Editorial
Ce numéro et un numéro double,
cela permettra de rattraper le retard contracté durant la période où Jacques
Vigne a été à Paris. Cette fois-ci, les paroles de Ma ont été sélectionnées par
Marion Mantel qui les avait rassemblées dans un petit volume intitulé l'arbre
et la graine. La photo de couverture est l’œuvre de Geneviève Koevoets de Nice,
qui a eu l’inspiration de faire un portrait de Ma et de Vijayananda avec la
technique de « sanguine », c'est-à-dire en étalant une couleur
orangée sur le papier, puis en la gommant pour faire le blanc et en rajoutant
le noir avec un crayon de papier . Dans ce numéro, nous donnons une place assez
large aux souvenirs de Bithika Mukherjî, qui, en plus d'être une des meilleures
biographes de Ma, a toute une histoire personnelle et familiale avec elle. Les
pages les plus attachantes de son livre My days with Ma Anandamayi
continueront d'être traduites dans les numéros suivants de Jay Ma. Dans ce
numéro, il y a aussi un certain nombre de poèmes, certains inspirés par les
deux voyages-retraites de février dans
les ashrams de Mâ, où cinquante
Français sont venus en tout. On trouvera à la fin l'annonce du renouvellement
des abonnements pour deux ans à partir
de ce numéro, ainsi que le programme de Swami Nirgounananda en Europe.
L’arbre
et la
graine
paroles de Mâ anandamayi
Vous plantez une graine et il en pousse un grand arbre, avec toutes ses branches, ses ramifications, ses feuilles et d’innombrables nouvelles graines.
Une multitude infinie d’arbres sont latents dans chaque graine.
Pouvez-vous percevoir cela ?
C’est sans commencement et sans fin.
L.a graine a-t-elle le désir de faire un arbre ? Un arbre a-t-il le désir de nous abriter dans la fraîcheur de son ombre ?
Une graine que l’on garde dans la main ne peut germer.
Pour révéler toutes ses possibilités, elle doit se métamorphoser en plante et porter des fruits.
Une graine ne germera pas si l’on passe son temps à la déterrer pour l’observer.
Que la graine ne soit pas bien identifiée n’empêche pas l’arbre de pousser.
Mouvement, repos, perdent leur distinction pour qui voit.
Mouvement… repos…, la graine enfouie dans la terre repose, mais dans le même instant, le processus de germination commence, un mouvement !
Si se mouvoir signifie ne pas rester en place, comment se fait-il qu’ici mouvement et repos coïncident ?
C’est ainsi !
De la même façon chaque instant de la croissance de l’arbre est un point de repos et un passage…
Les feuilles poussent, tombent, ce sont autant de changements de condition.
Il s’agit toujours du même arbre.
Et cela continue…
En un moment unique.
L’arbre est en puissance des arbres, des feuilles, des fruits sans nombre, des mouvements infinis et une stabilité indescriptible.
Un instant contient en puissance des instants innombrables, où repose le Seul Instant.
Pensez à l’arbre. Des graines naissent de sa ramure.
Une de ces graines à son tour peut engendrer un arbre et toutes ses potentialités : un devenir infini, un être infini, une manifestation infinie.
La semence fait pousser l’arbre.
L’arbre fait pousser la semence.
Quand nous nous concentrons sur Une chose, pourquoi l’intégralité du UN ne se révélerait-elle pas ?
Les arbres sont vivants tout autant que vous et ils ont leurs propres langues .
Ainsi vous pouvez parler à un arbre, mais vous ne connaissez pas son langage.
Si vous le connaissiez , vous pourriez converser avec lui.
Les arbres aussi ont leur langage.
Dieu est dans tout.
Sa création est infinie ainsi que son Jeu.
L’arbre porte des graines et de ces graines des arbres croîtront.
Une petite graine contient en puissance un grand arbre qui recommencera le cycle.
Que l’Un est en tout et que tout est en l’Un doit se révéler simultanément.
Lorsqu’on regarde une graine, l’on ne voit que la graine, mais ni la plante ni rien d’autre .
Lorsque l’arbre s’est développé, il porte des feuilles, des fleurs, des fruits, c’est d’une infinie variété.
Dans la graine comme telle, nulle autre chose n’existe, et par conséquent, l’on peut dire « elle n’existe pas ».
Pourtant, lorsque l’arbre est présent, tout s’y trouve de nouveau.
Vous voyez un bouton de fleur et ne voyez que lui, et pourtant ce petit bouton contient déjà la fleur épanouie, le fruit, la semence et la plante tout entière.
La manifestation est universelle et sans limite, mais la vision que vous en avez est partielle et dépend d’un certain point de vue, de ce qui apparaît à vos yeux à un moment donné.
Dans une guirlande de fleurs, il y a un fil, des fleurs et des espaces vides entre les fleurs.
Ces « manques » sont causes de souffrance.
Comprendre ce qui unit et délivre de tout manque.
Il n’est pas utile d’annoncer qu’une grenade est mûre.
Sa couleur et son parfum parlent d’eux-mêmes.
Question : Dans quelle partie du corps est situé le centre du cœur ?
Mâ : Y a-t-il un endroit où il ne soit pas ?
Pensez à un arbre, depuis la racine jusqu’à son sommet, tout était contenu dans une graine.
Une branche ne peut-elle pousser n’importe où sur l’arbre et donner fleurs et fruits ?
Les graines que vous semez se trouvent partout en puissance dans l’arbre.
Quand l’écorce de l’arbre fut entamée, ce corps reçut la blessure et ressentit la souffrance.
Laissons cela. Si l’on évoquait plus longtemps de tels événements en sa présence, ce corps se raidirait probablement.
Le sens du manque, du vide (abhâva) et notre être vrai ( svabhava), se situent exactement au même endroit.
En fait, ils sont CELA et CELA seulement.
Que représente ce sens du manque ou de l’être vrai ?
Lui, rien que Lui, pour la bonne raison qu’il n’y a qu’une seule graine, qui est arbre aussi bien que la graine et que toutes les étapes du processus de transformation.
En vérité : Lui seul.
Tout travail accompli dans l’esprit de servir Dieu, comme les nouvelles pousses remplacent les anciennes feuilles, délivre de l’attachement au monde pour mieux lier à Dieu.
Plutôt que de tourner vers le dehors, il tourne vers le dedans.
Le processus est naturel.
Voyez aussi comme les vieilles feuilles tombées au pied de l’arbre fournissent un excellent engrais.
Rien n’est vain. Sachez-le !
Une graine que l’on a fait frire ne pourra plus jamais germer.
C’est comme ça : une fois que vous avez réalisé l’Unité, vous pouvez faire n’importe quoi – il ne s’y trouvera plus aucun germe de karma.
Quand il n’y en a pas, toutes formes, toutes variétés ne sont que CELA.
Dès que vous avez trouvé le Soi, l’univers entier vous appartient.
De même, qu’en recevant une graine, vous recevez en puissance un nombre infini d’arbres, de même devez-vous capter l’Instant Suprême Unique, qui, en se réalisant, ne laissera plus rien qui ne soit réalisé.
Textes selectionnés par Marion Mantel extraits de :
« L’enseignement de Mâ Ananda Moyî »
traduit par Josette Herbert
(éditions Albin Michel – Spiritualités vivantes)
« Mâ Anandamoyî - Vie en Jeu »
textes réunis et traduits par Jean-Claude Marol
(éditions Accarias – L’Originel)
Questions à Vijayananda
Quelle est votre attitude vis-à-vis de l'autre monde ?
- Je suis déjà dans l'autre monde. -
- Pourquoi ne mentionne-t-on pas ânanda, la félicité dans les Upanishad
majeures, à part dans la partie sur Brahmananda dans la Taittiriya Upanishad?
- A mon sens c'est parce que les rishis étaient profondément heureux. Ils ne pensaient pas que le monde était impermanent, toute souffrance, comme dans le bouddhisme postérieur. Ils vivaient dans le satya yoga, l'âge d'or. Les bouddhistes sont venus dans le Kali yuga les rishis ne parlait guère de la joie car ils étaient eux-mêmes la joie. Pour parler de la joie, il faut qu'il y ait une dualité. Dans l'évocation upanishadique bien connue du Soi, on parle de vérité, connaissance et infini (satyam, jnanam, anantam), et non pas félicité (ânanda).
Pour ces rishis, le signe d'un développement avancé sur le chemin est d'avoir vaincu la peur, en particulier les peurs morales à propos du fait de ne pas avoir suivi toutes les règles ou de ne pas avoir fait tous les rituels parfaitement; d'ailleurs, les brahmines de maintenant en sont encore un petit peu à ce point.
Les vishnouïtes, quant à eux, ne cherchent pas la libération, mais désirent pouvoir aimer indéfiniment un Dieu personnel qui est différent d'eux. Le plus important pour cela est établir une relation intense avec lui -fût-elle de haine. On raconte l'histoire des trois rishis enfants qui étaient venus à la porte du paradis des Vishnou. Comme il n'avait pas l'air de rishis, ils ont été rejetés par les deux gardiens à la porte, Jay et Vijay; ces rishis, furieux, leur ont lancé la malédiction de devoir redescendre sur terre. Mais finalement, ils ont eu le choix entre sept incarnations où ils pourraient aimer le Seigneur et trois et il pourrait le haïr. Les deux les mèneraient tout autant de nouveau vers la libération. L'idée derrière cela, c'est que une relation intense, même de haine, peut mener rapidement au salut.
- Est-ce que le désir est nécessairement lié à la peur et à la colère ?
- Oui, ce sont les deux côtés de la même chose. Quant au désir est très fort vers quelque chose et qu'il y a un obstacle, surgit alors naturellement la colère contre cet obstacle, ou la peur ne pas atteindre le fruit de son désir.
- Quels sont les avantages de l'aspect féminin du Divin ?
- Donner la place à l'aspect
féminin du Divin est plus équilibré et plus naturel. L'amour naît de la
rencontre du masculin et du féminin, pour qu’il y ait l'amour de Dieu et
l'amour en Dieu, la présence des deux pôles est une grande aide.
- Un bouddhiste parle à
Swamiji du poids du passé :
- le passé n'a pas d'existence réelle, c'est une construction mentale.
C'est la perception du corps dans l'instant présent qui est réelle avec son
cortège de malaises pré-conscients qui engendrent le mal-être et les tensions
du mental. Il faut voir profondément dans la perception présente de son
corps : en tant que bouddhistes, vous avez vipassana qui est une excellente
méthode à cet effet.
« Ces jours anciens avec Ma Anandamayi»
par Bithika Mukherji
:
Le deuil de la tante de Bithoudi
(c'est le cousin de Bithoudi qui parle) Mon père décéda le 4 mars 1939 après une maladie d'une quinzaine de jours à l'âge de cinquante-deux ans. Ce décès était tout à fait imprévu. Juste après le deuil, ma mère trouva quelques heures pour se rendre à Vindhyachal. Comme la voiture montait la colline de l’ashram, on vit Shrî Mâ qui sortait de sa chambre ; elle descendit dans la cour. Elle rencontra ma mère à mi-chemin, la serrant dans ses bras et disant des mots gentils dans son style inimitable tout en consolant celui ou celle qui était en deuil. Ma mère dit plus tard à ma tante que toute son angoisse et le fardeau terrifiant qui pesait sur son cœur s'était dissous aux contacts et aux paroles douces de Shrî Mâ. Lorsqu'ils revinrent de Vindhyachal, ma mère semblait mieux se contrôler et plus sereine. De toutes façons elle était tranquille et peu démonstrative de nature. Après que les choses se soit calmées un peu nous avons réalisé que ma mère avait complètement perdu l’intérêts dans les choses du monde.
Nous avions entendu de nombreux récit de renoncement soudain, vairagya,
qui menaient à la réalisation de Dieu. Ma mère semblait faire une transition
aisée entre le fait d'être une des premières dames de la ville et un style de
vie ascétique. Les amis lui dirent de ne pas se retirer du monde, de prendre de
l’intérêt dans la carrière future de ses filles etc.. Elle écouta de tels conseils
presque avec amusement, disant calmement, "Mati Rani ( la mère de
Bithoudi") est ici, elle va s'occuper de tout le monde."
Rétrospectivement, nous réalisons que
ma mère a vécu simplement selon la parole, vani, de Shrî Mâ : "seul
parler de Dieu et valable. Tout le reste n'est que vanité et souffrance."
son renoncement du monde était total. Elle n'allait nulle part mais continuait
à vivre avec nous. Elle était d'accord avec tous les plans de mon oncle
suggérés à propos de nos conditions de vie qui évoluaient. Elle parlait et
riait avec nous, rencontrait nos visiteurs, passait quelque temps avec sa
propre mère et son petit frère qui étaient venus de Calcutta pour être avec
elle. Elle faisait aussi un effort pour dire des histoires à mon petit cousin
Babou, un enfant qui aimait beaucoup sa lal-mamma (jolie mère), comme il
l'appelait.
Tout ceci néanmoins était à la
surface pour ainsi dire. Sa vie intérieure de japa constant et de méditation
remplissait progressivement toute sa vie. Elle tomba très malade six mois après
le décès de mon père. Elle a dû prier humblement pour avoir le darshan de Shrî
Mâ et que celle-ci la visite quelques
semaines avant son décès le 5 avril 1940.(p.56)
Quand nous sommes venus à l'ashram de Kishenpour à Dehra-Dun durant l'été 1938, Didi et son père étaient partis. Bholonath était décédé quelques semaines auparavant. Nos cousins ne l'avaient pas rencontré mais pour nous qui avions pu le faire, il nous manquait beaucoup. Il y avait une atmosphère étrange, irréelle de vide. Nous avons entendu dire des gens de l'ashram que Mâ s’était occupée de lui infatigablement, était restée à son chevet et l'avait soigné jusqu'à la fin. La dernière parole de Pitaji a été "ânanda". Il était évident qu'il avait expérimenté un état de félicité avant la fin.’(p.59)
éveil
Un jour il y avait un akhanda-kirtan
pendant vingt-quatre heures. Le groupe de kirtans de Delhi étaient venu
pour chanter près de Shrî Mâ. Pitaji me manquait. Sans lui les chants semblaient ne pas avoir
d'intérêt ; le kirtan était prévu pour toute la nuit. Je m'étais
installée confortablement contre un mur derrière une chaise qui avait été
placée dans un coin, au cas où Shrî Mâ viendrait durant la nuit. De fait,
finalement elle vint et s'assit sur cette chaise. Quand elle la poussa un petit
peu en arrière, elle me vit en train de somnoler paisiblement. J'étais secouée
quand je m'aperçus que Shrî Mâ avait pris ma longue natte dans la main et
l’avait étendue sur ses genoux de l'autre côté. Ma tête maintenant demeurait
sur ses jambes et j’étais tout à fait éveillée par force. Elle était assise
avec cette natte sur ses genoux en la tenant fermement, afin que je ne puisse
pas me détendre ou endormir. Personne d'autre ne connaissait ma situation, pas
au moins à ma connaissance. Shrî Mâ me relâcha après quelque temps avec un
sourire. Je pris ensuite un intérêt plus actif dans le kirtan.(p. 61)
…Après cet interlude heureux nous ayant permis de vivre proche de Shrî Mâ dans un environnement qui était paisible et tranquille, Allahabad représenta un retour à la réalité un peu dur. Mais nous étions tout le temps encouragé par l'espoir de notre prochaine visite chez Mâ. Nous étions devenus quelque peu différentes des autres jeunes filles de notre âge. Avec elles nous n'avions aucun sujet de conversation en commun, si ce n'est les études. D'une façon ou d'une autre, nous ne nous sommes jamais sentis appelés à "répandre la bonne nouvelle" aux autres. Venir au contact de Shrî Mâ était une expérience qu'on devait partager seulement avec ceux qui étaient déjà « envoûtés ». Lorsque nous levions les yeux vers elle, nous voyions ces yeux brillants qui nous embrassait dans un regard omniscient et profondément pénétrant , de compréhension totale. Rien n’avait besoin d'être dit.
Très tôt, nous avons pris l'habitude de sa manière de répondre aux pensées et aux soucis non exprimés. Un contact apaisant, une parole gentille et pleine de compassion allégeait le fardeau de nombreux problèmes enfantins. Il semble stupéfiant que Shrî Mâ, qui avait à traiter les erreurs graves et les tragédies sérieuses qui affectaient la vie des adultes, puisse être aussi engagée dans les problèmes de la jeunesse. Mais elle ne banalisait pas ni repoussait d'un revers de main les chagrins qui sont indissolublement liés au processus de croissance. Bien des fois elle me disait, "ne t'en fais pas, oublie cela" et c'était ce que je faisais. Avec humour, elle allégeait la sobriété de certaines natures indûment attirées vers une attitude grave envers la vie ; pour les types d'enfants qui étaient indûment bouillonnants, elle assurait une ancre stable. Pour nous les jeunes, être avec Shrî Mâ était être avec quelqu’un qui était comme un ami infaillible : elle nous guidait fermement à travers la turbulence d'une époque qui changeait rapidement. La guerre en Europe affectait aussi la vie en Inde. Nous ne pouvions qu'entendre le grondement des bouleversements politiques qui allaient bientôt engloutir notre pays. (p. 67)
Une conversation sur le vrai bonheur
Hariprasad, un
avocat éminent de la ville exprima son attitude envers la religion, "nous
sommes actifs dans le monde. Nous nous accomplissons en travaillant dur et en
profitant des fruits de notre labeur. Nous sommes heureux. Qu'est-ce que la
région peut nous donner que nous n'avons pas déjà ?"
Shrî Mâ sourit de sa façon
inimitable. "Baba, s’il en était ainsi, est-ce que vous poseriez la
question. ?"
Hariprasad Bagchi, bon joueur,
accepta le commentaire en riant pour montrer son appréciation. Shrî Mâ
continua, "je parle aussi de bonheur ! Un bonheur qui n'est pas
contrebalancé par le chagrin. Un bonheur qui est notre droit de naissance. Un
bonheur qui peut être le vôtre quand vous êtes vraiment "à la maison".
Vous vivez dans une auberge sur le bord de la route. Est-ce que vous devez
vivre dans l'oubli de votre vraie maison ? Etre avec Dieu, voilà le vrai
bonheur."
Quelqu’un demanda, "est-ce qu’alors nous devons renoncer au monde ?"
Shrî Mâ, "non, pourquoi ? Le monde n'est pas séparé de Dieu. La manière de
vivre naturelle elle-même peut être
transformée en une manière de vivre religieuse. Il n'y a rien qui soit
"autre" que Dieu, en fait, en vivant dans le monde, on est sur le
chemin de la réalisation de soi. Depuis que cette perspective a été perdue pour
nous, nous sommes obligés d'utiliser le langage du « monde » comme
étant séparé de « Dieu ». Réaliser son Soi signifie qu'il n'y a rien
si ce n'est Dieu; Dieu seul est et tout le reste est encore et uniquement
Dieu."(p.63)
Shrî Mâ pressent la mort
prématurée de Kawna
Shrî Mâ choisit Kawna avec une attention spéciale. Elle lui donna un sari de soie et aussi l’un de ses dhotis qui lui appartenaient en coton blanc, et disant que c'était un échange. Elle était habillée comme une étudiante, c'est-à-dire comme Kawna et maintenant Kawna allait s'habiller comme elle avec des dhotis blancs ; il y avait aussi certaines règles de régime qui furent prescrites. Shrî Mâ dit que cela pourrait être vœu, vrata, pour un an. Elle dit de nouveau qu'elles reparlerait de ses règles et à la fin de l’année. Kawna fut très heureuse et nous étions fiers d’elle. Nous pensions que Shrî Mâ l'avait peut-être sauvée de quelque maladie future en la faisant subir ces restrictions légères de nourriture et de vêtements. Nous ne savions pas à ce moment-là que Shrî Mâ avait demandé à mon père de laisser Kawna en sa compagnie pour une année. Mon père avait répondu que s'il lui avait demandé une de ses propres filles, il n'aurait pas hésité mais maintenant que son frère et la femme de celui-ci étaient décédés, les gens risqueraient de jaser en disant qu'il avait abandonné sa nièce orpheline dans un ashram. Shrî Mâ apprécia rapidement son dilemme et accepta son point de vue de bon cœur. La vie d’ashram n'était pas reconnue comme quelque chose de viable à cette époque. Personne n'avait à argumenter un point ou un autre avec Shrî Mâ. Elle voyait immédiatement le pour et le contre d'une situation. Mon père ne pouvait pas savoir à cette époque que sa nièce bien-aimée n'avait que cette année supplémentaire à vivre et que Shrî Mâ avait offert à Kawna une chance de la passer près d'elle, car cette jeune fille aimée des dieux mourut avant son 20e anniversaire. (nous avons traduit en français la mort de Kawna dans un précédent Jay Ma) (p.69)
Vers le 30 mars 1942, on donna la cordelette sacrée à septs jeunes brahmines : entre autres, mon frère Bindou, et cinq garçons de l'ashram, dont le futur Swami Nirmalânanda, Dashou que nous connaissons bien et les deux fils de la jeune sœur de Shrî Mâ. La cérémonie où l'on invoque la présence des plus grands mantras de la tradition védique est toujours belle et solennelle. La présence de Shrî Mâ la rendait encore plus vibrante. L'initiation dans le Gayatrî mantra est conférée au fils par le père. On donne à la mère le rôle de reconnaître son fils comme un brahmine nouvellement initié. Il approche sa mère avec le bol à aumônes dans les mains et il dit : Amba bhiksha dehi "Mère, donne l'aumône". Heureusement, à cette occasion, tous les garçons eurent leur "aumône" de Shrî Mâ elle-même. En sa présence, la cérémonie devint une fête générale pour tous.
On isola les
garçons trois jours. Ils vivaient comme des ascètes, ayant un aperçu d'un type
de vie idéale afin de le garder en mémoire comme un interlude durant leur
période de croissance et quand finalement ils occuperaient leur place dans le
monde. Les enfants eurent une période très agréable car Shrî Mâ les visitait
très souvent dans leur lieu de retraite. (p.74)
Les trois volumes de "en compagnie de Ma Anandamayi" sont une des meilleures mises en forme de la vie auprès de Ma et de son enseignement. On y trouve simultanément le mélange d'une vie quotidienne joyeuse et d'un enseignement profond. Amulya avait le discernement de nécessaire pour voir derrière la simplicité apparente des propos de Ma toute sa profondeur. Nous avons déjà édité plusieurs extraits de ces trois volumes. Dans ce numéro nous présentons le début du volume deux, y compris la préface de Swami Paramanandaji, qui a été le bras droit de Ma jusqu'à son décès. Dans les pages suivantes, on verra tout ce qu'il y a pu avoir d’événements et d'enseignements simplement en deux jours auprès de Ma, cet épisode s'est passé à Navadvîp, près de Calcutta, sur les bords du Gange. Il s'agit du lieu de naissance de Chaitanya Mahaprabhu, un grand réformateur du vishnouïsme au Bengale au XVIe siècle. C'est encore actuellement un lieu de pèlerinage très actif. Cette rencontre entre Ma et Amulya s'est passé en fin décembre 1936.
Shri Shri Ma Anandamayi prasang est un travail remarquable. L'écrivain a eu la grande chance, la grâce d'être en contact intime avec Ma pour longtemps à Dhaka, Varanasi et dans d'autres endroits et par la grâce de Ma, il a acquis la possibilité de bien utiliser cette chance. Placé sous la tutelle de personnes religieuses dans son enfance, les questions spirituelles se sont posées tôt dans son esprit. Ayant soulevé nombre de points intéressants devant Ma, il a pu extraire d’elle bien des vérités subtiles. Il notait dans son journal spirituel les comptes-rendus de ses conversations avec Ma. Une partie de ce journal a été publié sous forme de livrets à Dhaka de son vivant. A la fois le premier et le second volume du livre ont été épuisées depuis quarante ans maintenant. ( Ce texte est écrit vers 1980). À présent, nous publions l'édition des deux volumes presque simultanément. Ce livre est une anthologie très précieuse de paroles de Shri Shri Ma.
Shri Amulya Kumar Datta Gupta a été un étudiant doué et plus tard dans sa vie, il s'est distingué comme professeur de droit à Dhaka et comme auteur d’ouvrages juridiques. Vers la fin de sa vie, il a vécu à Varanasi en compagnie de Ma. En 1973, il y est décédé, dans ce périmètre qu’on appelle la région du salut ( vimukti kshetra). On rapporte que Ma a fait à son propos la remarque suivante, "en tant que personne vivant la vie de famille, Baba a donné une leçon de la manière dont on pouvait rester détaché au milieu des plaisirs de ce monde. Il s'était installé comme un ascète qui se consacre à des travaux valables dans sa petite maisonnette. Ces travaux finis, il est passé dans sa demeure céleste. Il était délivré des triples obstacles de la méfiance, de la répulsion et de la peur. Croyez-le ou non, "ce corps" était toujours avec lui." (Ananda Varta , vingt et unième année, volume I, page 72".
Swami Paramanandaji, Dol Purnima, 1991, Ma Anandamayi Ashram, Vrindavan.
CHAPITRE UN
C'était en décembre 1936. On arrivait aux vacances de Noël. Cependant, je n'avais pas de projet d'aller en quelque endroit que ce soit pendant ces vacances. Même avant les vacances, on m'avait prévenu de l'arrivée de Shri Shri Ma à Navadsvîp, pourtant je ne sentais pas un besoin urgent de la rencontrer. Une raison à cela, c'était que j'avais prévu de partir en vacances avec ma femme et mes filles plus tard dans l'hiver; en outre, je n'étais pas sûr du séjour de Ma à Navadvîp durant toute la durée des vacances.
Plus tard, j'ai appris que mon ami, Shri Jatindra Mohan Das Gupta, était parti pour Navadvîp avec sa femme. J'avais quelques doutes sur le bien-fondé d'une telle initiative sans permission antérieure de Ma. Néanmoins, le matin du 24 décembre 1935, Shri Bhupati Nath Mitra vint chez nous avec une lettre. Elle était écrite par Jatin Babu de Navadvîp. Elle contenait entre autres informations le fait que Shri Shri Ma allait probablement demeurer à Navadvîp jusqu'à la première semaine de janvier. Ce fut une nouvelle qui me toucha beaucoup et je pensais qu'il fallait plutôt que je j’accomplisse le voyage jusque là-bas. Ainsi, je faisais d'une pierre deux coups : voir Ma et visiter un endroit nouveau. De plus, cette lettre semblait être un appel pour moi de la part de Shri Shri Ma, bien que rien ne semblait mener à cette supposition. Mais une chose était claire : voyant que l'itinéraire de Ma était tellement incertain, l'information qu'elle resterait à Navadvîp pour dix ou quinze jours était un encouragement suffisant pour y aller.
Après le départ de Bhupati Babu, je consultai mon épouse et nous avons décidé de partir pour Navadvîp dès le lendemain. Le vendredi 25, nous avons pris le Calcutta Mail. Après être arrivé à 3 heures de l'après-midi, nous eûmes à attendre pour deux heures avant de prendre la correspondancede Navadvîp. Nous avons changé à Krishnanagar et avons atteint la gare de Nava-ghat le lendemain matin à 8 heures 30. Après avoir traversé la rivière en bateau, nous nous dirigeâmes vers la dharmashâlâ du Maharaja de Hétampur. Je fus rempli de joie en apercevant de loin notre groupe rassemblé à la dharmashâlâ. Tandis que nous traversions la prairie, je vis déjà Ma qui sortait de la chambre et qui allait se laver le visage dans la véranda avec Buni, la fille de Jatish Babou, qui l’aidait pour cela. En arrivant à la dharmashâlâ, je rencontrai Jatin Babu et Radhika Babu (Shri Radhikanath Tarafdar, un avocat à Dhaka et un fidèle de Ma), il dit, "en vous voyant venir, Ma est sorti sa chambre et a déclaré, "il ressemble à Amulya Babu, n'est-ce pas ?" mais je ne pouvais vous reconnaître."
Je restai debout sur les escaliers pendant que Ma se lavait le visage. Quand Ma s'est levé, nous fîmes notre pranam. Ma dit "je me demandais déjà, si Babaji partirait pour les vacances." je me dit en moi-même, "Ma, je suis ici aujourd'hui simplement parce que vous avez pensé à moi.", "vous êtes partis de Dhaka à midi hier. Vous devez vous considérer comme étant toujours en voyage, car nous partons pour une excursion en bateau juste maintenant." Je pensais, "qu'il en soit ainsi."
Ma rentra dans la chambre. J'ai échangé quelques mots avec Jatindra Babu et Radhika Babu et j'ai organisé les choses pour stocker nos bagages dans une pièce. Ensuite, après m'être lavé le visage et la tête avec de l'eau du puits de la dharmashâlâ, je pris rapidement un petit déjeuner et alla m'asseoir auprès de Ma. J'avais à peine prononcé quelques mots que Triguna Babu (docteur Trigunanath Bandyopadhyaya, professeur, Shrirampur collège), Jatish Babu et d'autres vinrent. Ma leur dit de louer des bateaux. Triguna Babu dit, "Ma, levez-vous, je vais aller louer les bateaux." Ma répondit, "Allez-y. Je vais vous suivre. Je ne peux aller nulle part, n'est-ce pas, sans vous emmener avec moi?" Sur ce, elle éclata de rire. Triguna Babu et Prankumar Babu allèrent louer des bateaux. Je restais assis près de Ma, qui ajouta, "tenez, tous ceux qui viennent de Dhaka, allez ensemble dans le même bateau. Que Jyotish et les membres de sa famille aille dans un autre bateau. Ainsi, tous pourront surveiller leurs enfants. Autrement il pourrait y avoir des problèmes à propos des jeunes."
Ma me demanda de nouveau, "est-ce que tu as pris ton bain?"
Ma: « combien de temps dure un bain ? Tu prends un bain maintenant et ensuite tu dois en reprendre un autre. Un bain n'est pas assez. » Avec cela Ma commença à rire. J'ai essayé de pénétrer le sens intérieur de ces paroles. Ma parle très souvent de façon indirecte, par comparaison. Je pensai qu'elle pouvait avoir à l'idée nos cœurs impurs. C'était vrai également. Maintenant, je suis assis auprès de Ma sans impuretés qui peuvent pénétrer mon mental. Mais après quelques temps, quand je m'en irai loin d'elle, mon mental sera aussi troublé par différentes pensées et pollué par des idées matérialistes. Un seul regard de Ma et vers Ma ne peut me purifier de toutes les impuretés et m’illuminer pour tout le temps. Ainsi nous avons à faire des tentatives répétées pour la purification de notre mental.
À ce moment-là, Sisir et
bien d'autres vinrent dans la
chambre et s'assirent. Sisir commença à discuter
avec Ma à
propos de quelque
chose, mais en trouvant qu'elle
avait beaucoup plus de répondant
que lui,
il inclina la tête et
commença à se la gratter.
Voyant cela, Ma dit, "voyez, avec quelle
beauté chaque chose est organisée. Le moment
où l'on réalise
son erreur,
sa tête s'incline. Et
quand on ne
sait plus quoi
dire et qu'on
commence à se gratter
la tête,
elle penche d'un côté.
C'est le secret
du pranam.
Pourquoi est-ce qu'une personne incline sa tête
lorsqu'elle fait le pranam ?
C'est à cause
de la réalisation de son insignifiance. Elle en
vient à comprendre
qu'elle est tout simplement non-existante en comparaison de celui devant
lequel elle s'incline. Et aussi longtemps
que son ego
domine, sa
nuque est raide et érigée. Une
tête qu’on tient haute dénote
de l'orgueil
et un fort sens
de l'ego, tandis qu'une
tête inclinée indique de la
douceur. Les
gesticulations qui accompagnaient ces paroles de Ma
étaient à se
rouler de rire.
Peu après, nous sommes montés sur les bateaux. Pour une raison quelconque, Sisir retourna à la dharmashâlâ sur un coup de tête. Une personne alla le rechercher, mais il ne voulait pas venir. À ce moment-là, Radhika Babu nous rejoignit. On larga les amarres des bateaux et nous remontâmes le fleuve. Nous prîmes notre déjeuner à bord - dal, puri, payasam, etc. Babu commence à chanter un kirtan, tandis que Jatish Babu et d'autres reprenaient. Quatre ou cinq bateaux étaient attachés ensemble. Shri Ma allait de l'un à l'autre en communiquant de la bonne humeur à tout le monde. De cette manière, nous avons remonté le fleuve jusqu'à deux heures, deux heures et demie, et quand le bateau a été amarré sur une des rives du Gange, nous descendirent. Certains prirent leur bain dans le Gange. On offrit de la nourriture sacrée (bhoga) à Ma sur les plages du fleuve et nous nous assirent sur le sable pour partager le prasad.
Servir est un travail très difficile
Le repas fini, nous nous sommes assis autour de Ma. Nous nous sommes mis à parler de différents sujets. Il y a un endroit qui s'appelle Dharasu sur la route d’Uttar-Kachi. Ma dit, "j'y avais remarqué de gros rochers directement dans le Gange. Leur surface était bien large et égale. L’eau du Gange tournait autour d’eux. En voyant ceci, j'allais dans la rivière et commençais à aller d'un rocher à l'autre. Je suis alors arrivée à un rocher large e t lisse, et j'ai dit qu'il serait pratique pour pétrir la pâte et faire des chapatis, car la surface de la pierre était plate et l’eau du Gange pouvait être atteinte en baissant simplement le bras. Jyotish me prit au mot et descendit pour y préparer les chapatis. Mais cette dalle qui paraissait propre était en fait à un endroit où les voyageurs faisaient leurs besoins. Néanmoins, Jyotish la lava à fond avec de l'eau du Gange, avant de pétrir la pâte sur elle. Ensuite il alluma le feu et commença à les cuire. Il ne manquait pas de bois là-bas, car des rondins descendaient le fleuve en flottant - on avait seulement à les ramasser. Quand le feu se mit à chauffer le réchaud, j'ai trouvé des matières fécales qui s'accrochaient aux petites dents de la surface. Tant que la roche était mouillée, elles étaient invisibles, mais quand la chaleur est venue, la marque des matières était évidente dans chacune des veines du rocher. Assise là, je regardai la scène, mais Jyotish ne remarqua rien. Il prépara les chapatis sur cette surface soulevée par des excréments et me les offrit à manger. Je les ai aussi avalées sans aucune protestation." Ayant dit cela, elle se mit à éclater de rire et nous avec. Ma nous a peut-être enseigné par là comment quelqu'un qui sert doit être extrêmement attentif. En même temps nous avons réalisé la vérité de "Bhavagrahi Janardana"(Janardana, le Seigneur, accepte l'esprit dans lequel le service est rendu, sans se préoccuper de la qualité de l'objet qui lui est offert".
Une fois qu'on s'est éloigné, on ne pas revenir dans le groupe comme avant.
Nous avons déjà dit que Sisir s'était vexé et qu'il était retourné à la dharmashâlâ. Nous pensions tous qu'il ne reviendrait pas. Mais il se trouva qu'il revint dans un bateau quelques temps après la fin de notre repas. Tous commencèrent à le mettre en boîte. Il avait évidemment honte au fond de lui-même et, ne pouvant se mêler à quiconque librement, il commença à suivre son chemin, de ci de là, dans son bateau, tout seul. Le voyant dans cette condition, Ma dit, "une fois qu'on a quitté le groupe, on ne peut retrouver sa place comme avant. Quand on essaie de communiquer, on se sent sur la réserve. Il en va de même sur le chemin spirituel. Une personne qui progresse sur la voie spirituelle pendant quelque temps ne peut plus prendre intérêt dans les affaires du monde aussi vivement