si quatre heures de sommeil me pouvaient suffire, je n’aurais pas à me précipiter autant.

 

Rahghat, 19 octobre 1951

   Un jour Patalda m’a donné une sucrerie de la bouche de Ma. En l’avalant, j’ai senti que la Lumière se diffusait dans mon corps. Cela a produit un état de profonde méditation dans mon esprit.

   Un matin, quelqu’un a demandé à Mâ : « Cela sert-il à quelque chose de prendre l’initiation d’un Gourou qui ne présente pas les signes caractéristiques d’un gourou authentique, tels qu’ils sont définis dans les Ecritures ? »

   Mâ : «  Il y a deux choses ici. Premièrement, prendre un Gourou et deuxièmement que ce Gourou soit le Gourou. Il ne peut être question de prendre ou de quitter, car ce Gourou est le Soi. S’il ne l’est pas, il se peut qu’il vous indique un chemin, mais il ne peut pas vous conduire jusqu’au but, jusqu’à l’illumination, parce que lui-même ne l’a pas atteinte. Vous pouvez  prendre quelqu’un comme Gourou et puis le quitter, mais dans ce cas je dis que vous n’avez jamais eu de Gourou. On ne peut pas quitter le vrai Gourou. Il est le Gourou par sa nature même et il comble naturellement toutes les lacunes du disciple. Tout comme la fleur donne son parfum naturellement, le Gourou aussi donne l’initiation par le regard, la parole, le toucher, l’enseignement, le mantra ou même sans rien de tout cela, simplement parce qu’il est le Gourou. La fleur ne fait d’effort pour donner son parfum, elle ne dit pas : ‘Venez me sentir’. Elle est là. Quiconque s’approche d’elle pourra jouir de son parfum. Tout comme le fruit mûr tombe de l’arbre et est ramassé par quelqu’un ou mangé par les oiseaux, ainsi le Gourou est tout ce dont ont besoin ceux qui lui appartiennent, quels qu’ils soient.

    « Il y a effectivement de faux gourous et beaucoup s’y laissent prendre. On dit que vous devez vous donner corps et âme au Gourou, mais cela ne signifie pas qu’il a le droit de vous exploiter. S’il essaie de le faire, vous devez le quitter  et la plupart du temps laisser aussi le mantra qu’il vous a donné parce qu’il lui est associé et qu’il vous fait penser à lui. Alors je dis : allez vous baigner dans le Gange et prenez un nouveau départ avec un autre mantra. Un mantra est ce qui protège. S’il ne remplit pas  cette fonction, ce n’est pas un mantra. »

 

23 janvier 1952

   Essayer d’écrire quelque chose sur Mâ a au moins un effet positif : cela me fait comprendre plus que jamais combien elle est au-delà de tous les mots et de toutes les pensées, et combien ma compréhension est limitée. Combien, en dépit de tout, je fais peu de cas de mon contact avec Elle ; sinon pourrais-je prêter la moindre attention à la façon dont je suis traité, permettrai-je à mon corps d’avoir le dessus et quitterai-je Mâ parce que je désire davantage de confort, comme je l’ai fait à Ambala ?

   Ne vaut-il pas mieux mourir à Ses pieds plutôt que de vivre loin d’Elle ? A présent je pleure tous les jours, parce que penser à Elle me tire invariablement des larmes. Comme je suis indigne de Sa grâce et de Sa compréhension !

 

11 février 1952

   Certaines personnes pensent que Mâ est supérieure à tous les avatars qui ont existé, mais je crois que c’est une exagération injustifiée ; bien qu’en un sens cela soit vrai, parce que chaque incarnation divine est certainement unique en son genre. Il me semble que cette tendance exclusiviste de la part de certains aura l’effet contraire. Il faut que chacun découvre ces choses par lui-même.

   Quand nous avons pris refuge en Mâ, nous devons vivre sa fameuse maxime [Jo ho jayega ce qui arrive, arrive (comme par Volonté divine)]

 

Atmânanda Voyage vers l’immortalité Accarias, 2003, p.258-260

 

Nouvelles

 

- Swami Nirgunananda vient en France du 16 au 23 août à Terre du Ciel infos@terre-du-ciel.fr   03 85 60 40 30 et à Epernon du 24 au 31 août ; contact : Claude Portal 12 rue Lamartine 78100 St-Germain-en-Laye 01 34 51 74 41 et pendant les vacances ; en Auvergne ; 04 71 50 93 87 :

- Il y aura un groupe de l’école de Yoga de Terre du Ciel qui viendra pour dix jours de retraite auprès de Swami Nirgunananda  à Dhaulchina, dans les montagnes au-dessus d’Almora, en fin mars-début avril.

- Swami Virajananda a eu une thrombose cérébrale en début mars : il est partiellement paralysé, ne peut plus s’alimenter mais a retrouvé récemment un peu l’usage de  la parole. Il est soigné en ‘hospitalisation à domicile’ à l’ashram même. C’est lui qui a eu l’idée de lancer la Sangha de Mâ vers 1950 et qui a recueilli les paroles de Mâ dans l’ouvrage Words of Ma Anandamayi qui a été une source importante de L’enseignement de Ma chez Albin Michel. Il est aussi l’auteur de Swakriya Swaras Amrita, issu de ses conversations avec Mâ et de ses propres méditations à son propos. Il est honoré par le titre de moukhya sadhou, « sadhou principal » de la Sangha. Swami Vijayananda lui avait prédit depuis longtemps qu’il vivrait jusqu’à plus de cent ans, et il en a maintenant 102.

- Geneviève Koevoets, qui a reçu à Kankhal le nom de Mahajyoti (Grande lumière) a traduit en italien Un Français dans l’Himalaya  de Vijayananda (disponible en Français à Terre du Ciel ou sinon sur www.anandamayi.org).  Elle est en contact avec un éditeur spirituel de Rome en vue d’une éventuelle publication.

- Une sélection d’écrits de Bithika Mukherji sur Mâ et le védanta doit paraître  dans le courant de l’année chez Agamat à Paris (éditeur Bernard Bouanchaud aagamaat@wanandoo.fr, aagamaat est un ablatif et signifie littéralement en sanskrit ‘en provenance de la tradition’ ; en ce sens les textes de Bithika qui a été professeur de philosophie à l’Université Hindoue de Bénarès sont bien à leur place dans cette maison d’édition).

 

Renouvellement général des abonnements

 

   Il y a eu de sérieux problèmes de courrier entre Kankhal et la France. Ceci est peut-être dû à la présence d’un ashram de Yoga thérapie dans le village qui est très connu et qui envoie régulièrement  des mailings en 7000 exemplaires, ce qui noie la petite poste du village et les ‘Jay Ma’ aussi  s’ils ont le malheur de se trouver pris dans la tourmente. Maintenant Pushparaj doit aller à la grande poste d’Hardwar et envoyer la revue par petits paquets de 20 ou 30 exemplaires seulement. Une consolation relative : l’ashram de Mâ a exactement le même problème avec les courriers collectifs qu’il expédie aux fidèles en Inde. Tout envoyer en recommandé n’est pas la solution car cela doublerait le prix de l’envoi, ne serait pas complètement sûr non plus et obligerait les abonnés qui travaillent à faire de longue queues à la poste le samedi matin avec leur avis en main juste pour récupérer l’envoi…Les ‘Jay Ma’ sont expédiés tous les trois mois, si cinq mois après le dernier envoi vous n’avez rien reçu, écrivez par courriel à Pushparaj en disant le numéro qui vous manque et il vous le fera parvenir ishu1145@yahoo.co.in

ou à Pushparaj Shre Shree Ma Anandamayee Ashram Kankhal 249408 Hardwar UA Inde.

    Ceci dit, l’avenir semble être l’envoi par courriel pour ceux qui sont habitués à l’internet. Depuis tout récemment, nous avons enfin à Hardwar un système de réseau qui marche à une vitesse normale et sans être coupé toutes les 10 minutes. Nous pouvons aussi joindre la photo de couverture en pièce jointe. Nous faisons donc cette fois-ci deux tarifs, un pour la souscription en ligne et l’autre par internet. Les bénéfices de ces souscriptions ont servi depuis deux ans à faire saisir sur ordinateur deux livres quasiment introuvables que nous sommes en train de mettre sur le site de Ma :

-         In the steps of the Yogis de Vijayananda

-         Neo-Vedanta and Modernity de Bithika Mukerji

  Nous travaillons aussi sur un troisième livre  de souvenirs sur Ma, le premier du genre publié en 1946 à Calcutta et qui était tout à fait oublié. Le but est de le mettre en ligne également.

    

Renouvellement général des abonnements

 

Je me réabonne au Jay Ma pour huit numéros, soit jusqu’au N° 84 du printemps 2007 :

-         par courriel pour la somme de 10 €

mon courriel est le suivant :

-         par courrier ordinaire pour la somme de 16 € :

mon adresse est la suivante :

 

Chèque à rédiger à l’ordre de Jacques Vigne et à adresser à :

José Sanchez-Gonzalez

Maison Auger Quartier St-Martin

            84110 Vaison-la-Romaine

En cas de besoin nagajo3@yahoo.fr  tél : 04 90 28 80 23

Les réclamations pour les ‘Jay Ma’ non reçus sont à envoyer directement à Pushparaj et son épouse Padma :  ishu1145@yahoo.co.in

 

Jay Ma n°77     -     Eté 2005

 

 

Paroles de Mâ

 

La lumière du monde va et vient, elle est instable. La Lumière qui est éternelle ne peut s'éteindre. Dans cette Lumière, vous considérez la lumière extérieure et toute chose dans l'univers : c'est seulement parce qu'elle resplendit à tout jamais en vous que vous pouvez percevoir cette lumière extérieure. Ce qui vous apparaît dans l'univers n'est dû qu'à cette grande Lumière en vous, et c'est seulement parce que la Connaissance suprême de l'essence des choses demeure cachée dans les profondeurs de votre être qu'il vous est possible d'acquérir une connaissance quelle qu'elle soit.

 

Tout ceci qui est Sa création, est en Son pouvoir, en Sa présence et c'est Lui.

 

En quelque situation où Il puisse maintenir qui que ce soit n'importe quand, tout cela est pour son bien, car en vérité tout a été ordonné par Lui et vient de Lui.

 

Le bonheur relatif, c'est-à-dire celui qui dépend d'une chose ou d'une autre, doit s'achever dans la frustration. C'est le devoir de l'être humain de méditer sur Dieu, qui est la paix elle-même. Sans avoir recours à ce qui aide au souvenir de Dieu, on ne peut avoir de paix. N'avez vous pas expérimenté ce qu'est la vie dans le monde ? Celui qu'on doit aimer est Dieu. En Lui  il y a tout, c'est Lui que vous devez trouver.

 

Essayez toujours de garder présent à l'esprit que Dieu envoie tous les soucis de la vie pour vous purifier.

 

Souvenez-vous toujours que la répétition de Son Nom a assez de pouvoir pour laver les péchés, qu'ils proviennent de cette vie ou des vie passées.

 

Lui seul connaît celui auquel il va se révéler et sous quelle forme. L'intelligence humaine ne peut comprendre par quels chemins et de quelle manière il attire un être particulier à lui avec une grande force. Le chemin est différent pour des pèlerins différents. Souvenez-vous qu'il détruit le malheur par le malheur et annihile le chagrin par le chagrin.

 

Si l'on doit désirer quelque chose, à tout prendre, que ce soit Sa grâce.

 

Si vous êtes persévérant et stable comme la terre, la vie divine s'éveillera en vous.

 

De même que l'eau purifie par son simple contact,   la vue, le toucher,  les bénédictions, et même seulement le souvenir d'un sadhou réel, nettoie petit à petit les aspirations et les désirs impurs.

 

 

 

Ma  Anandamayi

vue

par  ses  disciples

 

Extraits du premier livre de souvenirs sur Mâ,

Publié par l’ashram en 1946

 

Hymne à Mâ Anandamayi

 

(Traduit du « Matri Darshan. En compagnie de Mâ Anandamayi », de Bhaiji, par G.Dasgupta)

 

 

Gloire à Toi, Sri Mâ Anandamayi,

Qui habite en chaque âme dans une pureté absolue

A travers le temps, O Mère !

 

Ton éclat, mère Nirmala, illumine l’univers ;

Tu es la splendeur des vertus célestes, O Mère !

 

Tu es le Guru incarné, la reine de toutes les royautés,

Et le sceptre de tous les pouvoirs ;

Tu es le symbole du « Aum » dans le Swaha,

Et le Swadha, O Mère !

 

Devant tous les regards, tu rayonnes, O Mère !

Dans une grâce dont la divinité surpasse toutes choses ;

Tu es la réalité absolue, suprêmement belle et parfaite, O Mère !

 

Le soleil et la lune sont les lobes jumeaux de Tes oreilles ;

Le bleu profond du ciel infini est Ta chevelure elle-même,

Et l’univers, ta silhouette glorieuse, O Mère !

 

Tu es le charme de toutes les richesses de la terre, douceur incarnée,

Radiant éclat de la splendeur de la vie, O Mère !

 

Tu es aussi délicieuse que Lakshmi l’est à Vishnu,

Toujours si pleine de paix, de tranquillité et de pardon,

Tous les dieux et toutes les déesses émanent de ta personne, O Mère !

 

Tu es la dispensatrice de toute joie,

De toutes les bénédictions de la vie, de l’amour de la dévotion,

De la sagesse divine et du salut, tout coule de Toi, O Mère !

 

L’univers est Ton enfant, tu as pris soin de lui avec toute ta tendresse

Et finalement, tu l’as fait prendre refuge au cœur de Toi, O Mère !

 

La vie même de tes dévots est tienne,

Tu es la divine grâce incarnée,

 Et la douceur de ce monde et des deux prochains, O Mère !

 

Tu es la fontaine même d’où coulent toutes les causes,

Comme les effets,

Bien au-delà des liens de toute harmonie et de toute discorde,

Le mouvement premier de toute force divine est Toi-même, O Mère !

 

 

Tu es la formule sacrée de toute sagesse,

Celle qui charme et appelle à Elle tous les yogis,

Et toutes les terreurs de la vie terrestre sont dissipées par Ta présence, O Mère !

 

L’âme de tous les mantras et Bijas est tienne,

En Toi, se tient la révélation des Védas,

Tu es celle qui nourrit les mondes par l’omnipotence de Ta présence, O Mère !

 

Tous les Gunas et les formes irradient de Ta personne,

Mais tu es bien au-delà de leur portée,

Tu es celle qui resplendit de la plus haute bénédiction de l’existence, O Mère !

 

L’univers entier, de l’animé à l’inanimé,

Tremble de ravissement à Ton contact,

Et chante sans cesse la douceur de Ta grâce, O Mère !

 

Permets-nous de nous unir,

Afin de n’être plus qu’un cœur et qu’une âme,

Pour offrir nos vœux à Tes pieds, O Mère !

 

Que la plus haute gloire croisse et resplendisse toujours davantage pour Toi,

O Mère !


Chapitre 1

 

    J’entendis pour la première fois le nom de Mâ Anandamayi un beau matin de la fin de l’automne de l’année 1928. J’étais en train de finir mes préparatifs pour me rendre au collège (je n’avais pas encore pris ma retraite à l’époque) quand celui qu’on appellera plus tard Mahamahopadhaya (Pt Padmanath Vidyavinoda) arriva chez moi et me prévint que Mâ Anandamayi de Dacca se trouvait en ce moment même à Bénarès. Il me tendit un article écrit par Mr Kunja Mohan Mukerji (alias Swami Turiyananda) sur Mâ, et la guérison miraculeuse que Sa grâce avait opérée sur une dangereuse morsure de serpent qu’avait subi son fils. Il ajouta que la vision de Mâ en Samadhi était de la plus haute élévation, et il insista pour que je vienne par moi-même y assister, si cela m’était possible. Cette démarche provenant d’une personne réputée pour un esprit critique acéré envers toutes choses, et qui n’épargnait rien ni personne dans ses attaques, me sembla d’une portée remarquable. Mâ demeurait dans la maison de Kunja Babu à Ramapura. Et je décidai d’aller la voir. De ce fait, lorsque je me rendis là-bas le soir, Kunja Babu, comme son frère aîné Sasanka Babu (alias Swami Akhandananda), me conduisirent vers Mâ pour avoir son Darshan. Ils me présentèrent immédiatement à Blolanath qui m’emmena dans une petite pièce au rez-de-chaussée où je trouvais Mâ absorbée en Samadhi et entourée d’un grand nombre de dévots (bhaktas). Blolanath n’était pas à l’aise qu’elle ne reprenne pas rapidement conscience, et il fit quelques tentatives infructueuses pour la ramener à elle-même. Sachant qu’un état de transe doit poursuivre son déroulement naturel sans être interrompu de façon artificielle, sous peine de faire encourir à la personne de gros risques, je lui demandai de cesser ses tentatives. J’attendis donc qu’elle revienne à un état de conscience normal, mais rien de tel ne se produisit dans les deux, trois heures qui suivirent. Anticipant qu’il se pourrait que cela prenne un temps infini avant qu’elle ne revienne à une condition normale, je décidai de rentrer chez moi, mais fermement décidé à revenir la voir le jour suivant. Ce fut un 6 Septembre que je rendis ma première visite à Mâ. J’en vins à apprendre qu’elle était arrivée un ou deux jours auparavant, et que c’était la seconde fois qu’elle se rendait à Bénarès. Sa première visita remontait à 1927, et avait été une étape sur sa route vers Hardwar, à l’occasion du grand marché de Khumba.

    Je revins le 7, comme prévu, à l’endroit où elle habitait. Et en réalité, je vins deux fois par jour durant le bref séjour qu’elle fit à Bénarès et qui se finit le 12 Septembre. Je me souviens très bien que je n’ai pas fait faute de me rendre là-bas un seul jour pendant cette période. Mais c’est difficile de rendre compte après un laps de temps de plus de dix sept années de mes premières impressions d’alors sur Mâ, et d’essayer de formuler à l’aide de mots ce que j’ai alors ressenti. Tout ce que je peux dire, c’est que ce que j’ai alors vu de mes propres yeux, dépassait de loin tout ce que l’on peut imaginer rencontrer dans le monde naturel ; c’était un rêve concrétisé sous mes yeux. Pendant les quelques jours que Mâ passa à Bénarès, la maison de Kunja Babu fut le tableau vivant d’une intense ferveur, et un flot ininterrompu de visiteurs s’y succédait du matin avant l’aube, jusqu’au soir, bien après minuit. Les portes de la maison étaient en permanence laissées ouvertes, et qui voulait y pénétrer était le bienvenu. Personnalités de haut rang, pandits, étudiants d’université, commerçants, saddhus, sannyasins, prêtres, laïcs et mendiants – tous surgissaient en nombre, chacun à leur convenance, pour avoir la chance d’avoir son Darshan, de lui offrir leur respect, et dans la mesure du possible, d’échanger avec Elle quelques mots. Des gens des deux sexes, de tous les âges et de tous les rangs de la société formaient cette foule. Certains ne venaient que dans le but d’avoir son Darshan, d’autres pour trouver une solution à leurs doutes intérieurs, et d’autres enfin par pure curiosité. La magie de la situation voulait que tous sentent le charme magnétique qui émanait de la personnalité de Mâ, ainsi, ceux qui étaient venus une première fois par curiosité, ne résistaient pas à la tentation de revenir, non plus pour satisfaire une curiosité, mais guidés par une mystérieuse attraction. Ce que tous sentaient, en fait, c’était la sensation de se retrouver comme de tout petits enfants en présence de leur mère bien aimée. L’austérité et la froideur formelle étaient remplacées par une chaleureuse intimité, une familiarité immédiate.  Mâ se conduisait avec eux tous comme avec ses propres enfants – tendre, prévenante, et très intime. Il n’y avait pas la moindre réserve dans Son regard, ni aucune retenue dans Son expression. L’atmosphère générale donnait l’impression d’un rassemblement amical, imprégné de gaieté et de bonheur.

    Chaque soir, on organisait une sorte de rassemblement informel dans la cour où les visiteurs s’asseyaient en rond autour de Mâ, et la pressaient de questions. Elle répondait à chacune, apaisant les doutes des chercheurs (de sagesse…) de quelques phrases avec Sa manière inimitable et douce de le faire. Du fait que les chercheurs venaient tous de niveaux culturels différents et représentaient des courants intellectuels et spirituels spécifiques, il va de soi que les questions posées abordaient un grand nombre de sujets, et soient de valeur et d’intérêt variés. C’était incroyable de voir de quelle manière Mâ s’adaptait à chacune de ces questions avec la même aisance, et la même spontanéité, sans demander, ne serait-ce qu’un moment de réflexion avant de répondre aux problèmes les plus abstraits et les plus intriqués qu’on lui présentait. Ses réponses étaient invariablement de la plus grande pertinence, allant droit au cœur de celui qui L’avait interrogée, et formulée dans une langue remarquable par sa concision et son expressivité. Chaque mot qui sortait de ses lèvres avait un impact, et lorsque l’occasion s’y prêtait, un trait d’humour ne se faisait pas attendre. 

 

    Mâ était à cette époque, une interlocutrice hors du commun. C’est une qualité dont toute personne ayant eu le privilège de parler avec elle pouvait témoigner, même des années après. Il était intéressant d’observer qu’elle manifestait une attitude de réticence inaltérable vis-à-vis des questions qui n’étaient pas véritablement sincères dans leur nature –soit qu’elles relevaient d’un domaine plus académique, soit qu’elles essayaient de soulever des opinions propres à blesser les sentiments d’un certain nombre de personnes. Des célébrations de Kirtan différents rivalisaient entre elles chaque jour, au-devant de Mâ pour glorifier le Divin et son nom. Des dévots à la voix mélodieuse tenaient pour une distinction et un honneur qu’on leur permette de La régaler de leurs chants. Généralement, en ces occasions, quand la musique s’écoulait spontanément du plus profond du cœur d’un chanteur, ou au beau milieu d’une conversation, lorsqu’un point crucial était abordé, on pouvait observer que l’apparence de Mâ se nimbait d’un rayonnement de Bhava, et que son état normal était en train de subir une transmutation vers quelque chose d’un ordre appartenant au surnaturel. On avait l’impression que la personnalité habituelle que les Bhaktas  côtoyaient, était remplacée, pendant un certain laps de temps, par une présence d’une autre nature. En de pareils moments, on observait des phénomènes variés et inhabituels.

Des « Stotras » et des « Mantras » d’une qualité extraordinaire jaillissaient de ses lèvres, avec une telle rapidité qu’il était impossible à qui que ce soit de les identifier. La langue dans laquelle ceux-ci étaient prononcés, était unique. Ce n’était pas, à proprement parler, du sanskrit ou un de ses dérivés vernaculaires, bien qu’on puisse reconnaître ça et là quelques mots épars de Sanskrit. De nombreux mots étaient inconnus et même ceux que l’on croyait venir du Sanskrit ne paraissaient pas avoir le même sens. De plus des Bijas monosyllabiques – connus ou inconnus – émaillaient ses paroles. La prononciation en était si parfaite que même un son conjoint, fait de plusieurs consonnes et sans voyelles inter-vocales, était parfaitement distinctement audible. Quelquefois, en de pareilles occasions, Mâ répandait des larmes ou des exclamations, et parfois encore, elle devenait rigide et entrait dans une sorte de transe.

     A cette époque, des états de transe surgissaient aussi lorsque des Bhaktas déposaient des fleurs à ses pieds, ou lui offraient, d’une façon ou d’une autre, un acte propiatoire. La réponse surgissait immédiatement.

    Il y avait à l’époque une divergence d’opinion quant au statut précis de Mâ, certains soutenaient qu’elle était une déesse incarnée, soit Kali, soit Durga, ou encore Sarasvati ou Radha. D’autres pensaient qu’elle était un être humain, ayant atteint la perfection dans cette vie, après une série de renaissances où un progrès spirituel avait pu venir à son terme et à sa complétude. Enfin, d’autres soutenaient le point de vue qu’elle était une Brahmavadini du temps jadis, ou peut-être encore une incarnation du divin venue sur terre pour apaiser les souffrances. On l’identifiait parfois à Sukadeva, et parfois même à Sri Krishna. Des personnes d’une nature plus mondaine soutenaient qu’une entité spirituellement supérieure – humaine ou céleste – possédait son corps et l’utilisait en vue de ses fins propres. Un monsieur de ma connaissance, qui habitait alors dans une maison adjacente à la mienne, et qui travaillait dans un des lycées locaux, alla même jusqu’à me soutenir que Son cas relevait clairement d’une possession – et que même si elle était le fait d’un bon esprit, il était souhaitable que l’âme d’origine retournât habiter son corps et se libère de cette possession. Ce monsieur, qui était d’un certain âge et qui avait la réputation d’être un pratiquant tantriste de longue date, soutenait qu’il détenait le pouvoir de rendre Mâ à sa condition normale, à la seule condition que son mari et son père donnent leur accord. Son idée était que le cours normal et l’évolution de Sa vie, étaient, du fait de cette « possession », entravés dans son développement, et que dans son propre intérêt spirituel, cette « manipulation » (retardant son évolution) devait lui être retirée. Il va sans dire que personne n’attachait la moindre importance à ses paroles. Un jour, le grand orateur qui allait devenir Swami Dayananda du Bharat Dharma Mahamandal, vint voir Mâ et eut une conversation privée avec elle. Bien que cette conversation entre Swamiji et elle dû demeurer privée, on convint que le futur Sasanka Babu et moi-même, puissions demeurer présents en cette occasion. Swamiji put poser plusieurs questions à Mâ auxquelles elle répondit immédiatement.

Ainsi :

Swamaiji : Mère, qu’êtes-vous en réalité ? Les gens sont tous d’un avis contraire, et personne n’arrive à se mettre d’accord. Que diriez-vous pour vous définir vous-même ?

 : Vous voulez savoir ce que je suis… ? Et bien, je suis ce que vous pensez que je suis. Rien de plus, ni rien de moins.

Swamiji : Quelle est la nature de votre Samadhi ? Est-il d’un Savikalpa ou d’un Nirvikalpa ? Devenez-vous consciente ?

 : Et bien, c’est à vous d’en décider ! Tout ce que je peux dire, c’est qu’au beau milieu de tous ces changements apparents, je sens et je suis consciente que je demeure la même. Je sens qu’au-dedans de moi, il n’y aucun changement d’état. Appelez ça du nom que vous voulez. Est-ce un Samadhi ? Bien des fois, cette question a été posée, et on y a répondu.

 

    Les quelques jours où Mâ resta à Bénarès suffirent à me convaincre de la grandeur de Sa personne, et de la sainteté hors du commun de sa vie. J’appris son histoire de la bouche de ceux qui l’entouraient, parmi eux, il y avait Bolanathji, Sœur Gurupriya, Sansanka Babu et d’autres, et je me rappelle encore avec bonheur ces occasions si joyeuses où Mâ elle-même consentait à évoquer les événements de son enfance, et ses développements ultérieurs quand elle était à Bajitpur et à Dacca. C’étaient des histoires d’un tel intérêt qu’on était tous passionnés. Ces histoires qui rapportent une époque de sa vie où elle se trouvait à Astagram, Bajitpur et Dacca, ont été depuis mises par écrit par ses admirateurs et disciples, et l’histoire de sa vie postérieure à cette époque, jette une lumière mémorable sur la qualité totalement unique de sa personnalité.

    D’ailleurs, la chose qui me frappa le plus en elle à cette époque, était Sa personnalité. Ses traits physiques émanaient un rayonnement magnétique – aussi bien sa contenance souriante, la douceur de son expression que la simplicité de sa vie et de sa conduite. Son indéfinissable façon d’être, comme la cordialité et la chaleur de ses relations avec chacun, ceci allié à une vie d’une extraordinaire sainteté et d’une profonde sagesse, faisait d’elle l’objet d’une attraction et d’une adoration universelle.

 

 

Shrî Mâ à Solan

Par Bithika Mukerji

 

(Extraits de ‘En compagnie de Mâ Anandamayi’ - Agamat – Mars 2007

 

    Ces jours à Solan furent  merveilleux et tout pleins d’incidents mémorables. Une fois, tandis que le kîrtan  se déroula, Shrî Mâ quitta son siège dans la véranda et entra dans le cercle des chanteurs,  levant sa main droite dans ce geste inimitable qu'elle effectuait durant les nâma sankîrtans. Gini et moi-même avions entendu dire que Didi se tenait toujours derrière Shrî Mâ quand elle se déplaçait avec un groupe de kîrtans, nous envoyâmes donc quelqu'un chercher Didi et toutes les deux nous nous glissâmes dans le cercle des hommes  pour être derrière Shrî Mâ. Pratiquement à la seconde suivante, nous nous sommes retrouvées avec nos mains agrippées par Shrî Mâ ; elle nous reconduisit tout simplement droit à la véranda puis entra de nouveau dans le groupe de kîrtans. Elle avait été si rapide qu’on n'avait même pas noté son absence et que nous avions eu l'impression qu'elle était juste sortie et rentrée dans le même mouvement. Nous avons réalisé plus tard que Shrî Mâ ne permettait pas aux jeunes filles de se mêler à la foule. Elle ne faisait pas semblant d'avoir un état d'âme extatique durant ces kîrtans, mais elle représentait tout le temps un mélange si harmonieux de surnaturel et de sens pratique que nous vivions à tout jamais dans un pays merveilleux où tout événement extraordinaire était possible.(p.133)

 

    Les mahâtmas voulaient en savoir plus sur la sâdhanâ de Mâ, en particulier sur sa période de « jeu de sâdhanâ » qui a duré plusieurs années dans sa jeunesse à Dhaka. Elle dit : "Tout cela est survenu naturellement. Vous savez tous ce que ce corps n'a pas lu sur de tels sujets ni n’a appris d'autres personnes. De plus, en voyant mon absorption en méditation, beaucoup de gens pensaient qu'ils pourraient m’aider en me parlant de sâdhanâ ou en me lisant des ouvrages sur le travail spirituel. De tels efforts étaient absolument rejetés par ce corps comme s’ils étaient des briques jetés contre un mur massif. Parfois, des conseils venant de l'extérieur étaient aussi perturbateurs qu'un choc électrique - et dissipaient tout simplement l'inspiration intérieure du moment."

    "Tout venait de l'intérieur. Les manifestations des mantras védiques, le rythme, comme ils étaient beaux ! Dans la sâdhanâ, il y a des niveaux, il y a des états durant lesquels les mantras se révèlent d’eux-mêmes. Certains d'entre vous ont vu comment ce corps en était affecté. Quand les mantras védiques sortaient en abondance de ce corps, il assumait les postures justes tandis que les mains prenaient les gestes appropriés ; le flux de la respiration était en accord avec les paroles, même le regard était changé. Tous les mantras ont leur forme spéciale de manifestation. Quand ces manifestations sont spontanées, l'aspect extérieur de l'être intérieur est révélé, et toutes sortes de phénomènes sont possibles. En ce qui concerne ce corps,  il n'est pas question de stade postérieur ou antérieur. Tout ce qui devait se passer se révélait pleinement et ensuite laissait place à quelque chose d'autre. Le processus naturel a sa propre splendeur. Vous plantez une graine ou une pousse et vous vous mettez à la soigner - et l'arbre émerge dans toute sa gloire avec des feuilles, des fleurs et des fruits. On n'a pas besoin de tirer sur les bourgeons. Tout arrive en son temps et déploie une beauté qui lui est propre. Tout ce dont on a besoin, c'est d’un soin constant.

    La sâdhanâ n'a pas amené de changement dans ce corps - il est resté tel qu'il est. Vous pouvez le comparer à une boule de pâte - vous pouvez en faire ce que vous voulez, un oiseau, un animal, un arbre, une poupée, et ensuite en faire de nouveau une masse amorphe ".

   Durant ce séjour à Solan, je me souviens d'un autre incident plutôt étrange. Un monsieur, N., avait accompagné Shrî Mâ à partir de Bahrampour au Bengale. il était très calme, mais Shrî Mâ lui marquait une attention particulière à tout moment. Shrî Mâ nous dit une fois que sa femme venait la voir fréquemment. Un jour, Shrî Mâ a vu une  cicatrice récente sur son bras et lui a demandé si elle s'était blessée. Cette dame me raconta alors l'épouvantable histoire de son mari alcoolique. Ce monsieur, un riche propriétaire terrien, avait l'habitude de se laisser aller parfois à des beuveries en oubliant complètement son statut et ses devoirs dans le monde. Quand il sortait de sa stupeur alcoolique, sa femme se blessait elle-même pour protester contre son mode de vie. Il regrettait, promettait de ne plus jamais boire mais un autre accès revenait inévitablement. La dame a montré à Shrî Mâ comment ses bras et ses jambes étaient pleins de ces blessures qu'elles s'étaient infligées à elle-même, et qui s'étaient transformées maintenant en cicatrices.

     On convainquit N. de visiter Shrî Mâ. Elle lui demanda s'il voudrait bien l’accompagner où qu'elle aille. Il a dû avoir conscience de sa grâce et de sa compassion car elle ne lui a dit aucune parole de critique à propos de sa faiblesse. Il obéit et s'en alla de la maison pour être avec elle. C’était ainsi qu’il s’était retrouvé à Solan et qu’il y menait une vie tranquille. Un jour il dit à Shrî Mâ qu'il avait un grand désir de toucher ses pieds. Il savait qu'un pécheur comme lui ne devrait pas aspirer à ce privilège mais il sentait aussi que seul ce contact pourrait le sauver, ou au moins quelques paroles dans ce sens. Shrî Mâ était assise sur son chowki (lit), avec ses pieds à quelques centimètres du sol. Puisque Shrî Mâ ne dit rien, N. s’agenouilla et avec de grands tremblements et de l’agitation toucha ses pieds, les prenant dans les deux mains.

   A ce moment-là, le Dr Girin Mitra, un ancien disciple de Mâ, entra dans la chambre et prit conscience de la situation d’un coup d’œil. L'expression de Shrî Mâ était indescriptible ; en général, tous ceux ou celles de la suite de Shrî Mâ étaient supposés stopper les nouveaux venus dans leurs tentatives de toucher ses pieds. Girinda sourit et regardant Bhoupen dit : "Je  suis maintenant trop vieux pour m'engager sur cette mauvaise voie, qui a pu procurer ce grand privilège. Mais tu as l'âge qu'il faut, donc commence maintenant !" Tout le monde se mit à rire. Mâ a laissé entendre que si son khéyala demeurait si constamment sur N., c'était à cause de sa femme qui était restée loin à Bahrampour. (p.137)

   A Solan, je me suis mise à bien connaître Atmânandaji [la sannyâsinî de Mâ d'origine autrichienne qui a traduit de nombreux ouvrages sur Mâ du bengali ou du hindi en anglais. Son journal spirituel a été publié en partie dans Présence de Mâ  aux Deux Océans,  et récemment de façon plus complète dans La mort doit mourir aux éditions Accarias]. Elle et moi avions l'habitude de partir pour de grandes promenades sur les chemins de montagne. A cette époque, elle se débattait avec ses propres problèmes. (p.138)

                                 Traduit de l’anglais par Geneviève Koevoets et Jacques Vigne

 

Mâ, la Mère Universelle

Par Anil Guha

   

 

 

     Shrî Shrî Mâ Anandamayî est un nom unique dans le royaume des saints et des sages de l'Inde. Elle est née le 30 avril  1896 dans un simple hameau appelé Khéora (au Bangladesh) dans une famille brahmine pieuse. Elle a été nommée avec affection Nirmalâ (immaculée) par ses parents, son père Bipin Bihari Bhattacharya et sa mère Mokshada Sundari Dévi (connue plus tard sous le nom de Swâmî Mouktânanda Girijî, après avoir pris le sannyâs en 1938). Contrairement au mortel ordinaire, elle était apparue sur cette terre avec pleine conscience. Ceci s’est révélé clairement dans les années qui ont suivi grâce à sa propre lîlâ (jeu) et à ses paroles. Elle a dit souvent à ses fidèles : «Je suis toujours avec vous... Souvenez-vous, où que vous soyez, proches ou loin, de tout ce que vous faites, rien n'échappe à l'attention de ce corps [la manière dont Mâ se désignait-elle même].» Paramhamsa Swâmi Yogânanda cite Shrî Mâ dans son fameux livre l'autobiographie d'un yogi : « Ma conscience ne s'est jamais associée avec ce corps temporaire. Avant de venir sur cette terre, j'étais la même. En tant que petite fille,  j'étais là même, et quand j'ai grandi pour devenir une femme, je suis demeurée toujours la même. Et en face de vous, maintenant, je suis la même. Après également, à travers la danse des changements et de la création autour de moi, je resterai la même. » Cette affirmation indique très clairement le fait que Mâ Anandamayî est toujours restée en unité complète avec Brahman, le Non-manifesté.

 

     La petite Nirmalâ s'est développée en une fille exceptionnellement belle et aimable, et dès l'âge de treize ans on la maria à  Ramani Mohan Chakravarti qu'on a appelé plus tard Bholanâth ou Pitajî. C'était le 7 février 1909. En décembre 1922, celui-ci a reçu l'initiation de Mâ et il a été peut-être été le premier fidèle et disciple à propos duquel Mâ ait dit : « Il menait une vie extraordinaire de renoncement à soi-même et d'ascétisme rigoureux ». 

 

    Quelques années après le mariage, à Ashtagram, la nature spirituellement très élevée de Nirmalâ a été reconnue par un certain Hara Kumar Roy : un jour, tandis qu'il la saluait avec révérence, il s'exclama d'une façon prophétique : « Maintenant, c’est moi qui vous appelle Mâ, mais un jour, ce sera le monde entier vous appellera ainsi ! ». De nouveau, une autre personne, Kshetra Mohan, un ami de Bholonath,  a découvert la déesse Durgâ en Mâ et s'est prosterné devant elle.

 

    Nirmalâ Chandra Chattopadhyay à Dacca, une autre fidèle ardente de Mâ, a vu Mâ à Shahbag sous la forme de Sarasvâtî Dévî. Pramatha Babu, encore un autre de ses fidèles, a souhaité un jour en son for intérieur avoir la vision de Mâ en tant qu'incarnation (mûrtî)  de Kali Chinnamasta. Une fois, Mâ l’emmena  avec Bholonath au temple de Kali Siddhesvarî. Un serviteur de Pramatha Babu les avait aussi accompagnés. Mâ resta  assise en silence là-bas pendant longtemps mais quand la paix fut répandue de façon parfaite alentour, elle se mit debout et Pramatha Babou vit clairement en elle cette forme de Kali Chinnamasta. Plus tard, le serviteur de Babou révéla que Mâ lui était aparue sous forme des dix Mahavidya [littéralement « les grandes connaissances », les dix formes terribles de la déesse Kali].

 

    Plus tard, alors qu'elle résidait dans différentes parties du pays  en établissant des relations spirituelles avec ses fidèles, beaucoup d'entre eux l'ont vue sous différentes formes divines. Le râja Durga Singh de Solan (connu plus tard sous le nom de Yogi Bhai) avait reconnu Mâ sous la forme de Bhagavati Durgâ. Un industriel du Goujarat (Shri Munsha) avait distingué  en elle sa divinité d'élection, Amba Dévi. Shri GS Pathak y avait vu la déesse Sarasvâtî. Il y a de très nombreux exemples de ce genre de fidèles qui ont  reçu la bénédiction de voir Mâ sous différentes formes. Cela confirme ce que Mâ avait l'habitude de dire : « Ce corps est tout ce que chacun d'entre vous pense qu'il est ».

 

       Il y avait un autre trait unique qu'on pouvait remarquer durant toute la vie de Shrî Mâ, et qui l'a révélée comme la Mère universelle acceptant toutes les religions comme des chemins menant à la Réalité ultime. C'était au tout début  de son existence, quand elle avait à peine cinq ou six ans, dans le village où les missionnaires chrétiens étaient venus prêcher leur foi.  Elle leur courut après et leur acheta un livre sur le Christ en en payant le prix de deux centimes. Elle voulait tout savoir à propos de Jésus. Plus tard, un frère de Bholanâth qui dans sa jeunesse avaient fugué de la maison et était devenu chrétien pour même finalement s'engager dans la prêtrise, est venu voir Mâ qui était alors largement reconnue comme une sainte aux vertus rares, et l'a saluée respectueusement. Shrî Mâ n'hésita pas le bénir.

 

     Les proches de Shrî Mâ pendant sa jeunesse ont observé qu'elle est passée à travers des phases distinctes marquées par des types différents d'épanouissement spirituel. La première phase qu'on appelle d'habitude le « jeu de la sâdhanâ » a couvert à peu près les années 1918-1924. La sâdhanâ de Mâ étaient cependant d'un genre différent. Elle a expliqué sur ce sujet à l'un de ses fidèles: « Il me faut vous dire que ce que je suis, je l'ai été depuis la petite enfance; mais quand les différents stades de la sâdhanâ se sont manifestés à travers ce corps, il y a eu comme une surimposition d'Ajñâna, d'ignorance ; mais qu'elle sorte d'Ajñana était-ce ? C'était réellement Jñâna, la connaissance, déguisée sous forme d'Ajñâna... » Elle a ensuite développé plus avant  cette nature inhabituelle de sa sâdhanâ. « Un jour à Bajitpur, j'ai été me baigner dans un étang près de la maison où je vivais. Pendant que je versais de l'eau sur mon corps, le khéyâla me vint soudainement : « Qu'est-ce que cela ferait si je jouais le rôle d'une 'sadhika' (une aspirante spirituelle)? C'est ainsi que la lîlâ a commencé ». Mais quelle sorte de sâdhanâ était-ce pour Shrî Mâ ? Etait-ce vraiment nécessaire pour des maîtres réalisés de pratiquer la sâdhanâ ? On a largement débattu de cette question dans la littérature indienne  sur les religions. Les fidèles de Shrî Râmakrishna soutiennent qu'il s'était engagé volontairement dans la sâdhanâ seulement pour inspirer ses disciples à se soumettre à des disciplines religieuses intenses. Contrairement à la sâdhanâ de Shrî Râmakrishna sous l'autorité de différents gourous, Shrî Mâ n'a reçu d'initiation d’aucun gourou. Elles étaient en fait son propre gourou. Ceci est arrivé la nuit de Jhulan Purnima [où l'on célèbre Krishna] en août 1920. Pendant qu'elle se préparait pour le rituel habituel de la nuit, elle reçut l'inspiration de jouer à la fois le rôle de gourou et de disciple. Le bija mantra, le mantra d'initiation qui ne comporte qu'une syllabe, s'échappa de ses lèvres spontanément et elle le répéta avec la réalisation que gourou, disciple et mantra ne sont qu'un. Shrî Mâ a expliqué  la signification sous-jacente de l'initiation de la façon suivante: « C'est Dieu lui-même dans le rôle du précepteur spirituel (gourou) qui a révélé son nom aux pèlerins qui se lancent à la recherche d'un guide ». Il n'y a peut-être pas d'autre exemple connu d'auto-initiation. Ainsi dans la vie de Shrî Mâ, nous pouvons distinguer l'épanouissement spontané d'une lîlâ plutôt qu'une sâdhanâ.

 

   A Shahbag, le jardin qui était la propriété du Nawab de Dacca et dont Bholonath était l'intendant, Shrî Mâ passait la plupart de son temps plongée en extase. C'était à cette époque qu'un événement unique, la découverte de l'ancien temple à Kali, eut lieu à l'instigation de Shrî Mâ. Tandis qu'elle était encore à Bajitpur quelques années auparavant, elle avait eu la vision de ce temple. Après s'être informée à Dacca, on l'a menée à un temple de Kali abandonné, presque inaccessible au milieu d'une jungle sauvage et sombre. On disait qu'il avait été visité dans le passé par nombre de saints et de sages fameux d'Inde, y compris le grand Adi-Shankarâchârya (788 - 820) qui avait passé quelques jours là-bas. Après avoir découvert ce temple, Shrî Mâ s'est mis à passer beaucoup de temps là-bas. Un jour à midi à Shabagh, Shrî Mâ a envoyé soudainement chercher à son bureau Bhaïjî (JC Roy, à l'époque haut fonctionnaire du gouvernement du Bengale) qui était l'un des premiers fidèles de Shrî Mâ et qui avait eu le privilège unique d'être accepté comme son dharmaputra, son fils selon le Dharma (filleul, fils spirituel). Quand il arriva, elle lui demanda de l'accompagner à Siddhesvarî. Il y avait là-bas à l'époque un petit creux dans le sol où se trouve maintenant un pilier de taille réduite ainsi qu'un shivalingam. Mâ s'assit dans ce creux et son visage se mit à rayonner, à transpirer d'une joie radieuse. Voyant ceci, Bhaïjî s'est exclamé en s'adressant à Bholanâth : « A partir d'aujourd'hui, nous allons désigner Mâ du nom de Anandamayî », ce à quoi Bholonath obtempéra de suite. Ainsi, la 'Mâ' reconnue par Hara Kumar devint 'Anandamayi' pour Bhaïji, et la postérité l'a connue sous le nom de Shrî Mâ Anandamayî, la Mère universelle qui est toute pénétrée de félicité et qui diffuse son parfum spirituel  sur toute la planète.

 

     Le séjour de Mâ à Shabagh a été remarquable sous bien des points de vue. C'est là-bas que le docteur Sasanka Mohan Mukhopadhya, un médecin-chef du district de Dacca en retraite, et sa fille Adarini Dévî (appelée plus tard Gurupriyâ Dévî ou Dîdî) est venu en contact avec Shrî Mâ en début 1928. L'influence purificatrice de Shrî Mâ sur eux a été telle que le Dr Mukhopadya, au fil du temps, a embrassé la vie de renoncement et est devenu Swâmî  Akhandânanda; Gurupriyâ Dévî, quant à elle, a été la femme la plus dévouée à Shrî Mâ, le compagnon constant qui faisait le service de Mâ dans les débuts et ensuite l'administration des divers ashram. En outre, c'est elle qui a soigneusement noté les souvenirs précieux et tout à fait authentiques de la  lîlâ, du jeu  de Shrî Mâ au fil des années. On les a publiés depuis en dix-sept volumes, en bengali, hindi et anglais, pour le bénéfice des millions de fidèles de Shrî Mâ.

 

    Lorsqu'elle était à Shahbag à Dacca, Shrî Mâ a visité un jour  le mausolée d'un saint musulman situé dans le jardin même, et s'est mis soudainement à réciter des versets du coran. Des fidèles musulmans qui étaient alentour se sont exclamés qu'ils n'avaient jamais entendu de récitation si claire du coran de qui que ce soit auparavant. Ils étaient stupéfaits, d'autant plus qu'ils savaient bien que Shrî Mâ n'avait jamais eu d'apprentissage de ce texte sacré chez quiconque auparavant. Le jardin de Shabagh, là où Bholonath et Shrî Mâ demeuraient appartenait à la famille du Nawab de Dacca, dont Bholanâth étaient l'employé à l'époque. La Nawabzadi Pyari Banu et les membres de sa famille ont été attirés par la ferveur spirituelle inhabituelle de Shrî Mâ et sont devenus ses ardents fidèles, à tel point qu'au mariage de ses deux seuls enfants, sa fils et sa fille, célébré le même jour à Calcutta, elle a invité Shrî Mâ à être présente au cours des deux cérémonies qui eurent lieu dans deux maisons différentes. Une vieille histoire de famille a été aussi réglée à l'amiable grâce à l'intervention bénéfique de Shrî Mâ, et tous en furent satisfaits.

 

   On sera intéressé de savoir que, bien que le jardin de Shahbag ait été la propriété de la famille d'un Nawab musulman, la poujâ annuelle de Kali y a été célébrée en présence de Shrî Mâ et que la femme du Nawab, Pyari Banu, plaça une guirlande en or autour de l'idole de Kali. C'étaient le type d'intégration spirituelle que Mâ induisait entre les deux communautés.

 

    Shrî Mâ avait aussi des centaines de fidèles Sikhs, y compris nombre de saints de cette confession tel qu'Avadhûtjî qui était devenu tout à fait proche de Mâ. Beaucoup de fidèles de Jalandhar, Ludhinana et d'autres lieux viennent souvent à l'ashram de Kankhal, où il y a le Mahâ Samâdhi Mandir (Ananda Jyotî Pîtham) et sont présents en bon nombre à l'occasion des grandes fêtes. Ils conquièrent le coeur de tous les fidèles et membres de l'ashram par leur dévotion et leur service généreux. De multiples chercheurs spirituels du monde entier appartenant à toutes sortes de croyances, de castes et de religions différentes sont venus voir Shrî Mâ pour avoir des réponses à leurs questions spirituelles, et s'en allèrent pleinement satisfaits, avec une bénédiction de paix et de consolation. Ceci indique l'universalité de Shrî Mâ dans son approche à la vie spirituelle, elle voyait l'humanité comme un tout intégré et identifié avec l'Un unique,  ce sont les termes mêmes de Mâ .

 

     Jusqu'en 1928, les activités de Shrî Mâ sont restées principalement confinées au district de Dacca. Mais la 'marée montante' était déjà venue et il devenait difficile de la retenir. En mai 1928, elle alla visiter les temples de Déogarh au Bihar où elle rencontra le saint célèbre Balânanda Brahmâchari; celui-ci, profondément impressionnés par son comportement spirituel, n'eut pas d'hésitations à proclamer : « Elle est la Mère divine incarnée ». Grâce à Balânandajî, de nombreux autres saints de l'époque sont rentrés en contact avec elle. Ce n'était qu'un début. Où qu'elle puisse aller, à partir de ce moment-là, elle attirait comme un aimant non seulement les gens en général, riches ou pauvres, quelles que soient leur caste, leurs croyances, leur couleur ou leur religion, mais aussi les saints les plus réputés de tous les coins de l'Inde et de l'étranger. En fait, en réalité, lors des dernières années de sa vie, les saints et les sages se sont rassemblés autour d'elle pour recevoir sa bénédiction d'une façon telle que cela rappelle le verset de la Bhagavad-Gîtâ (IV, 8):

 

Paritrânâya sâdhûnâm vinâshâya cha duskritâm

Dharmasansthâpanârthâya samhavâmi yuge yuge

 

   Afin de soutenir le bien, afin de détruire le mal, pour rétablir le Dharma, j'interviens d'âge en âge.   

     On peut peut-être être dire que c'est lors de son séjour à Déogarh qu'elle s'est mise à vraiment remplir sa fonction d'aider et conseiller les gens. D'abord dans le Bengale oriental, et ensuite dans le nord de l'Inde, elle visita d'innombrables  lieux de pèlerinage. Pendant ces voyages, beaucoup de fidèles, hommes ou femmes, jeunes ou vieux se sont joints à son entourage. Certains quittèrent de façon permanente la maison familiale et demeurèrent auprès de Shrî Mâ. C'est ainsi qu'on ressentit le besoin de construire des ashrams et que par conséquent un petit centre fut d'abord établi à Siddhesvarî, puis un autre à Râmana à Dacca. Plus tard, bien sûr, une série de beaux ashrams sont apparus dans différents centres de pèlerinage du pays, il y en a une trentaine, certains de ses ashrams ont de belles statues de différents dieux et déesses, et il y en a qui  sont investis d'une signification sacrée particulière, par exemple la Kali de Siddhesvari, le Chaliya Krishna de Vrindâvan, l'Ananda Gopal de Vârânasî, le Shrî Râma-Sîtâ et Lakshmana de Kalyanvan à Dehra-Dun, etc.. A Vindyâchal, Mâ indiqua un endroit spécifique près du lieu où il y a son ashram maintenant. Le Département  d'Archéologie du gouvernement s'est mis à faire des fouilles, et le site d'un temple ainsi qu'un grand nombre de statues de dieux et de déesses ont été exhumés.

 

     On notera avec intérêt que Bhaïjî, bien qu'il ait eu le privilège de garder une association constante avec Shrî Mâ seulement pendant une dizaine d'années, a été animé de l'intuition profonde de reconnaître la Mère divine Anandamayî chez Nirmalâ, la jeune femme de village belle mais illettrée. C'était lui qui avait prédit : « La sainte Mère est l'incarnation, la manifestation de tout ce que nous pouvons concevoir de la divinité ou de la déité. Sa forme physique, ses actions et ses humeurs joueuses sont toutes surnaturelles et extraordinaires. Si nous sommes établis dans cette conviction, nous réaliserons que dans toutes nos actions, notre méditation et notre connaissance, elle est l'objet d'adoration suprême et unique, et si finalement nous concentrons notre attention sur ses pieds sacrés, nous n'aurons pas besoin d'autres havres ou refuges dans notre voyage de la vie vers l'illumination et l'émancipation spirituelle ultime.»

 

      Le fait même que Shrî Mâ ait révélé de multiples façon sa vraie nature durant une période plutôt brève est une indication suffisamment claire de l'état spirituel élevé de Bhaïjî. C'était en 1937 que Bhaïjî s'était joint à Shrî Mâ dans son pèlerinage au mont Kailash et au Lac Mansasarovar; il fut alors envahi soudainement par un besoin de renoncement complet et  reçut de Shrî Mâ l'initiation au sannyâs, sous le nom de Maunanand Parvat [littéralement « Montagne, félicité du silence »]. En revenant de ce pèlerinage, il décéda soudain à Almora dans une paix et une félicité complète sous la protection de Shrî Mâ. Après ce décès, elle fit remarquer qu'il avait atteint un état de réalisation du Soi qu'on ne pouvait exprimer par le langage.

 

     Le fait que Bhaïjî ait observé silencieusement, mais avec grande attention et de très près les diverses manifestations spirituelles de Shrî Mâ dans ses années de jeunesse, il l’a mis dans une position unique pour comprendre également la vraie nature de ses développements. Dans son livre Matri darshan, il a relevé un nombre de pouvoirs inhabituels que Shrî Mâ avait manifestés, que ce soit au niveau des mantras, de la pensée ou du Yoga. A partir de sa connaissance personnelle et de son expérience intime, il a cité un grand nombre d'exemples de tels pouvoirs qui ont émanés de Shrî Mâ pour le bien de ceux qui étaient dans le besoin ou la souffrance. Pendant cette période précoce, il arrivait que Shrî Mâ revienne à son état normal après des extases profondes et des états de  samâdhi, et que beaucoup d'activités yoguiques se manifestent alors d'elles-mêmes; à certains moments, un flot ininterrompu et suprêmement mélodieux de vérités divines émergeaient de ses lèvres sous forme d'hymnes en sanskrit remplis d'un sens spirituel riche, comme si les vérités divines avaient pris la forme de symboles sonores en provenance du ciel éternel à travers le langage de Mâ. Il est en fait dommage que simplement quatre de ces hymnes sacrés aient pu être notés, et encore seulement  en partie, pour être ensuite transmis à la postérité. Par la suite, il a cependant été possible de garder des documents authentiques des mouvements de Shrî Mâ, de ses activités, de ce qu'elle disait, de ses chants etc. sous forme de centaines de rouleaux de film, de cassettes audio ou vidéo. En outre, un grand nombre de publications sont sorties ces dernières années sous la plume de savants réputés et de fidèles, que ce soit  en Inde ou à l'étranger : ils offrent aux chercheurs de vérité un matériel précieux ouvrant sur des abîmes de sagesse.

 

    Une caractéristique de Shrî Mâ, c'était qu'elle ne restait pas confinée entre les quatre murs d'un ashram donné dans quelque partie du pays que ce soit. Elle semblait toujours être en mouvement, en général avec un entourage et parfois en ajnâta vâs, en solitude, vivant par elle même. Il n'y avait jamais de traces de fatigue sur son visage. Une fois, cependant, quand certains fidèles ont remarqué que Shrî Mâ se déplaçait tout le temps, elle les a contredit immédiatement en affirmant que, puisqu'il n'y avait pas assez de place pour elle afin de se reposer, la question de son mouvement d'un lieu à un autre ne se posait pas. La pleine conséquence de cette affirmation, c'est qu'elle n'était pas conditionnée par le temps et l'espace, sa vision étaient en fait au delà de toutes les dimensions. Elle avait souvent dit : « Il n'y a pas d'allées et venues pour ce corps ». Shrî Mâ insistait toujours sur l'unité des sois individuels, qui paraissent séparés, à l'intérieur de l'Ame suprême est unique. La multiplicité émane du Un. Et elle était toujours identifiée avec ce Un. Elle a déclaré constamment : « Il n'y a rien que le Un ». Brahman, dans le jeu de sa pensée créatrice, kheyal, avait pris des millions de formes dans cet univers manifesté tel que nous le percevons, et de même, la forme 'Anandamayî' de Shrî Mâ, la Mère universelle pénétrée de félicité s'est manifestée par sa lîlâ et ses kheyals à un grand nombre de fidèles sur la planète.

 

    Cependant, il semblait plutôt étrange pour une telle Mère divine qui ne connaît ni début ni fin, que de nombreux fidèles dans les ashrams ou chez eux célèbrent son anniversaire chaque année en grande pompe, avec joie et splendeur. Lors des célébrations de son 60e anniversaire, en 1956, un fidèle lui a demandé la signification de cet anniversaire : elle lui a répondu qu'il était vrai qu'elle n'était pas née au sens réel du terme, Krishna ne l'a pas été non plus, cela n'empêche pas malgré tout de célébrer avec une ferveur religieuse son anniversaire, Krishna Janmâshtami. De tels anniversaires, qui ne consistent que dans des rituels religieux, ont l'utilité de concentrer l'attention des gens sur le divin et ainsi d'accroître leur dévotion et leur réceptivité spirituelle. C'était en avril-mai 1982 que des centaines de fidèles de tous les pays s'étaient rassemblés à l'ashram de Mâ Anandamayî à Kankhal et ont célébré son anniversaire en sa présence physique pour la dernière  fois.

 

     Une réunion religieuse importante qu'on appelle Samyam Vrata [voeu d'auto-contrôle] a été débutée à l'instigation de Shrî Mâ en 1952. Elle revient chaque année pendant une semaine pour donner aux fidèles une discipline physique, morale et spirituelle et conférer de la beauté à leur vie. Mâ désirait qu'au moins une semaine chaque année ses fidèles essaient d'abandonner la vie du monde et consacrent cette période aux pratiques spirituelles. Le Samyam Vrata a lieu chaque année en des endroits différents. Les participants s'engagent à jeûner,  à part un repas léger,  et à s'abstenir de disputes, de bavardages stériles, de fumer, de boire même du café ou du thé, etc.,  et à observer le brahmachârya. Chacun vit dans une simplicité complète. Les participants passent la plus grande partie de leur temps occupés avec la méditation, le japa ou le kirtan, etc. Des religieux renommés pour leur sainteté et des orateurs savants de différentes parties du pays participent aussi à cette réunion qui dure une semaine et éclairent les participants sur des sujets spirituels grâce à leurs discours éloquents pendant la journée. Le soir, il y a environ une heure accordée au Matri Satsang. et Mâ de son temps répondait à toutes les questions des participants et ainsi les aidait à dépasser leurs doutes.

 

      Il y avait des aspects inhabituels chez Shrî Mâ. Tout ce qu'elle faisait émanait en fait de l'intérieur, et provenait de ses khéyâls. C'était depuis la période de Dhaka qu'elle était incapable de prendre aucune nourriture de son propre chef. Le peu qu'elle prenait devait lui être donné par des personnes très proches comme Gurupriya Didi ou Udasjî dans les dernières années. À certains moments, elle plongeait dans un silence complet pendant des journées voire des mois d'affilée. Une fois, ceci a continué pendant une période de trois ans. Souvent au milieu de programmes chargés, Shrî Mâ allait en solitude complète dans des endroits inconnus de tous. On sait sa préférence pour les règles traditionnelles. Shrî Shrî Prakash, le gouverneur du Maharashtra lui demanda en 1968 quel était le traitement qu'elle proposait pour remédier à la décadence morale et spirituelle de la société moderne. Shrî Mâ n'a pas eu d'hésitation à suggérer que la panacée étaient l'adhérence au système védique ancien dont les fondations étaient le brahmachârya, c'est-à-dire que les jeunes hommes et femmes vivent comme des célibataires en recevant une éducation spirituelle de leur gourou avant de se lancer dans la vie de famille. Elle estimait que c'est seulement si on enseigne aux jeunes le contrôle de soi, l'équanimité, l'absence d'ego et la centration sur Dieu qu'ils peuvent être bien équipés pour pratiquer cet art qu’est la vie. Le brahmachârya mène alors automatiquement à la brahmavidya, la connaissance de Brahman.

      Shrî Mâ suivait la ligne traditionnelle à propos de la nourriture aussi. Elle  insistait sur le fait de prendre une nourriture satvique, c'est-à-dire pas de viande, de poisson, d’ail ou d'oignons. En fait, elle élargissait le concept de nourriture pour signifier tout ce qui est absorbé par le mental et les sens également. Cela signifiait se libérer des pensées et sentiments impurs comme le désir sensuel, l'avidité, la haine, les inimitiés et la colère, etc. L'insistance de Shrî Mâ sur l'observance de certains rituels était aussi connue. Les sacrifices au feu, yajña, avaient une place particulière dans la manière dont Shrî Mâ ordonnait les cérémonies religieuses. Cela commença dès la période de Dhaka, en 1926, quand après la poûjâ à Kali, on alluma le feu sacrificiel pour le yajña et l'offrande finale a été consacrée, Shrî Mâ suggéra qu'on entretienne le feu sacrificiel. C'est ce même feu qui fut ensuite transporté à l'ashram de Vârânasî et après en plusieurs autres ashram y compris celui de Kankhal où on le garde  toujours allumé ­­ comme Shrî Mâ elle-même l'a demandé. Beaucoup de fidèles se souviennent encore avec vénération et crainte sacrée du Savitri Mahâyajña qui s'est tenu à l'ashram de Vârânasî pendant trois ans, entre 1947 et 1950. Des milliers de religieux en provenance de différentes parties du pays y ont participé. Récemment, en mai 1980, on a fait une célébration du grand sacrifice à Rudra, Ati Rudra Mahâyajña, en la sainte présence de Shrî Mâ dans une yajñashâlâ (abri spécialement conçu pour ce genre de sacrifice)  qu'on avait spécialement improvisée à l'ashram de Kankhal. Des milliers de fidèles venant de toute Inde et de l'étranger y ont pris part avec enthousiasme. Depuis, une structure permanente a été joliment édifiée, au même endroit exactement. La forme architecturale de cette yajñashâlâ unique a reçu l'accord et les bénédictions de Shrî Mâ.

 

      En insistant sur les valeurs traditionnelles, Shrî Mâ a toujours conseillé à ses fidèles d'être absorbé de plus en plus dans le japa et la méditation. La participation au satsang, la lecture de livres saints et le fait d'écouter des discours religieux avec sincérité, tout cela est sûr de mener régulièrement chacun le long de la route vers le but ultime de la Réalisation divine. Souvent Shrî Mâ demande à son audience de consacrer au moins quelque temps chaque jour au souvenir du nom de Dieu sous quelque forme que ce soit, pourvu que celle-ci leur soit chère. Il est donc tout à fait naturel que dans chaque ashram qui font partie de l'Anandamayî Sangha, des satsangs, la récitation des livres saints tels que la Gîtâ, la Chandî, les kirtans, parfois l'akhanda Nâma Sankîrtan et le Nama Yajna [vingt-quatre heures de récitation continue du mahâ-mantra Hare Krishna... par les hommes et les femmes en alternance] constituent des caractéristiques de leurs activités spirituelles. Ils représentent des façons sûres de parvenir à la Réalisation de soi, et c'est simplement à travers la réalisation des individus que la transformation du monde aura lieu, rendant ainsi la planète un meilleur endroit pour que l'homo sapiens y vive dans une paix et une harmonie éternelle.

 

     Pendant son long séjour spirituel de par le pays, qui s'est étendu sur plus de 60 ans, Shrî Mâ a attiré des millions de fidèles en leur donnant l'aide et le secours auxquels ils aspiraient. Parmi ces chercheurs spirituels, on pouvait trouver des hommes d'affaire, des artistes, des savants, des journalistes, des religieux, des râjas et des reines, des chefs politiques ou sociaux, des hauts fonctionnaires, des diplomates étrangers, des gens de toutes les couleurs, castes, croyances ou religions,  des riches et des pauvres. Tout ceux, hommes ou femmes, qui l'ont rencontrée même une fois en sont revenus d'une façon constante plus heureux, ayant trouvé auprès d'elle une paix indicible de l'esprit et une joie du coeur. Sa présence, même en silence complet, résolvait d'une façon satisfaisante  toutes les questions lancinantes dans le mental des chercheurs spirituels qui se trouvaient dans l'assistance. Shrî Mâ était sans aucun doute un exemple vivant du Dakshinamoûrtî de Shrî Shankarâchârya : Mauna bhi akshaprakâtita parabrahma tattvam «le silence représente la réalité du Brahman Suprême totalement au-delà de la connaissance (intellectuelle)»

 

 

 

 Il peut être intéressant de connaître les conseils de Shrî Mâ pour tous ceux qui veulent trouver un style juste de vie quotidienne afin de sortir des filets de ce monde de souffrance. Un malade a besoin à la fois d'un contrôle alimentaire et de médicaments. A ceux qui souffrent, Shrî Mâ suggère : Votre médicament, c'est la répétition du Nom divin et la contemplation de sa signification, votre régime quotidien sera le contrôle de soi. Pratiquez les deux ensemble pendant un jour donné de la semaine, une fois tous les quinze jours au moins une fois par mois. Plus vous le pouvez, mieux c'est. Vous devez observer les règles suivantes durant cette journée particulière de pratique

 

1.      Observez la vérité en paroles, en pensée en action.

2.      Conservez votre esprit serein durant cette journée, en préférant l'éternel à l’éphémère; avec une dévotion intense, gardez votre mental constamment orienté vers la forme divine, son message envers l'être humain et sa gloire telle qu'elle est révélée dans la Gîtâ.

3.      Maintenez une simplicité extrême de nourriture et de vêtement.

4.      Essayez pendant cette journée de garder toujours présent à l'esprit que Dieu envoie tous les soucis pour purifier votre Soi.

5.      Gardez un esprit de service pendant cette journée en considérant que vos parents, vos enseignants, vos enfants, votre femme ou vos voisins sont autant de canaux à travers lesquels votre service Le touche.

6.      Renforcez toujours la conviction que vous demeurez dans la vérité, que vous grandissez dans le sein de Dieu et que vous vous perdez vous-même pour Le trouver encore plus de jour en jour.

7.      Souvenez-vous constamment que les joies et souffrances du monde sont des ombres éphémères de votre propre Soi ; en jouant avec la force divine faites venir en vous une paix et un bonheur qui dure toujours.

8.      Laissez à votre mental toute liberté afin qu'il puisse jouer avec Lui, se réjouir des beautés de ces formes, de ses attributs et de sa grâce, et évoluer avec joie dans ce qui a été dit à propos de Lui dans les écritures par les saints de tous les pays.

9.      Quand vous sentez que vous ne progressez pas spirituellement, pensez toujours que c'est vous seul qui êtes responsables des difficultés qui vous arrivent; renforcez votre volonté  avec de plus en plus d'énergie, avec un sens de l'ego qui est plus pur et plus élevé, c'est-à-dire «je dois réciter Son nom de plus en plus pour L'appeler", ou "je vais L'adorer, apprendre à L'aimer». Ce sens du je dirigé vers Dieu est bien meilleur qu'un soi égoïste.

10.  Souvenez-vous toujours pendant la journée, que la répétition de Son Nom a assez de pouvoirs pour laver tous les péchés, que ce soit de cette  vie ou des vie passées.

 

      Shrî Mâ Anandamayî a quitté sa forme physique le 27 août 1982 à l'ashram de Kishenpour près de Dehra-Dun : son corps a été déposé dans le mahâsamâdhi de l'ashram de Kankhal le 29 du même mois. On a bâti autour un nouveau sanctuaire de toute beauté  qui s'appelle 'Ananda Jyotî Pitham' et on l'a inauguré solennellement le 1er mai 1987. On y a  aussi installé le même jour une statue de marbre blanc de Shrî Mâ Anandamayî. On a accompli dignement les célébrations du centenaire de Mâ du 3 mai 1995 au 6 mai 1996 en différents lieux du pays et à l'étranger, de nombreux fidèles de Shrî Mâ, des personnalités religieuses et des responsables de la vie sociale et publique y ont participé.

 

    Clairement, il est futile pour nous de chercher à évaluer Shrî Mâ Anandamayî. D'après ses  paroles elles-mêmes, elle est immuable, toujours existante, Satchidananda [être-conscience-félicité], la vérité elle-même et ne peut être mesurée ni par le temps ni par espace,  au-delà de toutes les dimensions. Comment pourrions-nous, nous qui sommes des êtres infimes, nous aventurer à englober ses gloires avec notre compréhension et vocabulaire limités?

 

A la fin de ces réflexions, puissions-nous chanter à gorge déployée le beau chant d'offrande de Bhaïjî qu'il a laissé à tous les aspirants à la vie divine :

 

 

«Toutes mes actions, toutes mes pensées de religion sont en fait une adoration qui

t'es dédiée. O Mère, donne-moi la bhakti et une foi ferme, afin que je puisse faire de la méditation sur toi l'ancre de mon existence».

 

Anil Guha, ex-secrétaire de l’ashram de Mâ à Delhi

 

Table des matières

 

Paroles de Mâ

Mâ vue par ses disciples Souvenirs de 1946

En compagnie de Mâ – Mâ à Solan  Bithika Mukerji

Mâ, la Mère Universelle Anil Guha

 

 

 

 

 

 

 

Jay Ma N° 78 - Automne 2005

 

 

 

Éditorial

 

Jay Mâ a vingt ans !

 

C'est exactement il y a deux décennies, en septembre 2005, qu'Atmânanda a relu le numéro un du ‘Jay Mâ’. Elle avait suggéré à Danièle Perez de commencer ce journal trimestriel sur Mâ en français. Celle-ci l'a continué à partir de Paris jusqu'au 1991, et ensuite Jacques Vigne - qui est devenu Vigyânânanda depuis l'anniversaire de Mâ en mai dernier- en a repris la rédaction à partir de Kankhal. Quant à Atmânanda, ce fut son dernier travail après une vie bien remplie par l'écriture, surtout pour la traduction et la présentation des enseignements de Mâ. En effet, elle est décédée à Kankhal début 2005 en quelques jours d'une infection grave. Nous évoquerons son itinéraire remarquable dans ce numéro, depuis une enfance dans le bouillonnement intellectuel de la Vienne de l'après guerre, puis la société Théosophique et Krishnamurti, jusqu'à Mâ Anandamayî.

Le monde a toujours été le domaine de l'éphémère, mais de nos jours où tout s'accélère, la durée des  revues et des magazines et souvent plutôt brève, même s'ils sont lancés en grande fanfare avec des fonds considérables. Vingt ans d'une journal comme ‘Jay Ma’ est une preuve de stabilité, et celle-ci a au fond pour base le Soi lui-même. Dans l'enseignement de Mâ, nous ne recherchons pas l'expansion d'un mouvement ou le prosélytisme, mais nous souhaitons que chacun ait le temps, l'énergie et le savoir faire pour pouvoir mener une réelle vie intérieure.

 

 

 

A l'occasion de ce numéro, nous demanderons aussi aux lecteurs de nous faire savoir s'il l'ont bien réceptionné (voir à la fin pour les adresses à contacter). Il y a des problèmes avec la poste indienne à Kankhal et à Hardwar, nous essayons à partir de cette fois-ci une nouvelle formule avec une sorte de poste-suivi, et souhaitons donc savoir qui a reçu ou non le ‘Jay Mâ’ pour pourvoir le signaler à la poste. Si ce système ne fonctionne toujours pas bien, Geneviève Koevoets (Mahâjyoti) a accepté de faire photocopier et d'envoyer les ‘Jay Mâ’ de Nice, ce qui aurait l'avantage d'une distribution beaucoup plus sûre, mais l'inconvénient de doubler le prix d'abonnement. Voyez à la fin de ce numéro pour le détail des contacts afin de répondre brièvement à cette enquête. Faites-le immédiatement, ainsi vous n'oublierez pas et de notre côté nous aurons les idées plus claires. Vous serez informés de la suite de ces questions pratiques probablement dans le prochain numéro.

Je ne sais pas s'il faut souhaiter aux lecteurs une bonne étude et méditation sur le ‘Jay Mâ’ pour les vingt ans qui viennent : l'avenir ne nous appartient pas, mais nous pouvons toujours souhaiter le développement de cette graine de lumière, cette bîjâ dont parle souvent Mâ, qui est en nous et qui ne demande qu'à croître.

Kankhal, le  4 septembre 2005

Vigyânânanda (Jacques Vigne)

 

 

 

Paroles de Mâ

 

Par le fait d'être vide, le "blanc", shveta, peut survenir et il arrive qu'ils survienne également en dissolvant tout à l'intérieur. Ce "blanc" est la non-forme qui prend la forme de toutes les formes, on peut donc dire qu'il représente la forme de la non-forme. Pour devenir "blanc", il faut rester simple et direct. Si tu t'efforces de rester dans la vérité et la simplicité tu deviendras blanc comme le lait, tu demeureras toi-même dans le bonheur et les autres en feront de même en t’approchant. Être détaché, voilà le signe de cette "blancheur" et de cette simplicité. Si tu annules, rends vide ton orgueil et tu te mêles à ce monde, tu verras que tous s'activeront pour combler ton vide et que ton travaillait et ton comportement religieux juste et idéal serviront aux autres de modèle. En notre époque de consommation et de distractions, le renoncement sacré et la simplicité sont le but spécifique de l'homme. En réalité, un notre nom du renoncement complet, pûrna tyag,  c'est l'expérience complète, pûrna bhog. (Amrita Varta, hindi, octobre 2004)

 

Si tu dois être libre, que ce soit en coupant la chaîne, comme un oiseau indépendant qui a laissé tomber le souci du vivre et du couvert et qui doit se lancer sans peur et avec audace dans le ciel.

 

Dans ce qu'il y a de périssable, on ne peut trouver de révélation du Soi.

 

Comme un héros, prends refuge dans la patience,  et fais ce que tu as à faire. Dans les richesses et les propriétés, et n'y a certainement pas de paix

 

Tant qu'on n'a pas trouvé Dieu, le chagrin ne s'en ira pas

 

Efforcez-vous de consacrer votre esprit exclusivement à l'éternel. (Shree Shree Ma Anandamayi diary)

 

 

 

 

Evocation de l'histoire d'Atmânanda

 

 

 

 

"Oubliez l'oubli. La mort doit mourir ".

Shrî Mâ Anandamayî

 

Avant la rencontre de Mâ

 Le journal d’Atmânanda constitue un témoignage intime de l'odyssée spirituelle d'une européenne artiste et ses rapports troits avec quelques-uns des personnages les plus importants du XXe siècle - notamment avec son guru, la grande mystique

bengalie, Shrî Mâ Anandamayî. De façon exceptionnelle, il relate le trajet de ses compagnons de route, d'autres artistes de l'Occident, des intellectuels et des gens partis à la découverte du spirituel. Comme elle, ils ont entrepris le voyage en Orient durant la première moitié du XXe siècle; ils ont servi de précurseurs a beaucoup de jeunes Européens et Américains qui, à partir de la fin des années 60, ont envahi l'Inde en quête d'une plénitude spirituelle.

Atmânanda naquit à Vienne le 7 juillet 1904, dans une famille juive de condition aisée et reçut le nom de Blanca. Son enfance fut profondément perturbée par la mort de sa mère après la naissance de sa soeur cadette. Les deux fillettes furent élevées par leur grand-mère et une série de tuteurs. Malgré ses fréquents déplacements, le père de Blanca s'intéressa de près à l'éducation de ses filles et voulut leur procurer ce que le monde offrait de meilleur. C'est ainsi qu'elles eurent une gouvernante qui ne leur parlait qu'en français et une autre qui ne leur parlait qu'en anglais, afin qu'elles apprennent à s'exprimer dans ces deux langues couramment.  Quand on s'aperçut que Blanca était douée pour la musique, on achèta un piano à queue et on engagea les meilleurs professeurs. Elle devint une sorte d'enfant prodige et donna son premier récital public à l'âge de seize ans.   

       Le père de Blanca l'encouragea à plonger dans le tourbillon de la vie culturelle de Vienne, qui était alors la capitale du vaste empire austro-hongrois. C'étaient la Vienne de Freud, de Mahler, de Gustave Klimt et de Richard Strauss, la cité qui, l'espace d'un instant vertigineux, avait atteint les plus hauts sommets de la civilisation occidentale. Mais toute cette splendeur allait bientôt s'écrouler sous les coups de canons de la première guerre mondiale, pendant laquelle Blanca, comme une bonne partie des habitants de la ville, vécut parfois au bord de la famine.

    C'est pendant cette période marquée par le chaos et la dévastation que furent semées les graines de la quête mystique de Blanca. Elle se mit à lire les écrits spirituels de Tolstoï, les sermons du Bouddha et de maître Eckhart, la poésie mystique de Rilke et les romans ésotériques de Hermann Hesse et de Gustave Meyrink. Un jour, à l'âge de seize ans, tandis qu'elle traversait un parc en songeant à toute cette destruction insensée, se produisit l'un des événements les plus importants de sa vie. Soudain le monde matériel - les arbres, les rochers, le ciel, l'eau - s'anima d'une vie immense et s'emplit d'une lumière divine dans laquelle il n'y avait plus de ligne de séparation entre celle qui  percevait et ce qui était perçu, une unité qui, par définition, était amour perpétuel. L'espace d'un instant éternel, tout ceci lui fut révélé avec une force inouïe, et cette révélation allait être désormais le nerf moteur de sa vie.

       Blanca découvrit bientôt la Théosophie, qui donna une structure et une expression à son expérience. Elle s'immergea dans ce nouveau mouvement spirituel à une époque où celui-ci avait atteint l'apogée de sa popularité et de son dynamisme. En 1925, elle assista à la convention marquant le 50e anniversaire de la Société Théosophique qui eut lieu en Inde du sud, au quartier général de la société. Elle vécut ensuite plusieurs années en Hollande dans une grande communauté théosophique.

      Blanca fit la connaissance du "Messie malgré lui" de la Théosophie, J. Krishnamurti, et tomba sous son influence. Elle finit même par abandonner définitivement l'Occident pour aller enseigner à Bénarès, à l'école de Krishnamurti. En même temps, un compatriote autrichien saisit le pouvoir à Berlin. Il s'embarqua sur une voie de destruction et de racisme plein de haine qui anéantirait complètement et à tout jamais le monde où elle était née et qui allait emporter la plupart de ses amis et membres de sa famille.

      Plus tard, déçue par l'enseignement de Krishnamurti, elle reprit sa quête, qui la mena à l'ashram de Râmana Maharshi, le célèbre sage de l'Inde du sud. Elle trouva auprès de lui une grande paix, mais sa destinée était ailleurs. Elle toucha enfin au but lorsqu'elle rencontra Shrî Mâ Anandamayî, la grande mystique bengalie, que ses fidèles considéraient comme une incarnation de la Mère divine. De 1945 à sa mort, la vie d’Atmânanda fut de plus en plus centrée sur sa relation avec cette femme extraordinaire, relation dans l'unique but était la révélation du mystère de sa propre existence…

 

Les dernières années

 

     En 1965, une disciple hollandaise fit construire une charmante maisonnette pour Atmânanda dans la retraite de Mâ Anandamayî baptisée Kalyanvan non loin de la ville de Dehra-Dun. Situé à une altitude de 750 m, dans un beau et paisible jardin entouré de pins et de jaquiers, avec vue sur l'Himalaya, ce lieu était plus qu'Atmânanda n'avait jamais osé espérer et elle eut la joie d'y demeurer jusqu'à la fin de sa vie. Chaque après-midi, elle parcourait à pied les quelques deux kilomètres qui la séparaient de l'ashram de Kishenpur et dirigeait le kirtan auquel assistait fidèlement un groupe de disciples locaux.

     Quand je l'ai connue en 1972, Atmânanda avait depuis longtemps trouvé refuge dans son guru ; les luttes passionnées consignées ici étaient déjà un souvenir lointain. Au moment de notre première rencontre, malgré la grande différence d'âge (j'avais 23 ans et elle 68), elle m'a immédiatement traité comme un vieil ami. Nous restions tous les deux dans la même dharamshâlâ à Hardwar et assistions à la semaine de méditation et de jeûne, connu comme Samyam Sapta, qui se célébrait tous les ans et que présidait Mâ Anandamayî. Il pouvait faire très froid à cause du vent coupant qui traverse Hardwar durant cette période de l'année, et tard le soir dans ma chambre nous avions l'habitude de partager un breuvage chaud préparé sur l'indispensable cuisinière à pétrole qu'elle m'avait enseigné à utiliser. Je me souviens qu'elle m'a longuement interrogé sur ma formation, etc., comme si elle était à la recherche de quelqu'un, et je me souviens d'un moment précis où s'est produit une sorte d'éclairs de reconnaissance - quelque chose de profond vu dans la périphérie de la vision et qui se dissipe aussitôt qu'on se tourne pour le regarder.

      Après être devenu brahmachâri à l'ashram, je voyais assez souvent Atmânanda et l'aidais parfois dans son travail pour le journal de l'ashram, Ananda Vartâ, dont elle était l'éditrice. Elle considérait que traduire les paroles de Mâ Anandamayî et préparer les publications de l'ashram étaient sa sâdhanâ principale ; mais c'est toujours avec beaucoup de modestie qu'elle évoquait son rôle dans ce travail pour lequel elle était absolument indispensable et qu'elle accomplissait pratiquement toute seule.

      Malgré toutes ses occupations, Atmânanda était toujours prête à faire l'impossible pour aider les autres, en particulier les étrangers qui venaient de si loin pour avoir le darshan de Mâ Anandamayî et qui auraient pu se laisser décourager. C'était parfois une tâche ingrate, pas toujours appréciée par certaines autorités de l'ashram ; celles-ci n'encourageaient les étrangers d'aucune façon, surtout après l'invasion hippie de la fin des années soixante. Elle avait l'impression que Mère voulait qu'elle aide ces gens, elle qui se trouvait dans une situation idéale pour comprendre leurs besoins et leur expliquer le protocole de l'ashram.

       Un célèbre astrologue de Bénarès qui avait établi l'horoscope de Atmânanda lui dit qu'elle mourrait à l'âge de soixante-quatorze ans. En hindi, on considère d'habitude que de telles prédictions, basées sur des calculs précis, sont généralement exactes. À l'époque où cette prédiction aurait dû se réaliser, elle en fit part à Mâ qui lui dit : "Eh bien, considère que ta vie est à présent terminée. Dorénavant tu vivras sur le temps que je t'accorde et ta vie m'appartient." C'était bien sûr une réponse qui la comblait de joie ; en fait, sa santé s'est améliorée de façon notable à partir de ce moment-là.

      C'est pendant cette période (1979) que Mâ Anandamayî envoya Atmânanda à Gaya, antique cité de pèlerinage,  pour faire célébrer ses rites funéraires par les pandits du lieu selon la tradition. Ceci marqua son entrée officielle dans le sannyâs, l'état final du renoncement, dans laquelle on est totalement mort au monde. Elle portait la robe ocre du sannyâsin depuis longtemps déjà, mais avec ce rite elle a fait un pas irrévocable. Extérieurement, pourtant, elle tenait tout cela secret.

    Vers la fin de 1980, la santé de Mâ Anandamayî commença à se détériorer sérieusement. Elle cessa de prendre des aliments solides et n'absorba plus qu'une alimentation liquide minimale. De grands Mahâtmâ vinrent la voir des quatre coins de l'Inde, La suppliant de rester dans son corps pour le bien du monde qui avait tant besoin d'Elle. On croyait fermement qu'elle avait le pouvoir de se guérir, si seulement elle en avait le "khéyâl". Mais il apparut finalement qu'elle n'avait pas de "kheyal" à ce propos, sinon celui de partir vers l'avyakta, le Sans-forme qui, disait-elle, l'appelait. Finalement,  le 27 août 1982,  elle abandonna son corps à l'ashram de Dehra-Dun - Kishenpur. Selon ses propres instructions, son corps fut transporté à son ashram de Kankhal (à Hardwar), où elle donna son ultime darshan. Après le départ de Mâ, Atmânanda s'absorba plus que jamais dans son travail. Elle donnait l'impression de travailler "contre-la-montre". Elle me dit d'un ton joyeux qu'elle voulait être prêtre quand la mort viendrait la chercher, et qu'à cette fin, elle mettait ses affaires en ordre (elle se préoccupait, par exemple, de ce qu'elle devait faire d'un vieux pot que je lui avais donné).

C'est à cette période (fin 1984) qu'Atmânanda m'a parlé pour la première fois de son Journal. Elle me dit qu'elle avait toujours eu l'intention de le détruire et ne l'avait jamais montré à personne. Récemment, alors qu'elle s'apprêtait à le jeter, elle s'était mise à le relire et s'était dit "qu'il pourrait peut-être intéresser quelques personnes". Elle m'a demandé de le lire et de lui dire ce que j'en pensais, et m’a suggéré de venir rester près d'elle afin d'accomplir ce travail. Malheureusement, pressé par le OTAN et à mon grand regret, je ne pus accomplir ce travail au cours de ce séjour.

    Atmânanda est décédée en quelques jours d'une infection en fin septembre 1985, juste après avoir relu le premier exemplaire du ‘Jay Ma’ en français pour lequel elle avait donné l'inspiration initiale.

 

 

Quelques réponses de Mâ notées par Atmânanda dans son journal:

 

Almora, 8 juin 1954

 

    Entretien privé avec Madame M. (une Occidentale).

Madame M. a demandé ce que signifiait vraiment la doctrine chrétienne du salut par la foi dans le Christ sanctifié.

Mâtâjî : Il y a bonheur et souffrance, péché et vertu, vie et mort : ces couples d'antagonismes sont la croix sur laquelle le Christ est crucifié. Mais il est la vérité éternelle qui transcende la dualité, c'est pourquoi il a souri sur la croix. C'est ce que nous devons faire. C'est là notre sauveur. C'est aussi la voie hindoue. C'est aussi l'idéal des rishis.

     Méditez sur le Christ en tant que lumière du monde, la lumière intérieure comme la lumière extérieure du soleil et de la lune. Tous sont en lui et Il est dans tous. Il est la lumière entre vos sourcils. Si pendant la méditation vous avez des visions de Kali, Durgâ, Mâ, Shiva, considérez-les également comme des formes du Christ et non pas comme des formes distinctes de lui. Si vous rencontrez un grand être spirituel, dites-vous : "C'est le Christ qui s'est révélé à moi sous cette forme même. Toutes les formes sont ses formes. Il est vaste, et n'est pas uniquement limité à la forme de Jésus. Considérez votre demeure comme celle du Seigneur. Brûlez de l'encens et réservez un siège spécial pour la méditation. Méditez et lisez des textes sacrés. Laissez vos enfants vivre leur vie et passez la vôtre en contemplation.

 

Nainital, 28 juin 1954

Dans la soirée du 25 Mâtâjî a parlé jusqu'à une heure du matin. Quelle qu'un lui a dit : "Quand vous serez partie, nous nous sentirons très seuls : comment ferons-nous ?"

Mâtâjî : Je ne pars jamais. Pourquoi voulez-vous me repousser au loin ? Je suis toujours avec vous.

Question : Alors, demeurez-vous dans nos coeurs ?

Mâtâjî : Dans vos coeurs ? Pourquoi voulez-vous m'enfermer dans un endroit particulier ? Sang de votre sang et moelle de vos os, voilà ce que je suis. C'est la vérité, je ne dis jamais de mensonges.

     Le lendemain soir, dans une salle bondée (il y avait essentiellement des femmes), Mâtâjî a dirigé le kirtan et a chanté Bhagavan et Sita Ram, Prana Ram. Quelqu'un dit à nouveau : "nous sommes venus vous voir chaque jour. Maintenant que vous partez,  notre vie va nous sembler vide sans vous. Que faire ?"

Mâtâjî : Pourquoi dites-vous que je m'en vais ? Je suis votre petit enfant et je suis toujours avec vous. Souvenez-vous de cela : je suis toujours avec vous. Je ne vous demande pas de faire des rétentions de son élève, de vous asseoir le dos droit, de vous purifier. Tel que vous êtes, je suis avec vous. Un enfant est avec ses parents, quelle que soit leur caractéristiques.

Quelqu'un : Nous vous considérons comme notre Mère, pas comme notre enfant.

Mâ : Mère, c'est aussi très bien. Une mère quitte-t-elle ses enfants? Non, jamais. »

 

 

Atmananda Voyage vers l’immortalité texte établi par Ram Alexander, traduit en français par Jack Gontier Accarias l’Originel p.9-11,  296-9,

282-3, 303-4.

 

 

« Comment j’ai été admis

dans les ashrams de Mâ. »

 

Par Swâmî Bhaskarananda

 

 

Après un premier darshan de Mâ dans un train en partance, Baskarananda a revu Mâ assez souvent quand elle passait à Bombay. Pendant les vacances, il la rejoignait, en particulier à Shimla en Himachal Pradesh, c'est-à-dire dans l'Himalaya. Mâ n'avait pas encore accepté qu'il abandonne son emploi. Cependant, arriva un été où les choses furent différentes :

 

Pendant la saison chaude, nous avions l'habitude d'aller à Shimla. Progressivement,  j'ai fait connaissance de tout le monde autour de Mâ. Celle-ci était à Solan : elle m'a fait appeler. Pour ma part, je gardais toujours sur moi ma lettre de démission. [Resignation letter, en anglais dans le texte hindi]. J’avais eu cinq emplois de fonctionnaire successifs, mais il n’y avait pas de congés en vue, et je pensais que ces emplois n'avaient pas de sens. Je ne voulais pas rester à tourner  vide et donc je désirais me consacrer à une oeuvre qui me motive vraiment. Mâ m'a fait appeler à Solan : "Est-ce que maintenant tu peux abandonner ton travail ?" C'était un ou deux ans après la demi Koumbha-Méla (vers 1950). Mâ me donna l'instruction d'aller à Vindhyâchal [célèbre lieu de pèlerinage à la déesse à une centaine de kilomètres sur le Gange en amont de Bénarès].

Il y avait avec moi Mahavir Trivedi, le père du gouverneur du Goujarat. Il m'a dit "Va-donc à Vindyâchal!" C'est ainsi que j'y  suis parti. J'y étais complètement inconnu. Je me suis présenté, et on m'a dit : "Nous allons te confier la gérance de l'ashram". On m'indiqua comment m'y prendre dans tous les détails. À cette époque, nous recevions la somme de seize roupies par mois, dépenses de nourriture étant à part. Il n'y avait pas d'eau dans cette partie de Vindhyachal qui se trouvait sur la colline de la déesse ashtabhujâ [la déesse à huit bras, une grotte sacrée tout près de l'ashram même de Mâ.]. Il fallait remplir d'eau de grands récipients  au pied de la colline et les monter. Avec ce petit stock, nous avions à arroser les plantes et les arbres, en garder assez pour le bain, la cuisine et l'eau de boisson. Dans cet ashram de Vindyâchal, on sent jusqu'à nos jours l'influence, les vibrations de Mâ. J'ai eu de bonnes expériences là-bas. (Au moment où il raconte ces souvenirs, Swâmîjî était dans l'ashram de Bhimpura sur les bords de la Narmada). De même qu'il y a une grotte ici, il y en avait une aussi là-bas. J'y ai pratiqué l'assise méditative. Ma m'avait prévenu qu'il faisait très chaud là-bas et que le terrain était rocailleux, autant qu'à Omkareshwar [un lieu de pèlerinage célèbre proche des sources de la Narmada]. Dès les huit heures du matin il y avait un soleil de plomb comme si c'était déjà midi. Ainsi, Mâ m'a conseillé de me rendre dans une sorte de crypte à partir de sept heures et demi ou huit heures du matin et de n'en ressortir que le soir. À ce moment-là,  je pouvais me mettre à préparer ma cuisine. Je me suis mis à m'efforcer de suivre ces instructions de Mâ.

- Qu'en est-il advenu de cet ami qui était proche de vous?

- Mon ami est resté à Bombay. Il s'est marié. Quant à moi, j'avais l'esprit de vagabond, de fakir,  fakkararâm,  depuis l'enfance.

- Comment se déroulait votre sâdhanâ ?

- J'ai réalisé que Mâ m'avait envoyé là, mais qu'elle ne m'avait pas expliqué comment pratiquer, ni également quel mantra je devais réciter. J'ai donc médité selon ce que je ressentais. À l'époque, je lisais beaucoup les livres de Bhaïjî sur Mâ. J'ai réalisé que celui-ci s'était tellement investi dans un renoncement intense et dans la dévotion à son objet d'amour spirituel qu'il s'était mis à le voir partout.

Dans cette période de début, j'étais dans un état qui faisait que je ne m'occupais pas de la nourriture et des autres détails matériels. Un jour, soudain, Mâ arriva. Elle a vu tout mon emploi du temps quotidien. Elle m'a dit de venir avec elle. Swâmîjî aussi était venues à Vindhyachal à cette période, cet ashram servait de centre de remise en forme.

- Comment faisiez-vous financièrement ?

Tous les mois ou tous les deux mois, il y avait de l'argent qui était envoyé de Bénarès. Mais un certain mois, rien ne vint. Je n'en ai pas parlé. Swâmîjî m'a demandé : "Pourquoi ne m'as-tu pas parlé de cette question d'argent, certainement je t'en aurais envoyé, pour peu que j’en ai eu à ce moment!" Pour ma part, je me débrouillais en cuisant des épinards. Mahâvîr Trivedî était venus avec Swâmîjî.  Mâ était également arrivée. Swâmîjî lui a dit : "Est-ce que vous vous rendez compte que, dans l'ashram de Kashi tout le monde mange à sa faim et boit, et lui, il reste seul, il suit toutes les règles, il en arrive à oublier de cuisiner pour lui-même, et ne fait pas attention au fait qu'on lui envoie de l'argent à temps. Mâ me dit : "Je vais préparer moi-même la cuisine pour Swâmî Parâtmânanda et tu vas manger avec nous." Ainsi donc, je prenais mes repas avec Swâmîjî. J'ai effectué les travaux qu'il me demandait. Je ramenais le marché, et j'étais nourri.

- Qu'est-ce que Mâ a dit en entendant toute cette histoire?

- Mâ m'a emmené avec elle à Bénarès. Elle a réuni tous les personnes importantes de l'ashram et leur a dit : "Est-ce que vous pouvez rester sans nourriture? Ce jeune brahmachâri a passé un mois sans argent et il n'a même pas écrit à qui que ce soit". Chacun se mit à rejeter la responsabilité sur les autres. Mâ leur dit : "Personne ne va à l'ashram de Vindhyachal. Lui, il y est resté seul. Il faut qu'il soit soutenu." C'est ainsi que Mâ a organisé concrètement mon séjour à Vindhyachal.

- Racontez-nous de façon directe le moment où Mâ a immédiatement accepté le désir de votre coeur? 

-  Il y a  plusieurs exemples de cela, mais il y a une première occasion où la grâce de Mâ m'a profondément touchée. C'était la période de l'anniversaire de "ma Mâtâjî". Je ne savais pas très bien quoi faire à cette occasion. Il y avait des sadhous qui nous rendaient visite. J'ai organisé un repas pour eux. À cette époque-là il y avait une Didi qui vivait dans l'ashram et qui m'avait conseillé d'offrir un repas à ces deux sadhous. Elle-même,  avec beaucoup d'amour, le leur a préparé. Ces deux sadhous sont donc venus et ont pris leur nourriture. Au pied de l'ashram de Vindhyachal, il y avait la soeur de Gurupriya Didi. C'était elle qui s'occupait principalement de la gestion de l'ashram. Je lui ai demandé d'apporter du prasâd. Elle refusa en disant qu'elle ne préparait pas la nourriture de la shraddha [offerte en mémoire des défunts, elle voulait sans doute dire qu'elle ressentait l'absence de Mâ comme une mort] ". Il m'est venu à esprit que si Mâ pouvait venir, nous aurions la chance d'avoir son prasâd directement. Sur ces entrefaites, quelqu'un est venu m’annoncer qu'une information de Bénarès disait que Mâ allait arriver dans une heure. Ce que j'avais pensé s'était donc réalisée. J'ai appris de plus que Mâ s'était assise pour le satsang mais avait refusé le repas qu'on lui avait proposé et par des signes de main avait demandé qu'on prépare une voiture pour aller à Vindhyachal. Je fus envahi d'une joie extrême en trouvant ainsi une réponse [le mot anglais response est employé au beau milieu du texte en hindi]  à mon désir intime.

    Je suis allé trouver cette Didi qui avait préparé la nourriture et lui ait annoncé que Mâ arrivait. Elle en fut extrêmement heureuse. Sur ces entrefaites, Mâ est parvenue à l'ashram, et elle a dit : "Apportez-moi mon repas à l'étage". Didi alla directement chercher la nourriture et l'apporta à Mâ. Celle-ci la mangea. Je me trouvai là-bas aussi. Biloudi (cette soeur de Gurupriya Didi dont nous avons parlé) ne mangeait pas avant d'avoir donné à manger à Mâ. Après que Mâ ait pris sa nourriture, elle a obtenu un bon prasâd de Mâ. Ce qui se passait correspondait en fait à l'état intérieur de chacun. Le Seigneur est omniprésent. C'est Lui qui nous dirige de l'intérieur, l'antaryâmî. Si vous pensez que Mâ va venir, elle arrive! Il en a été ainsi avec moi plusieurs fois à Vindhyachal.

- Etiez-vous en  congé de votre travail à cette époque ?

- Oui, j'avais demandé des vacances pour venir à Solan : mais en fait, je ne suis pas retourné au bureau. Tout simplement, je ne suis pas revenu non plus à la maison. Je suis parti de Vindhyâchal à Bénarès. A cette époque, c'était là que se trouvait le quartier général de la Sangha [mouvement] de Mâ. J'ai passé plus d'un an et demi à Vindhyachal. Il faisait tellement chaud là-bas à partir de 8 heures du matin qu'un vent brûlant se mettait à souffler, ce qu'on appelle le loo dans ces régions. J'avais donc l'habitude, sur les conseils de Mâ, de demeurer dans la grotte. J'y faisais ma méditation. Le soir, je me débrouillais avec ce qu'il y a avait comme provisions. On trouvait là-bas beaucoup de mangues. Je me faisais une soupe en faisant frire les mangues vertes. Il y avait aussi du lait le soir. Mâ avait donné les instructions suivantes : "Trempe une ou deux chapatis dans le lait et mange-les, ne te soucie pas de préparer la cuisine !" C'était ce que je faisais.

      De cette façon je suis resté à peu près deux ans à Vindhyachal. Mâ y revenait souvent. Il n'y avait pas de sentiment de solitude, tout au contraire, il  semblait quelqu'un progressait avec moi. [Ou alors "qu'il y avait quelqu'un de grand avec moi"]. Je me suis mis à lire les livres de Mâ. Il y a avait une grande grâce palpable de notre vénéré Bhaïjî, bien qu’il n’était plus dans son corps. C’était une expérience aussi évidente que de constater que deux et deux font quatre.

- Quels étaient vos sentiments à l’époque ? De quelle façon pourriez-vous nous donner un avant-goût de vos expériences ?

- Il n’y a pas de paix dans le monde extérieur. La véritable paix n’est qu’à l’intérieur. Voilà ce qu’il faut rechercher, selon les paroles de Mâ elle-même : « Se connaître soi-même, se trouver soi-même, voilà le devoir de l’être humain. »

   Quand je suis allé retrouver Mâ, elle m’a dit : « Rends-toi à Uttar-Kâshî [la première bourgade quelque peu importante sur le Gange après sa source à Gomukh au dessus du village de Gangotri], il faut que tu t’y occupes du temple de Kali et fasse son service. »

 

Traduit du hindi par Vigyânânanda

Amrita Varta, octobre 2004, p.27-29

 

 

En compagnie de Ma Anandamayi

 

Par Bithika Mukherji

 

Mon initiation

 

  Le jour de Mahâshtami, le 2 octobre 1946, ma sœur vint soudain me voir et me dit d'aller dans la chambre de Mâ quand j'aurais fini mon travail et de ne rien boire au manger car j'allais être initiée. Initiée ! Avant que je puisse demander des précisions, elle disparut.

    Je n'étais pas du tout préparée pour cette situation délicate. Une douzaine de questions se posaient automatiquement en moi. Qui donc allait m’initier ? Je pensais à tous les ascètes de l'ashram un par un et ne pouvais me réconcilier avec une initiation par un quelconque d'entre eux. Peut être Shrî Mâ elle-même ? Mais elle ne donnait jamais d'initiation ! J’étais en proie au doute et à la méfiance, mais je terminai mon travail qui consistait à aller porter la nourriture dans la salle du rituel, et m'approchai lentement de la chambre de Shrî Mâ. J'y ai trouvé en plus d’elle Didimâ (la mère de Shrî Mâ), ma mère et ma sœur. Shrî Mâ s'adressa à moi : "Assieds-toi ici près de ta mère. Elle sait quoi faire. Aujourd'hui, c'est un jour très favorable – Mahâshtami (le jour, vers la fin de la Durga poûjâ, où la déesse mère a tué le démon Mahîsha) les Shastras sont de l'avis qu’être initié par sa mère, c'est gagner quatorze fois plus de mérite que de l’être  par un autre gourou". Elle a pu avoir dit d’autres choses aussi mais j'étais tellement soulagée que je n'enregistrais rien d'autre excepté le fait que le gourou ne serait pas quelqu’un que je ne puisse accepter. J'occupai avec reconnaissance le siège déjà désigné près de ma mère.

    Celle-ci, toujours sereine et calme, semblé l'être plus à ce moment-là ; elle avait une qualité de silence qui m'a alors frappée comme étant inhabituelle. Shrî Mâ sortit avec ma sœur, en laissant Didimâ, ma mère et moi-même dans la chambre. Shrî Mâ était très occupée en ce jour important et elle ne pouvait guère se libérer plus que pendant quelques moments, pourtant elle continua à aller et venir et je pense qu'elle était à l'intérieur quand ma mère m'a effectivement donné le mantra. En tous cas, elle était là pour accepter mon offrande rituelle de fleurs, poushpânjalî, à ses pieds lors de la conclusion de la cérémonie.

    Plus tard, j'ai pu reconstituer les événements de la journée. D'abord, Shrî Mâ avait demandé à Didimâ de donner l'initiation à ma mère. Shrî Mâ avait tout arrangé elle-même car ma mère, ne s'attendant pas du tout à cela, était perdue sans recours pour se procurer les objets nécessaires, comme un tapis pour s'asseoir, des fruits, des friandises et des fleurs. Dès que ma mère avait reçu  l’initiation, elle se trouvait dans une position qui lui permettait de communiquer le mantra aux autres. Ma sœur vint la première. Shrî Mâ était assise avec elle durant tout ce temps, en les guidant. Shrî Mâ révéla aussi les mantras à ma mère par l'intermédiaire de Dîdîmâ. Ma mère ne savait rien de ces rites et cérémonies. Dîdîmâ nous fit comprendre non sans peine ce qu’il fallait faire et comment accomplir le rituel de la poûjâ du soir, le sandhya. En dernier lieu, Didimâ me dit : "Shrî Mâ elle-même est ton gourou. Le gourou et elle sont les mêmes - médite toujours sur cette vérité."   Cela fait maintenant juste un peu plus de cinquante ans depuis ce jour-là ! La pensée qui prédomine dans mon esprit, c'est de me demander comment, avec une grâce qui nous a autant inondé -et si constamment, nous avons pu rester les mêmes sans avoir été totalement transformés. Ma consolation doit être que Shrî Mâ savait pleinement combien le matériel sur lequel elle agissait était récalcitrant ! ...

    Haribâbâjî était aussi à Delhi. Il souhaitait rencontrer Gandhijî qui était en ville à cette époque. Le nom de Shrî Mâ était suffisant pour ouvrir toutes les portes. Nous sommes arrivés à la résidence de Gandhijî avec une colonne de voitures dans la mesure où tous ceux qui étaient dans les environs  de Mâ désiraient aller avec elle où qu'elle aille. Gandhijî la reçut avec une grande affection et un grand plaisir. Il parla de sa visite à Sevagram (son ashram de service près de Wardha dans le centre de l’Inde) et de la manière dont elle ne voulait pas rester avec lui et dont il n’était pas en faveur de ses déplacements incessants. Shrî Mâ lui avait dit avec une certaine insistance : "Pitaji, je ne vais nulle part loin de vous, je suis toujours avec vous. Croyez ceci. Cette fille qui est la vôtre ne dit jamais quelque chose qui ne soit la vérité." Gandhijî l'a crue, mais ils étaient réticents à la laisser s'en aller, tout comme chacun l’était, du mahâtmâ jusqu'au simple enfant.

     Il passa le bras autour d'elle et ouvrit la voie en direction de la réunion de prière. C'était évident qu'il n'était pas intéressé aux mahâtmâs qui étaient venus le visiter. Shrî Mâ le retint jusqu'à ce qu'il ait reconnu leur présence et on organisa les choses pour que ceux-ci puissent aussi être placés sur l'estrade. Upadhyâyajî, un proche de la famille de Nehru qui connaissait Shrî Mâ depuis les jours de Kâmalâ Nehru (l’épouse du Pandit), était présent. Il organisa les choses de la façon la plus satisfaisante qui soit. Gandhijî fit s'asseoir Shrî Mâ près de lui.

     Il était d'une humeur joyeuse. Il lui parlait, et ensuite parlait d’elle à l'assemblée. Je pense qu'il demandait des donations ou quelque chose du genre. Je me souviens qu'il disait : "Donnez généreusement ; voyez, ma fille (bachî) est ici. Que va-t-elle penser de vous si vous comportez d'une façon avare !" Il fit rire l'assemblée un bon nombre de fois.

    Cela allait être leur dernière rencontre. La date tragique du 30 janvier 1948, l'assassinat du Mahâtma, n'était plus éloignée. (p. 143)

    Les parents de Bithikâ lui parlent de perspective de mariage, mais après  réflexion, elle leur dit qu'elle préfère rejoindre sa sœur Rénou  comme brahmachârinî dans les ashrams de Mâ.
    Mon père parut stupéfait mais il ne dit rien. Bien après, en fait des années après sa  mort, ma mère me parla d'une conversation qu'il avait eue à mon sujet avec Shrî Mâ à cette époque à peu près. Il avait exprimé son angoisse à propos de mon futur, qui semblait tellement incertain à ses yeux et lui avait dit : "Je ne serai pas ici pour m'occuper d'elle." Shrî Mâ, alors, avait prononcé ces mots rassurants, qui ont aussitôt dissous toute son anxiété à mon sujet : "Mais je suis là !" (en bengali : ami to acchi ); ainsi donc, Shrî Mâ est restée à mes côtés à travers toutes les vicissitudes de la vie. Même en des occasions que d'autres gens considéraient comme désastreuses, je n'ai pas connu la peur, ni ne me suis sentie incapable de faire face ; Shrî Mâ était toujours et est toujours avec moi.

   Malgré ce désir de Bithikâ, Shrî Mâ demanda sans qu'elle le sache à son frère Bindou d'obtenir les formulaires d'inscription à l'université de Allahabad pour qu'elle puisse passer ses examens de maîtrise en philosophie en 1947. (p. 144)

    Les temps étaient troublés pour notre pays. On entendait de tous côtés des nouvelles de combats de rue et de massacres d’hindous par les musulmans. Shrî Mâ écoutait calmement tous ces récits de malheur. Elle s'exclama une fois : "C'est Dieu sous forme de dévastation et de cris de terreur !" (hahaka rûpe Bhagavân). On ne peut s'empêcher de ressentir qu’en présence de Dieu, le mal est le plus grand mystère sur terre. (p. 145)

   De 1947 à 1950 eut lieu à l'ashram de Shrî Mâ à Bénarès un grand sacrifice au feu, le Mahâsavitrî yajña, accompli pour la paix du monde. Cet événement eut un grand retentissement et aida à faire  connaître l'organisation de Mâ dans l'Inde entière.

    Durant toute cette période, Didi était toujours à court d'argent. Et Mâ elle-même nous raconta l'histoire suivante : un jour, Shrî Mâ était assise dans la pièce qui donnait sur le balcon du côté ouest de l'ashram, et il n'y avait que Didi avec elle. Didi lui disait : "Je me suis lancée dans cette grande affaire, mais je ne sais pas comment je vais pouvoir en couvrir les dépenses même pour demain !" Dans l'intervalle, ma mère s'était approchée de la porte et hésitait à entrer. Mâ dit : "Entrez, qu'est-ce que c'est ?" Ma mère avait de l'argent avec elle qu'elle avait apportée en guise de contribution pour le yajña. Elle hésitait à offrir cette somme en face de Shrî Mâ. C'est alors qu'elle la plaça dans les mains de Didi, qui l'accepta avec grand soulagement. Shrî Mâ avait l'habitude de raconter cette histoire aux gens plus tard en disant : "Quand Didi était dans le désespoir, cette Lakshmî (ma mère) vint avec l'argent pour le lendemain, et après cela, celui-ci a tout simplement coulé à flots et Didi n'a plus jamais eu à se faire de soucis à propos des dépenses du yajña."

   L'appréciation de Shrî Mâ pour le peu que chacun pouvait faire était réellement phénoménale. Une compilation de telles anecdotes remplirait facilement un volume entier. (p. 147)

 

 Un miracle de Shrî Mâ juste sous mes yeux

L’un des villageois de Vrindâvan, Manohar, était le préféré de  Haribâbâjî Mahârâj. Il avait une bonne voix et menait souvent les kîrtans. Sinon, il était quelque peu dissipé et causait des tas d'ennuis à Haribâbâjî par ses comportements irresponsables. A ce moment précis, il se conduisait très bien. Il s'était mis à travailler régulièrement dans les champs et avait gagné un peu d'argent. Il acheta des céréales avec sa première paye et les apporta à Shrî Mâ. Il voulait que Didi cuise un pot de tahri, du riz frit avec des légumes, et qu’ensuite Shrî Mâ en distribue à chacun.

     Une fois prêt, on apporta à Shrî Mâ le pot de riz. Elle se mit à distribuer le prasâd avec une grande cuiller. Aussitôt que les gens apprirent que Shrî Mâ était en train de donner le prasâd, ils vinrent en courant de tous les coins de l'ashram. Shrî Mâ remonta d'une marche. Je ramassai le pot et le tint pour elle. Elle était devenue très calme et il y avait sur son visage un regard éthéré. Je pressentais que quelque chose de merveilleux était en train d'arriver avec le pot de riz. Il semblait être approvisionné d’une façon inépuisable. Ce n'était pas un grand pot, on pouvait le tenir facilement dans une main. D'autres gens aussi ont eu la même pensée - une personne est même montée pour jeter un coup d’œil dans le pot. Je lui fis signe s’en abstenir et j'ai éloigné le pot de lui. Deux cent personnes ont dû recevoir le prasâd ce jour-là. Shrî Mâ resta là avec une cuiller en main jusqu'à ce que la dernière soit venue et repartie. Quand elle laissa tomber la cuiller dans le pot,  il était tout à fait vide.

    J'ai toujours trouvé que le mot "miracle" n'était pas adapté en ce qui concernait Shrî Mâ. Nous ne voyions pas de ligne de démarcation entre le normal et ce qu'on pourrait appeler le supra-normal. Sa compréhension, sa compassion réduisait à néant nos fragilités humaines - demander nous amenait à recevoir cent fois plus ; si l'on avançait d'un pas, elle s'approchait de dix. Elle était en elle-même le miracle. Son regard profond pouvait créer, métamorphoser ou établir des liens de fidélité avec quiconque. Il n'y avait pas d’ "autre" pour elle. Ce que Manohar a provoqué ce jour-là, le 30 janvier 1947, est l'un des nombreux incidents de ce genre, mais pourtant cela a été en soi quelque chose d’une beauté et d’une générosité qui embrassait tout.

 

Grâce à de bons résultats aux examens de philosophie et de sanskrit, j'ai obtenu une double bourse. J'ai pris le premier mois de ces bourses et l’ai déposé  sur le lit de Shrî Mâ, en lui expliquant ce dont il s’agissait. Shrî Mâ dit : "Mets l'enveloppe à l'intérieur de la tête d'oreiller", ce que je fis. Personne d'autre n'était dans la chambre. Je mentionne ce petit incident car il allait avoir une suite. (p. 148, 149, édition française en cours d’édition chez Agamat, Paris – Sous le titre En compagnie de Mâ Anandamayî – Traduit de l’anglais par Geneviève Koevoets et Jacques Vigne)

 

 

 

 

 

 

 


 

 

Le soleil du Soi

 

Anthologie de pensées de Swami Ramatîrtha

 

 

 

Citons des extraits de ce que Swami Ramatîrththa dit par exemple sur les religions :

 

-    Que l’homme ose être divin, puisque Dieu a osé être humain.

 -   Il est bizarre, très bizarre que les gens veulent se piller les uns les autres - en ce qui concerne les biens matériels - mais en ce

qui concerne la richesse supérieure, spirituelle, quand on la leur

offre, ils veulent tuer celui qui la donne.

-            A Lahore comme à Lucknow, la communauté musulmane Shia sort en procession un cheval décoré qu'on appelle Douldoul. Les fidèles l'honorent et le couvrent de fleurs, car il considère qu'il est le cheval de l'Imam, le petit-fils du prophète Mohamed. Il n'y a personne de physique qui le chevauche. Ce corps est votre Douldoul. Son cavalier, l’ego, doit être annihilé Dieu seul doit le chevaucher et contrôler. Ainsi, ceux qui permettent à leur corps d’être contrôlé par Dieu lui-même sont adorés dans le monde entier. Si vous voulez vraiment être contrôlés par Dieu, avec une détermination forte et une foi ferme en lui, non seulement vous remuerez ce monde, mais vous inspirerez également des milliers d'autres mondes comme celui-ci, et ce, sans efforts.

-   Ne soyez pas géocentrés en faisant tourner le soleil du Soi autour de la terre de vos désirs égoïstes. Faites votre révolution copernicienne, et soyez héliocentrés.

-   Quand l’or est ingéré tel quel, c'est un poison, mais quand il est traité, il peut devenir un médicament puissant. De même, l'ego en tant que tel est nocif, mais quand il est  raffiné et rendu subtil pour atteindre les dimensions du « Je » cosmique, il devient le meilleur des médicaments.

- Si quelqu'un commet un crime, il est puni. Mais s'il meurt durant l'instruction, sa peine tombe automatiquement. De même, quand l'ego disparaît, la punition des péchés s’efface d’elle-même.

-   Il est très frustrant de remarquer que vous étudiez les livres religieux des autres pour y trouver des points faibles à ressortir durant vos séances d'insultes publiques, mais, hélas, vous n'en faites pas ainsi pour en découvrir les bons côtés qui pourraient vous aider dans votre développement et évolution spirituelle. Malheureusement, vous avez développé la nature de la sangsue qui ne peut s'empêcher de sucer le sang du  sein de la femme, à la place du lait qui se trouve pourtant si proche. On doit stopper immédiatement ce genre d'antagonismes religieux. Vous concéderez que c'est un grand obstacle à votre progrès individuel et national.

-   Je ne veux pas dire que vous devez abandonner la religion dans laquelle vous êtes nés et vous avez été éduqués. Mais je mets l'accent

sur le fait que ce serait un suicide spirituel si vous considériez qu'il  est un péché d'enjamber les quatre murs de votre propre religion pour aller voir les autres également. Il n'y a pas de mal à cela… qu'est-ce qui se trouve à la racine de ce mépris et de cette haine entre les

religions ? Le manque qu’ont les gens de connaissances et d'expérience de leur propre religion. Un poète persan dit : « Notre liberté dépend de notre maturité, car le fruit vert reste attaché à la branche et ne peut se libérer avant d'être mûr. »

-   De même qu'on a limité par étapes la monarchie absolue en Angleterre, ainsi il est temps d’ôter ses pouvoirs à ce tyran qu'est le Dieu personnel et de réussir la liberté religieuse.

-   Emerson disait : « Chaque être humain est Dieu  qui joue à l'idiot. »

-   En s'adressant aux chefs musulmans de Lucknow qui sont venus le visiter pour parler de religion :

Chers amis, le sens littéral de koufra est « cacher ». Quoi ? Cacher  la la Vérité ou la Réalité. Est kafir (infidèle) celui qui cache la Vérité. Comment un kafir cache-t-il la Vérité ? Il la cache derrière le rideau de son ego.

-    Sans pratiquer les principes de la religion, consciemment ou inconsciemment, dans notre vie quotidienne, il nous est impossible d'obtenir aucun succès, aucune prospérité, progrès, paix,  pouvoir, santé, connaissance, art, grâce ou aucune autre bénédiction quelle qu’elle soit. Une personne atteint le succès simplement quand elle poursuit, qu'elle le sache ou non, le chemin de la religion dans ses pensées et ses actions.

 

 

Voici maintenant des pensées extraites des Carnets de notes de Râma :

 

-    Nous ne pouvons connaître une religion, une science, un art ou  une personne tant que nous ne l'aimons pas.

-  Celui qui excelle dans la pensée religieuse doit prendre seulement cette nourriture qui le garde un avec le Tout. Tout autre forme de nourriture est aussi nocive que le vin et l'opium, car elle le fait se ressentir autres que ce qu'il est.

-  Les points forts des religions, en très bref : intellectuellement, le védanta ; moralement, le bouddhisme ; pratiquement, le christianisme ; religieusement, le vishnouisme ; pour l'intensité du sentiment, l’islam.

-   C'est une idiotie qualifiée de sacrifier l'homme intérieur pour l'extérieur. C’est laisser le centre de gravité tomber à l'extérieur de soi-même et par conséquent, trébucher.

-   La bagarre entre les différentes formes religieuse illustre cette histoire pleine de sens des chevaliers qui ont commencé un combat à propos de la couleur d'un écu qu’aucun des deux n'avait regardé sur plus d'un côté. 1

-   Une foi qui repose sur l’autorité n’est plus une foi..

-   La religion est décriée comme étant une relique de l'époque barbare. Or, les animaux et les barbares mangent aussi tout comme nous le faisons. Devons-nous dire en nous basant sur cela que le fait de manger est une relique de l'époque barbare ?

-   La religion est commune au sauvage et à  l'homme civilisé. C’est quelque chose qui apaise la faim et la soif de l'âme et représente une nourriture essentielle pour le corps. Les articles qui sont consommés, la manière de les manger peut changer de temps à autre, mais le fait de manger en lui-même ne peut jamais être abandonné, de même qu'on peut faire l'économie d'aucun des éléments essentiels de l'alimentation.

-    Un homme bon dans un ciel fermé sur lui-même serait en enfer.

-   Pourquoi devrais-je prier ? En effet, tous les objets lointains ou proches ne font que répondre aux besoins les plus intérieurs de mon esprit. J'apporte ma joie, ma gratitude, mon amour. J'entre dans la vie, sans peur et plein de confiance. Je me purifie de toute pensée de haine. Crainte. Je fais de mon labeur quotidien un chant de louange. J'aime la aime la terre et je sens sa vie même comme une partie de moi. Ma Ma Ma seule prière, c'est le bonheur que j'aime.


-    L'attitude du monde des conservateurs à propos des réformateurs et des prophètes : «  Tuer  le  docteur et donner ses honoraires à la uvaise maladie. »

-   En hydrostatique, une fine colonne d’eau peut contrebalancer, à la er à la même hauteur, tout un océan. Ainsi donc, vous pouvez contrebalancer balancer tous les prophètes et les philosophes du monde.

-   Les credos sont la grammaire des religions. Le langage ne découle jamais de la grammaire, c'est l'inverse qui se passe. Quand le langage progresse et change pour des causes inconnues, la grammaire doit suivre.  La grammaire et la tombe du langage

-  Toute la charité et la générosité des riches : « Ils nettoient l’extérieur de la coupe ou du plateau, mais à l'intérieur ils sont remplis d’extorsions et d’excès

- Les codes de moralité anciens veulent l'extinction de certaines passions - considérant qu'il est plus facile de tuer à coups de feu à un un cheval rétif plutôt que de le monter

 -Tout dogmatisme prend la tangente par rapport aux faits objectifs. La ifs : la tangente représente la direction de la courbe sur un petit arc: arc mais en suivant celle-ci, nous perdons bientôt la dite courbe.

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Anxiété-légèreté

 

L’anxiété me dévore

Vais-je une fois encore

Pour ne pas l’avouer

Rire au lieu de pleurer ?

 

Légèreté ma compagne

Légèreté m’accompagne !

Ma vraie amie d’enfance

Celle en qui j’ai confiance.

 

Ne m’abandonne pas

Soleil de mes pas !

YANG de ma légèreté

YIN de mon anxiété.

 

C’est le soleil ou l’ombre,

L’inquiétude où l’on sombre ?

Ou la joie de l’humour

Qui rime avec AMOUR ?

 

Quand les paires d’opposés

Se seront apaisées

De mes peurs je rirai

Je les surmonterai !

 

La JOIE est ma nature

L’enthousiasme qui dure

Au fil des années

Surmonte l’anxiété.

 

Geneviève Koevoets (Mahâjyoti)

 

 

C’est moi qui, c’est moi que !

(Violence et luminosité – Travail de maturité sur soi-même)

 

 C’est moi qui, c’est moi que,

Moi moi moi, je je je,

J’ai fait ci, j’ai fait ça,

C’est pas lui, non c’est moi !

 

On se dresse, on se jauge,

On rumine et on cause.

Le ventre en jalousie

Le mental en folie !

 

Tel Sacha Guitry

C’est « Môa » qui le dit,

C’est « môa » qui fait tout bien,

Les autres ne sont rien !

 

Devant moi il est là

C’est le portrait de Mâ !

Son regard me sourit,

Sa douceur m’envahit…

 

La bougie nous éclaire

Apaise ma colère.

Sel de l’Himalaya

Pureté, silence et joie,

 

Reflètent leurs éclats

Sur le portrait de Mâ.

Reflet de ma conscience

Mâ redonne confiance.

 

Que suis-je en train de dire ?

Quelle crise ? Quel délire ?

A quoi bon ? Quelle sottise !

Un peu de lâcher-prise !

 

Pourquoi donc avoir peur ?

Ne serait-ce qu’un leurre ?

Chacun peut faire sa route.

Mâ ! Enlève mes doutes !

 

 

 

 

 

Mental, sois silencieux !

Mon cœur, sois lumineux !

Souris dans l’ouverture

Je plierai, je le jure.

 

C’est moi qui, c’est moi que,

C’est moi quoi ? Je je je

C’est moi rien, piou piou piou

C’est moins que rien du tout.

 

Détacher, décrocher,

Pour pouvoir s’envoler !

S’entr’ouvrir et sourire

Savoir oser le dire.

 

Celui qu’on croit ennemi

Reflète notre peur

Faisons jaillir pour lui

La lumière intérieure.

 

 

Vu sous cet angle là

Je dis merci à Mâ !

C’est la paix que l’on trouve

C’est l’horizon qui s’ouvre !

 

Geneviève Koevoets (Mahâjyoti)

 

 

 

 

 

 

Nouvelles

 

- Swâmî Nirgunânanda va bientôt revenir d'une tournée de deux mois en Occident, où il a eu en particulier en France deux programmes d'une semaine, l'un à Epernon avec Claude Portal et l'autre à Terre du Ciel, comme les années précédentes. Il a parlé aussi dans le plus grand centre de Yoga d'Allemagne, près de Paderborn dans la région de Cologne. Et s'agit d'une école fondée par un disciple de Vishnoudevânanda, lui-même disciple de Shivânanda. Chaque week-end, il y a 300 ou 400 élèves qui viennent pour des stages, et le responsable du Centre a demandé à Swâmî Nirgunânanda de parler de Mâ dans un de ces stages.

- Le dernier article du dernier numéro de Terre du Ciel, celui de juin-juillet, est consacré à une interview de Vijayananda. Elle a été recueillie par Caroline Abitbol qui vient souvent en Inde.

- l'Enseignement de Mâ Anandamayî était épuisé depuis quelque temps et est de nouveau édité dans la collection Spiritualité vivante.

- Les éditions L'Originel-Jean-Louis Accarias ont publié sous le titre de Le soleil du Soi une présentation par Vigyânânanda de la vie et de l'oeuvre de Swâmî Râmatîrtha avec une anthologie de ses écrits qui eux-mêmes occupent en tout sept volumes. Râmatîrtha a été professeur de mathématiques à l'université de Lahore, il savait l'ourdou et avait étudié la poésie soufie dans cette langue et en persan, et en même temps il était un grand védantin influencé par Vivékananda qui l'a fait venir pour parler à Lahore même. Comme lui,  il était allé présenter l'hindouisme et de la non-dualité aux États-Unis, puis s'est retiré dans l'Himalaya où il est mort jeune, à l'âge de trente-trois ans, d'un accident de noyade dans le Gange en 1906. Swâmî Vijayânanda recommande la lecture de ses écrits, qui mêlent l'expérience directe à la métaphysique et à la poésie de l'unité avec la nature. Ceux qui lisent ‘Infos-Yoga’ auront déjà vu dans un numéro de cet hiver en avant-première quelques pages de sa vie.

- Le site de Mâ Anandamayî est toujours un succès : environ 400 visites tous les jours. Cependant, il faut tenir compte du grand défaut des internautes qui est facile à identifier : la dispersion... Il est difficile de savoir combien, sur ce grand nombre, décident d'approfondir réellement l'enseignement de Mâ. Par ailleurs, nous sommes en train d'opérer pour ce site la dernière relecture de la traduction espagnole du livre Words of Ma Anandamayi qui contient les propos les plus védantiques de Mâ, recueillis à Bénarès vers 1950 par Swâmî Virâjânanda.

- Celui-ci s'est éteint à l'âge de 102 ans au début du mois d'août. Il avait eu une attaque cérébrale, avait du mal à marcher, à manger, à parler, et sa mémoire était déficiente. De ce point de vue-là, son départ à dû être pour lui une véritable libération. C'est lui qui avait organisé la fondation de la Sangha de Mâ dans les années cinquante, et il a aussi recueilli des réflexions de Mâ qu'il a augmentées de ses propres méditations dans sa série de livres Svakriya svarasamrita. Il a été longtemps président du comité des sadhus des ashrams de Mâ.

- Padma, qui a fait toutes ses études à Paris et ensuite a eu des responsabilités importantes dans l'administration britannique à Londres,  est rentrée à l'ashram de Shivananda à Rishikesh comme une jeune brahmacharini disciple de Swami Chidananda. Elle est aussi proche de Mâ. Elle revient en France pour un mois en novembre et animera des stages, dont un à Paris même. Ceux qui souhaitent trouver en y participant une bouffée d'air des bords du Gange peuvent la contacter directement pour les détails padmaflorine@yahoo.co.in

 

 

Réponse à l'enquête sur la bonne réception du

Jay Mâ

 

 

Nous avons essayé pour ce numéro d'envoyer chaque exemplaire avec une sorte de post-suivi qu'on appelle ici "certificate of postage", ce qui veut dire que la poste indienne est responsable pour rendre compte d'où sont passés les exemplaires qui ne seraient pas arrivés. Nous l'envoyons aussi directement d'Hardwar, qui est la ville à côté du village de Kankhal

Prenez deux minutes pour :

- soit envoyer un courriel directement à Vigyânânanda en donnant votre nom pour accuser réception de l'envoi : jacquesvigne@yahoo.fr

- soit téléphoner à Nadine Laudebat et José Sanchez qui ont déménagé dans Vaisons-la-Romaine et sont maintenant au 04 90 12 19 83

l'Olivette 26 Hameau de Beausoleil Chemin de la Sainte-Croix 84110 Vaisons-la-Romaine. Ils feront suivre votre nom comme ayant bien reçu le numéro.

Du résultat de cette enquête dépendra notre décision de continuer à envoyer le ‘Jay Mâ’ d'Inde ou de le faire  partir de Nice. Comme nous l'avons dit dans l'éditorial, cela aurait l'avantage d'avoir une distribution plus sûre, mais l'inconvénient de doubler le prix des abonnements.

 

Nouveaux abonnements

 

Vous avez pour la plupart renouvelé au printemps dernier. Pour ceux qui sont nouveaux et voudraient prendre un nouvel abonnement, ils peuvent le faire en écrivant à Nadine et José (nouvelle adresse ci-dessus) et en leur envoyant un chèque de 10€. Il seront abonnés pour cinq numéros jusqu’en mars 2007 inclus. L’abonnement par courriel est toujours possible pour 5€

 

Table des matières

 

Editorial : Jay Mâ a vingt ans !                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                     

Paroles de Mâ                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                             

Évocation de l'itinéraire de Atmânanda                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                    

Comment j'ai été admis auprès de Mâ  par Swâmî Bhaskarânanda                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                             

En compagnie de Mâ Anandamayî par Bithika Moukerjî                                                                                                                                                                                                                                                                                   

Le soleil du Soi par Swâmî Râmatîrtha                                                                                                                                                                                                                                                                                                             

Anxiété-légèreté par Geneviève Koevoets (Mahâjyoti)                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                

« C’est moi qui, c’est moi que ! » par G. Koevoets (Mahâjyoti)                                                                                                                                                                                                                                                                        

Nouvelles                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                    

Réponse à l'enquête à propos de la réception du Jay Mâ     

Nouveaux abonnements                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                               

Table des matières                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                 

 

 

 

 

Jay Ma n°79 -       Hiver 2005-2006

 

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Paroles de Mâ

 

Le sentiment de manque surgit spontanément, c'est le Divin qui l'éveille.

Perdre tout, c’est aussi tout gagner. Il est plein de miséricorde et de compassion. Tout ce qu'il fait à chaque instant est pour le mieux, bien que certainement parfois douloureux. Quand il se manifeste en tant que 'tout-perdu', il y a une chance qu'il puisse aussi se manifester sous forme de 'tout-gagné'. Aspirer intensément à ce qui aide pour progresser vers la lumière de Vérité est salutaire, car cela éveille la conscience de cette Vérité.

Vraiment, il est partout en tout temps.

L'effort d'éveiller sa propre nature est le devoir de l'homme et de la femme en tant qu'être humain.

 

On doit passer toutes les vingt-quatre heures à la recherche de Dieu (sâdhan-bhajan).  Le désir de trouver Dieu doit être particulièrement encouragé. Exister en tant qu'être humain signifie placer d'abord et avant tout le désir de la réalisation du Soi. En dehors du peu de temps nécessaire pour le service de la famille, tout le reste doit être consacré au japa, à la méditation, à la lecture des Ecritures, l'adoration, la prière et l'offrande de soi-même. Aspirer intensément à Dieu et pleurez pour lui en tant que tel. Si vous en avez la possibilité et la chance, allez au satsang : quand ce n'est pas possible, efforcez-vous de garder un sentiment pur,  comme une pierre précieuse au fond de votre coeur.

 

 

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Dites la vérité à tous. Les petits secrets, les faux-semblants et les ruses reviennent à tromper les gens. Cela ne sert qu'à vous envoyer dériver sur une mer de misère. Une vie simple et pure tend à la joie et au bonheur suprême.

 

Travaillez avec vos mains et gardez le nom de votre divinité d’élection, ishta, présent à  l'esprit. Cela améliorera votre travail et peut aussi faire du bien à votre famille.

Mener une vie de famille sans tenir compte des devoirs religieux, c'est s'embarquer sur un océan de misère. Si on cherche la vie de famille, elle doit toujours être fondée sur les directives de la religion et de ce qui est juste.

 

 

 

Quelques réminiscences de Patoun

 à propos de Vijayananda 

 

 

 

 

     Patoun a été associé avec Mâ depuis la naissance. Ses parents ont rencontré Mâ à Shimla en 1936, et lui-même est né en 1940. Il a rencontré Vijayananda en 1951, dans leur maison de Delhi où il recevait les membres de l'ashram de Mâ quand ils passaient avec

 

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elle dans la capitale ou qu'ils y venaient pour des démarches administratives. Patoun est resté célibataire, mais n’est pas rentré dans les ashrams de Mâ : il a eu une carrière brillante dans le monde , il a été ingénieur-chef pour toute l'électricité de l'Uttar-Pradesh, une "province" qui compte quand même 150 milllions d'habitants...

Il est depuis quelques années à la retraite, sa mère est décédée il y a un an, et il s'est maintenant installé en permanence à l'ashram de Mâ à Kankhal. Il s'y occupe d'archiver de façon très systématique tous les documents écrits, sonores ou filmés à propos de Mâ. On peut dire qu'il vit du matin au soir dans le monde de Mâ. Même quand il parle d'événements qui se sont passés avant sa  naissance à lui, il en connaît tellement les détails que quand  il les raconte, on a l'impression qu'il y était !

 

 

Comment votre famille est-elle venue en contact avec Mâ ?

 

Cela a été à Shimla, en Himachal Pradesh,  en 1936. Il faut se rappeler que Mâ a commencé à voyager dans le nord de l'Inde à 1930, elle se déplaçait en suivant son khéyâla, et il n’y avait pas  d’itinéraire fixé longtemps à l'avance. En 1934 elle est venue à Solan et le raja du lieu est devenu un de ses fidèles proches, nous l'appelions Yogibhai, et il a même été le premier président de la Sangha de Mâ.

     Le médecin-chef de ce petit royaume de l'Himalaya était le docteur Joshi; il avait entendu parler de la venue de Mâ à Solan, il en a informé son frère Hari Râm Joshi, celui-ci est venu finalement

 

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rencontrer Mâ à Dehra-Dun. Il était lié aussi à Bhaïjî duquel il a reçu l'initiation, et c'est lui qui a organisé en 1960 l'acquisition du terrain de l'ashram de Dhaulchina au-dessus d'Almora, ville dont il était originaire.

     En 1936, probablement en juin, Mâ est venue soudainement de Shimla à Solan. C'était en réponse aux prières d'un sannyâsi avancé spirituellement, Dayal Baba. Celui-ci avait pris la résolution intérieure, le sankalpa, de quitter son corps à une date particulière. Il désirait beaucoup avoir la présence de Mâ auprès de lui pour ce passage, de fait il répétait son nom à voix basse, l'entourage ne pouvait pas très bien savoir s'il s'agissait du mantra de son ishtâ-dévatâ ou de celui de Mâ. Vers 3 h - 45 ou 4 heures dans l'après-midi, Mâ s'est présentée dans l'embrasure de la porte. Dayal Baba s'est exclamé : "Mâ,  vous êtes venue !" et il a quitté son corps. Dans les jours qui ont suivi, Mâ a habité dans la chambre juste à côté de celle de Dayal Baba, c'était une sorte de mini-dharamshâla attenante au temps de Kali où se réunissait la communauté bengalie des fonctionnaires intéressés par la vie religieuse. Il faut savoir qu'à l'époque, Shimla était la capitale d'été du gouvernement de Delhi, et que cette capitale venait de se déplacer, aux environs de 1930, de Calcutta à Delhi même. Il avait donc principalement des Bengalis à tous les niveaux du système gouvernemental. Ils appelaient leur temple de Kali à Shimla Kali bari, « la maison de Kali », comme au Bengale.

        Dayal Baba lui-même était probablement aussi d'origine bengalie, mais on ne savait rien sur son passé, il vivait avec juste des vêtements pour se couvrir, et tout ce qui lui venait en surplus, il le donnait aux nécessiteux. C'est à cause de cela que les gens de la

 

 

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région lui avait donné ce nom de Dayal, celui qui est plein de compassion.

     Il s'est trouvé que mon oncle, Dhirendranath Datta, étaient là au moment du décès de Dayal Baba, il a donc vu Mâ de près, mais n'a pas cherché à rentrer en contact : telles étaient les coutumes de séparation entre hommes et femmes à cette époque, ce que les hindous appelaient avec les musulmans le parda, le voile. C'est ce même oncle qui s'est occupé ensuite de la construction de l'ashram de Delhi. À l'époque, son emplacement se trouvait dans une zone tout à fait isolée au sud du temple de Kalkaji, le terrain était aride et infesté de scorpions et de serpents. Il y avait de plus très peu de ressources financières, les fidèles donnaient ce qu'ils pouvaient, et on peut dire que cet ashram a été construit brique après brique.

     Pour en revenir à Shimla, mon oncle a répandu la nouvelle qu'une certaine Mâ Anandamayî était arrivée du Bengale. Peu après, il y a eu l'anniversaire annuel du temple de Kali avec un déroulement qui était le suivant : on commençait les chants autour d'une colonne centrale décorée des images de Krishna, Râdhâ, etc. pendant toute la soirée, on arrêtait pendant la nuit et le lendemain on reprenait.

     Pendant toute la journée jusqu'au soir, on faisait la procession dans la rue, ce qu'on appelle depuis l'époque de Chetanya Mahaprabhu au XVIe siècle au Bengale le nagar kirtan. Le soir, Mâ est venue, elle était déjà dans une sorte de bhâv, mais elle ne l'a guère exprimé. Par contre, le lendemain matin, elle était complètement prise par ce bhâv comme à l'époque de Dhaka. C'était la première fois dans le nord de l'Inde que cela lui revenait. Elle s'est d'abord installée avec les femmes, qui étaient séparées par une cloison de bambou des hommes, chaque groupe étant assis d'un côté du temple de Kali. Elle a passé cette cloison et est venue danser au

 

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milieu des hommes entourée par Bholonath, Gurupriya Didi et le père de celle-ci, Akhandanandaji, qui essayaient de guider sa transe, mais celle-ci est vite devenue incontrôlable Cela se passait vers 9 h 30 ou 10 h du matin. Mâ s'est mise à pivoter sur un seul gros orteil en suivant le mouvement du groupe, ensuite elle s'est roulée sur le sol comme une feuille morte, puis elle est revenue en position assise avec le visage inondé par un éclat intense. Il faut comprendre que ce comportement n'était pas extraordinaire dans le milieu vishnouïte du Bengale en général, et en particulier dans ce groupe. Il arrivait régulièrement que certains soient pris par un bhâv, et cela  augmentait d’autant l'intensité des autres participants. Tout ceci pour dire que les réguliers de ce groupe de kirtans ont compris que Mâ avait en fait par rapport à eux une autre intensité : ils ont découvert en elle les signes qu'ils avaient lus dans la vie de Chaitanya Mahâprabhou; ils étaient pénétrés de cette culture et avait été souvent étudier l'art du kirtan à Navadveep au nord de Calcutta. C'était là qu'avait vécu Chaitanya Mahaprabhou et l'endroit était donc devenu depuis un  grand centre de pèlerinage du Bengale. A partir de ce moment-là, le groupe a été fortement attiré par Mâ. Quelques jours plus tard, elle est partie dans la ville d'à côté, Solan, et toute l’assemblée s'est déplacée pour la voir durant la fin de semaine. Mes parents en faisaient partie,  et c'est ainsi qu'ils sont venus en contact avec Srî Mâ.

 

 

Nos rapports avec Vijayananda

 

       Nous sommes revenus à Delhi de Calcultta en fin 1951. C'est à ce moment-là que Vijayananda a commencé à visiter notre maison,

 

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quand il accompagnait Mâ dans ses déplacements. À cette époque-là, il n'y avait que quatre "étrangers" autour de Mâ : Vijayananda, Atmânanda, Jack Unger et Keshavananda. Ce dernier, en tant que Parsi, était considéré comme étranger par les hindous orthodoxes de l'ashram, bien qu'il ait été de nationalité indienne. C'était la période où le centre de gravité des activités de Mâ se déplaçait progressivement de Bénarès vers Delhi. Les responsables de l'ashram  venaient souvent, car en cette époque de l'après-guerre, beaucoup de choses étaient encore rationnées : la nourriture, le ciment pour les constructions, et il fallait des autorisations gouvernementales pour tout, même pour organiser de grandes cérémonies religieuses. Au début, les ashramites avaient quelques hésitations à venir habiter dans une maison de gens "du monde". Mais Mâ les a rassurés en disant : « Allez-y ! C'est un ashram ! ».

     De fait, la vie de la maison était tout à fait réglée : mon père se levait vers 3 heures ou 3h30, et après son bain, faisait la poûjâ de quatre heures à 7h ou 7h30, moment où il se préparait pour partir au bureau. À ce moment là, ma mère continuait dans la même chambre consacrée aux rituels et à la méditation. Le soir nous avions des chants, sandya kirtan.

    Les gens de l'ashram se sentaient aussi à l'aise chez nous car la vie y était naturelle et sans inhibition. AvecVijayananda, nous avions des relations très amicales, et mangions régulièrement à la même table. Il se souvient que je lui ai posé beaucoup de questions à l'époque, c'est vrai que j'étais très curieux de savoir pourquoi un Occidental comme lui était venu vivre la vie traditionnelle de l'Inde auprès de Mâ. En fait, ces ashrams de Mâ représentaient notre famille, et pour les vacances par exemple,  c'était là que nous nous rendions.

 

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    Plus tard, quand mes parents ont quitté les logements de fonction pour construire leur propre maison à Aurobindo Place à Delhi, ils sont devenus comme des vânaprasthas, c'est-à-dire le stade intermédiaire entre la vie de famille et celle de sannyâsi. Nous les enfants étions  dispersés aux quatre coins de l'Inde, et Mâ est venue habiter trois ou quatre fois dans la chambre de séjour qui était plus ou moins séparée par la cour du reste de la maison. C'était le signe qu'elle considérait cette demeure comme un ashram, car sinon, elle observait la règle des sannyâsis de ne pas habiter dans les demeures des familles.

 

L'anniversaire de Mâ à Solan en 1955

 

     A cette occasion, nous avons habité dans la même petite maison que Vijayananda. Toutes les chambres donnaient sur la même véranda, nous étions quatre ou cinq garçons dans l’une d’entre elles, et Vijayananda en avait une autre petite où il résidait seul. Nous étions plutôt excités, et nos jeux s'accompagnaient régulièrement de cris et de rires aux éclats. De temps en temps,  Keshavananda et Tapanda (devenu maintenant Nirvananda) nous rappelaient que Vijayananda méditait et nous disaient gentiment de baisser le volume. Mais celui-ci ne se mettait jamais en colère contre nous, il ne sortait même pas de temps en temps pour nous dire de faire moins de bruit. Après plusieurs jours, nous avons nous-mêmes été étonnés de sa patience, et lui avons demandé ce qu'il faisait pour supporter tout notre chahut. Il nous a alors montré du coton et de la cire qu'il mettait dans ses oreilles... [Plus tard, Mâ a conseillé à Vijayananda de ne pas recourir à ce genre « d'aides au silence »]

 

 

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   Notre maisonnette commune était proche de l'habitation de Mâ, il y avait un court de tennis qui avait été transformé pour l'occasion en lieu de réunion, de kirtans et de satsang; mais Vijayananda, quant à lui,  ne se laissait pas impliquer dans les discussions avec ce qu'on appelait les bhaktas de Mâ, il était très centré dans sa sâdhanâ, et se tenait à distance. Il ne posait pas non plus de questions en public. Même dans le groupe pendant le satsang, il ne prenait pas le prasâd qui était distribué à tous. Il l'acceptait des mains de Mâ, ou alors s'il était envoyé expressément pour lui de la part de Mâ.  En fait, nous ne le voyions sortir de sa chambre que pour les nécessités de la vie quotidienne. Maintenant que j'ai plus d'expérience de la sâdhanâ et de me tenir à part, je peux bien apprécier ce fonctionnement. Quand on a ses états intérieurs, on a envie de continuer dedans sans être dérangé.

   De nos jours, il parle beaucoup plus aux gens : le changement s'est opéré à l’époque où Atmânanda nous a quittés. Je me souviens avoir parlé avec lui après cet événement, il m'a dit qu'effectivement, il sentait que c'était désormais à lui de répondre aux questions des Occidentaux à propos de Mâ et de la vie spirituelle comme Atmânanda l'avait fait pendant des dizaines d'années. Il reconnaissait que ces étrangers avaient fait l'effort de venir de très loin recevoir quelque chose de Mâ, est donc qu'il devait servir de lien.

   Ce qui nous frappait aussi chez Vijayananda, c'était qu'il acceptait les coutumes brahmines comme elles étaient. Pourtant, ils ne pouvaient pas manger sous le même toit que les autres, on leur servait la nourriture dans des embrasures de portes, parfois par la fenêtre, et on les envoyait manger sur des terrains qui étaient parfois sales. Mais pas une fois n'avons-nous vu sur leur visage de réactions de mécontentement ou de colère. Ils restaient indifférents. Il était

 

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clair  qu'ils étaient venus là pour Mâ, et non pour des questions de salle à manger.

   A la base, la vie traditionnelle de l'Inde ainsi que celle des brahmines du Bengale avait beaucoup de points positifs. Les relations étaient moins dictées par l'argent, et finalement plus humaines. Par exemple, les servants faisaient réellement partie de la famille, c'était la coutume par exemple qu'ils mangent d'abord et que la maîtresse de maison mange après. Ils participaient pleinement aux fêtes de famille, par exemple aux mariages à l'extérieur. L'idée d'un service ponctuel en échange d'un paiement également ponctuel n'existait guère, les échanges se déroulaient dans le cadre d'une relation à long terme, et le résultat global consistait en des rapports beaucoup plus humains.

      Dans la dernière partie de l'existence de Mâ, il y a eu des gens importants, des politiciens qui sont venus visiter fréquemment l'ashram, et les membres de la communauté se sont mis à être distraits, à choisir ceux qu'ils aimaient ou non, en un mot d’avoir leurs préférences, d'où l'apparition de clans. Mais pendant toute la première partie, nous formions réellement une famille, chacun étant centré sur Mâ à sa manière. Il y avait par exemple Bhagavatananda, un ex-journaliste devenu sannyâsi auprès de Mâ. Il recueillait de façon méticuleuse les paroles et les dialogues de celle-ci. Nous étions encore enfants, mais pourtant il nous indiquait en cachette des questions complexes à poser à Mâ pour qu'elle puisse les développer. Nous ne comprenions guère ce qu'elles voulaient dire, mais nous les posions néanmoins à sa suggestion. Nous formions une seule famille, et pour chacun d’entre nous, Mâ était le centre.

                                                                                                                                                                                                                                                                    Patoun

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Ma première rencontre avec Mâ

 

Par un Européen

 

 

 

         C'était en 1971, j'habitais à l'ashram de Ramana Maharshi à Tirouvannamalaï. Un jour, j'ai visité dans leur chambre un couple d'américains que je connaissais et ils m'ont dit qu'ils venaient d'aller à Calcutta et avaient rencontré une femme sage qui les avait fort impressionnés. Ils m'ont montré une photo de la vieille dame - mais c'était en fait juste l'impression que cela m'a fait- la photo d'une vieille dame. La pensée qu'une femme pouvait être sage me paraissait bizarre à l’époque et je n'étais pas intéressé.

   Quelque temps plus tard,  nous avons reçu la nouvelle que Mâ Anandamayî, qui était cette dame qu'ils avaient rencontrée, venait dans le sud à Madras pour la première fois en vingt ans - car d'habitude elle voyageait dans le nord de l'Inde. Je pensai alors que si je devais la rencontrer, il me fallait au moins avoir quelques renseignements à son sujet. Dans ce sens, j'ai rendu visite à Mme Talyarkhan, une dame qui vivait près de l'ashram et faisait partie de ses fidèles, comme je l'avais entendu dire. Elle me montra un petit album de photos à son sujet, et je l'ai pris dans ma chambre pour l'étudier. En en tournant les pages, je suis tombé sur une photo qui est devenue pour ainsi dire vivante. On pouvait trouver une telle énergie qui en émanait! Cela m'a profondément touché. Je n'avais jamais vu auparavant une photo qui ait eu cet effet.

    À partir de ce moment-là, je pouvais à peine attendre sa venue tellement j'étais impatient. Chaque jour, je comptais les journées qui me séparaient de son arrivée - 58, 57,56... Si le lecteur n’a jamais été envoyé dans une pension, il saura comment les jeunes enfants comptent les jours jusqu'à celui où ils

 

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pourront revenir à la maison. D'une façon inexplicable, il en était pour mo ur moi ainsi.

     Finalement cette journée en janvier est venue. Il y avait un groupe d'occidentaux qui résidait à l'ashram de Shrî Râmana Maharshi et peut-être une douzaine d'entre nous sont partis en car pour Madras. Mâ Anandamayî résidait pour trois jours dans une maisonnette secondaire située dans la propriété d'une grande demeure, celle de Madame M.S Subhalakshmi et de son mari Shri Sadasivan. Quand nous sommes arrivés là-bas, une foule s'était déjà rassemblée. Nous descendîmes une pente vers les gens, tous en blanc, et je me demandais si Mâ ressortirait d'une façon ou d'une autre. Même à distance, mes yeux ont été attirés par une silhouette assise sur un lit,  habillée en blanc avec des cheveux noirs. Quand je me suis approché, j'ai pu voir qu'elle était assise de côté en regardant vers la gauche de la foule, sans aucun mouvement. Elle semblait ne pas regarder qui que ce soit là-bas, ses yeux étaient fixés juste devant elle. Peu après, je me suis mis à contourner l'endroit pour arriver du côté des gens afin de la voir directement en face. Je me suis aperçu que mon corps s'était mis à trembler sans aucune raison. Heureusement, il y avait une rampe sur le côté du bâtiment, et je m'y suis retenu, secoué que j’étais par des tremblements. Tout ceci était mystérieux pour moi. Après quelques temps, le darshan s'est achevé et Mâ s'est retiré, retirée, nous ne pouvions plus la voir.

    Notre groupe est reparti vers les hôtels, mais cette nuit, je ne pouvais pas dormir du tout. J'étais juste allongé dans un état complètement paisible et alerte. Le jour suivant, nous sommes retournés à la maisonnette de Mâ et nous avons trouvé à nous asseoir juste en face de son lit. Comme nous étions en janvier, il faisait frisquet mais il y avait un ciel bleu et brillant, et le soleil  produisait des effets de lumière et d'ombre sur le sol à travers les branches des palmiers. Pushpadî et d'autres jeunes femmes de l'ashram chantaient des kirtans si beaux que l'on se sentait au paradis.

 

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    Après quelques temps, Shrî Mâ est sortie et s'est installée. Le kirtan s'est poursuivi, des vagues d'émotion remontaient en  moi, d'où, je ne sais, et je ne pouvais pas non plus dire pourquoi - mais c'était difficile à contenir. Une fois le darshan fini, Mme Talyakhan a fait en sorte que notre groupe puisse rencontrer Mâ en privé. En effet, nous la connaissions, et c'était elle qui avait organisé la tournée de Mâ. Celle-ci s'est assise dans un pandal à l'arrière de la maison et nous nous sommes prosternés devant elle un par un. Comme j'étais familier avec la manière dont Râmana Maharshi regardait directement dans les yeux, j'espérais qu'une telle chose puisse survenir. En m'agenouillant,  je regardai Mâ et je sentis que ses yeux étaient dirigés de ci de là... Ensuite, progressivement, elle les ramena et nos yeux se rencontrèrent, se touchèrent et les siens s'en allèrent de nouveau.

     Après le darshan, nous avons été invités à déjeuner dans la demeure de Mme Subhalakshmi et de son mari. Elle était en fait un vrai palais.

    J'ai oublié tous les détails des satsangs qui ont suivi tandis que Mâ était à Madras, mais ce qui est resté fortement gravé dans ma mémoire, c'est quelle était en silence. Elle écrivait sur la paume de sa main ou sur celle de quelqu'un d'autre ce qu'elle souhaitait exprimer. Mme Subhalakshmi et sa fille Radha ont chanté plusieurs fois - et ceux qui la connaissaient et étaient au courant de sa dévotion pourront imaginer comment l'exécution de ses chants pouvait être belle quand elle était assise au pied de Shrî Mâ. Mâ elle-même a chanté, en particulier He Bhagavan, je me suis dit que c'était peut-être à cause de l'influence visible des nombreux fidèles de Ramana Maharshi qui était présents. [Ramana Maharshi était souvent appelé Bhagavan, ce qui signifie Seigneur]

      Le jour suivant, je pense, est venu le moment pour Mâ de prendre le train de Trivandrum, où elle devait assister une cérémonie à la demande du Maharadjah de Travancore. Nous nous sommes rassemblés à la gare pour lui dire au revoir. Il était touchant de voir MS Subhalakshmi presser ses mains sur son coeur et ensuite vers Mâ, et Mâ,  (en maun à cette époque) lui

 

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répondre de la même manière silencieusement. Mâ était assise les jambes croisées sur son siège et quand le train a pris de la vitesse, j'ai couru avec lui et j'ai vu ses pieds menus quand elle les a mis sur le sol une fois que les gens étaient partis.

    Les effets de cette visite à Mâ ont exigé quelque temps pour être digérés, j'étais réellement bouleversé. Mais déjà, je faisais des plans pour savoir quand je pourrais aller la rencontrer une prochaine fois...

 

L’européen qui a écrit ces lignes vient encore régulièrement à l’ashram de Mâ, et il a pu redire ses expériences en novembre 2005 même à une équipe qui enregistrait sous forme d’un documentaire  vidéo les quatre grandes cérémonies de l’ashram de Mâ à Kankhal et effectuait des interviews de certains de ceux qui viennent y participer.

 

 

Védanta et modernité

 

Par Bithika Mukerjî

 

 

Nous continuons la présentation d’extraits de ce livre de Bithika Mukerjî ; celle-ci est la biographe principale de Mâ et une ancienne professeur de philosophie à l’Université Hindoue de Bénarès. Le livre a été écrit à l’occasion d’une bourse qu’elle a obtenue pour étudier deux ou trois ans dans une université canadienne. Elle raconte dans ses souvenirs que son arrivée au Canada a été marquée par la découverte d’un cancer, c’était il y a une trentaine d’années mais elle a guéri et est toujours bien vivante, maintenant

                                                  

 

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âgée de 80 ans. Elle habite à Allahabad. Elle n’avait parlé pratiquement à personne de cette maladie, et Mâ a loué hautement son courage quand elle a appris ce qui s’était passé.

 

Quelques questions posées par la modernité

 

Nous ne rentrerons pas dans le détail des problèmes posés par la modernité, en effet, les lecteurs français qui sont plongés dedans les connaissent directement d'expérience. Cependant, deux citations d'auteurs Occidentaux que fait Bithika Mukerji suffiront à poser les certains faits :

"Pourquoi à notre époque, des sociétés qui sont pleines d'abondance industrielle et  de génie scientifique sont devenues plus laides  par leur violence totalitaire qu'aucun peuple barbare ? …Pourquoi le nihilisme et la névrose planent sur ce que nous nous plaisons à appeler les sociétés "développées", prenant un tribut aussi grand de bonheur humain que les manques matériels évidents du Tiers-monde ? " [2][1]

    Cette autre réflexion situe également bien le problème de notre société de consommation postindustrielle. "La nausée existentielle a toujours perturbé les riches ; la démocratie l'a maintenant mis à la portée de tous".[3][2]

    Pour mieux comprendre les différences de contexte de fonds indien qui a donné naissance au védanta, il n'est pas inutile de

 

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rappeler quelques facteurs importants qui ont donné forme à la pensée occidentale. Commençons déjà par Platon :

   "Pour celui-ci, l'homme était en possession d'une raison qui pouvait l'amener à la vision du réel et du bien. La nature, donc, n'était pas épuisée en découvrant la cause des événements, elle restait enracinée dans l'ordre éternel des formes. L'âme de l'homme était activée par le même principe qui activait la nature. Celle-ci n'était pas simplement un objet pour la recherche mais elle se trouvait nécessairement reliée au bien-être de l’homme. En se centrant sur le fond immuable derrière l'ordre changeant de l'existence, la tradition platonique a agit comme un frein sur le processus d'aliénation qui a séparé l'être humain de la nature. "

    On sait que le christianisme, malgré son dogmatisme, a préparé à l'étude et à l'exploitation de la nature, en particulier en développant la notion d'individu séparé d'elle. Cela peut être une simplification, mais pas complètement illicite, de dire que les deux grands philosophes, Kant  et Hegel, ont fait un lien entre science et religion d'une manière qui a influencé pour de bon le cours de la pensée occidentale depuis leur époque. Le premier pas majeur dans l'avènement de l'âge de la Raison peut être identifié chez Kant dans la réfutation des preuves traditionnelles de l'existence de Dieu par l’établissement de la suprématie de la loi morale comme seul objet digne de respect. L'union de la vertu et du bonheur représente le bien suprême envisagé par la raison et la demande pour ceci vient de la loi morale elle-même ; la nature est indifférente à cette rencontre ; la seule source donc de ce bonheur est Dieu ; dans les mots mêmes de Kant,  "il est moralement nécessaire d'assumer l'existence de Dieu".

    Il a renversé ici la relation traditionnelle entre moralité et religion. Cette réorientation des arguments en faveur de l'existence de Dieu a

 

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eu de grandes répercussions dans la tradition occidentale. On peut dire que la coexistence pacifique de la raison et de la révélation a été bouleversée par la théorie révolutionnaire de Kant. L'autonomie morale est achetée à un certain prix : "Le même acte qui s'approprie la loi morale donnée par Dieu  réduit le fait qu’elle soit donnée par Dieu à l'inutilité."[4][3] En d'autres termes, dans un monde rendu vulnérable aux tendances séculaires par les découvertes scientifiques, Kant a procuré la clé pour l'indépendance morale. En lui accordant une volonté qui légifère d’elle-même, il a rendu possible ce phénomène de l'être humain, maître de sa propre destinée et debout seul au carrefour de l'histoire.

    Chez Hegel, la substitution du christianisme  par une foi suprême en la destinée historique de l'homme européen a été consommée… En conférant de la fluidité à la dimension de la vérité, Hegel  a garanti qu’une qualité de religiosité imbiberait toutes les théories de progrès devenues en vogue depuis cette époque. Si nous en venons maintenant au XXe siècle, de nouvelles questions sont apparues : "De tous les changements que le XXe siècle a apportés, aucun ne va plus profond que la disparition d'une foi aveugle dans le futur et dans la valeur absolue de notre civilisation, ce qui avait été la note dominante du XIXe siècle."[5][4]

     La question qui réclame notre attention maintenant, c'est de savoir pourquoi le fait de vivre à notre époque est une expérience d’aliénation pour l’homme d’Occident quand, paradoxalement, il a à

 

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sa disposition toutes les possibilités d'une richesse et d'un pouvoir croissants, ainsi qu'une religion fortement institutionnalisée qui peut agir comme une force d’unification pour l'ensemble du monde chrétien.

    Le facteur crucial qui sépare le XXe siècle du précédent, c'est l'échec de l'histoire pour l'Occident. En ces années où la science a apporté de plus en plus de mécanisation, l'être humain savait qu'il était aliéné de la nature. Après les deux guerres mondiales, il s'est senti en plus aliéné de l'histoire. Comme le dit un poète de l'après-guerre :

Notre divinité, l’Histoire, nous a creusé une tombe ;
pour en sortir, il n'y a pas de résurrection.[6][5]

   Les religions du Livre attendent une fin du monde –ainsi que la venue d'un Messie pour le judaïsme et le christianisme. Dans leur esprit, cela donne un sens, une réalité à l'histoire et à l'évolution du monde. Et ils pensent que les religions ou les conceptions philosophiques qui n’ont pas cette notion de l'histoire comme un axe à sens unique sont en dehors de la réalité. Mais considéré à partir de ces autres points de vue, l'attente d'un Messie est une illusion, et ce n'est pas en ajoutant une illusion à la réalité qu'on lui confère plus de réalité.

    Pour être bref, il faut aussi faire une distinction entre la science, qui en découvrant les lois de la nature, reste proche d'elle et d'un certain humanisme, et la technologie pure et dure qui fabrique seulement de l'artificiel. Celle-ci nous entraîne dans une course à la réalisation de toutes sortes de désirs, mais sans que nous ayons aucune idée du but final de ce marathon. Dans ce sens, on raconte

 

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l'histoire de la patte de singe, qui était en fait un talisman magique  pouvant réaliser automatiquement trois vœux de son possesseur. Quelqu'un qui venait de l'obtenir a demandé comme premier vœu 100.000 roupies. Peu après, un représentant de la société où son fils était employé vint pour lui dire que celui-ci était mort dans un accident de travail écrasé par un véhicule. Comme compensation, la société donnait au père 100.000 roupies. Son second vœu fut donc que l'enfant revienne, et par conséquent le fantôme de l'enfant  tout mutilé est apparu en frappant à sa porte la nuit. Etant donné tout cela, son troisième et dernier vœu fut que l'enfant s'en aille pour de bon...

    Pour conclure cette partie,  il faut aussi rappeler un fait nouveau qui a bien pénétré maintenant la pensée post-moderne, c'est la possibilité concrète d’auto-anihilation de l'humanité.

 

La réponse indienne à la tradition occidentale

 

     La question principale est maintenant, comme cela l'a toujours été, la liberté de l'homme. Toutes les traditions, chacune à sa façon, ont nourrit des idéaux de liberté personnelle, de justice sociale et de vénération pour Dieu. L'ombre de la néantisation plane sur ces idées car le processus de pensée lui-même est en train d'être remplacé ou pris de court par des statistiques et des planifications informatisées dans chaque aspect de la vie humaine.

   On peut facilement voir que les inventions technologiques ajoutent de nouvelles dimensions à notre monde, transformant ainsi toutes les structures existantes de significations par lesquelles  la vie en société est soutenue. Ce changement radical n'est pas du domaine des arts créatifs comme la musique ou la peinture. Ces créations ne changent

 

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pas ce qu'elles cherchent à comprendre. Un morceau de musique brillant, un chef-d’œuvre peut être copié une centaine de fois sans affecter la pureté première de l’œuvre originale. La répétition est ici simplement la célébration de l'unicité de la première vision. Le mystère du dialogue entre l'artiste et la nature est préservé de cette façon pour les générations à venir. Avec les inventions scientifiques, au contraire, on ne peut progresser qu'en rejetant ce qui est devenu désuet. Le premier type de création conquiert le temps, le second est vaincu par le temps.

    Pour le philosophe, connaître n'est pas faire et fabriquer, mais être prêt à recevoir. La pensée philosophique ne peut opérer qu’entre une recherche de connaissance et une expérience qui consiste à recevoir cette expérience d’un Autre, ce qu'on pourrait appeler "l'attente". La liberté ne peut survivre que dans le clair-obscur de cette "attente". Pour le philosophe, les questions sont plus importantes que leurs réponses, car par le fait même de formuler une question, il évite de lui donner une réponse automatique ; pourtant, poser la question est crucial puisque c'est la seule forme de préparation pour ce qui peut faire venir une vision de la Vérité. La vérité philosophique ne peut être créée mais simplement reçue,  vue, réalisée ou expérimentée sous forme de saisie immédiate.

   Ce qui sépare la pensée moderne occidentale des traditions pourrait être résumé en disant qu'il s'agit du "renoncement au concept de connaissance en tant que contemplation". Du point de vue de la pensée indienne, la séparation entre un ordre du monde changeant et ce qui reste caché et immuable est essentielle. Tout ce qui change est une présentation, une apparence de ce qui ne change pas. On peut dire que l'ensemble de la pensée indienne rend compte de cet Immuable sous-jacent à cet ordre d'existence dont le côté changeant

 

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nous est donné de toute façon a priori. Cette idée de "séparation" pénètre l'ethos de l'Inde. Celle-ci sous-entend une exigence de discernement entre ce qui est de la nature de la permanence et son opposé ; et inévitablement, il nous est instamment demandé de nous dégager de ces activités ou liens qui sont seulement agréables mais finalement insatisfaisants afin de concentrer notre attention sur ce qui amène à voir la vérité.

    L'usage inévitable de termes négatifs dans ce contexte donne malheureusement une mauvaise impression, mais il s'agit d'une référence à l'ontologie et c'est une manière légitime d'attirer l'attention sur cette discontinuité essentielle qui est précisément la manière de se relier au fonds de toute existence. Dans les Upanishads, le renoncement et la félicité de la plénitude  sont considérés ensemble, comme une seule et même Unité.

      Il est habituel de dire que l'axe principal de la pensée des Upanishads, c’est d'établir l'unité de Brahman, qui est le fonds ontologique de tout ce qui est. Il serait bon aussi d'ajouter qu'il y a également un effort majeur qu'on peut identifier en engageant l'attention de l'être humain dans le sens d'une recherche de cette réalité unifiée.

   Les textes sacrés sont considérés indispensables à cette recherche ; ils éveillent dans l'esprit le goût à la recherche ; cette quête de la base de notre être n'est pas naturelle dans la situation de l'être humain en ce monde. Nous sommes en général fascinés et suspendus à ce qui nous est donné comme expérience. Sans les textes, il n'y aurait pas d'indications de la connaissance d'autre chose que notre expérience du monde. Ces textes sont donc les seuls indicateurs d'une quête vers une région qu'on dit suprêmement signifiante pour l'être humain.

 

 

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       La tradition ne se centre pas sur la réalité du monde et tout ce que signifie une adaptation réussie dans celui-ci, car l'on ne peut échapper à cet engagement. Le monde est notre seule sphère d'activité connue, et il n'y a donc pas lieu d'insister sur ce qui est évident. C'est la nature de l'homme de p